Marcher à Kerguelen

Il aurait pu être nommé préfet du département de la Dordogne ou de celui du Loir-et-Cher ; au lieu de cela François Garde aura été administrateur des Terres australes et antarctiques françaises de 2000 à 2004. C’est dans le cadre de ses fonctions qu’il découvre l’archipel Kerguelen ; lorsqu’en 2004 il est muté, il se promet d’y retourner. Ce livre est le récit du retour en 2015 à ce Brideshead des glaces, au cours duquel il parcourt à pied 200 kilomètres en vingt-cinq jours flanqué de trois compagnons, ceux-là avec qui on partage le pain.

On est loin des récits de voyage qui relatent, mettons, le souvenir d’un pèlerinage à Compostelle. Car si le pèlerin met ses pas là où d’autres sont passés avant lui, à Kerguelen, cet archipel qu’on appelait autrefois les Iles de la Désolation, dépourvues d’habitants permanents, il n’y a personne dont un puisse suivre la trace.

Il y eut un soir et il y eut un matin. Au rythme d’un court chapitre par jour, Garde emmène son lecteur dans cet univers fondamentalement minéral, ce monde de glaciers et de colonnes basaltiques que viennent frapper sans relâche le vent, la neige et la pluie. Là tout n’est que roc, bloc, pierre, roche et gravier qui forment des terrasses, des replats, des murs, des falaises et des précipices ; Garde décrit ce monde d’une plume acérée, élégante et cultivée, faisant appel à autant de mots pour décrire la roche que les Inuits en ont pour évoquer la neige.

On ne saurait s’aventurer seul dans cet univers hostile ; Garde embarque donc trois compagnons dans cette aventure en humanité au cours de laquelle, comme des naufragés dans une chaloupe, ils sont condamnés à la fraternité. Marcher à Kerguelen, c’est faire montre d’empathie envers ses compagnons de route, ces frères d’armes; c’est aimer son prochain là où on ne peut pas choisir son prochain ni non plus l’ignorer ou s’en débarrasser ; marcher à Kerguelen, pour le haut fonctionnaire devenu écrivain, c’est emporter et transporter au bout du monde un bagage littéraire et culturel en sus des vingt-cinq kilos du sac à dos. A Kerguelen, nulle cathédrale gothique ne se dresse à l’horizon, aucune bibliothèque ne recueille un héritage national, seul Garde monte la garde en vue d’en livrer plus tard le témoignage.

De son propre aveu, Garde et ses compagnons évoluent entre les deux chutes de l’homme,  un entre-deux qui, de l’avis de La Ligne Claire constitue la clé du livre; un monde d’après la création d’Adam et Eve où l’homme doit peiner pour subvenir à ses besoins, mais un monde d’avant Caïn, le meurtrier d’Abel, cette deuxième chute, qui mit fin à la fraternité des origines.

Il n’y aura pas, à la dernière page du livre, de selfie face à la cathédrale de Compostelle, pas de crédenciale en latin estampillée au gré des étapes car à Kerguelen cela relève du superflu. Garde invite son lecteur à le suivre dans cet espace austère, à en apprécier la beauté comme un moine cistercien arpente son cloître ; la grave élégance de son style est à ce prix.

 

 

François Garde, Marcher à Kerguelen, Gallimard, 237 pages.

 

 

 

Les colonnes des siècles

C’est un peu court, jeune homme. Le boulet, tiré en 1849 par les artilleurs du Général Oudinot sur les troupes de Garibaldi qui avaient délogé le pape de son palais du Quirinal, lui aussi était tombé un peu court. Faisant voler en éclats la verrière de la Grande Galerie du palais Colonna, il vint se loger sur un escalier en marbre dont il fracassa l’une des marches, que rejoindrait un siècle plus tard dans l’univers des marches à jamais brisées celle du château de Moulinsart dans les Bijoux de la Castafiore.

Le risque, qu’à Rome, on tombe à court de palais baroques est certes faible mais parmi tous ceux-ci se distingue celui des princes Colonna. Ouvert au public le samedi seulement, sa visite, sans être un privilège réservé aux happy few, porte l’empreinte de la distinction et même d’une certaine intimité. Le palais Colonna non seulement abrite l’une des plus belles collections privées qui soit conservée mais s’offre aux yeux du visiteur dans le cadre resplendissant du plus magnifique palais baroque toujours aux mains d’une même famille, qui a fait de la transmission de son patrimoine une exigence. La Grande Galerie, vouée à la gloire de Marc-Antonio Colonna, commandant des galères pontificales à la bataille de Lépante en 1571, en constitue le clou. On visite cette collection de tableaux dans l’état qu’on voulu les princes collectionneurs, dans son jus pour ainsi dire. Tous les amateurs de la cuisine italienne y reconnaîtront le Mangiafaggioli d’Annibale Carracci, qui orne la couverture du Talismano della Felicità, le livre de recettes qu’on trouve en Italie jusque dans les chaumières ; dans la salle Bellique, la Vénus de Bronzino, ou le Nu Retrouvé, éblouit le spectateur par la fraîcheur d ses coloris ; plus loin, dans la salle de l’Apothéose, La Ligne Claire songera à ses années d’étudiant à l’Université Catholique de Louvain face au portrait de son fondateur,  Martin V, le pape que la famille Colonna a donné à l’Eglise.

Dans les cercles de la nobiltà nera, la noblesse pontificale immémoriale, on pouvait entendre il n’y a guère qu’il ne pouvait y avoir à Rome deux souverains, le roi et le pape, et que, pour cette raison, il fallait qu’en 1946 le roi s’en allât. Mais voilà, le pape n’est pas marié si bien qu’il échut à la princesse Isabelle, grand-mère du chef de famille actuel, de tenir le rôle et le rang de reine non-couronnée de Rome et d’assurer par son mécénat le lustre de sa famille. Les appartements privés, eux aussi conservés en l’état, témoignent de son rôle dans un cadre où le caractère privé se mêle à l’élégance.

En définitive, ce qui distingue cette visite de toutes les autres que vous pourrez effectuer à Rome, c’est qu’on y est reçu non pas comme un visiteur, moins encore comme un client, mais comme un invité.  Et puis, si on a la chance, comme La Ligne Claire et son épouse, d’être accueilli quelques instants par le Prince, sachez que c’est lui qui vous fait la grâce de vous remercier de votre visite alors que vous êtes son hôte.

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