La vérité sur l’affaire Olof Palme

Les moins de vingt ans, pas plus que les moins de quarante ne se souviendront de l’assassinat en pleine rue d’Olof Palme, premier ministre de Suède, le 28 février 1986 alors qu’il rentrait du cinéma en compagnie de sa femme.

Grande figure de la sociale démocratie, Palme était à la pointe de nombreux combats au rang desquels figurait la guerre du Vietnam et l’apartheid en vigueur en Afrique du Sud, ce qui lui avait valu non seulement de rompre à deux reprises les relations diplomatiques avec les Etats-Unis, mais de nombreux ennemis de par le monde.

Trente-trois ans plus tard, ce meurtre n’est toujours pas élucidé. Dès le lendemain des faits, Stieg Larsson, un journaliste qui deviendrait plus tard mondialement connu avec sa trilogie Milenium, se lance dans la quête de l’identification tant du ou des auteurs que de leur mobile. Décédé en 2004, Larsson aura levé plusieurs lièvres et laissera une abondante documentation, fruit de ses recherches.

Quelques années plus tard, ce sera au tour de Jan Stocklassa, un ancien diplomate, d’entrer en scène, d’examiner les archives laissées par Larsson, de rencontrer bon nombre des protagonistes, de mener sa propre enquête et de proposer ses popres conclusions dans ce livre paru en 2018, La Folle Enquête de Stieg Larsson.

Ce livre passionant s’inscrit dans le cadre d’un genre original que l’auteur lui-même appelle le roman documentaire et qui n’est pas sans évoquer les ouvrages de Ben Macintyre dans la mesure où l’un et l’autre traitent une histoire vraie sur un mode romanesque. Toutefois, les différences sautent aussi aux yeux. Là où Macintyre s’efforce de créer une tension qui amène le lecteur à se demander si oui ou non les bons l’emporteront, Stocklassa écrit à la première personne et s’embarque dans une affaire qui n’a toujours pas trouvé sa résolution. Aussi, son livre est-il naturellement divisé en deux parties, Stieg et Dans les Pas de Stieg. Car le but de Stocklassa n’est pas de rédiger un roman mais d’établir des faits, puis d’en proposer une explication dans le but de faire éclater la vérité. C’est pourquoi il va s’evertuer à remonter les différentes pistes possibles, le tueur solitaire, les Kurdes du PKK, les services secrets sud-africains, les intérêts économiques liés au trafic d’armes, l’extrême droite suédoise, voire même le KGB jusqu’à se forger sa propre opinion qu’il livre au lecteur non sans avoir fait part des éléments contenus dans son livre aux autorités judiciaires.

La vérité vous rendra libres, dit l’Evangéliste. Stocklassa, quant à lui, espère que d’ici un an ou deux on saura qui a tué Palme et que la Suède sera libérée de l’angoisse qui l’habite depuis 1986.

 

Jan Stocklassa, La folle Enquête de Stieg Larsson, Flamarion, 440 pages

With God on our side

Si le premier amendement à la constitution américaine interdit au Congrès d’instituer une religion d’Etat, l’influence du christianisme dans sa composante protestante sur la culture des Etats-Unis s’est avérée très profonde et a persisté après l’arrivée d’immigrés de pays catholiques et des Juifs d’Europe centrale à la fin du XIXe siècle.

Dans le domaine musical, on trouve bien sûr le Gospel, une musique populaire religieuse répandue dans la communauté noire. Cependant, à partir des années 1960 et la diffusion de la musique folk, rock et pop, on y verra apparaître une composante religieuse à des degrés variables, qui vient s’insérer dans un univers plus vaste parmi d’autres compositions d’inspiration profane. La Ligne Claire ne fera pas mentir le vénérable adage In senectute tamquam in juventute, qu’elle vient tout juste d’inventer et selon lequel, en matière de musique populaire, les goûts à l’âge mûr demeurent ceux forgés à l’adolescence ; aussi est-ce sur ce fondement immuable que La Ligne Claire propose à ses lecteurs la typologie qui suit.

Tout d’abord, on peut citer les quelques chansons qui se fondent explicitement sur un texte biblique. On songe en premier lieu à Turn, Turn, Turn, composée par Pete Seeger et rendue populaire par les Byrds, et dont le texte est tiré du chapitre 3 du livre de l’Ecclésiaste. A ce genre appartient également The Rivers of Babylon, tiré du psaume 137 et dont Boney M a fait un succès mondial. En marge de cette catégorie, on peut aussi mentionner la version originale de Silent Night de Simon and Garfunkel, d’autant plus que les interprètes sont tous deux juifs. Certes le texte n’est pas biblique mais, depuis sa composition en 1818, constitue sans doute le chant de Noël (Luc, chapitre 2) le plus célèbre au monde.

Mentionnons aussi le genre mineur de la traduction en musique populaire d’œuvres en latin, le Benedictus de Simon and Garfunkel à nouveau, tirée d’une messe de Roland de Lassus, un compositeur belge du XVIe siècle, et le Kyrie de la messe en fa mineur, composition du groupe The Electric Prunes à la réputation éphémère, qui fit partie de la bande son du film Easy Rider.

Lorsqu’en 1969, les Rolling Stones, peu suspects de prosélytisme religieux, sortent une compilation intitulée Through the Past, Darkly, la référence au verset 12 Through a glass, darkly du chapitre 13 de la Première Epître aux Corinthiens est évidente aux yeux des lecteurs de langue anglaise. On aborde ici le terrain des innombrables références bibliques qui émaillent la musique populaire des années 1960 : Highway 61 Revisited (Dylan) où Dieu s’adresse à Abraham, The Story of Isaac (Cohen) qui reprend le même thème, ou encore All Along the Watchtower (Dylan), qui tire son inspiration du chapitre 21 du livre d’Isaïe. Par ailleurs, en marge de la musique américaine, citons le groupe anglais Genesis, dont le premier album s’intitule From Genesis to Revelation, une référence au premier et au dernier livre de la Bible, tout d’autant qu’une auto-promotion astucieuse.

Mais plus encore que les textes ou les citations, c’est le langage même de ces compositeurs qui traduit leur culture biblique, ainsi lorsque Dylan compose Seven Days, s’il ne s’agit en rien d’un texte religieux, la référence au récit des sept jours de la création (Genèse, chapitres 1 et 2) n’échappera à personne. Songeons encore à Leonard Cohen et à l’un de ses plus grands succès, Suzanne ; Suzanne, dont le prénom même est tiré du chapitre 13 du livre de Daniel invite l’auditeur à la suivre au sanctuaire de Our Lady of the Harbour tandis que Jésus est un marin qui marche sur les eaux (par exemple, Jean, chapitre 6). Knocking on Heaven’s Door, toujours de Dylan et repris par de nombreux artistes, s’inscrit aussi dans ce courant, qui ne connaît pas de véritable équivalent au sein de la chanson française.

Et puis, après que la juventus eut cédé le pas à la senectus  et que fut traversé le Jourdain, retentit la clameur de  When the Man Comes Around, composée par Johnny Cash au soir de vie où les références bibliques aux choses dernières (Livre de l’Apocalypse mais aussi Genèse 28 et Matthieu 25) abondent. C’est l’heure de l’Alpha et de l’Omega.

Jean Vanier, le Sacrement de la Tendresse

Alors que vient de s’achever la cérémonie des Césars, au cours de laquelle le cinéma français se lance des fleurs à soi-même au fil d’une soirée où le vulgaire le dispute au ridicule, ce film de Frédérique Bedos, au contraire tout orienté vers le vrai, le simple, le beau, se veut un témoignage lumineux (mais sans les paillettes justement) de l’œuvre et de la vie de Jean Vanier, réalisé au soir de sa vie.

Auteur d’un livre à succès, La Petite Fille à la Balançoire, qui témoigne de son enfance, Frédérique Bedos est à l’origine du projet Imagine, une série de films consacrés à des héros humbles ou méconnus, et dans laquelle s’inscrit le Sacrement de la Tendresse

Né dans un éminente famille canadienne, vers ses 35 ans Vanier ressent cet appel d’aller à la rencontre des handicapés mentaux, alors rejetés par la société et internés à l’asile des fous dans des conditions souvent dégradantes. Pour Vanier. Il ne s’agit pas tant de faire quelque chose que de construire une relation. Il ressort de l’asile avec ceux qui deviendront ses deux premiers compagnons, Raphaël et Philippe, des compagnons, ceux avec qui on partage le pain, et avec qui il s’établit dans une petite maison à Trosly-Breuil à proximité de Compiègne. C’est là qu’en 1963 naît l’Arche, celle qui recueille le reste d’humanité alors que la terre se noie sous les flots de l’argent et de la quête du succès.

Tourné au sein de trois communautés de l’Arche, à Trosly-Breuil, à Bethléem et à Calcutta, le film nous dévoile une grande âme, un personnage rayonnant qui, à la manière d’un vitrail, laisse transparaître la lumière divine qui habite en tout homme.

Toute l’existence, l’œuvre et la personne même de Vanier justifient pleinement le titre du film – le Sacrement de la Tendresse ; un sacrement, nous rappelle le Catéchisme de l’Eglise Catholique, est un signe efficace de la grâce de Dieu, et dont l’efficacité s’incarne ici dans l’action entreprise par Vanier. Animé d’un grande foi catholique, à la fois ardente et discrète, ouverte à tous, Vanier lui confère son sens premier, l’universalité puisque catholique signifie universel en grec.

Si la personnalité de Vannier émerge puissante et humble de ce film, elle embrasse de surcroît tous ceux qui forment les 147 Communautés de l’Arche à travers le monde, les handicapés comme les assistants, une communauté de vie riche et bouleversante. Car ces handicapés raisonnent exactement comme La Ligne Claire, ses lecteurs et les assistants mais de manière totalement différente, ils empruntent des chemins inconnus et parviennent à des buts au départ insoupçonnés. On est déconcerté.

A la suite de l’Abbé Pierre ou de Mère Theresa, Jean Vanier s’est engagé sur un chemin, qui est un scandale aux yeux du monde. Vous n’avez encore jamais rencontré de saint ? Allez voir ce film, Frédérique Bedos vous en fournit l’occasion.

https://www.larche.org/fr/web/guest/accueil

Les Nouvelles Routes de la Soie

Avec les Nouvelles Routes de la Soie, Peter Frankopan revient sur sa thèse centrale, le retour du poids de l’Asie au détriment de l’Europe et de manière plus générale de l’hémisphère occidental. En somme estime-t-il, les cinq siècles de domination européenne sur le monde n’auront été qu’une parenthèse qui se referme avec les deux guerres mondiales et la décolonisation de sorte que le centre de gravité de l’économie mondiale retrouve son équilibre historique, situé en Asie centrale. Adepte de l’histoire longue, ennemi d’une vision euro-centrique du monde et de son histoire, Frankopan s’intéresse en particulier à l’initiative stratégique chinoise Route et Ceinture, mieux connue en anglais sous le nom de One Belt, one Road Initiative. Si cette dénomination peut prêter à confusion dès lors que la Ceinture désigne le faisceau de routes et de voies ferrées reliant l’Asie à l’Europe et que la Route désigne les voies maritimes et les infrastructures portuaires qui ceignent l’Eurasie, son importance stratégique s’impose.

Cette initiative, portée par le président chinois Xi Jinping dès 2013 a pour objectifs de relier la Chine plus étroitement au reste du monde, de limiter sa dépendance aux approvisionnements qui empruntent le canal de Suez et le détroit de Malacca et surtout de s’assurer l’accès aux ressources naturelles les plus variées, l’eau des hauts plateaux, le blé des steppes, les minerais et les terres rares, et les hydrocarbures de la mer Caspienne.

Auteur érudit, Frankopan saisit bien ces enjeux majeurs et en maîtrise toutes les données, au risque parfois d’assommer son lecteur de chiffres et de statistiques. On regrettera que la seule carte publiée dans l’édition française couvre la moitié du monde mais ne fournisse que peu d’aide au lecteur puisque ni les Routes ni la Ceinture n’y sont portées.

On se souviendra que Frankopan, professeur d’histoire à l’université d’Oxford, avait fait des Routes de la Soie une nouvelle clé de lecture de l’histoire du monde. Avec les Nouvelles Routes de la Soie l’auteur franchit un pas audacieux dans la mesure où il se départit de son métier d’historien et ne traite plus du passé mais de l’actualité géo-politique et même de l’avenir, comme l’indique le titre du dernier chapitre.

Ce pas est sans doute le pas de trop. Trop concentré sur l’actualité, le livre manque souvent de recul ; par exemple il évoque à plusieurs reprises la hausse du prix du pétrole alors que le cours du Brent, aujourd’hui à environ USD62 le baril se situe en baisse de près de 30% par rapport au pic de USD85 atteint en octobre 2018 ; les commentaires au sujet du Bitcoin qui a perdu 80% de sa valeur au cours de l’année 2018 paraissent plus déphasés encore. De plus, if the facts don’t fit the theory, change the facts blaguait Einstein, et observons que l’auteur quitte à ses périls la réalité des faits pour s’aventurer sur le terrain des prévisions et même de simples suppositions (« que serait par exemple le marché immobilier à Londres sans les Russes et les Chinois ? »).

Un mot enfin au sujet de la traduction qui, de l’avis de La Ligne Claire, demeure lourde; à titre d’exemple une US investment firm devient une firme d’investissement états-unienne, plus difficile à digérer.

En définitive, si le sujet des Nouvelles Routes de la Soie et celui de One Belt, One Road ont toute leur importance, l’auteur qui se veut à la fois un historien adepte du long cours des choses et un journaliste en prise avec l’actualité immédiate laisse au lecteur un petit ouvrage dont ne sait s’il relève du lard ou du cochon.

 

Peter Frankopan, Les Nouvelles Routes de la Soie, Editions Nevicata, 223 pages.

Holocaust Memorial Day: le Fils de Saul

La commémoration annuelle de l’holocauste fournit l’occasion de revenir sur le film Le Fils de Saul paru il y aura bientôt quatre ans. Grand Prix au Festival de Cannes 2015, Oscar du meilleur film en langue étrangère en 2016, le film a fait l’objet de nombreuses critiques très élogieuses notamment quant au cadrage original où le spectateur voit ce que voit le protagoniste Saul Ausländer, les dialogues le plus souvent chuchotés et les bruitages incessants, les portes qui claquent, les coups de feu, les ordres des Kapos et des SS qui fusent.

L’histoire est simple. Prisonnier à Auschwitz, Saul Ausländer est affecté à un Sonderkommando, ces équipes de prisonniers, juifs pour la plupart, chargés de conduire les convois vers les chambres à gaz, de les débarrasser de leurs vêtements et enfin de transporter les corps vers les fours crématoires. Un jour, un garçon survit à la chambre à gaz ; il est alors examiné par un médecin SS, perplexe, qui ensuite l‘achèvera. Ausländer reconnaît ou croit reconnaître son fils sans que le spectateur ne sache exactement s’il s’agit d’un fils véritable, peut-être illégitime, ou d’un fils figuratif. Toujours est-il qu’Ausländer se met en tête de lui conférer une sépulture religieuse plutôt que de l’envoyer aux fours ; il se met donc en quête d’un rabbin qui puisse réciter le kaddish, la prière funéraire, dont on retrouvera une version en langue française en bas de cet article.

Dieu peut-il encore exister après Auschwitz ? Elie Wiesel et Primo Levi, qui en reviennent, répondent : « Non, il est mort là-bas ». Plus tard, le philosophe allemand Hans Jonas, dans son essai Le Concept de Dieu après Auschwitz, estimera que Dieu s’est délesté de sa toute-puissance dès la création du monde, dont la responsabilité est désormais confiée à l’homme ; si Auschwitz a pu exister, c’est que Dieu ne pouvait pas faire autrement.

Ni László Nemes, le réalisateur, ni Ausländer ne raisonnent en termes philosophiques mais le fait même de se soucier d’une sépulture est en soi un témoignage d’humanité car seul l’homme non seulement enterre son semblable (sauf à Auschwitz bien sûr) mais élabore des rites pour le faire. Ce qui heurte dans le film, c’est que dans ce monde où règne la mort, Ausländer va s’efforcer de sauver un mort, pour qu’il accède à une autre vie, plutôt que de venir en aide à une personne vivante. Si la présence du rabbin est requise, ce n’est pas seulement pour faire appel à un expert qui sache réciter la prière comme un acteur qui déclamerait ses reprises mais parce que le rabbin joue le rôle de médiateur entre Dieu et les hommes. Habituellement il revient aux fils de faire dire le kaddish sur la tombe des pères mais ici, comme beaucoup d’autres choses à Auschwitz, les rôles sont inversés. Le contraste entre le contenu de cette belle prière où tout n’est que bénédiction et la mort qui partout et sans cesse rôde à Auschwitz ne saurait être plus total. Pourtant c’est bien celle-là qu’Ausländer veut qu’on prononce afin que la paix qui règne dans les sphères célestes repose aussi sur son fils et dans tout Israël.

Ausländer ne trouvera pas de rabbin. A la faveur d’une révolte des Sonderkommandos, il s’évadera du camp, portant le corps de son fils sur son dos ; à nouveau les rôles d’Enée et d’Anchise sont inversés. Face à l’impossibilité d’enterrer son fils alors que les SS se sont lancés à sa poursuite, il confie le corps, comme jadis Moïse nourrisson, aux flots d’une rivière.

Pendant ce temps-là, dans la vraie vie, Etty Hillesum, qui tient son journal dans le camp de transit de Westerbork, ne se fait aucune illusion quant au sort qui l’attend elle et les siens. Alors qu’elle a la possibilité en qualité de membre du Judenrat d’Amsterdam, d’entrer et de sortir du camp, elle choisit d’y rester. Elle couche alors ces mots sur le papier : « c’est à l’homme que revient la défense de la demeure qui abrite Dieu en lui ». C’est tout le sens du geste d’Ausländer.

 

Que ton Grand Nom soit glorifié et sanctifié dans le monde qu’il a créé selon sa volonté,
et puisse-t-il établir son règne, faire fleurir son salut, et hâter le temps de ton Messie,
de votre vivant et de vos jours et des jours de toute la maison d’Israël,
dès que possible et dites: amen!
Puisse son Grand Nom être béni à jamais et dans tous les temps des mondes,
béni et loué et glorifié et exalté,
et élevé et vénéré et élevé et loué soit le Nom du Saint, béni soit-il,
au-dessus de toutes les bénédictions et cantiques et louanges et consolations
proclamés dans le monde, et dites: amen!
Qu’une grande paix venant du Ciel, ainsi qu’une bonne vie, et la satiété, et le salut, et le réconfort et la sauvegarde, et la rédemption et le pardon et l’expiation, et le soulagement et la délivrance nous soient accordées à nous et à tout Israël, et dites: amen!
Que celui qui fait régner la paix dans les sphères célestes l’étende, dans sa miséricorde, parmi nous et dans tout Israël, et dites: amen!

 

 

 

 La Malédiction de Blake et Mortimer

Les années paires comme 2018, Blake et Mortimer sont condamnés à faire leur réapparition au sein d’un nouvel album, La Vallée des Immortels, que saint Nicolas est venu déposer il y a un mois dans la botte de La Ligne Claire posée devant la cheminée.

Depuis que la série a été reprise en 1987, en général par une équipe composée d’un scénariste et d’un dessinateur (mais ici de deux dessinateurs), les auteurs ont été confrontés ou plutôt se sont volontairement soumis à de multiples exigences : reproduire le style de la ligne claire en vogue parmi l’école d’Hergé, conserver les codes de la série tels que les avait définis E.P. Jacobs, insérer une histoire dans une fourchette de temps allant grosso modo de la fin des années quarante au début des années soixante et surtout rédiger un scénario qui soit à la fois original et vraisemblable. En outre, au vu du succès qu’a connu cette reprise, les auteurs font l’objet d’une pression commerciale de la part de l’éditeur mais aussi d’exigences de la part de lecteurs complices qui demandent du neuf, à la condition expresse qu’il soit rigoureusement conforme à l’ancien.

Vingt-cinquième album de la série, la Vallée des Immortels (à l’image de nos deux héros, toujours en vie septante-deux ans après leur première parution) distribue les rôles de façon immuable, telle une tragédie grecque. Au Capitaine Blake (qui jamais ne monte en grade) revient la défense de Hong Kong face aux communistes de Mao tandis que Mortimer se passionne pour une mystérieuse antiquité chinoise. Le méchant de circonstance, Xi-ni, un seigneur de la guerre, se met à la recherche d’un manuscrit secret tandis que le Colonel Olrik, l’éternel méchant, immortel lui aussi, ne rêve que d’assouvir sa vengeance pour l’échec subi à Lhassa dans le Secret de l’Espadon, dont cet album constitue une suite.

Outre le clin d’œil à Tintin et le Lotus Bleu que constitue la couverture qui dépeint Mortimer en rickshaw, le scénariste Yves Sente reprend le mécanisme qui anime Le Secret de la Licorne, à savoir la nécessité de réunir plusieurs documents ou objets en vue de pouvoir résoudre une énigme. Comme chez Hergé, deux histoires vont s’imbriquer, celle lointaine qui retrace l’origine de ces documents, et celle, actuelle, qui fait le récit de leur quête. Alors que l’histoire entremêle la guerre civile bien réelle que se livrent nationalistes et communistes chinois et celle, fictive, que les héros livrent à Xi-ni, la multiplication des personnages et les nombreux renvois à l’histoire chinoise ancienne rendent le récit quelque peu touffu et pourront dérouter le lecteur. Dessiné à quatre mains, cet album se distingue par ses planches richement travaillées et des coloris chatoyants qui conviennent bien à l’environnement tropical dans lequel se déroule l’intrigue.

Nos héros parviendront-ils à réunir les anciens documents ? Pourront-ils sauver la colonie britannique face à la double menace des communistes et d’Olrik œuvrant pour Xi-ni ? La Ligne Claire l’ignore et devra patienter que paraisse le 26e épisode qu’elle achètera de bonne grâce. D’ici là elle aura lu avec plaisir un album de facture volontairement classique, au scénario un peu dense certes mais conforme aux attentes de son public.

 

Yves Sente, Peter van Dongen, Teun Berserik, La Vallée des Immortels – Tome 1er, Editions Blake et Mortimer/Studio Jacobs, 2018.

Agent double

Au fond, recruter un agent du camp adverse tient de la séduction amoureuse; approchez votre partenaire trop vite et il s’effarouchera, faites-le trainer et il risque de manquer les signes que vous tentez de lui adresser.

Ben McIntyre, auteur spécialiste des affaires d’espionnage, relate l’histoire véritable de la manière dont les services de renseignements britanniques, connus sous le sigle de MI6, ont retourné, c’est-à-dire recruté Oleg Gordievski, un colonel du KGB qui deviendra donc un agent double.

Macintyre s’était déjà distingué en faisant le récit de l’opération Mincemeat qui s’était déroulée en Espagne pendant la dernière guerre. Il s’agissait alors pour les Anglais de faire semblant d’avoir perdu de fausses informations mais de s’agiter suffisamment pour faire croire aux Allemands qu’elles étaient vraies.

On retrouve dans The Spy and the Traitor tous les éléments qui marquent désormais le style de Macintyre : une recherche minutieuse des faits, appuyée si possible sur des entretiens avec les protagonistes, une évaluation équilibrée, l’absence de spéculation et une rédaction sobre et factuelle. On butte aussi cependant sur les limites du genre, à savoir la nécessité d’une histoire vraie mais suffisamment intrigante pour qu’elle puisse se prêter à une rédaction selon les canons anglais du roman d’espionnage.

L’histoire se déroule dans les années 70 et 80, au temps de la guerre froide. Gordievski, comme son frère et son père avant lui, appartient au KGB, une sorte d’aristocratie soviétique. Cependant, la révélation des crimes de Staline et plus proche de lui l’érection du mur de Berlin et la répression du Printemps de Prague fairont naître en lui un dégoût du système communiste et le conduiront à franchir le pas. Un des intérêts de ce livre réside dans l’examen des motivations qui animent un transfuge: un esprit romantique, un snob intellectuel, un sentiment de frustration, voire de solitude, le sentiment d’être méconnu. Si au sortir de la guerre, certains – on songe à Kilby et Maclean – agissent par conviction idéologique, vers 1980, tout le monde à l’Ouest se rend compte que le système soviétique est pourri si bien que l’argent deviendra le mobile principal. En sens inverse, Gordievski agira quant à lui par conviction et franchira le dernier pas, toujours mystérieux, celui qui mène de la dissidence intérieure à la trahison.

Tout n’est que jeu de miroirs au cours duquel les acteurs érigent des cloisons entre leur vie publique et privée et entre leur fonction officielle, mettons secrétaire d’ambassade et leur véritable fonction, l’espionnage; alors que le retournement d’une cible ne peut s’opérer que dans la confiance, la méfiance règne en maître dans ce monde, y compris entre alliés. A la suite de John le Carré, Macintyre maîtrise parfaitement le langage de ce monde où des transfuges prennent garde de se faire filer, déposent des messages codés dans des cachettes, esquivent tant leur contrôleur que leur supérieur et parfois passent à l’Ouest, ou à l’Est.

Comme dans les romans d’espionnage, l’histoire de Gordievski s’achève par une pirouette que La Ligne Claire laisse à ses lecteurs le soin de découvrir.

The Spy and the Traitor fournira une bonne idée de cadeau de Noël à toutes les lectrices de La Ligne Claire dont les maris ont déjà suffisamment de cravates. Quant à La Ligne Claire, si elle a dégusté avec plaisir The Spy and the Traitor,elle avait dévoré Mincemeat.

 

Ben Macintyre, The Spy and the Traitor, Penguin, 366 pages.

La figure du Roi

« Qu’ils mangent de la brioche ». Cette anecdote, attribuée sans doute faussement à Marie-Antoinette, est censée illustrer la distance qui sépare l’aristocratie (les élites d’alors) du peuple, ceux qui goûtent de la brioche de ceux qui se nourrissent de pain. De nos jours, à la brioche et au pain, on peut substituer l’essence et le diesel, remplacer les bonnets phrygiens par des gilets jaunes et donc poser à nouveau la question de l’attitude qu’il convient au roi d’adopter.

La Ligne Claire est d’avis qu’en tout premier lieu, la royauté oblige mais aussi que cette obligation exige une certaine distance. A cet égard François Hollande s’est égaré lorsqu’il déclarait vouloir être un président normal, ce qui allait l’exposer à un ridicule qui plus jamais n’allait le quitter. Résolu à ne pas commettre la même erreur, Emmanuel Macron s’est attaché à conférer à nouveau de la dignité à la fonction présidentielle mais à la façon d’un bourgeois qui fait irruption dans les salons de la noblesse, résolu à prendre de la hauteur mais rapidement perçu comme hautain.

De cette juste tension entre la proximité et la distance naît la figure du bon roi, celui qui se soucie de son peuple et porte son fardeau. Citons à ce propos sainte Elisabeth de Hongrie qui, devenue veuve, s’est consacrée à nourrir les pauvres et, plus près de nous, le roi Baudouin qui un jour s’était dépouillé de son manteau pour en revêtir une victime d’une inondation. Charles de Gaulle, monarque républicain, savait lui aussi allier la modestie de son train de vie personnel à la grandeur de sa fonction.

A cette exigence de proximité avec le peuple s’ajoute celle de la justice. Louis IX et Henri IV incarnent cette exigence pour avoir l’un rendu la justice et l’autre rétabli la paix confessionnelle qui, il y a quatre siècles, tenait lieu d’ordre public.

Enfin, le roi doit dire le vrai. Le 13 mai 1940, trois jours après le déclenchement de l’attaque allemande, fraîchement nommé premier ministre, Winston Churchill prononce à la Chambre des Communes l’un des plus célèbres de ses discours où il ne promettait que « du sang, du labeur, des larmes et de la sueur ». Parce que la vérité rend libre, Churchill sut persuader le pays tout entier non seulement de tenir bon mais de livrer bataille à l’heure la plus critique de son histoire.

Souci de la vérité, charité et humilité, recherche de l’élégance alliée au rejet du luxe, témoignage d’une certaine grandeur et enfin incarnation d’une forme de spiritualité, voilà ce qui fait la figure du Roi, dont La Ligne Claire n’est pas loin de penser qu’il faille un vrai roi pour l’exercer.

La loi naturelle et les droits de l’homme

On célèbre ces jours-ci le 70anniversaire de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, adoptée par l’Assemblée Générale des Nations Unies le 10 décembre 1948. Comme son nom l’indique, ce document a valeur déclarative et ne constitue pas en tant que tel un élément du droit positif, qui aurait valeur de contrainte. La Déclaration ne crée pas de droits en tant que tels mais reconnaît et proclame les droits objectifs, inaliénables et universels de la personne humaine, et si elle proclame les droits de l’homme, elle n’en fait pas les droits des individus.

Dans un petit ouvrage paru en début de cette année et qui rassemble six conférences tenues par l’auteur à l’Institut catholique de Paris,  Pierre Manent, ancien professeur de philosophie politique à l’EHESS, examine les rapports entre la loi naturelle et les droits de l’homme à l’occasion du septantième anniversaire de la Déclaration.

Mais d’abord, qu’est-ce que la loi naturelle ? On peut la définir comme l’ensemble des pratiques, que les hommes ne font pas puisqu’ils relèvent de leur nature justement, mais qui éclairent et orientent les lois qu’ils se donnent. Longtemps tenue comme une évidence universelle, l’existence de la loi naturelle, est aujourd’hui soit abolie par les Modernes, soit vidée de son sens, soit enfin tout simplement ignorée alors que, bien entendu, la loi naturelle a fourni le socle sur lequel on a pu ériger la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme.

Pourtant, la loi naturelle joue une fonction indispensable au sein de la société, celle qui consiste à évaluer si une loi est bonne et juste ; en d’autres termes elle protège l’humanité contre l’arbitraire des hommes.

Or, à partir des années soixante, on a pu assister à une extension de droits individuels au nom d’une souveraineté illimitée de l’individu, qui ira de pair avec l’érosion de l’institution politique. Désormais, ce n’est plus la cité qui définit le citoyen, mais le citoyen qui souverainement détermine la cité à laquelle il estime avoir le droit d’appartenir.

En abolissant la loi naturelle, les Modernes ont ouvert la porte à des revendications en faveur de droits individuels innombrables et illimités ; tout désormais peut faire l’objet d’un droit au nom de droits de l’homme proclamés de manière indéterminée, c’est-à-dire sans référence à une loi naturelle. Nous vivons désormais dans un monde de droits sans loi, car la loi est réduite à être l’instrument qui ratifie le droit ; non seulement le droit est maintenant compris comme extérieur à la loi mais la loi en est devenu l’esclave, un notaire qui ratifie l’expression de désirs individuels auxquels le droit donne corps.

Un nouveau mot, le ressenti, est venu définir l’homme ; peu importe que ce que je ressens soit juste ou faux, bon ou mauvais, le fait même que je le ressente m’autorise à faire le droit. Les Modernes abolissent donc la loi naturelle au motif qu’elle constitue une entrave à la liberté et lui substituent ce que l’on pourrait appeler une loi d’autorisation, désentravée et désirante et qui vient s’opposer aux lois d’interdiction – tu ne tueras point – désormais caduques. La liberté Moderne consiste à lever des obstacles plutôt que, dans sa conception classique, à choisir entre le bien et le mal. Pierre Manent accorde une place toute particulière dans son essai au mariage pour tous, expression du désir d’une petite minorité, qui vient réduire à néant une institution, qui pré-date l’existence même de l’Etat, et dont la finalité est de régler les rapports entre les sexes d’une part et les rapports entre les générations d’autre part. Dans l’institution du mariage, il n’y a pas de place pour les sentiments et les désirs, non pas qu’ils ne comptent pas, mais parce que l’Etat n’a pas à s’en mêler.

Et puis, vient le dernier obstacle à lever, celui de la mort. Faute de pouvoir pour le moment y remédier, on invoquera au nom de la liberté individuelle toutes les options alternatives, le suicide assisté, l’euthanasie, le trans-humanisme mais pas bien entendu la peine de mort, imposée par l’Etat, désormais dépouillé de toute moralité.

La proclamation de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme est née pour une bonne part de leur négation au cours de la Deuxième Guerre Mondiale, où les périls de l’Uebermensch, de l’homme qui se fait l’égal de Dieu, sont apparus de façon manifeste. « Sans Dieu, les droits de l’homme sont privés de sens » écrivait Joseph Ratzinger.

Septante ans plus tard, les droits de l’homme se sont détachés de Dieu pour se faire l’expression variée de désirs individuels que la loi vient sanctionner. Cette conception, invivable pour toute société, vient sonner le glas des démocraties telles que nous les connaissons depuis cent cinquante ans.

L’ouvrage de Manent peut se révéler d’une lecture ardue ; cependant les thèmes qu’il aborde sont d’une importance cruciale. Le lecteur intéressé en retrouvera une version plus légère dans l’émission Répliques d’Alain Finkelkraut du 5 mai dernier (https://www.franceculture.fr/emissions/repliques/y-a-t-il-une-loi-naturelle).

 

Pierre Manent, La Loi naturelle et les droits de l’homme, Presses Universitaires de France 2018, 134 pages.

Snobismes

Je ne suis pas snob, puisque je n’ai pas besoin de l’être (anonyme).

 

A l’origine du mot snob, dit-on, on trouve les registres des écoliers de la prestigieuse école d’Eton au début du XIXe siècle, où, à ceux d’entre eux qui n’étaient pas d’origine noble, on ajoutait le suffixe s.nob, raccourci de sine nobilitate. Que l’histoire soit vraie ou pas, elle met en lumière l’élément essentiel sur lequel repose le snobisme, à savoir la notion de club auquel soit on appartient ou dont au contraire – et tant pis pour les autres – on est exclu.

Appelons snobisme d’exclusion ce snobisme qui porte son regard de haut en bas mais dont l’existence, la survie même, dépend de la rencontre avec un mouvement en sens inverse, un snobisme ascensionnel et même aspirationnel qui émane de ceux tentent de forcer la porte du club. Sans ces derniers, le snob d’en haut n’aurait plus d’autre occupation que de fixer son monocle et de se regarder seul dans le miroir.

 

Bienvenue au club

L’homme est non seulement un animal grégaire mais un animal tribal qui bien vite se regroupe avec ses semblables en vue de former un cercle de happy few, dont les conditions d’accès sont aussitôt réglementées. On retrouve ces cercles dans la vie de tous les jours sous les formes les plus variées, associations de la noblesse, clubs de sports, sociétés de compagnonnage de ceci ou de cela tandis que les conditions d’admission revêtent la présentation de quartiers de noblesse, l’achat d’une part de sociétaire, la réussite d’une épreuve initiatique et, last but not least, car on parle volontiers l’anglais dans certains cercles, l’obtention de parrainages, manifestation moderne de liens de vassalité volontaires. On est alors reçu.

Si le snob évoque d’abord le snobisme mondain, on se gardera bien d’oublier le snobisme intellectuel ni non plus celui qui naît de la fortune. Tantôt rivaux, ces cercles se croisent parfois comme les diagrammes de Venn, souvent à la faveur d’une mésalliance en vue de redorer un blason et qu’on aura oubliée une ou deux générations plus tard. Au sein de la noblesse, si les alliances des couronnes et de la fortune ne sont pas rares, celles avec les milieux intellectuels restent entachées d’une certaine méfiance.

Pour sa part, le snob intellectuel ou culturel se distingue en ceci qu’il prétend détenir les clés d’une Vérité accessible aux seuls initiés, en somme il crée un club de l’esprit dont il s’institue le gardien. Une auréole de mystère l’entoure car il ne s’autorise à soulever qu’un petit coin du voile qui drape la Vérité, de peur que tous s’engouffrent dans le club. Aussi oscille-t-il sans cesse entre les phrases pesées et les silences qu’il veut lourds de sens.

La question essentielle qui se pose ici est de savoir ce que peut avoir de si extraordinaire ce club dont on est exclu et auquel on souhaiterait appartenir ? En général, pas grand-chose de substantiel et c’est pourquoi le club invoquera quelque règle, souvent réputée ancienne, en vue d’en restreindre l’accès et de créer de la rareté. On voit naître ici une tension entre la jouissance d’un bonheur et la nécessité de l’étaler, alliée au désir de tenir les importuns à distance. C’est tout le sens des photographies de réceptions qu’on trouve dans les pages de Point de Vue et de Hola et dont le but est de témoigner de manifestations où tout demeure privé sauf l’envie qu’on a de le révéler.

 

U and non-U

Mieux que quiconque, Nancy Mitford avait établi dans les années cinquante du siècle écoulé une typologie du monde ; de même que Dieu avait séparé la terre de la mer, Nancy Mitford avait réparti le monde entre U et non-U où U signifie Upper Class. Si au soir de l’Angleterre impériale, la naissance faisait presque automatiquement office de membership du club des U, il s’agissait de demeurer vigilant et de démasquer les imposteurs. C’est pourquoi des examens d’entrée sont exigés des candidats suspects, et qui reposent à la fois sur le vocabulaire et l’accent. Que vous utilisiez le mot serviette plutôt que napkin et vous voilà non seulement repéré mais flétri de la fleur-de-lys des non-U. A la même époque, la comédie musicale My Fair Lady s’était quant à elle plu à jouer sur les accents qui marquaient alors les classes sociales en Angleterre tout en soulignant que le gouffre qui les sépare n’était pas totalement infranchissable. Dans les années septante du reste, Margaret Thatcher (depuis, la Baronne Thatcher), la fille d’un épicier, prit des cours de diction en vue de masquer ses origines et son accent middle class.

Cela paraît quelque peu désuet aujourd’hui mais l’exigence première qui est de marquer les frontières extérieures du club demeure. Par exemple, prononcez à voix haute les noms de famille Cholmondeley, La Trémoille et d’Ursel. Si vous parvenez à franchir ce triple obstacle, vous aurez de bonnes chances d’être admis dans les salons de Belgravia ou du Faubourg Saint-Germain ; à défaut, le docteur sera au regret de vous informer que le résultat du test non-U est positif.

Phénomène universel, le snobisme est affaire de manières, la façon dont on dispose l’argenterie à table par exemple, que l’on prise ou méprise non en raison de leur valeur intrinsèque mais en fonction de ses propres choix. Les meilleurs spécialistes vous le diront, cette loi d’airain du snobisme ne souffre qu’une seule exception, l’appartenance au club des lecteurs de La Ligne Claire.