Astérix chez les Français

Astérix renvoie aux Français une image d’eux-mêmes

 

La parution d’un nouvel album d’Astérix fournit l’occasion de s’interroger sur son succès. Certes, la série renvoie aux Français l’image qu’ils ont d’eux-mêmes: bagarreurs, irrévérencieux, amateurs de bonne chère, adeptes d’un mode de vie tout à la fois fier et désinvolte et qu’ils s’imaginent le monde leur envier, mais il y a plus.

 

France Libre et village gaulois

Astérix voit le jour en 1959, l’année même où le Général de Gaulle, rappelé au pouvoir l’année précédente, est élu président de la République. De Gaulle, le plus illustre des Français, est rappelé au pouvoir parce qu’il incarne tout à la fois l’homme de l’espoir avec l’appel du 18 juin, l’homme qui assure une place à la France dans l’échiquier des nations en 1944-45 et l’homme de la nouvelle Ve République ; en un mot, il est le seul qui sache à la fois faire front à l’adversité et incarner une certaine idée de la France. On le retrouve sans peine sous les traits du chef gaulois Abraracourcix, les bras tendus vers le ciel haranguant les habitants du village en termes de « Gaulois, Gauloises », incarnation d’une certaine idée de la Gaule. De même que de Gaulle crée à Londres la France libre, de même Astérix habite un village non-occupé qui résiste « encore et toujours » à l’envahisseur, sorte de portrait onshore de la France libre.

De plus il est tout aussi aisé de reconnaître sous les légions romaines les divisions de la Wehrmacht. Si les forces allemandes finissent par occuper l’ensemble du territoire français, le village gaulois symbolise ce qu’on ne peut conquérir matériellement, l’esprit de résistance, celui-là même dont de Gaulle s’est fait l’âme à Londres. Face à la réalité de fait, la défaite et l’occupation de la Gaule, Uderzo et Goscinny n’ont d’autre recours que de faire appel à la dérision pour dépeindre l’occupant. Certes les Romains disposent de la force mais ils sont niais et lourds d’esprit alors que les Gaulois se révèlent malins et astucieux.

Toute la Gaule (la France) est donc occupée par les Romains (les Allemands). Qu’est-ce qui permet donc aux Gaulois de faire face aux Romains ? Une force supérieure en nombre, des compétences qui font défaut à l’occupant, une certaine ingéniosité tout simplement ? Non, rien de tout cela car, tous les lecteurs d’Astérix le savent, la réponse tient en la potion magique du druide Panoramix. Et qu’a-t-elle donc de particulier cette potion ? Loin d’être le produit d’un savoir-faire supérieur, la potion est magique justement, il suffit de la tirer de son chapeau pour déjouer les légions romaines et affirmer non seulement l’identité gauloise mais le triomphe de son génie face à la puissance de l’occupant. Vue sous cet angle, la potion magique n’est que l’instrument qui permet au village gaulois d’entretenir l’illusion de son indépendance, célébrée dans de grands festins, alors que la Gaule est occupée par les Romains, livrée à des forces qu’elle ne maîtrise plus, de la même manière que de Gaulle a su persuader les Français de la grandeur de la France en dépit de la défaite de 1940 et de la décolonisation.

 

Empire romain et Union Européenne

Tous les lecteurs des albums d’Astérix le savent, leur héros ne reste guère à demeure et entreprend au contraire de rendre visite aux peuples voisins, cette fois-ci en Italie où il retourne depuis Astérix Gladiateur, paru en 1964. Sous le vernis d’une excursion touristique décrite de façon pittoresque, les voyages d’Astérix poursuivent en réalité un double but. Le premier est de démontrer, qu’en franchissant à sa guise la ceinture des camps romains qui ceignent le village, Astérix proclame son indépendance face à César alors que la Gaule fait désormais partie de l’Empire romain de même que la France actuelle a cédé une part de sa souveraineté à l’Union Européenne et à la BCE. Le second aspect des voyages d’Astérix consiste à en faire le héraut de ces valeurs gaulliennes, françaises dans leur nature mais qui se veulent universelles dans leur portée. Astérix témoigne d’une France qui demeure elle-même malgré tout et qui invite ses voisins à faire de même. Les Belges et les Suisses seront donc reconnaissants envers leur grand voisin qui, par l’entremise de son petit héros Gaulois, leur aura expliqué qui ils sont et ce qu’il y a lieu de faire pour préserver leur identité dont, sans lui, ils n’auraient pas eu connaissance.

En définitive, le succès d’Astérix tient à ce double aspect. D’une part il agit comme un exorcisme de la défaite de 1940 et du déclin politique et économique de la France depuis la guerre : Astérix entretient sous forme ludique l’idée d’une certaine France où non seulement il fait bon vivre mais où le génie français s’impose comme une évidence. D’autre part il conforte les Français dans l’idée, que d’autres peut-être tiendront pour une illusion, qu’un destin particulier les appelle à jouer un rôle singulier dans le monde. Jean-Luc Mélenchon par exemple ne disait pas autre chose lorsqu’il évoquait, à l’occasion de la campagne électorale pour la présidentielle de 2012, la destinée universelle de la France. En 2017, c’est aux Italiens qu’il revient d’en prendre connaissance.

 

Séduction du baise-main

Riverisco, baciamo le mani“, ces mots résonnent encore en Sicile et dans les films qui lui sont consacrés et qui expriment ce dont le geste témoigne: la politesse, le respect, voire la soumission. Ces marques de respect, tantôt prises au sens figuré et tantôt pas, se traduisent souvent par un geste de baise-main que ce soit envers l’évêque du lieu ou un capo mafia. Très répandu aussi en Europe centrale, le baise-main sert à marquer la distance, celle de l’âge, celle des sexes ou celle des classes sociales.

Dans le monde de La Ligne Claire, hormis le cas où un évêque ou, plus rarement, un abbé mitré lui tend l’anneau à baiser, le baise-main est un geste qu’un homme adresse à une femme. Réservé à la femme mariée, jamais posé sur une main gantée et jamais manifesté en un lieu public, il se veut la marque d’un jeu où se mêlent la révérence et la séduction.

L’homme, ou plutôt le monsieur, car il n’y a guère que des messieurs et des dames qui se prêtent à ce jeu-là, prend délicatement la main de la dame dans la sienne, s’incline et l’effleure des lèvres; relevant la tête, leurs regards se croisent un instant fugitif comme ceux des amants de Brel dans la chanson Orly, Si la dame consent à ce contact physique, elle en marque la limite, le dos des doigts et pas plus loin. Flirt codifié, l’homme qui s’incline reconnaît par là même la sainteté des liens qui unissent la femme à son mari et, de son baiser, abandonne les espoirs qu’il avait pu naguère nourrir; quant à elle, la dame qui accueille le baise-main, elle y reconnaît à la fois une marque d’allégeance et de secret désir. Le baise-main est l’expression que le XXIe siècle donne à l’amour courtois.

Les conventions qui président au baise-main prennent alors tout leur sens. Alors que les jeunes filles se prêtent encore au jeu de la séduction et gardent par devant elles le droit d’accorder leur main justement, la femme mariée a repris ses billes, si j’ose dire, et c’est la raison pour laquelle baiser une main gantée est banni car le gant prive cette cérémonie d’un contact physique et de sa charge sensuelle. Enfin, il va de soi qu’un monsieur n’aborde pas une femme dans la rue, mariée ou pas et que donc la question d’un baise-main dans l’espace public ne se pose pas.

Pas de deux où se mêlent le tact et la convenance, le baise-main est en définitif un échange poétique entre les sexes, qui exprime tout ce que la prose du langage quotidien ne saurait exprimer.

Dès l’âge de raison environ, les parents de La Ligne Claire lui avaient inculqué cet usage lors des réceptions données sous les ors de l’ambassade de Syldavie et, un demi-siècle s’étant écoulé, qu’elle maintient toujours afin qu’il ne se perde pas.

 

 

 

 

 

L’épée de l’archange

Une ligne imaginaire, projetée sur la carte, relie les sanctuaires consacrés à l’archange saint Michel

 

Il existe une ligne, claire bien sûr, qui se tend d’un rocher au large des côtes déchirées de l’Irlande aux flancs du mont Carmel en Israël et sur laquelle sont alignés, comme des notes sur une partition, sept sanctuaires consacrés à l’archange saint Michel.

Sept épées de mélancolie, sept coups d’épée de l’archange, tracent cette ligne droite comme le fil de la lame et marquent le coup assené au diable par Michel afin qu’il regagne le monde des ténèbres, ce royaume dont il est le Prince, selon ce qui est écrit à son sujet au chapitre XII du livre de l’Apocalypse.

Parmi ces sept sanctuaires, trois se distinguent par leur importance: le Mont-Saint-Michel bien sûr, la Sacra di San Michel dans le val de Cluse en Piémont et enfin le sanctuaire de saint Michel archange situé dans la péninsule du Gargano, dans la région italienne des Pouilles (*). De plus, non seulement ces trois sanctuaires majeures sont-il alignés mais ils sont situés à la même distance l’un de l’autre, bien qu’ils aient été érigés dans des circonstances très différentes, témoignage dans la terre des hommes de la droiture des chemins divins et de la justesse de la justice d’en haut.

Mais le tranchant de l’épée archangélique ne se réduit pas à cette seule ligne car Saint Michel est singulièrement présent dans le paysage artistique européen. Si sa manifestation la plus visible est assurément celle du Mont-Saint-Michel, dont se souviendront les lecteurs de Lefranc dans l’épisode de l’Ouragan de Feu, ailleurs le saint ailé se dresse par exemple sur la flèche de l’hôtel de ville de Bruxelles, d’où il terrasse le dragon.

A Rome, le Dragon a, au cours des siècles, pris tantôt l’aspect des Goths, tantôt celui des soldats de Charles VIII roi de France ou encore celui des lansquenets de Charles V, qui chacuns en leur siècle ont tenté d’éplucher une couche du temps à la Ville Eternelle. C’est sans doute la raison pour laquelle, des papes successifs, mus par la prudence qu’exige leur office, ont jugé bon non seulement de fortifier l’antique mausolée d’Hadrien mais de le placer sous la protection de l’archange dont une statue couronne  l’édifice qui porte désormais son nom, le Château Saint-Ange.

Un verre de bière San Miguel à la main, on songera que si saint Michel a pu accorder sa protection aux papes fugitifs, sa main n’a pu retenir que la Tosca ne se précipite dans le Tibre, au fil non plus de l’épée mais de l’eau.

 

 

 

 

(*) Les quatre autres sont le Skelling Michael en Irlande, Saint Michael’s Mount en Cornouaille, le monastère de Mixalis sur l’île grecque de Symi et enfin le Mont Carmel en Israël.

Journées du Patrimoine (en péril)

Le patrimoine sous la menace de la re-écriture de l’histoire.

Alle Jahre wieder. Chaque année, on célèbre à juste titre les Journées Européennes du Patrimoine, un bien qu’on tient par héritage de ses ascendants, selon la définition qu’en propose le Larousse, tout en en soulignant la dimension européenne. Recueillir et transmettre ce patrimoine est, aux yeux de la Ligne Claire, au cœur de ce qui constitue la civilisation et la culture de l’Europe.

Emporté par le vent

Cette année-ci pourtant, ces célébrations sont teintées par une force nouvelle venue d’Amérique qui renverse les statues et débaptise les rues. On se souviendra des émeutes qu’avait provoquées le déboulonnage de la statue de Robert E. Lee, commandant en chef des armées confédérées, à Charlottesville en Virginie. Dans la foulée, l’église épiscopalienne s’est empressé de retire un vitrail qui lui était voué, de la National Cathedral à Washington tandis qu’à New York, le maire Bill di Blasio donne l’ordre d’ôter une plaque à la mémoire du Maréchal Pétain et entend s’en prendre à Christophe Colomb, dont la figure est partout présente dans les Amériques, coupable du génocide des Indiens. Faudra-t-il que la République de Colombie et la province canadienne de Colombie britannique changent de nom? Toujours aux Etats-Unis, l’Etat du Tennessee a interdit la projection du film Autant en emporte le Vent, premier film en couleur de l’histoire du cinéma, au motif qu’il renvoie à une société esclavagiste. On se dépêchera de se consoler en regardant Ben-Hur, histoire d’un galérien juif, avant que ce film-là ne se voie accusé de sionisme.

En France aussi certains ont appelé de leur vœu de renommer les places, rues et collèges qui portent le nom de Colbert, rédacteur du Code Noir en 1685, alors qu’en Belgique des voix s’élèvent pour bannir toute référence au roi Léopold II de l’espace public, y compris sa statue équestre qui orne la place du Trône à Bruxelles. A Genève enfin la présence de Jean Calvin au Mur des Réformés ne devrait même plus faire débat dès lors qu’il avait envoyé Michel Servet au bûcher.

Iconoclasme

Ce qui avait commencé par de l’activisme de gauche a tourné à un mouvement iconoclaste, où une frange de la population entend réécrire l’histoire et en imposer sa vision aux autres, le propre justement des régimes totalitaires qu’elle prétend dénoncer. Car si ces actions se distinguent de celles des Taliban en Afghanistan et celles de l’Etat Islamique à Palmyre par l’ampleur des moyens employés, elles s’en rapprochent par leur intention, celle de gommer toute référence à un passé qui ne convienne pas à leur vision du présent.

La Ligne Claire concède volontiers que certains cas demeurent sans appel – on n’envisage pas en Allemagne de rebaptiser une rue Adolf-Hitler-Strasse, et que la sensibilité de la communauté noire américaine par exemple puisse être heurtée par la présence d’un monument à la mémoire du General Lee.

Plutôt que de gommer l’histoire cependant, La Ligne Claire estime qu’il faut apprendre à la connaître et à vivre avec elle. Septante-cinq après la chute du régime fasciste, les Romains composent avec un obélisque gravé au nom de Mussolini, tandis qu’à Paris et à Bruxelles des avenues célèbrent la bataille de Stalingrad même si dans Stalingrad il y a aussi Staline.

 

A la vérité, il en va des pays et de leur histoire comme des hommes, avec leur part de lumière et parfois de gloire et puis leur part d’ombre. Savoir que cette dernière existe permet de l’assumer, de se pardonner à soi même et de pardonner à autrui.

Faute de quoi, il faudra se résigner à renommer toutes les rues du monde la Rue de l’Homme Parfait. La Ligne Claire décline par avance la prise en charge de la numérotation.

Anniversaire

Alors que La Ligne Claire célèbre son deuxième anniversaire, la presse du monde entier se bouscule devant son domicile pour saluer l’événement. L’auteur, soucieux de ses lecteurs distraits ou empêchés, partage ici à leur intention une sélection des compliments qui lui ont été adressés.

 

La Ligne Claire (pron. Lah Leegnew Clare), in its elegant style provides a timely reminder of how things used to be and, some would argue, ought to be. It makes you feel downright at home, if only all those servants were still with us.

The Downton Times

 

If the author were not already a count, he should be knighted.

II R

 

Convient saluter le notable contribut della Ligne Claire à diffuser la connaissance de la Via Francigena parmi tous les camminateurs de l’Europe.

Il corriere della Francigena

 

Fidèle au poste.

Le Journal de référence de la Suisse romande

 

Je dirais même plus: la Ligne Claire, voyageur de l’histoire, témoigne avec noblesse de la Belgique, toujours fière et belle.

La Gazette de Moulinsart

 

Seigneur, donne-moi la chasteté

« Seigneur, donne-moi la chasteté, mais pas tout de suite », écrivait Augustin tandis que de ses doigts fins il parcourait la ligne d’un sein ou le galbe d’une hanche. « Amare amabam », j’aimais aimer, dira-t-il plus tard de lui même dans les Confessions, après qu’il eût bu au calice des désirs et des douleurs.

Peu d’hommes auront exercé une influence aussi profonde sur la pensée de ce qui deviendra l’Occident latin : Luther, moine augustinien et Calvin s’en réclament, Hannah Arendt lui consacre une thèse, Bob Dylan l’évoque dans une de ses chansons tandis que dans les Confessions, premier ouvrage de ce genre dans l’histoire de la littérature, Augustin s’y dévoile sans fard et s’adresse directement à Dieu comme à un interlocuteur à qui on peut effectivement s’adresser. Ecriture marquée par le “je”, le genre sera appelé à un avenir heureux marqué notamment par la contribution de Jean-Jacques bien sûr. Chez Augustin, on y décèle à la fois la contrition de l’homme mûr pour la vie agitée menée dans sa jeunesse, non sans une pointe de nostalgie envers le tourment délicieux que procuraient ces amours fânées.

Il est un chemin, une route, un voie qui se déroule de Canterbury à Rome, la Via Francigena, que le Conseil de l’Europe a érigée au rang d’itinéraire culturel, et le long de laquelle on y fait la rencontre d’Augustin : à Saint-Maurice en Valais où les chanoines vivent depuis 1500 ans selon la règle qu’il a rédigée, à Pavie où s’élève son tombeau magnifique célébré par Dante, à Rome enfin en l’Eglise San Agostino in Campo Marzio où repose sa mère, Monique.

Fig. 1: tombeau de saint Augustin en l’église san Pietro in Ciel d’Oro, Pavie

Mère pieuse, patiente, aimante, elle versa toutes les larmes de son corps, comme la femme de l’Evangile versa du parfum sur les pieds de Jésus, face à la vie sentimentale agitée menée par son fils en vue de sa conversion ; puis, sa mission achevée, elle décéda à Ostie, où elle devait s’embarquer pour son Afrique natale, ses prières exaucées. Mille ans plus tard, en 1430, on procéda à la translation de ses reliques en la Basilique Saint Augustin, rare exemple d’architecture Renaissance à Rome, où elles s’y trouvent depuis.

On peut y admirer une splendide œuvre du Caravage intitulée La Madone des Pèlerins, pour laquelle l’artiste avait pris comme modèle sa propre maîtresse en vue de représenter la Vierge Marie. Il y a quelques années, La Ligne Claire, parvenue au terme de son propre pèlerinage tout au long de la Via Francigena, s’était rendue en cette église admirer ce tableau envers lequel mille kilomètres à pied lui faisaient éprouver une certaine proximité. Il y avait ce jour-là un religieux augustin qui décrivait le tableau à deux dames accompagnées de leurs enfants, les clair-obscurs propres au Caravage, la composition en diagonale, la figure de la Vierge Marie, assez sexy il faut bien l’avouer ; puis se lachant, il dit : « Guardate, è piu donna che Madona ».

 

 

Fig. 2: Madona dei Pellegrini (détail), san Agostino in Campo Marzio, Rome

 

En ces jours, le 27 et le 28 août, l’Eglise fait mémoire de la mère d’abord, du fils ensuite, témoins lumineux en leur frêle humanité.

 

Imre Széchenyi, redécouverte d’un compositeur oublié

Même Mozart était tombé dans l’oubli tout au long du XIXe siècle, aussi le XXe siècle ne se priva-t-il pas d’infliger le même supplice à Imre Széchenyi (1825-1898), un compositeur hongrois connu en son temps principalement pour ses compositions pour le piano.

Issu d’une famille de la haute aristocratie hongroise, Imre Széchenyi naît à Vienne où son père Ludwig exerce la charge de Oberhofmeister à la cour, si bien qu’Imre grandira en familier de l’empereur François-Joseph et de son frère Maximilien, l’éphémère et infortuné empereur du Mexique. Comme il est d’usage dans son milieu, il voue sa carrière au service de l’Etat. Il a le choix entre les armes et la diplomatie ; ce sera la diplomatie qui le verra occuper des postes dans les principales capitales de l’Europe et représenter son pays enfin en qualité d’ambassadeur à Berlin auprès du Reich allemand nouvellement créé.

Enfant, il bénéficie à Vienne d’une éducation musicale de premier plan tant comme interprète que comme compositeur et se révèlera bientôt un excellent pianiste. Pourtant, Széchenyi n’est pas un simple gifted amateur car il se distingue comme un compositeur dont la musique est sa passion mais pas son activité principale, son violon d’Ingres en somme.

Lié avec les compositeurs de son temps, Franz Liszt et Johann Strauss, il compose des pièces pour piano, des Lieder et plus tard des quatuors à cordes et des œuvres pour orchestre. Tant Liszt que Strauss qui l’estiment, intègrent du reste volontiers les œuvres de Széchenyi lorsqu’ils se donnent en récital.

Les vicissitudes de l’histoire hongroise au XXe siècle ont pour un temps effacé Széchenyi de la mémoire culturelle européenne. L’association familiale Széchenyi, qui a pu se constituer après 1989, et son président Kálmán Széchenyi, ont entrepris notamment de faire revivre non seulement la mémoire mais la musique d’Imre.

C’est désormais chose faite avec l’enregistrement et la publication de deux CDs. Le premier, publié en 2014, dont le titre Forgotten Compositions, indique bien l’intention de réparer un oubli, ou mieux de restaurer une mémoire, comprend une sélection de Lieder et de dances, polkas et mazurkas, qui en son temps avaient fait la renommée de leur auteur. On en trouve de larges extraits sur YouTube, par exemple:

Le deuxième, paru ces jours-ci, se distingue par la qualité de son interprétation. S’il reprend à nouveau des Lieder, on est frappé par la distinction des auteurs des textes, Pierre-Jean de Béranger, un chansonnier reconnu à son époque, Charles-Guillaume Etienne, un auteur dramatique à succès et enfin Victor Hugo, tous trois contemporains de Széchenyi. A ces pièces s’ajoutent des poésies en allemand dues à la plume de Joseph von Eichendorff ou encore à celle de Christian Friedrich Daniel Schubart et qui toutes témoignent du talent de Széchenyi à les mettre en musique.

Les lecteurs de La Ligne Claire qui comprennent l’allemand pourront suivre l’excellente recension qu’en a fait Hans Ackermann à la radio allemande Rundfunk Berlin Brandenburg (RBB24).

Bel exemple de musique romantique, le CD offre à ses auditeurs une interprétation digne d’un concert d’une soirée musicale dans un salon de l’aristocratie.

Admis à la retraite, Imre Széchenyi se retira sur sa propriété de Horpács. Il y a quelques années encore, La Ligne Claire avait pu pénétrer dans le grand salon dont les fenêtres offraient une belle perspective sur le parc à l’anglaise que des années d’abandon étaient venues gâcher ; puis, en pressant la poignée d’une porte mal huilée, on pénétrait dans le fumoir où, parmi les reliefs d’une exposition consacrée à la culture de la betterave, on découvrait le piano sur lequel Imre et Franz Liszt avaient émerveillé leur monde.

Vacances en KaKanie (III): les nonnes perdues

Aux confins de l’Autriche, de la Hongrie et de la Slovénie actuelles, le château de Bertholdstein domine la vallée de la Raab depuis sa fondation au XIIe siècle ; dans son état actuel il est réputé pour sa galerie d’arcades qui ceint la cour intérieure, la plus longue d’Europe Centrale. Au XIXe siècle le comte Ladislaus Koszielski, qui se faisait appeler Sefer Pascha, le décora en style oriental, en souvenir de ces temps où les Ottomans étaient venus se presser aux marches de l’Empire des Habsbourg. Avec le dépècement de l’empire à l’issue de la Première Guerre Mondiale, le château changea à la fois de propriétaire et de destination avec l’arrivée d’une communauté de bénédictines appartenant à la congrégation de Beuron, qui devait y rester un peu moins d’un siècle jusqu’en 2010, à l’exception d’une interruption de quelques années lorsque le couvent fut fermé par les Nazis et les sœurs dispersées.

En 1923, la comtesse Maria Antonia von S. âgée d’à peine 19 ans s’était présentée au portail d’entrée vêtue d’une robe de bal et d’un diadème. De l’autre côté du pont-levis se tenait la maîtresse des novices avec qui elle tiendrait un dialogue qui n’est pas sans évoquer celui des Habsbourg défunts à la porte de la crypte des Capucins. Puis la jeune comtesse ôta le diadème, se dévêtit en public comme saint François sur la place d’Assise et, couverte de sa seule chemise, franchit le pont laissant derrière elle le monde et ses vanités pour pénétrer dans ce bel ensemble qu’elle ne devait jamais plus quitter de son plein gré et que la présence de Dieu rendait plus bel encore. Le portail se referma et Maria présenta sa chevelure, longue et brune, à la tonte comme Marie Stuart son cou à la hache.

Le monastère de Bertholdstein s‘est désormais éteint comme les anciens volcans de Styrie. A quelques pas de là, entre le verger de pommiers et la forêt se trouve le petit cimetière des nonnes envahi par les herbes, la mousse et le lierre qui masque les pierres tombales. L’espace d’une petite matinée, La Ligne Claire et son épouse, archéologues de la mémoire, se sont échinés à arracher à pleines mains ce lierre afin que Dieu puisse reconnaître le nom de celles qui lui avaient voué leur vie. Sur chaque pierre figurent trois dates, celle de naissance et celle du décès bien sûr, qui encadrent celle d’entrée au monastère ; seules les mères supérieures ont droit à une quatrième, qui marque l’année de leur élection comme abbesse.

Sous le lierre enfin arraché, La Ligne Claire découvre soudain le nom d’une lointaine parente, Sœur Martina, dont elle ignorait l’existence et que pas même les recueils généalogiques ne mentionnent. Le temps nous fait défaut et nous force de quitter ces âmes pour qui le temps ne comptait pas ; derrière nous grince la grille dont s’écaille la peinture, tandis que sous les sapins seules demeurent les pierres tombales de Bertholdstein, jusqu’à ce que revienne le lierre.

Meurtres au château

A la question que pose Sacha Batthyány en titre du livre “Mais en quoi suis-je concerné?”, l’auteur répond aussitôt par ses mots simples : «  il s’agit de moi » ou encore « je voudrais savoir ce dont j’ai hérité ».

Auteur suisse

Traduit de l’allemand, ce livre d’un auteur suisse issu d’une famille de l’aristocratie hongroise, se veut à la fois quête et enquête, interrogation et réponse. Plusieurs fils s’y entremêlent, la quête de l’auteur pour connaître d’une part une sombre histoire survenue au sein de sa famille mais tue depuis lors et d’autre part pour retrouver les traces du séjour de son grand-père dans le goulag russe, le récit qu’il en fait, l’évocation du traitement psychanalytique que suit Sacha Batthyány et enfin et surtout les morceaux choisis tirés de deux journaux, celui de Maritta, grand-mère de Sacha et celui d’Agnes, une juive hongroise qui habitait avant guerre Sárosd, le même village hongrois que Maritta.

Le thème de ce livre est double : transmission et légitimité. Mis fortuitement sur la piste de ces histoires de familles alors qu’il est journaliste à la NZZ, Batthyány se met notamment à lire le journal laissé par sa grand-mère ; de son propre aveu, il se rend compte qu’il ne peut lutter contre l’Histoire et c’est pourquoi il entreprend la rédaction de ce livre d’où il fait émerger un passé douloureux et violent qu’il se voit obligé d’assumer en héritage. Lors d’une altercation Batthyány saisit violemment son père par les revers de son veston tandis qu’ailleurs il gifle son fils alors âgé de trois ans. Sous le pont qui enjambe le flot des générations familiales coule la violence, altérée quant à sa manifestation mais inchangée quant à son essence. Cette gifle marque aussi le rejet d’une Suisse sans Histoire et sans histoires que l’auteur souhaiterait pouvoir renier au profit de l’effondrement militaire moral de la Hongrie en 1944 et 1945, dramatique certes mais historique.

Des morts au château

Batthyány enquêtera sur la mort en 1945 des époux Mandl, les épiciers du village de Sárosd, les parents d’Agnes, dans la cour du château du comte Lászlo Esterházy, arrière grand-père de l’auteur. Cette enquête le conduira jusqu’en Argentine où vivent aujourd’hui Agnes et sa descendance. Or l’histoire de cette mort s’avère être celle d’un meurtre maquillé en suicide. Et qui peut transformer ce meurtre en suicide sinon celui qui détient le pouvoir ? En cette fin de guerre c’est l’aristocratie qui en Hongrie détient le pouvoir, depuis mille ans précise-t-elle avec fierté, et si Lászlo Esterházy n’est pas le meurtrier, c’est bien lui qui détient le pouvoir de maquillage et qui en fait usage.

Filiation

Le parallèle avec Péter Esterházy, l’auteur hongrois décédé en 2016 semble clair. Dans « Revu et Corrigé», Esterházy se devait d’affronter son père, dont il venait d’apprendre qu’il avait agi en qualité de mouchard du régime communiste. Si l’espionnage n’est pas le meurtre et si Sacha Batthyány est un fils d’émigré alors que Péter Esterházy ne l’est pas, l’un et l’autre sont aux prises avec le poids du passé que déverse sur leur grève l’appartenance à une famille illustre. Voilà en quoi ils sont concernés. Et La Ligne Claire aussi.

Sacha Batthyány : Mais en quoi suis-je concerné ? Gallimard, 294 pages

 

Péter Esterházy: La Version selon Marc

Au commencement, deux livres seuls s’ouvraient sur ces mots graves « Au commencement », le Livre de la Genèse et l’Evangile selon saint Jean ; désormais la Version selon Marc de Péter Esterházy vient s’y joindre. Esterházy n’est certes pas un auteur chrétien au sens où le sont, mettons, Chateaubriand et Bernanos mais c’est un auteur dont l’œuvre puise jusqu’au plus profond de la culture européenne y compris dans sa dimension religieuse.

Comme son chef d’œuvre, Harmonia Caelestis, la Version selon Marc met en scène les membres se sa famille, tantôt fictifs, tantôt vrais, son frère, ses père et mère, ses deux grand-mères et s’inscrit tout autant dans une tradition familiale qui fait appel à l’évangile selon saint Matthieu (Matthias, père de Péter) qui ouvre le Nouveau Testament tout entier sur la généalogie de Jésus-Christ. Et de même que la généalogie selon saint Matthieu, sans nécessairement toujours être exacte, est vraie, de même l’auteur trouve dans sa famille et son histoire et sa vérité. L’essentiel pour saint Mathieu comme pour Esterházy est de s’insérer dans une destinée qui relie entre elles les générations, qui les assume et assure leur transmission.

La Version selon Marc est au premier chef l’histoire de la rélégation, le terme employé pour désigner l’exil intérieur auquel les communistes avient condamné les membres de l’ancienne aristocratie, comme Carlo Levi l’avait été par Mussolini. C’est aussi, on ne saurait trop le répéter, l’histoire d’une famille, dont le narrateur, sourd-muet, se fait le porte-parole de la même façon que saint Marc l’évangéliste a rendu le témoignage de l’apôtre Pierre, Péter en hongrois justement.

Orfèvre des lettres, Esterházy brille par le foisonnement des thèmes, les références à la littérature et la culture européennes, le mélange de la réalité et de la fiction; il est une sorte de Fellini des lettres, dont, de l’avis de La Ligne Claire, il s’inspire pour décrire au numéro 82 une scène tirée d’Amarcord. Plus simple, ce dernier livre se révélera plus accessible que les ouvrages précédents de l’auteur sans pourtant que son style baroque n’y perde.

Ouvrage posthume dans sa publication en langue française, ce petit livre, fruit d’un homme qui se sait au soir de sa vie, est en définitive fondamentalement spirituel. L’auteur s’y confond avec le petit-fils du personnage de la grand-mère qui « savait parler de Dieu de telle façon qu’il devienne inconcevable que Dieu n’existe pas ».

 

Péter Esterházy: La Version selon Marc, Histoire simple virgule cent pages, Gallimard, 208 pages