Jean-Baptiste de pied en cap

Peu de personnages auront autant marqué l’art que saint Jean-Baptiste dont les Eglises d’Occident comme d’Orient célèbrent la nativité en ce 24 juin. Des artistes de premier plan, du Caravage à Rodin ont illustré les épisodes les plus marquants de sa vie tandis que la tradition populaire la commémore avec les feux de la Saint-Jean, chers à Apollinaire.

A vrai dire, sa carrière prophétique commence in utero lors de la visite de la Vierge Marie à sa cousine Elisabeth, mère de Jean, un épisode connu sous le nom de la Visitation, rapporté par saint Luc en son évangile.

Fig. 1 Maître de la Vie de Marie (actif à Cologne vers 1460-1490). Visitation (vers 1470)

Bien que les circonstances de la naissance de Jean-Baptiste ne soient pas connues, la tradition évangélique les situent six mois avant celle de Jésus et c’est la raison pour laquelle la commémoration de la naissance des deux cousins est fixée à six mois de distance, l’une au solstice d’hiver et l’autre au solstice d’été. Pour cette raison aussi, nombreux sont les artistes qui ont représenté les deux enfants, en général accompagnés de la Vierge et parfois aussi de sainte Elisabeth. Raphael par exemple dans sa Madone au Chardonneret dépeint Jean offrant l’oiseau à Jésus, symbole de sa future passion. On remarquera que le peintre a tenu a marquer la différence d’âge entre les deux garçons puisque Jean-Baptiste y paraît les cheveux bouclés, bien campé sur ses jambes et vêtu d’un pagne tandis que Jésus, plus petit, nu et chauve et à la démarche hésitante, doit encore s’appuyer contre les genoux de sa mère.

Fig. 2 Raphael. La Vierge au chardonneret (copie), collection privée.

Devenu adulte, Jean-Baptiste mène une vie rude, même selon les canons de l’époque, le 1er siècle de notre ère en Judée. Il vit, semble-t-il, un temps reclus au désert, vêtu de poils de chameau et ne se nourrissant que de miel. Cette figure d’un ermite somme toute assez rustre évoque pour ses contemporains celle du prophète Elie. Ce dernier avait été élevé aux cieux de façon mystérieuse sur un char de feu, tel que nous le rapporte le livre des Rois, aussi, dans l’atmosphère fiévreuse d’attente messianique qui caractérise la Palestine du 1er siècle, nombreux sont ceux qui s’attendent à un retour d’Elie et se demandent si le Baptiste n’est pas leur homme. Rodin pour sa part réalise en 1878 une statue en airain pus grande que nature du prophète entièrement nu, puissant reflet tant du génie créatif de l’artiste que du dépouillement intégral de son sujet.

Fig. 3 Rodin. Saint Jean-Baptiste

Mais Jean ne serait pas le Baptiste s’il ne baptisait pas dans l’eau du Jourdain. Or voici qu’un jour Jésus lui-même s’avance pour recevoir le baptême. Jean le désigne comme « l’Agneau de Dieu », une expression qui renvoie au Livre de l’Exode et plus précisément à l’épisode qui précède la sortie d’Egypte, au cours duquel Dieu ordonne aux Hébreux de tuer et de manger un agneau sans tache, et que les Juifs commémorent depuis lors à l’occasion de la Pâque. Jean baptise donc Jésus dans le Jourdain, les cieux s’ouvrent, le Saint-Esprit apparaît sous forme d’une colombe. Comme dans le tableau de Raphael, Jésus et Jean sont à nouveau réunis dans celui de Piero della Francesca tandis que le chardonneret a fait place à une colombe.

Fig. 4 Piero della Francesca (1415-1492) Le Baptême du Christ. vers 1450

Jean, homme austère, promeut un baptême de conversion plutôt que la formalité des sacrifices offerts au Temple, et reproche de surcroit à Hérode Antipas (fils d’Hérode le Grand), roitelet de Galilée par la grâce des Romains, ses amours incestueuses avec Hérodiade, la femme de son demi-frère. Les évangélistes Marc et Matthieu rapportent la scène célèbre au cours de laquelle Salomé, fille d’Hérodiade, obtient d’Antipas la tête du Baptiste, qui la fait livrer sur un plateau. On connaît pas moins d’une dizaine de toiles du Caravage, ce voyou génial, qui dépeignent Jean-Baptiste sous les traits d’un jeune homme nu ou presque nu, empreint d’une forte sensualité. Vers la fin de sa vie, le peintre traitera aussi la fin sanglante de son sujet.

Fig. 5 Le Caravage (1571-1610). Salomé et la Tête de Jean-Baptiste (1607)

Un si grand saint ne saurait être tout-à-fait grand si toute l’orbe de la terre ne conservait ses reliques. Ainsi, alors qu’on peut supposer que Jean fils de Zacharie n’avait, comme vous et moi, qu’une seule tête, aujourd’hui on peut en vénérer la relique dans la Grande Mosquée de Damas, une autre dans la cathédrale d’Amiens (patrie, faut-il le rappeler, d’Emmanuel Macron) et une autre encore à Rome en la Basilique San Clemente in Capite, dont le nom-même rappelle, à tous ceux qui ont fait l’apprentissage capital du latin, qu’elle héberge le chef johannique. Quant à ceux qui faute de pouvoir s’approprier des reliques, ils érigèrent des baptistères, à l’époque où ceux-ci formaient un bâtiment séparé des églises cathédrales, dédiés à saint Jean-Baptiste et qui manifestent aujourd’hui encore la raison pour laquelle cet homme-là était venu dans le monde.

 

Fig. 6 Baptistère Saint Jean-Baptiste à Pise

Bayrou, moralisation et morale

Ça y est, on est maintenant fixé, le projet de moralisation de la vie publique ne fera pas référence à la morale. François Bayrou, le nouveau Garde des Sceaux, a implicitement jeté l’éponge et rebaptisé son projet de loi « restauration de la confiance dans notre vie démocratique ». La nouvelle loi prendra donc la forme d’un catalogue de mesures, par exemple l’interdiction des emplois familiaux et la suppression de la réserve parlementaire.

En France, deux “affaires “, l’une concernant François Fillon et l’autre Richard Ferrand ont agité la vie politique, sachant que le premier a été mis en examen et le second non, tandis que par ailleurs en Belgique plus une semaine ne s’écoule sans que ne soient publiées des révélations sur des rémunérations jugées excessives octroyées à des personnalités politiques. Le point commun entre toutes ces affaires c’est que l’émoi qu’elles suscitent n’est pas en un premier temps lié à leur caractère légal ou non.

C’est pourquoi La Ligne Claire estime que le projet de loi porté par M. Bayrou, s’il peut se révéler efficace, ne répond pas à une exigence de vérité car il élude en définitive la question du bien ou du mal, autrement dit la question morale. M. Ferrand déclarait à ce propos «qu’il avait sa conscience pour lui et qu’il n’était pas mis en cause par la justice de la République» (*). Pourtant, agir selon sa seule conscience ne suffit pas dès lors qu’on s’érige en juge de sa propre conscience car l’accent est désormais mis non plus sur la vérité du jugement (de la conscience) mais sur la certitude avec laquelle le sujet acquiesce: peu importe que ma conscience m’indique le bien ou le mal, par exemple « Tu ne convoiteras pas le bien de ton prochain », l’argent public ou celui des assurés d’une mutuelle mettons, pourvu que je sois convaincu de cette indication. Dans cette conception, parler de conscience vraie ou fausse n’a plus de sens dès lors que l’on définit pour vrai ce que l’on tient pour certain, y compris ce qu’on tient pour certain de bonne foi mais qui peut se révéler faux au sens de contraire à la vérité. Inversément, lorsque le public s’émeut au sujet d’un emploi fictif, c’est bien parce que la réalité de cet emploi ne correspond pas à la vérité.

De l’avis de La Ligne Claire, le public demande ce que M. Bayrou lui refuse, une conduite qui soit alignée sur une loi morale. En proposant une loi sur la moralisation dépourvue de référence morale, M. Bayrou esquive la question de la vérité et se réfugie dans celle du légalisme. A défaut d’une référence qui nous oblige de l’extérieur, on risque d’entendre de la Sarthe à la rade de Brest des hommes politiques dire qu’ils n’ont pas enfreint la loi tandis que le public estime bafouées la justice et l’honnêteté.

(*) avant que la parquet de Brest n’ouvre une enquête préliminaire