Jean Charles-Roux, frère d’Edmonde, un prêtre de cour

Alors que le monde des lettres salue la figure d’Edmonde Charles-Roux à l’occasion de son décès ces jours derniers, il paraît bon à La Ligne Claire d’évoquer le souvenir de son frère aîné Jean. Né en 1914 au sein d’une famille où se mêlent la fortune, les lettres , le monde et la politique, il s’engagea d’abord sur les traces de son père, François, diplomate et longtemps ambassadeur de France auprès du Saint-Siège, ce qui lui valut de devenir l’intime du Pape Pie XII.

Vocation tardive, Jean est ordonné prêtre en 1954 à l’âge de 40 ans dans l’ordre des Rosminiens, du nom de leur fondateur, Antonio Rosmini. Il se dit que François Charles-Roux déplorait ce choix à une époque où l’appartenance à un ordre religieux fermait la porte à l’épiscopat et à une carrière ecclésiastique de prestige ; depuis lors, le pape François, religieux lui aussi, aura fait mentir ce préjugé.

En 1954 toute l’Eglise célèbre la messe en latin selon le rite établi par le concile de Trente au XVIe siècle, appelé de nos jours rite extraordinaire. Dans la foulée du concile Vatican II tout change, la messe est dite face au peuple en langue vulgaire. Si par discipline ecclésiastique, le père Charles-Roux célèbre quelque temps la messe suivant le nouveau rite, appelé aujourd’hui rite ordinaire, il reviendra bien vite au rite tridentin. Non pas qu’il soit opposé au rite ordinaire en tant que tel, il se sent surtout mal à l’aise avec la manière dont il est célébré, de façon désinvolte, laide, irrespectueuse, vulgaire même et puis surtout en rupture avec la tradition héritée dans l’Eglise et dont l’origine se trouve dans le culte juif du Temple et à la synagogue. A une époque, celle des années qui suivent le Concile, où dire la messe en latin ne va plus du tout de soi, il sollicitera auprès de Paul VI un indult, c’est-à-dire une autorisation de célébrer selon le rite extraodinaire, qu’il obtiendra et qu’il portera sur lui toute sa vie.

Jean Charles-Roux passera la plus clair de sa vie de prêtre en Angleterre, en particulier à l’église Saint Etheldreda sise à Ely Place à Londres, petit joyau gothique, rescapé de l’incendie qui avait ravagé la ville en 1666. Royaliste de cœur, il militait pour la cause, quelque peu originale, de la béatification de Marie-Antoinette et s’étendait volontiers dans ses sermons sur les racines davidiques du Christ. « What is the first word of the New Testament ? » aimait-il poser en guise de question rhétorique. « Genealogy », venait la réponse puisque l’évangile selon saint Matthieu s’ouvre effectivement sur la table des aïeuls de Jésus.

Chaussé de souliers à boucle tirés d’une pièce de Molière, coiffé d’un tricorne, vêtu d’une soutane et enveloppé d’une cape, il passait volontiers pour un prêtre de cour, très bien en cour justement auprès de l’aristocratie et même des familles royales. Ardent partisan des familles royales régnantes, il était tout autant sympathisant des maisons déchues car au fond il ne concevait pas d’autre système politique puisque même l’aveugle sur la route de Jéricho avait su reconnaître en Jésus le fils d’un roi « Fils de David, aie pitié de moi ».

On l’aura deviné, sa sensibilité religieuse n’était pas du goût de tout le monde, hors du monde dans un monde qui allait devenir léger où une langue familière irait s’allier avec une musique facile. Proche des milieux traditionnalistes tout en restant en communion avec Rome, il déployait néanmoins une ouverture, mieux une charité oeucuménique, que peu lui reconnaissaient. Un jour qu’il célébrait la messe, il vit s’avancer vers lui une personne dont il savait qu’elle n’était pas catholique. Que faire ? Lui refuser la communion au nom d’une application stricte de la discipline de l’Eglise ou la lui accorder en faisant l’impasse sur la foi ? Il faut s’imaginer la scène car la personne s’agenouille au banc de communion en attendant que le célébrant vienne à elle. « Do you believe this is the body of Christ ? » lui demanda le Père Jean Charles-Roux. « Yes ». Bel exemple de charité, où personne ne doit renoncer à ce qu’il est et où chacun rentre en communion justement, oui, bel exemple bien éloigné de ce qu’on pourrait appeler l’activisme œcuménique observable ici ou là de nos jours.

Il y a une douzaine d’années, il avait officié en qualité d’aumônier à l’occasion du tournage de La Passion du Christ que réalisait alors Mel Gibson. Tous les matins, avant l’aube, une voiture venait le prendre au siège de son ordre, via di Porta Latina pour le conduire aux studios de Cinecittà près de Rome. Là il célébrait la messe, en latin bien entendu, à destination des acteurs et des membres des équipes de tournage. Or le grimmage de Jim Caviezel, qui tenait le rôle de Jésus, durait tout les matins plus de deux heures, si bien que quelques années plus tard, Jean Charles-Roux avouera à la La Ligne Claire, les yeux pétillants, que c’était la seule fois de sa vie qu’il avait donné la communion à une personne vêtue d’un seul slip.

Il est un chemin, la via Francigena, qui s’étend de l’Angleterre à Rome, qui pourrait représenter dans l’espace ce que furent la vie et la vocation de Père Jean Charles-Roux. En 2014, la Ligne Claire entreprit ce pèlérinage au départ de Lausanne. Parvenu à Rome en juin de cette année-là il rendit visite au Père qui déjà ne le reconnassait plus ; il est mort six semaines plus tard, le jour de la saint Dominique, à quatre mois de son centenaire.

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Downton Abbey – The end

« What shall we do now that Downton Abbey has come to an end ? » s’interrogeait à la Chambre des Communes David Cameron, nouvellement nommé, à l’issue de la clôture de la première saison de Downton Abbey. C’était en 2010 et depuis lors cinq autres saisons sont venues différer sinon apaiser les angoisses du Premier Ministre. On a du mal à imaginer qu’un dirigeant autre que le Premier Ministre britannique puisse s’exprimer au sein d’une enceinte parlementaire au sujet d’un feuilleton de télévision mettant en scène la vie d’une famille aristocratique au siècle dernier. A la vérité, il n’y en a pas.

En 1997, John Prescott, alors député travailliste pouvait déclarer: « we are all middle class now », au sens où cette catégorie sociale regroupe tous ceux qui gagent leur vie, à l’exclusion d’une part de ceux comme la famille de Lord Grantham qui vivent de leurs rentes et de l’autre des exclus de la société. A l’époque où se déroule Downton Abbey, cette société middle class est encore en gestation, elle ne conquerra le monde et le pouvoir politique qu’avec les Trente Glorieuses. Et pourtant c’est bien la société middle class actuelle qui s’est passionnée pour les multiples petites intrigues qui peuplent les épisodes de Downton Abbey, un monde où chacun a sa place et est supposé s’y tenir ; du reste de la même manière que les titres de noblesse étaient transmis de manière héréditaire, les offices de domestique passaient eux aussi souvent de père en fils.

Cependant le monde en apparence immuable dépeint dans Downton Abbey était en réalité déjà en proie à de profondes convulsions. Le comte n’avait-il pas dû se résoudre à épouser une héritière américaine nouveau-riche pour maintenir le train de sa maison ? Les meilleures familles n’étaient pas à l’abri de ce genre d’arrangement.

Ailleurs on n’en avait cure. Avant guerre, chez les grands-parents hongrois de La Ligne Claire, officiait non pas une cuisinière mais plusieurs, dont la Mehlspeisköchin, une Souabe de Transylvanie, chargée exclusivement des desserts, des beignets à la crème flambés au Schnapps. « Excellence », disait-elle, s’adressant à la maîtresse des lieux, « quels sont vos ordres au sujet du menu de demain ? »

C’était un monde où ce que nous appellerions aujourd’hui l’innovation technologique était considérée avec suspicion et même avec mépris, en tous cas avec le sentiment que toutes ces nouveautés, la radio, l’électricité, le téléphone, étaient superflues, voire nuisibles. Dans la famille de la Ligne Claire, on s’éclairait au pétrole en Belgique comme en Hongrie, où un domestique avait pour seule fonction de tous les jours nettoyer, remplir et allumer les lampes à pétrole. Selon le mot de la comtesse douairière, l’éclairage électrique donnait l’impression fâcheuse qu’on se produisait sur scène comme une danseuse au Théâtre de la Gaité. Si à Downton Abbey, on installe le téléphone nolens volens, l’arrière grand-père de la Ligne Claire, le marquis P., en son château des Flandres s’y refuse. En 1940 la Wehrmacht lui forcera la main mais dans un geste de résistance posthume, le marquis, né en 1854 et décédé en 1952, mourra sans jamais de sa vie avoir utilisé cet appareil, marque d’infamie infligée par l’occupant.

Diffusée dans un monde sécularisé, la série télévisée n’accorde que peu de place à la vie religieuse, pourtant très présente dans ce milieu de ce temps-là. Après tout Lord Grantham incarne l’establishment tandis que l’Eglise d’Angleterre est justement the established church. Vers la même époque, la marquise P. accueillait de manière permanente en son château un ecclésiastique qui avait, du fait de son état, préséance sur tous les hôtes, ducs, princes ou comtes et qui, pour cette raison était toujours assis à droite de la marquise. Le marquis de son côté finançait les études des garçons méritants du village si bien que lorsque le fils du majordome manifesta des dispositions pour les études, il partit au séminaire ; et lorsqu’il revint, une fois ordonné prêtre, il prit naturellement sa place à la droite de la marquise, servi par son propre père qui lui se retirait au sous-sol pour souper avec la domesticité. Comme dans Downton Abbey, chacun était à sa place.

Julian Fellowes, le réalisateur de la série, a eu le bon goût de sortir par le haut avant non seulement que le public ne se lasse de la série mais qu’elle aussi soit rattrapée par l’histoire qui avec les bouleversements induits par la Deuxième Guerre mettra un terme à cette vie. Dans Harmonia Caelistis, l’écrivain hongrois Peter Esterházy, évoquant l’histoire de sa propre famille, imagine cette scène, où cette vie touche à sa fin:

– Madame la Comtesse

–  Oui, Szabó, on a sonné?

– Les communistes sont arrivés.

Rideau.

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