San Pietro in Vigneto

Via di San Francesco

Il est des chemins de pèlerinage en Europe qui se glissent dans le temps long façonné par l’histoire tout autant que par la géographie, immuable ; les chemins de Compostelle et la Via Francigena sont de ceux-là. D’autres, plus récents, constituent ce que La Ligne Claire appelle des chemins thématiques, souvent articulés autour de la vie d’un saint, saint Martin de Tours ou encore Saint François d’Assise. La Via di San Francesco qui serpente de Florence à Rome en épousant les flancs de l’Apennin relève de cette seconde catégorie ; à vrai dire, saint François n’a que faire avec Florence si bien que le chemin qui lui est voué ne démarre véritablement qu’à La Verna, le lieu de la vision séraphique et du don des stigmates. Gubbio, Cortona, les abords du lac Trasimène et Assise bien sûr constituent autant de lieux qui à huit cents ans de distance demeurent imprégnés du passage du Poverello.

L’élection d’un pape qui pour la première fois a adopté François en qualité de nom de règne est venue redonner vigueur à cette Via di San Francesco. Aux pèlerins habituels venus d’au-delà des Alpes se joignent désormais non seulement les Italiens, mais aussi les pèlerins du bout du monde, d’Argentine et d’Uruguay, qui viennent à la suite du pape mettre leurs pas dans ceux du saint mais aussi, pour beaucoup, retrouver le village d’où leur aïeul avait émigré sur un vapeur il y a quatre générations.

Le pèlerin n’est jamais seul, il n’est jamais premier, bien plus il part toujours dernier là où d’autres ont marché avant lui. Sanglé, il porte le fardeau des ans sur ses épaules, tel Mendoza dans le film Mission ; ce fardeau, c’est l’homme ancien qui doit mourir afin que puisse naître l’homme nouveau, non sans douleurs aux pieds et raideurs aux épaules. L’enfantement est à ce prix.

A mi-chemin entre Gubbio et Assise se dresse dans le paysage sublime des collines de l’Ombrie l’Eremo San Pietro al Vigneto, l’ermitage de saint Pierre au Vignoble ; ancien prieuré bénédictin, il arbore dans la salle qui jadis avait fait office de chapelle de belles fresques du XVe siècle ; au siècle dernier, un prêtre dont une plaque commémore le souvenir, a rendu à ce lieu sa vocation d’accueil des  pèlerins.

 

 

Ce jour-là il revient à Luigi, hospitalier de la Confrérie de Saint-Jacques, d’assurer l’accueil. « Comment t’appelles-tu ? D’où es-tu parti ? Tu veux une tasse de café ? Tiens, voilà le cachet pour ta credenziale ». « Ecoutez-moi bien, ragazzi, à 18h45 nous nous retrouverons pour la cérémonie d’accueil et ensuite nous dînerons ».

A 18h45 on se retrouve dans l’ancienne chapelle sous le regard sévère mais bienveillant des saints peints al fresco et qui n’ont rien perdu de leur fraîcheur. Luigi revêt une mozette frappée de deux coquilles Saint-Jacques, prononce quelques mots de bienvenue, nous invite à le joindre dans la prière du Notre-Père puis nous enjoint de nous déchausser. Il y avait justement douze pèlerins à San Pietro ce soir-là. « Comment t’appelles-tu ? » « Domenico » « Domenico, au nom du Christ et de Saint François, je t’accueille en cet ermitage » dit Luigi avant de verser de l’eau sur le pied et de le baiser. Luigi, cet homme jovial, ancien steward chez Alitalia, effectue un geste tout autant ordinaire qu’extraordinaire dont tous, ceux qui croient au Ciel et ceux qui n’y croient pas, reconnaissent la portée. Il insuffle un sens à tous ceux qui se sont mis en marche et constitue pour un soir une intense communauté fraternelle.

« Et maintenant à table ». Dans la salle qui sert tout à la fois de cuisine et de réfectoire, d’immenses casseroles brûlent sur des becs de gaz. Bientôt, l’antipasto est prêt : du saucisson de Gubbio parfumé aux truffes, de la ricotta, des poivrons, une tourte aux épinards découpés en dés tandis que le vin rouge coule à flots. Aux quelques mots de bienvenue de Luigi répond le benedicite d’un groupe de pèlerins originaires de Brescia, qui reprennent a capella le cantique de Saint François. La pasta, servie dans un immense plat de 50 cm de diamètre, fait office de multiplication des pains en ce sens qu’il y en a pour tous et qu’il en reste encore en surabondance. On est en Italie, où tout est si simple et si savoureux, où le repas du soir réunit douze inconnus et leur hôte, Luigi, qui leur verse de surcroît un vin santo.

Il n’y a pas de pèlerinage sans une certaine forme de dépouillement et seul se dépouillement permet d’accueillir la générosité partagée de Luigi et de tous ceux qui s’associent à ce pèlerinage de près ou de loin, d’une manière ou d’une autre.

Le lendemain, après l’orage de la nuit, tous se mettent en marche de bonne heure en vue de gagner Assise dans l’air clair et vif, où ils rejoignent dans la ville, à la basilique, à la messe, une grande foule inspirée par un homme du XIIIe siècle en raison du témoignage qu’ils nous a laissé.

La Filière

La Filière: une histoire de guerre, d’amour, de fuite et de mort

Les lecteurs de La Ligne Claire se souviendront d’un personnage qui surgissait des entrailles de « Retour à Lemberg », Otto (Freiherr von) Wächter, général de la SS et gouverneur de Cracovie en Pologne occupée puis de Galicie, dont Lemberg est la capitale, pendant la guerre. La Filière, du même auteur Philippe Sands, ne constitue pas à proprement parler une suite à Retour à Lemberg mais s’inscrit néanmoins dans une sorte de continuité dans la mesure où le livre retrace la vie, puis la fuite et enfin la mort d’Otto Wächter.

Le titre anglais, The Ratline, évoque un réseau d’évasion mais le terme rat, bien entendu dénigrant, renvoie à des criminels qui fuient la justice plutôt qu’à des héros qui cherchent à échapper à l’oppression ; en l’occurrence il s’agit d’une ligne d’évasion qui vise à procurer assistance à des criminels de guerre en vue de gagner l’Amérique latine dans les années qui suivent la défaite en 1945. Car Otto Wächter est un nazi autrichien de la première heure, un brillant juriste, un organisateur hors pair à qui on songe dès lors qu’il s’agit de mener à bien des missions délicates. Hans Frank, son supérieur, l’un des quatre protagonistes de Retour à Lemberg, qui sera condamné et exécuté à Nuremberg, lui confie l’érection du ghetto de Cracovie, puis de celui de Lemberg (Lvov), et de là la déportation de la population juive et son extermination dans le camp de Belzec.

Philippe Sands retrace la vie et la mort de Wächter avec la précision clinique du juriste mais aussi avec une maîtrise de la cadence du récit à la manière d’un roman d’espionnage. Sands connaît tout de son personnage mais amène preuves et témoignages à un rythme choisi, que viennent ponctuer des chutes en fin de chapitre qui invitent aussitôt le lecteur à entamer le chapitre suivant.

Cependant ce livre remarquable ne prend tout son sens qu’à la découverte des différentes filiations qui s’y déroulent. Tout d’abord il y a l’arrière-grand-mère de l’auteur, qui fait partie de ces Juifs de Lemberg que Wächter envoie à la mort. Ensuite et surtout il y a les longs entretiens que Sands a avec Horst Wächter (né en 1939), fils d’Otto, qui ne sont pas sans rappeler ceux qu’avait menés Gitta Serény avec Franz Stangl et Albert Speer. Horst enfant n’a pour ainsi dire pas connu son père, décédé en juillet 1949 ; Horst adulte s’en forgera l’image d’un « bon nazi » que la réalité des faits amenés par Sands vient contredire ; Magdalena, fille de Horst, n’affichera pas la même complaisance ou le même aveuglement et se convertira à l’Islam pour échapper au poids de cette hérédité. Une troisième filiation, plus étonnante encore, vient se nicher au cœur de ce récit et que le lecteur découvrira, stupéfait.

Avec La Filière, Sands se révèle à nouveau comme un maître du récit historique, fruit d’une enquête minutieuse, rédigé d’une plume élégante toujours en tension et qui livre à ses lecteurs un message qui va au-delà du simple dévoilement des faits. Comme pour Ben Macintyre, l’enjeu pour Sands consistera à l’avenir à trouver des événements à la hauteur de son talent.

 

 

Philippe Sands, La Filière, Albin Michel, 2020, traduit de l’anglais

Comrade Barron

Comrade Barron

Un portrait de l’aristocratie hongroise en Transylvanie

 

Une communauté historique dépecée

Neuf siècles durant, la Transylvanie, cette région située à l’ouest des Carpates a fait partie du Royaume de Hongrie ; en son sein vivaient hongrois et sicules, roumains et souabes, ukrainiens et serbes, gitans et juifs. A la chute de la Double-Monarchie, le Royaume de Hongrie s’est vu dépecé par le Traité de Trianon en 1920, qui attribua la Transylvanie à la Roumanie, dont elle fait depuis partie. De nos jours, si la Transylvanie abrite encore avec plus d’un million de Hongrois, la plus importante minorité d’Europe, ce caractère chamarré s’est estompé pour toujours : juifs et gitans ont été exterminés, les souabes de langue allemande ont été vendus par Ceausescu à la République Fédérale contre des devises fortes tandis que bon nombre de Magyars ont gagné la Hongrie.

Pourtant, dès 1568, l’Édit de Turda, l’un des premiers de son genre en Europe, assurait la paix confessionnelle entre catholiques, luthériens et réformés calvinistes. A ces trois confessions-là il y a lieu d’y ajouter toute une gamme, les orthodoxes, les uniates, les arméniens et bien sûr les juifs. Ce monde coloré où l’on parle hongrois, allemand, roumain et yiddish est cependant dominé par l’aristocratie magyare qui possède les grands domaines fonciers. C’est ce monde-là qui fournit le sujet du joli livre de Jaap Scholten.

Si l’aristocratie transylvanienne trouve naturellement sa place au sein de la noblesse hongroise, à telle enseigne qu’elle fournira deux Ministres-Présidents au Royaume de Hongrie, les comtes István Bethlen (1874-1946) et Pal Teleki (1879-1941), elle n’en conserve pas moins une identité distincte de celle de la Hongrie dite royale.

Ainsi Scholten souligne à juste titre le rôle de la noblesse depuis la Bulle d’Or promulguée par le roi de Hongrie en 1222, une sorte de Magna Carta hongroise, et qui confère à la noblesse le droit de modérer l’arbitraire royal. Et effectivement, lorsque la noblesse fut définitivement éliminée en 1949, c’est bien la tyrannie de Gheorghiu-Dej puis de Ceausescu qui s’est abattue sur l’ensemble de la société roumaine.

 

La destruction planifiée d’une classe sociale

En 1947, au lendemain de la guerre et de l’instauration d’une dictature communiste, le statut de la noblesse est aboli. Mais c’est en 1949 que le destin de l’ensemble de ses membres bascule : dans la nuit du 2 au 3 mars 1949, tous les membres de la noblesse hongroise de Transylvanie, soit 7804 personnes, sont déportés dans des camions. Certains seront assignés à domicile, d’autres condamnés aux travaux forcés, certains torturés, d’autres exécutés ; d’autres enfin disparaîtront dans les geôles du régime sans que leur destin ne soit jamais connu.

Scholten part à la rencontre en Hongrie et en Roumanie des membres de ces familles-là, dont les plus anciens (le plus souvent des anciennes) ont encore connu la guerre et les exactions des communistes. Il décrit d’une belle plume, élégamment rendue en anglais par la traductrice Liz Walters, leurs souvenirs et parfois leurs regrets. Si Scholten, de son propre aveu, pour avoir épousé une femme aux ascendances hongroises, adopte une vue quelque peu romantique de la vie aristocratique d’avant-guerre, il décrit néanmoins un monde dont on sent bien qu’il a disparu à tout jamais. Pourtant et contrairement à la Hongrie, la Roumanie a procédé à une restitution des propriétés confisquées par les communistes. En dépit de cette largesse, il n’y demeure aujourd’hui plus que douze familles titrées issues de l’ancienne noblesse ; les unes restaurent leur château familial, les autres exploitent les immenses forêts des Carpates, d’autres encore organisent des chasses au gros gibier en faveur d’hommes d’affaires. Tout cela est méritoire mais ne suffit pas à faire renaître une classe sociale, pas même un groupe étendu de personnes.

Les communistes avaient eu pour objectif la destruction de la noblesse en tant que classe sociale et ensuite l’exclusion de ses membres de la société. En vue d’atteindre ce deuxième objectif, ils mirent sur pied un système fondé sur les assignations à résidence, l’interdiction de poursuivre des études au-delà de l’école primaire et sur mille autres chicaneries arbitraires et incessantes. Scholten décrit ces mécanismes avec précision et de manière touchante car ils ont conduit les membres de la noblesse à mener une double vie, l’une de façade tournée vers l’extérieur et les autorités en particulier et l’autre, intime, intérieure même, un entre-nous où sont préservés en cachette et transmis le sentiment religieux et les bonnes manières. Scholten nous fait rencontrer ces personnes-là, dont certaines ne se livreront à l’auteur que sous couvert d’anonymat de peur que, de nos jours encore, les autorités ne cherchent noise à quelque membre de leur famille en Roumanie.

 

Aux origines

En racontant cette histoire Scholten est bien entendu mû par des liens familiaux ; il puise cependant son inspiration littéraire dans deux sources fécondes. La première, Between the Woods and the Water (Entre Fleuve et Forêt, dans sa traduction française), forme le deuxième volume du chef d’œuvre de la littérature de voyage par Patrick Leigh Fermor, qui en 1933 et 1934 avait marché à pied de Londres à Constantinople. La seconde source est fournie par la belle trilogie de Miklós Banffy dont les titres[1], eux-mêmes tirés du livre de Daniel, fournissent les têtes de chapitre à l’ouvrage de Scholten.

Que reste-t-il de tout cela ? L’aristocratie hongroise se meurt, 80% de ses membres vivent en dehors de Hongrie, beaucoup ne parlent pas le hongrois. Il ne reste que les souvenirs de ces personnes qui, dépossédées de tout, se sont résolu à maintenir dans leur attitude tout ce qui faisait leur noblesse.

 

 

 

 

 

 

Jaap Scholten « Comrade Baron », Helena History Press, 2016, 449 pages, traduit (en anglais) du néerlandais

 

[1] Vos jours sont comptés, Vous étiez trop légers, Que le vent vous emporte

 

 

 

En quête de pèlerinages

Les Musulmans se rendent à la Mecque, les Hindous à Bénarès, les Chrétiens à Rome, Jérusalem ou Compostelle. Phénomène universel, le pèlerinage est ce qui fait de la marche une démarche. Loin d’être une compétition sportive dont l’enjeu est d’arriver premier, ici au contraire on part dernier, on emboîte le pas à tous ceux qui nous ont emprunté le même chemin avant soi.

L’expérience d’un pèlerinage se distingue d’une simple randonnée dans la mesure où il ne s’agit simplement de se rendre de A à B ; le chemin du pèlerin est orienté et défini par son terme, Compostelle ou la Ville Éternelle, de telle sorte que ce n’est pas la même chose, pas la même démarche plutôt, de marcher de Founex à Rome que de Rome à Founex.

Si la dimension spirituelle de ce cheminement n’est pas exclusive, elle demeure néanmoins prépondérante ; elle a pour but le lavement des péchés, l’expiation des fautes, l’accomplissement d’un rite en un lieu où la terre se rapproche du ciel, souvent marqué par la présence de la tombe d’un saint, Jacques ou Pierre. Quel que soit le mobile qui pousse le pèlerin à se mettre en route, il s’imbibera de la géographie des lieux parcourus, de leur histoire, de son patrimoine culturel, en un mot de leur mémoire.

En Europe, deux grandes voies de pèlerinage sillonnent le continent, le faisceau des chemins de Compostelle et, moins connue, la Via Francigena, qui relie Canterbury à Rome. Le Camino et la Via se croisent entre autres à Lausanne, carrefour des nations, qui semble ignorer sa place au centre de l’Europe.

En 1987 le Conseil de l’Europe octroyait aux Chemins de Compostelle l’attribution d’« Itinéraire Culturel Européen » qui, au-delà d’un simple titre, se veut une reconnaissance du Camino, des monuments qui en balisent le parcours, de son histoire millénaire et surtout de sa place au sein du patrimoine européen. On sait le succès que cette reconnaissance a suscité si bien qu’on ne compte plus aujourd’hui les pèlerins qui ont fait Saint Jacques ni les livres ni même les films qui lui ont été consacré. A cette première accolade allaient en succéder vingt-trois autres à ce jour, parmi lesquelles celle attribuée à la Via Francigena.

L’homme parcourt le tracé de la Via Francigena depuis l’époque du néolithique, y compris le franchissement par le Col du Grand Saint Bernard, le Mons Jovis des Anciens. Chemin faisant, les cathédrales gothiques de Cantorbéry, de Laon, de Reims, de Lausanne et de Sienne se dressent en sentinelles d’une époque où l’Europe s’appelait la Chrétienté, voulant par-là désigner justement un espace autant culturel que géographique.

Aujourd’hui, certains pourront estimer que le Camino est quelque peu victime de son propre succès ; phénomène de mode autant que démarche personnelle, les chemins de Compostelle peuvent se révéler encombrés et les auberges bondées. A cet égard la Via Francigena offre à l’abri des grandes foules une combinaison étonnante de paysages tantôt lumineux et tantôt grandioses, parfois déjà connus mais toujours à découvrir, parés de monuments sacrés et profanes, témoins d’une histoire ancienne et riche et dont le mariage avec la géographie fait justement le patrimoine de l’Europe.

 

 

1917 (film)

Le confinement a fourni à La Ligne Claire l’occasion de regarder 1917, réalisé et produit par Sam Mendes, un film qui a remporté trois Oscars il y a deux mois. L’intrigue est toute simple : deux soldats anglais, Blake et Schofield sont chargés par le général Erinmore de porter un ordre destiné au colonel Mackenzie, commandant le régiment Devonshire où est affecté le frère de Blake, de ne pas procéder à l’attaque prévue pour le lendemain car les Allemands leur ont tendu un piège en feignant de se retirer.

Les deux soldats quittent donc Erinmore pour gagner le stationnement du régiment Devonshire. En chemin, ils doivent surmonter une série d’épreuves, franchir les barbelés, se faufiler dans les tranchées allemandes abandonnées, faire face à l’un ou l’autre tireur solitaire. De ce point de vue 1917 s’apparente à première vue aux road movies américains, à Oh Brother des frère Coen et bien entendu au récit de l’Odyssée. Il s’en distingue pourtant de manière fondamentale car dans 1917 ces péripéties ne sont que cela, une bombe qui explose, un avion ennemi qui s’écrase, une rivière à franchir mais elles ne sont porteuses d’aucune signification.

Plusieurs commentateurs ont souligné le caractère invraisemblable de l’histoire, que Mendes dit tenir de son grand-père, car jamais un régiment isolé n’aurait été amené à conduire seul une attaque. De plus la présence dans le film de militaires indiens et africains au milieu de soldats anglais est invraisemblable et relève d’un hommage indû à la pensée du jour ; en effet, l’armée britannique était organisée sur une base territoriale de sorte que les nombreuses troupes indiennes et issues des colonies africaines opéraient au sein de leurs propres unités. Enfin, si 1917 dépeint les Allemands comme l’ennemi bien sûr, il les dépeint inutilement comme les méchants de cette histoire.

En définitive, 1917 est le récit d’une anecdote, sans autre sens qu’anecdotique. Le film s’est vu attribuer trois Oscars « techniques », meilleure photographie, meilleur mixage de son et meilleurs effets visuels. C’est bien car le film ne méritait pas davantage.

Saint Yves de Tréguier

Saint Yves de Tréguier

Patron des Bretons, des avocats, magistrats, juristes et universitaires

Tous les Bretons bien sûr, mais aussi les avocats, connaissent la figure de Saint Yves. Aussi François Christian Semur, magistrat honoraire, publie-t-il aux Éditions Hugues de Chivré, à leur attention comme à destination d’un public plus large, une belle biographie illustrée d’Yves Hélory (vers 1250-1303) passé à la postérité sous le nom de Saint Yves de Tréguier.

Yves Hélory, connu parfois comme Yves de Kermartin du nom du manoir familial, mais surtout comme Saint Yves de Tréguier du nom de la petite ville de Bretagne où il avait exercé son ministère sacerdotal dans les dernières années de sa vie, naît au temps de Saint Louis. Ce XIIIe siècle est non seulement le temps du roi-saint mais aussi celui des croisades, des cathédrales gothiques qui se dressent partout en France et encore celui des ordres mendiants, franciscains et dominicains, qui témoignent d’une expression nouvelle du christianisme.

Yves Hélory naît au sein de ce que nous appellerions aujourd’hui la classe moyenne. Bon élève, il étudiera le droit aux universités de Paris et d’Orléans et deviendra ensuite official, c’est à dire juge ecclésiastique, à Rennes et enfin prêtre à Tréguier où il mourra. Dans son ouvrage, Semur adopte la méthode scholastique à laquelle Hélory s’était forgé à l’université et le divisera en deux parties, lectio et disputatio, consacrées respectivement à l’exposé des étapes de sa vie et à un examen critique des documents.

Dès son vivant, Yves Hélory acquièrt une réputation d’humilité et de sainteté mais surtout il est connu pour avoir mis son intelligence et son talent d’homme de loi au service des pauvres qu’il défend avec équité face au pouvoir des puissants de son temps, nobles, magistrats et clercs. Il est considéré à juste titre sinon comme l’inventeur du concept de l’assistance juridique gratis pro deo, du moins comme son ardent propagateur.

 

Canonisation

Hormis son testament, Hélory n’a laissé aucun écrit de son vivant, aussi sa vie nous est-elle principalement connue au travers de son procès en canonisation qui démarre en 1330 et s’achève avec son élévation aux autels en 1347. A l’époque cette procédure que le pape se réserve désormais est neuve et vise à tempérer les manifestations intempestives de la piété populaire. Semur examine de manière serrée le déroulement du procès comme les nombreux témoignages tant de son activité en qualité de magistrat que des miracles qui lui sont attribués, principalement après sa mort, résurrections et guérisons.

Cette reconnaissance officielle contribuera pour une bonne mesure au rayonnement du culte de Saint Yves qui laissera un héritage culturel considérable qui en France ne connaît qu’un seul rival, celui de Saint Martin de Tours ; en témoignent statues, tableaux (par Rubens et van der Weyden notamment) où le saint est souvent figuré entre le riche et le pauvre tapisseries, vitraux, bannières, médailles, églises et enfin processions connues en Bretagne sous le nom de pardons. Si ce rayonnement est centré sur la Bretagne, il n’y est pas circonscrit puisqu’on trouve à Rome même l’extraordinaire église saint Yves au sein du palais de l’Université de la Sapienza, due au génie du Borromini.

Semur situe la vie d’Yves Hélory dans son temps et nous en fournit une description très fouillée et même érudite dans tous les domaines, vie politique et économique, procédures judiciaires et même habillement et alimentation. L’auteur a trouvé chez Hugues de Chivré (https://www.huguesdechivre.fr) l’éditeur qui lui convient puisqu’il se se voue à la préservation et à la diffusion de l’histoire et du patrimoine. Ce beau livre s’adressera donc à tous les amis de la Bretagne, à tous ceux qui s’intéressent à l’histoire de France et à celle du Moyen-Âge en particulier, à ceux qui marquent une dévotion envers les saints, aux juristes et aux magistrats et à tous ceux enfin qui retrouvent en Yves Hélory la personne en qui se croisent toutes ces dimensions.

Richement illustré, documenté de manière fouillée, on peut tout aussi bien feuilleter l’ouvrage de Semur sur une table basse qu’en faire une lecture attentive. On peut regretter cependant que la répartition entre lectio et disputatio ait conduit à de nombreuses redites, en particulier au sujet de la relation des témoignages déposés au procès, et que l’éditeur n’ait pas jugé bon de biffer ces irritantes répétitions.

 

François Christian Semur, Saint Yves de Tréguier, Éditions Hugues de Chivré 2019, 368 pages.

The Crown, saison 3

The Crown, saison 3

Quoiqu’avec un peu de retard, il va de soi que La Ligne Claire a regardé The Crown. Plus encore que lors des deux saisons précédentes, elle a été éblouie par la qualité du tournage, la véracité que confèrent des décors somptueux, les réparties des dialogues et enfin le jeu des acteurs qui excellent, en particulier Tobias Menzies et Charles Dance dans les rôles respectifs du Duc d’Edimbourg et de Lord Mountbatten.

Cette nouvelle saison 3 adopte un ton plus intime que les précédentes ; l’accueil de la Princesse Alice, mère du Duc d’Edimbourg, contrainte de fuir les colonels en Grèce et de se réfugier au Palais de Buckingham, ou encore les évocations des premières amours des jeunes Prince Charles et Princesse Anne relèvent en définitive de la sphère familiale. On est loin des questions d’Etat, la succession à la couronne, le ministère de Winston Churchill ou la crise de Suez par exemple, objet d’un précédent épisode, et qui marque le déclin du Royaume-Uni par-delà les mers.

Œuvre de fiction basée sur des faits et des personnages réels, The Crown aborde ici des événements qui relèvent de la vie privée des protagonistes et demeurent inconnus tant du public que des réalisateurs. La qualité de la production, à laquelle se mêlent ici et là des extraits des actualités de l’époque, contribue à donner au spectateur l’impression que ce que montre The Crown s’est véritablement déroulé. Or il n’en est rien ; par exemple, la reine n’a pas rendu visite à Winston Churchill sur son lit de mort et la Princesse Margaret, sœur de la reine, n’a joué aucun rôle dans l’octroi d’un crédit de la part des Etats-Unis en faveur du Royaume-Uni.

Wikipedia définit les fake news comme des informations fallacieuses fausses, incomplètes, déformées ou mensongères qui visent à manipuler ou tromper un auditoire. Bien entendu The Crown ne prétend pas livrer de l’information et il n’est donc pas question de news ici. Néanmoins, le soin accordé à la production de la série est tel qu’il lui confère un caractère de vraisemblance qui n’est pas toujours avéré et dans lequel se glisse un fake artistique. Un avertissement, du style « fiction inspirée par des faits réels » aurait été le bienvenu si bien qu’à défaut il revient au spectateur de rechercher lui-même les informations sur internet qui permettent de distinguer les événements réels de la licence artistique. Confrontée à ce mélange des genres, La Ligne Claire doit avouer éprouver un sentiment de malaise dès lors qu’une entreprise américaine capitalisée à 144 milliards de dollars réussit à forger la perception que le monde entier se fait de la famille royale d’Angleterre.

St Martin, chapelle St Pierre à Saulges

Saint Martin, de la cape à la chapelle

Comment le geste de saint Martin a donné naissance au mot “chapelle”

 

Le 11 novembre

Tandis que le 11 novembre le Roi des Belges dépose une gerbe au pied du soldat inconnu et que les écoliers de France et de Belgique se réjouissent de ce jour de congé en souvenir de cet armistice célébré comme une victoire, ailleurs en Europe, c’est tout simplement la Saint-Martin.

Fils d’un haut fonctionnaire de l’administration militaire romaine, ce qui lui vaut son nom, celui qui est voué à Mars, le dieu de la guerre, Martin naît au IVe siècle dans la province romaine de Pannonie, la Hongrie actuelle ; il grandira ensuite à Pavie, connue alors comme Ticinum. Lui-même militaire, Martin sera promu au grade de circitor, dont la fonction consistait à effectuer des rondes de nuit et à inspecter les postes de garde.

 

Terre de sang

Envoyé en mission d’inspection en Gaule vers 350 il s’engagea sur la route qui ne s’appelait pas encore la Via Francigena, franchit les Alpes au Mont Jovis qui ne s’appelait pas encore le Grand Saint Bernard et fit halte en Valais, où quelques années plus tôt saint Maurice et ses compagnons avait subi le martyre. Arrivé à Vérolier, le lieu du supplice, il obtint, lors d’une vision, la révélation de l’endroit précis où Maurice avait été porté en terre. Militaire, il plonge son glaive dans le champ de Vérolier d’où il fait jaillir le sang ; apparaît alors un ange qui lui présente une aiguière afin de le recueillir et qui est aujourd’hui conservée parmi le trésor de l’abbaye.

L’épisode du manteau

Poursuivant sa route il parvient à Samarobriva, qu’aujourd’hui on appelle Amiens, où survint l’épisode qui allait changer sa vie et dont l’iconographie allait conserver le souvenir. Un soir donc, alors qu’il effectuait sa ronde, Martin vit un mendiant, gisant au bord de la chaussée, à moitié nu. Pris de pitié, il coupa en deux son manteau militaire de son gladius et en recouvrit le mendiant de la moitié qu’il venait de couper. Oui, me dites-vous, pourquoi seulement la moitié ? Saint Martin était-il comme moi qui cherche une piécette au fond de ma poche plutôt que de donner un gros billet à la quête ? Non car les officiers romains étaient tenus de financer la moitié du coût de leur équipement alors que l’autre moitié était prélevée sur le budget de l’Etat. Martin a donc donné au pauvre l’entièreté de la moitié qui lui appartenait et dont il pouvait disposer tandis qu’il estimait ne pas être en droit d’en faire autant avec la part de l’Etat.

Cette image de Saint Martin partageant sa cape allait marquer la peinture, la statuaire et l’architecture de l’Europe de manière durable : elle figure sur la façade de la cathédrale de Lucques tandis que Breughel, El Greco, Van Dijck comptent parmi les nombreux peintres qui ont abordé ce sujet.

 

L’origine du mot “chapelle”

C’est ainsi que Martin s’établit en Gaule et devint l’évêque de Tours dont nous gardons aujourd’hui le souvenir. Mais l’histoire ne s’arrête pas là car, lorsque Martin mourut, il était clair aux yeux de ses contemporains qu’ils avaient eu affaire à un saint. Où était donc passé ce demi-manteau, pas celui du pauvre, mais celui de l’officier qui avait dû remettre sa moitié à l’intendance ? Or le terme latin pour ces manteaux courts que portaient les officiers de l’armée impériale était capella. On conserva donc ce demi-manteau, désormais élevé au rang de relique, dans un bâtiment érigé à cet effet et qu’on appela une chapelle tandis que ceux qui auraient la charge d’en assurer la garde seraient des chapelains.

Qu’on y songe : une chapelle n’est pas une petite église, c’est un lieu qui commémore le signe d’un geste secourable d’un militaire romain envers un SDF du IVe siècle, auquel toutes les chapelles d’Europe doivent leur nom. Mais l’héritage de Martin ne se limite pas à l’espace physique que marque l’architecture mais s’étend à l’espace culturel sous la forme de chapelles musicales, celle de Dresde par exemple, ou encore dans la musique de Haydn, Kapellmeister du Prince Esterházy.

 

Un saint populaire

Aujourd’hui Martin est le nom le plus répandu qui soit dans la toponymie européenne : il s’étend de Saint-Martin in the Fields à Londres à l’abbaye de Pannonhalma en Hongrie, qui est consacrée au saint. Entre les deux une cohorte de villages portent son nom et perpétuent les nombreuses traditions associées au saint : les oies de la saint Martin, les cochonnailles dans le Jura, les croissants qu’on mange ce jour-là à Poznań en Pologne.

Par ailleurs, le saint a imprimé sa marque sur d’innombrables personnes qui ont marqué l’histoire de l’Europe : Martin V, le pape du concile de Constance et fondateur de l’Université de Louvain, alma mater de La Ligne Claire, Martin Luther, Martin Heidegger, Simone Martini, Martin Bodmer qui nous a légué sa fondation, le pauvre Martin pauvre misère de Brassens, Martini e Rossi même.

Quant aux écoliers allemands, ils n’auront pas eu congé aujourd’hui. Mais ce soir, en Rhénanie surtout mais ailleurs aussi dans le monde de langue allemande, ils sortiront en une procession aux lampions dans les rues de leur quartier dans le cadre du Martinsumzug, en chantant « Laternen, Laternen » en souvenir de ce saint grand parce que charitable.

Allemagne: le Poids de l’Histoire

Pourquoi le 9 novembre n’est pas la date de la fête nationale en Allemagne

On célèbre ces jours-ci le trentième anniversaire de la chute du Mur de Berlin, une sorte de prise de la Bastille pacifique dont l’écho résonne à travers tout le continent européen et même dans le monde entier. La Bastille annonçait la fin de l’Ancien Régime, la chute du Mur la fin du régime communiste. A titre de comparaison, la RDA n’avait que quarante ans ce jour-là.

Mais voilà, le 9 novembre n’est pas un jour pareil aux autres dans l’histoire agitée de l’Allemagne au XXe siècle. Ce jour-là en 1918, le Kaiser abdique, en 1923 Hitler effectue sa tentative de putsch à Munich tandis qu’en 1938, dans la nuit du 9 au 10 se déroule la Nuit de Cristal, le premier pogrom d’envergure fomenté par les Nazis contre les Juifs. C’en est trop : les casques à pointe, les médailles du Kaiser, les barriques de bière et les barricades renversées et puis les bris de la vitrine de la boucherie kasher, tout cela pèse tant et tant qu’en dépit de la poussière qui retombe après que le Mur fut renversé, tout cela empêche que le 9 novembre soit érigé en fête nationale allemande.

Les Allemands commémorent leur fête nationale, der Tag der Deutschen Einheit, le 3 octobre en souvenir de la réunification des deux Allemagne scellée par traité en 1990. S’il s’agit certes d’un geste important, il prend la forme d’une cérémonie où des messieurs en costume sombre sortent leur stylo et où l’une des parties, la RDA, signe son suicide officiel. On est loin de la valeur symbolique que confère le panache de la chute du Mur. Mais non, le 9 novembre c’est trop lourd.

Ce sera donc le 3 octobre et non le 9 novembre.

Le Père Prodigue

Le Père Prodigue

Si le Nouveau Testament s’ouvre sur la table des aïeuls de Jésus, c’est certes parce que saint Matthieu a à cœur de l’inscrire dans la filiation du roi David mais aussi parce que l’insertion dans une lignée, loin d’être un hobby réservé aux généalogistes, relève d’une soif universelle (catholique) inscrite dans le cœur de tout homme.

Dans le Père Prodigue, André Querton lie, comme on lie la pâte, deux épisodes tirés des Evangiles, l’histoire du jeune homme riche et la parabole du fils prodigue, et imagine que c’est ce jeune homme qui deviendra le père bienveillant de la parabole. Ce faisant il lui accorde trente ou quarante ans de vie au cours de laquelle tout d’abord il se mariera et aura une descendance et ensuite saura faire fructifier son patrimoine, en jouir sans en être l’esclave, en faire bénéficier autrui et le transmettre à ses fils, à chacun à sa manière. Au fond, cette vie est le temps qu’il aura fallu pour que la parole que le Christ lui avait adressée, « Vends tes biens et suis-moi », porte son fruit.

Le Père Henri Nouwen avait abordé un thème similaire dans un livre remarquable « Le retour de l’enfant prodigue » où il se reconnaît d’abord dans la figure du fils prodigue, en quête de miséricorde, dans celle du fils aîné ensuite, qui n’est pas moins aimé du père, et qui invite ses lecteurs enfin à accéder à cette paternité toujours bienveillante. C’est ici qu’André Querton le rejoint. A l’âge où les enfants se marient, à l’âge où les premiers amis nous quittent, la vocation de l’homme est de devenir un père prodigue de miséricorde, de justice, de pardon, de bons conseils; le vrai père est celui qui bénit, c’est–à-dire qui dit le bien. Car ce qui lie les chaînons de la lignée, ce n’est pas tant le nom et les gênes que l’amour paternel, sans lequel la lignée se brise. Saint Matthieu l’avait bien compris.

La lecture du Père Prodigue est émouvante : le thème traité, la délicatesse des tons, la finesse du langage, l’érudition biblique en arrière-plan témoignent de la qualité de cet auteur belge de langue française.

André Querton : Le Père Prodigue, Mardaga, 2017.