Demain, j’enlève le bas

Alors que dans le monde de langue allemande on ne compte pas les paires de villages dont le nom est construit sur le modèle Oberdorf/Niederndorf selon qu’ils se situent plus en amont ou pus en aval, en France plus personne ou presque n’entend habiter un département ou une région qui ne tienne le haut du pavé.

Voilà déjà un demi-siècle que les départements de la Seine-Inférieure et de la Loire-Inférieure, qui, sachez-le, ne cèdent le pas à personne, se sont promus au rang de Seine-Maritime et de Loire-Atlantique respectivement. Qu’on se rassure, les habitants de la Haute-Loire n’ont quant à eux pas été molestés. Ils rejoignent leurs voisins de la Haute-Savoie qui, depuis plus de 150 ans participent activement aux recherches en vue d’établir l’emplacement, toujours inconnu, de la Basse-Savoie.

Plus récemment, on a assisté à la création de la nouvelle région des Hauts-de-France, que la Ligne Claire aurait volontiers baptisé de Gaule Belgique, et qui ne doit en rien son nom à la géographie et tout à la convention qui veut que le nord figure en haut d’une carte.

Demeure alors la question du département du Bas-Rhin. La Ligne Claire a tenté d’éclaircir ce mystère en se laissant glisser au fil du grand fleuve pour aborder la région allemande du Niederrhein dont Düsseldorf est le chef-lieu. C’est ici que tout s’éclaire car si le Bas-Rhin subsiste, c’est parce qu’il n’est pas si bas que cela puisqu’en aval se situe plus bas que lui, la Basse-Rhénanie, Niederrhein en allemand. Et c’est pourquoi, fort de cette découverte, à Strasbourg on conserve le Bas.

Victor et victoire au Panthéon

Le retour il y a huit jours de la dépouille mortelle de l’ancien roi d’Italie Victor Emmanuel III (1900-1946) et de celle de son épouse la reine Elena, a suscité en Italie un double débat. Fallait-il faire revenir ces restes mortels et, si oui, les inhumer au Panthéon à Rome ou dans la basilique de Vicoforte en Piémont, un sanctuaire édifié au XVIe siècle par le duc de Savoie ?

La figure de Victor-Emmanuel III demeure associée à des événements majeurs de l’histoire d’Italie, la campagne de Libye (1911), la guerre envers l’Autriche (1915-1918) et par-dessus tout les longues années du fascisme (1922-1943). D’autres que La Ligne Claire auront dressé le bilan du régime fasciste, de la construction des autoroutes à la promulgation des lois raciales. On n’oubliera pas non plus l’occupation par la Regia Aeronautica, la Force Aérienne Royale justement, y compris par le Tenente Mussolini, neveu de son oncle, dès juillet 1940 de la propriété des grands-parents de la Ligne Claire alors qu’aucun état de guerre n’existe alors entre la Belgique et l’Italie.

La Ligne Claire est d’avis qu’il revient à chaque pays d’assumer sa propre histoire sans vaine gloire ni zones laissées dans l’ombre ; après tout, sur l’esplanade du Foro Italico à Rome se dresse un obélisque gravé du nom de Mussolini. A cette aune, La Ligne Claire s’exprime en faveur du rapatriement des corps royaux.

Quant au Panthéon, on ne saurait taire l’importance majeure qu’a revêtue ce monument dans l’histoire de l’architecture en Europe et au-delà : les coupoles de Brunelleschi et de Michel-Ange, celle du Capitole à Washington ou de Saint Paul à Londres puisent leur inspiration dans celle du Panthéon, plus grande coupole de l’Antiquité, érigée au 1er siècle avant notre ère. Par ailleurs, si le Panthéon abrite les tombes d’hommes illustres, parmi lesquelles on compte celle de Raphaël et de deux rois d’Italie, la courte durée du royaume d’Italie (1860-1946) n’en fait pas le Saint-Denis ou la Kapuzinergruft de la Maison de Savoie.

Certes, la signature en 1929 des accords du Latran a consacré l’apaisement des relations entre l’Italie et la Saint-Siège. Pourtant le Panthéon demeure une église, Sainte-Marie aux Martyrs; de nos jours encore, dans les salons de la noblesse noire, on y entend murmurer qu’à Rome il ne saurait y avoir deux souverains, le roi et le pape, et qu’avec l’abolition de la monarchie en 1946, le pape l’a emporté. Ce fut donc Vicoforte.

Cataluña, adios a las armas

Toute sa vie La Ligne Claire a choyé le souvenir des chaudes journées de son enfance sur les rives du Rio de la Plata, où des jeunes filles espagnoles, Herminia, Irene et Maruja le menaient à la plage, accompagné de ses frères et sœurs. Ces filles pauvres avaient quitté la Galice de leur propre enfance et s’étaient embarquées à destination des Amériques en 3e classe sur un cargo mixte, sans éducation, sans le sou et sans bagage, animées par l’espoir qu’au-delà des étoiles qui se miraient dans l’océan, une vie meilleure les attendait. C’est à elles que La Ligne Claire et sa fratrie doivent l’apprentissage de la langue espagnole et plus encore l’affection envers le monde hispanique qu’ils éprouvent depuis un demi-siècle.

Le temps passa mais pas cette affinité à la fois culturelle et sentimentale. Devenu adulte et de retour en Europe, les circonstances, tantôt privées et tantôt professionnelles, ont souvent conduit La Ligne Claire en Espagne, du Détroit de Gibraltar à la Mer Cantabrique et de Madrid à Barcelone. Puis un jour, il y a sans doute une vingtaine d’années, La Ligne Claire s’étonna que, dans les cafés et les magasins de Barcelone, on lui répondît ni en espagnol, ni même en catalan, mais en anglais.

La langue espagnole, un pont

Tout au long de son enfance, La Ligne Claire attendait chaque mois avec impatience l’arrivée du Lo Sé Todo, une encyclopédie destinée à la jeunesse, qui lui avait inculqué tout à la fois, le goût de la lecture, la découverte des arts et des sciences, et la pratique de la langue espagnole, dont il s’imaginerait plus tard qu’elle constituait un pont entre l’Ancien et le Nouveau Monde, au même titre que l’anglais. Et voilà qu’à Barcelone ce pont s’était effondré. Et voilà que quelques uns, puis d’autres, puis beaucoup, s’acharnaient à construire des murailles avec les décombres du pont écroulé, à dresser les hommes les uns contre les autres, les maris contre leur femme et les enfants contre leurs parents.

Le Lo Sé Todo avait aussi nourri en La Ligne Claire le goût de l’histoire ; aussi, était-elle en mesure de reconnaître l’érection d’un régime totalitaire qui ne disait pas son nom, à l’instar des démocraties populaires du siècle dernier qui n’avaient rien de démocratique. La Ligne Claire fut prise de désarroi dans ce monde nouveau où une langue nouvelle retournait le sens même des choses. Il en émergeait tous les ingrédients propres aux fascismes : le contrôle de l’enseignement public par le Ministère de la Vérité, la mainmise sur les médias, la réécriture de l’histoire, la subversion du droit, puis la désignation d’un bouc émissaire, là les Juifs, ici les Castillans, et enfin le saut dans le vide. « Wollt ihr den totalen Krieg ? Voulez-vous la guerre totale ? » demandait Goebbels au lendemain de la défaite de Stalingrad. Et le peuple de répondre oui et de sombrer dans l’abîme.

L’Europe, notre maison commune

Toi Espagne et toi aussi Catalogne, tu étais pauvre et nous t’avons accueilli dans l’Union Européenne, tu avais faim et soif de développement et nous avons financé tes autoroutes et ton infrastructure, tu étais exilée, réfugiée et émigrée et nous t’avons accueillie et accordé l’asile. Tu étais sans toit et en 1986, fille prodigue, nous t’avons ouvert les portes de notre maison commune, l’Europe; ses salons sont ornés de toiles du Siècle d’Or, et tous y sont bienvenus, à l’exception des loups, les gris comme les roux, qui quelque temps plus tôt, avaient ravagé notre jardin.

Alors on entendit une voix dans les cafés et les magasins de Barcelone qui demandait : « Quand donc nous avez-vous accueillis et quand donc nous avez-vous donné à manger tandis que nous avions faim et froid ». Alors encore on entendit s’élever la voix de Maruja, la fille illettrée aux pied nus, dont La Ligne Claire enfant établissait les comptes de cuisine : « Chaque fois que vous avez accueilli un de ces petits émigrants et l’un de ces réfugiés de la Guerre Civile, de l’Océan aux Baléares, de la Sierre Nevada aux Pyrénées, c’est toute l’Espagne que vous accueilliez et à qui vous rendiez hommage ».

Comment nous sommes devenus américains

En 1943, l’année de sa mort, l’année aussi où les fortunes de la guerre mondiale étaient en train de tourner, la philosophe Simone Weil écrivait que « l’américanisation de l’Europe » lui ferait perdre son passé.

Régis Debray place cette situation en exergue d’un ouvrage récent, où d’une part il dresse le constat familier de l’influence culturelle des Etats-Unis et où d’autre part il mène une réflexion sur ce phénomène qui, selon lui, a fait de nous des franco-ricains de même que les Gaulois s’étaient rapidement forgé une culture gallo-romaine dans la foulée de la conquête par Jules César.

En 1815, la France de Napoléon est battue ; pourtant le Traité de Vienne est rédigé tant dans la langue du vainqueur, l’allemand, que dans celle du vaincu, le français, qui est alors la langue de la diplomatie européenne. En 1919, alors que la France figure au premier rang parmi les vainqueurs de la Grande Guerre, il n’est bien entendu pas question que le traité de paix soit signé dans la langue du vaincu, l’allemand, mais, parce que le Président Wilson ne parle pas le français, le Traité de Versailles sera rédigé et en français et en anglais. Debray voit à juste titre dans la signature du Traité de Versailles le point d’inflexion qui fait passer les Etats-Unis du statut de variante d’outre-mer de la culture européenne à celui d’exportateur d’une culture propre, dont la puissance se déploiera surtout après 1945.

Les manifestations de cette culture nous sont désormais familières : le chewing-gum et le McDonalds, le jazz et le rock, Disney et Hollywood et, depuis peu, Apple, Google et Facebook.

En 1944, les Américains avaient débarqué en Europe en libérateurs ; pendant la guerre froide ils se sont mués en défenseurs de l’Europe occidentale face à la menace soviétique tandis que, depuis 1989, ils sont, au mieux, des partenaires qui façonnent le monde en fonction de leurs propres intérêts. Si l’outil le plus visible de cette politique est la puissance militaire, force est de constater la vanité de son déploiement puisque les Etats-Unis n’ont plus remporté de victoire depuis la guerre de Corée (1950-1953). Peuple sans histoire, ils ont en particulier plongé la Mésopotamie dans le chaos, berceau de la civilisation du monde occidental, précisément pour en avoir ignoré l’histoire.

Reddite Caesari

Plus efficace se révèle en revanche l’utilisation forcée du dollar. Peu importe que le Président Nixon l’ait dévalué de manière unilatérale le 15 août 1971 (« our currency, your problem »), le dollar est non seulement obligatoire à l’échelle de la planète dans le cadre  de certaines transactions, le financement du négoce des matières premières par exemple, mais les règles de cette utilisation sont dictées en vertu d’une conception extra-territoriale du droit à laquelle tous sont tenus, sous peine de sanctions (cf. BNP Paribas). En définitive, l’usage obligatoire du dollar sert de tribut impérial imposé au reste du monde dans le but d’assurer le financement des twin deficits et de l’American way of life.

Debray comprend bien ces choses-là et bien d’autres encore mais les exprime dans un style par trop familier qui sied mieux à l’oral qu’à l’écrit et qui débouche sur une lecture qui peut s’avérer confuse. S’il récuse toute nostalgie face au déclin de l’Europe, La Ligne Claire retient son recours fréquent au langage religieux pour dire le vrai de la culture européenne.

L’Europe est un temps, écrit Debray, tandis que l’Amérique est un espace, où chacun se déploie à sa guise, sans égard pour l’histoire, ni la sienne et moins encore pour celle d’autrui. Seul un Américain, Francis Fukuyama, pouvait intituler un livre « La Fin de l’Histoire ».

 

Régis Debray, Civilisation – comment nous sommes devenus américains, Gallimard 233 pages.

 

I’m your Man: une biographie de Leonard Cohen

La Ligne Claire ne sent guère tenue par les exigences de l’actualité, aussi ces jours-ci tient-elle à évoquer la disparition de Leonard Cohen à l’occasion du premier anniversaire de son décès. « I’m Your Man » est le titre donné par Sylvie Simmons, peut-être la plus renommée des journalistes de la musique, à la biographie qu’elle a consacrée à Cohen en 2012. Voyageurs, ne cherchez pas plus, vous avez frappé à la bonne porte si vous souhaitez découvrir Cohen de l’intérieur. Ouvrage traduit en dix-huit langues, mais pas en français, La Ligne Claire vole à la rescousse des lecteurs de langue française.

Du poète au chanteur-compositeur

Si le nom de Leonard Cohen évoque d’abord le chanteur et le compositeur, Simmons rappelle à ses lecteurs qu’à trente ans Cohen était un poète de renom au Canada. Mais voilà, la poésie ne nourrit pas son homme si bien que ce sont des considérations d’ordre économique qui le pousseront vers la composition. Se jugeant un piètre chanteur et un guitariste hésitant, il confiera l’interprétation de sa première chanson, Suzanne, à Judy Collins, une chanteuse folk à la réputation bien établie. Ce n’est qu’un an plus tard en 1967, que Cohen franchira le pas hésitant de l’interprétation et donnera son premier album, intitué simplement « Songs of Leonard Cohen ».

Cohen demeurera toute sa vie davantage un poète qui met en musique ses textes plutôt qu’un musicien, plus proche des chansonniers français que des chanteurs de rock, de pop, et même de folk aux Etats-Unis. Toute sa vie il rencontrera du reste davantage les faveurs du public européen plutôt qu’américain.

Poète, Cohen chante le divin en l’homme et plus encore la distance qui l’en sépare ; toute son œuvre sera marquée par les thèmes du sacré et du profane, des hauteurs célestes et des profondeurs abyssales, de la solitude et de la rupture, de la guerre et de la paix, de l’amour et du désespoir et, bien sûr par celui du désir, ce désir où l’érotique et le spirituel s’entralecent à la façon des amants qui ornent la couverture de « New Skin for the old Ceremony ». Toute sa vie, il sera à la recherche de ce lieu, qu’il pensait être habité par la femme, où l’érotisme rencontre le doigt de Dieu.

Cherchez la femme

Séducteur, homme à femmes, a ladies’ man, Cohen connaîtra tout au long de sa vie de nombreuses femmes, muses, maîtresses, compagnes, ses interprètes et ses voix féminines, ses amies simplement parfois, avec qui il entriendra des relations qui s’étendront sur une gamme allant du fugace au durable, sans jamais franchir le pas formel du mariage. Le mariage est comme la vie monastique, dit Cohen, et s’il aura passé cinq dans un monastère bouddhiste, il finira par en ressortir.

L’auditeur de Cohen de langue française trouvera plaisir à découvrir dans le livre de Simmons la clé qui permet de mieux comprendre une chanson et les circonstances qui auront présidé à sa composition. Souvent, une femme en sera l’inspiration, Suzanne Verdal, Marianne Ihlen ou encore Janis Joplin, à qui Simmons accordera la voix qui leur revient à chacune, mais aussi la Cabbale, le poète espagnol Garcia Lorca et la Bible.

L’homme à la voix d’or

Toute sa vie, Cohen estimera qu’il était un piètre musicien et un chanteur médiocre. Aussi, a-t-il endossé ces faiblesses comme Christ les péchés de l’humanité et en a fait une offrande agréable au Dieu d’Israël qui, charmé, lui conféra en retour la grâce de séduire on public. Homme aussi austère que fragile, Cohen séduit par l’élégance de ses paroles et la grâce de leur interprétation et touche en chacun de nous et l’ange et le démon. Un an après sa mort la lecture de ce remarquable ouvrage, rigoureux mais sensible à son sujet, parfaitement documenté, rédigé d’une plume délicate, rend à Cohen l’hommage qui lui est dû.

Le lecteur pourra trouver sur You Tube un grand nombre de chansons de Cohen, qu’elles soient interprétées par l’artiste ou par d’autres.

I’m Your Man, the Life of Leonard Cohen. Sylvie Simmons, Vintage Books, 546 pages.

Saint Martin: de la cape à la chapelle

Tandis que le 11 novembre le Roi des Belges dépose une gerbe au pied du soldat inconnu et que les écoliers de France et de Belgique se réjouissent de ce jour de congé en souvenir de cet armistice célébré comme une victoire, ailleurs en Europe, c’est tout simplement la Saint-Martin.

Quoique né au IVe siècle, en Pannonie, la Hongrie actuelle, Martin avait grandi à Pavie, la Ticinum des Romains où son père occupait des fonctions dans l’administration militaire, ce qui lui vaut son nom, Martin, celui qui est voué à Mars, le dieu de la guerre. Lui-même militaire, Martin fut promu au grade de circitor, dont la fonction consistait à effectuer des rondes de nuit et à inspecter les postes de garde.

 

Terre de sang

Envoyé en mission d’inspection en Gaule vers 350 il s’engagea sur la route qui ne s’appelait pas encore la Via Francigena, franchit les Alpes au Mont Jovis qui ne s’appelait pas encore le Grand Saint Bernard et fit halte en Valais, où quelques années plus tôt saint Maurice et ses compagnons avait subi le martyre. Arrivé à Vérolier, le lieu du supplice, il obtint, lors d’une vision, la révélation de l’endroit précis où Maurice avait été porté en terre. Militaire, il plonge son glaive dans le champ de Vérolier d’où il fait jaillir le sang ; apparaît alors un ange qui lui présente une aiguière afin de le recueillir et qui est aujourd’hui conservée parmi le trésor de l’abbaye.

Poursuivant sa route il parvient à Samarobriva, qu’aujourd’hui on appelle Amiens, où survint l’épisode qui allait changer sa vie et dont l’iconographie allait rappeler le souvenir. Un soir donc, alors qu’il effectuait sa ronde, Martin vit un mendiant, gisant au bord de la chaussée, à moitié nu. Pris de pitié, il coupa en deux son manteau militaire de son gladius et en recouvrit le mendiant de la moitié qu’il venait de couper. Oui, me dites-vous, pourquoi seulement la moitié ? Saint Martin était-il comme moi qui cherche une piécette au fond de ma poche plutôt que de donner un gros billet à la quête ? Non car les officiers romains étaient tenus de financer la moitié du coût de leur équipement alors que l’autre moitié était prélevée sur le budget de l’Etat. Martin a donc donné au pauvre l’entièreté de la moitié qui lui appartenait et dont il pouvait disposer tandis qu’il estimait ne pas être en droit d’en faire autant avec la part de l’Etat.

Cette image de Saint Martin partageant sa cape allait marquer la peinture, la statuaire et l’architecture de l’Europe de manière durable : elle figure sur la façade de la cathédrale de Lucques tandis que Breughel, El Greco, Van Dijck comptent parmi les nombreux peintres qui ont abordé ce sujet.

 

A l’origine du mot « chapelle »

C’est ainsi que Martin s’établit en Gaule et devint l’évêque de Tours dont nous gardons aujourd’hui le souvenir. Mais l’histoire ne s’arrête pas là car, lorsque Martin mourut, il était clair aux yeux de ses contemporains qu’ils avaient eu affaire à un saint. Où était donc passé ce demi-manteau, pas celui du pauvre, mais celui de l’officier qui avait dû remettre sa moitié à l’intendance ? Or le terme latin pour ces manteaux courts que portaient les officiers de l’armée impériale était capella. On conserva donc ce demi-manteau, désormais élevé au rang de relique, dans un bâtiment érigé à cet effet et qu’on appela une chapelle tandis que ceux qui auraient la charge d’en assurer la garde seraient des chapelains.

Qu’on y songe : une chapelle n’est pas une petite église, c’est un lieu qui commémore le signe d’un geste secourable d’un militaire romain envers un SDF du IVe siècle, auquel toutes les chapelles d’Europe doivent leur nom. Mais l’héritage de Martin ne se limite pas à l’espace physique que marque l’architecture mais s’étend à l’espace culturel sous la forme de chapelles musicales, celle de Dresde par exemple, ou encore dans la musique de Haydn, Kapellmeister du Prince Esterházy. Aujourd’hui Martin est le nom le plus répandu qui soit dans la toponymie européenne : il s’étend de Saint-Martin in the Fields à Londres à l’abbaye de Pannonhalma en Hongrie, qui est consacrée au saint ; en Suisse Chézard-Saint-Martin (NE) et Sankt-Martin (GR) se joignent à la cohorte des villages d’Europe qui en conservent le souvenir.

 

Tous les Martins du monde

Et puis il y a les six millions de personnes en France dont le nom de famille est Martin, Martin V, le pape du concile de Constance et fondateur de l’Université de Louvain, alma mater de La Ligne Claire, Martin Luther, Martin Heidegger, Simone Martini, Martin Bodmer qui nous a légué sa fondation, Martin Schulz, président du Parlement Européen, et le pauvre Martin pauvre misère de Brassens.

Quant aux écoliers allemands, ils n’auront pas eu congé aujourd’hui. Mais ce soir, en Rhénanie surtout mais ailleurs aussi dans le monde de langue allemande, ils sortiront en une procession aux lampions dans les rues de leur quartier dans le cadre du Martinsumzug, en chantant « Laternen, Laternen » en souvenir de ce saint grand parce que charitable.

Aristos du Léman

Gonzague Saint Bris, rédacteur au Figaro et chroniqueur à Paris Match, décédé de manière accidentelle l’été dernier, nous a laissé un ouvrage posthume « Aristocrates rebelles » dans lequel il trace le portrait de vingt-quatre aristocrates au destin singulier. Nombre d’entre eux effctueront un séjour sur les rives du lac Léman ; La Ligne Claire esquisse ici leur histoire à l’intention de ses lecteurs.

 

Lord Byron (1788-1821)

Un turban coiffait son chef, qui présageait déjà du destin sublime et tragique qu’il allait connaître à Missolinghi, dans cette Grèce qu’on appelait alors le Proche-Orient chrétien, et où il lèguerait le souvenir d’une mort glorieuse endurée dans la lutte contre l’Ottoman alors qu’en réalité il est mort d’une obscure maladie.

De sa plume qui avait ravi l’Europe entière, Lord Byron contemplait d’un frisson, que faisait naître l’envie, les bateaux blancs qui voguaient sur le lac Léman, tantôt à voile et tantôt à vapeur tandis que, sur l’autre rive, au sens propre comme au figuré, Mary Shelley donnait naissance au personnage de Frankenstein, dont le cinéma allait s’emparer afin que la quiétude des futurs banquiers privés à Cologny, où elle résidait à la villa Diodati, ne fût pas troublée.

 

Elisabeth d’Autriche (1837-1898)

La dame en noir, dont le parfum embaumait le quai du Mont Blanc, hâtait le pas car déjà en Suisse à cette époque, cette fin de XIXe siècle, qu’on appelle désormais la Belle-Epoque, non seulement les trains mais les vapeurs à aube partaient à l’heure.

Et c’est là que Luigi Luccheni, anarchiste rebelle, dont le nom n’est pas sans évoquer celui d’un autre brigand, Lucky Luciano, plongea sa lame dans le blanc sein de l’impératrice Sissi, la dame en noir, qui rendit l’âme après qu’on l’eût portée dans sa chambre à l’Hôtel Beau Rivage. Alors que les Alpes bernoises se miraient dans les eaux claires du lac, il ne restait plus qu’à télégraphier à l’empereur, qui s’effondra à la nouvelle, et à effectuer les préparatifs en vue de l’inhumation de celle dont la beauté avait conquis tous les cœurs, dans la crypte des Jacobins.

 

Pour connaître les péripéties des vingt-deux autres personnages, La Ligne Claire renvoie ses lecteurs vers :

Gonzague Saint Bris : Aristocrates Rebelles, Les Arènes, 331 p.

 

Astérix chez les Français

Astérix renvoie aux Français une image d’eux-mêmes

 

La parution d’un nouvel album d’Astérix fournit l’occasion de s’interroger sur son succès. Certes, la série renvoie aux Français l’image qu’ils ont d’eux-mêmes: bagarreurs, irrévérencieux, amateurs de bonne chère, adeptes d’un mode de vie tout à la fois fier et désinvolte et qu’ils s’imaginent le monde leur envier, mais il y a plus.

 

France Libre et village gaulois

Astérix voit le jour en 1959, l’année même où le Général de Gaulle, rappelé au pouvoir l’année précédente, est élu président de la République. De Gaulle, le plus illustre des Français, est rappelé au pouvoir parce qu’il incarne tout à la fois l’homme de l’espoir avec l’appel du 18 juin, l’homme qui assure une place à la France dans l’échiquier des nations en 1944-45 et l’homme de la nouvelle Ve République ; en un mot, il est le seul qui sache à la fois faire front à l’adversité et incarner une certaine idée de la France. On le retrouve sans peine sous les traits du chef gaulois Abraracourcix, les bras tendus vers le ciel haranguant les habitants du village en termes de « Gaulois, Gauloises », incarnation d’une certaine idée de la Gaule. De même que de Gaulle crée à Londres la France libre, de même Astérix habite un village non-occupé qui résiste « encore et toujours » à l’envahisseur, sorte de portrait onshore de la France libre.

De plus il est tout aussi aisé de reconnaître sous les légions romaines les divisions de la Wehrmacht. Si les forces allemandes finissent par occuper l’ensemble du territoire français, le village gaulois symbolise ce qu’on ne peut conquérir matériellement, l’esprit de résistance, celui-là même dont de Gaulle s’est fait l’âme à Londres. Face à la réalité de fait, la défaite et l’occupation de la Gaule, Uderzo et Goscinny n’ont d’autre recours que de faire appel à la dérision pour dépeindre l’occupant. Certes les Romains disposent de la force mais ils sont niais et lourds d’esprit alors que les Gaulois se révèlent malins et astucieux.

Toute la Gaule (la France) est donc occupée par les Romains (les Allemands). Qu’est-ce qui permet donc aux Gaulois de faire face aux Romains ? Une force supérieure en nombre, des compétences qui font défaut à l’occupant, une certaine ingéniosité tout simplement ? Non, rien de tout cela car, tous les lecteurs d’Astérix le savent, la réponse tient en la potion magique du druide Panoramix. Et qu’a-t-elle donc de particulier cette potion ? Loin d’être le produit d’un savoir-faire supérieur, la potion est magique justement, il suffit de la tirer de son chapeau pour déjouer les légions romaines et affirmer non seulement l’identité gauloise mais le triomphe de son génie face à la puissance de l’occupant. Vue sous cet angle, la potion magique n’est que l’instrument qui permet au village gaulois d’entretenir l’illusion de son indépendance, célébrée dans de grands festins, alors que la Gaule est occupée par les Romains, livrée à des forces qu’elle ne maîtrise plus, de la même manière que de Gaulle a su persuader les Français de la grandeur de la France en dépit de la défaite de 1940 et de la décolonisation.

 

Empire romain et Union Européenne

Tous les lecteurs des albums d’Astérix le savent, leur héros ne reste guère à demeure et entreprend au contraire de rendre visite aux peuples voisins, cette fois-ci en Italie où il retourne depuis Astérix Gladiateur, paru en 1964. Sous le vernis d’une excursion touristique décrite de façon pittoresque, les voyages d’Astérix poursuivent en réalité un double but. Le premier est de démontrer, qu’en franchissant à sa guise la ceinture des camps romains qui ceignent le village, Astérix proclame son indépendance face à César alors que la Gaule fait désormais partie de l’Empire romain de même que la France actuelle a cédé une part de sa souveraineté à l’Union Européenne et à la BCE. Le second aspect des voyages d’Astérix consiste à en faire le héraut de ces valeurs gaulliennes, françaises dans leur nature mais qui se veulent universelles dans leur portée. Astérix témoigne d’une France qui demeure elle-même malgré tout et qui invite ses voisins à faire de même. Les Belges et les Suisses seront donc reconnaissants envers leur grand voisin qui, par l’entremise de son petit héros Gaulois, leur aura expliqué qui ils sont et ce qu’il y a lieu de faire pour préserver leur identité dont, sans lui, ils n’auraient pas eu connaissance.

En définitive, le succès d’Astérix tient à ce double aspect. D’une part il agit comme un exorcisme de la défaite de 1940 et du déclin politique et économique de la France depuis la guerre : Astérix entretient sous forme ludique l’idée d’une certaine France où non seulement il fait bon vivre mais où le génie français s’impose comme une évidence. D’autre part il conforte les Français dans l’idée, que d’autres peut-être tiendront pour une illusion, qu’un destin particulier les appelle à jouer un rôle singulier dans le monde. Jean-Luc Mélenchon par exemple ne disait pas autre chose lorsqu’il évoquait, à l’occasion de la campagne électorale pour la présidentielle de 2012, la destinée universelle de la France. En 2017, c’est aux Italiens qu’il revient d’en prendre connaissance.

 

Séduction du baise-main

Riverisco, baciamo le mani“, ces mots résonnent encore en Sicile et dans les films qui lui sont consacrés et qui expriment ce dont le geste témoigne: la politesse, le respect, voire la soumission. Ces marques de respect, tantôt prises au sens figuré et tantôt pas, se traduisent souvent par un geste de baise-main que ce soit envers l’évêque du lieu ou un capo mafia. Très répandu aussi en Europe centrale, le baise-main sert à marquer la distance, celle de l’âge, celle des sexes ou celle des classes sociales.

Dans le monde de La Ligne Claire, hormis le cas où un évêque ou, plus rarement, un abbé mitré lui tend l’anneau à baiser, le baise-main est un geste qu’un homme adresse à une femme. Réservé à la femme mariée, jamais posé sur une main gantée et jamais manifesté en un lieu public, il se veut la marque d’un jeu où se mêlent la révérence et la séduction.

L’homme, ou plutôt le monsieur, car il n’y a guère que des messieurs et des dames qui se prêtent à ce jeu-là, prend délicatement la main de la dame dans la sienne, s’incline et l’effleure des lèvres; relevant la tête, leurs regards se croisent un instant fugitif comme ceux des amants de Brel dans la chanson Orly, Si la dame consent à ce contact physique, elle en marque la limite, le dos des doigts et pas plus loin. Flirt codifié, l’homme qui s’incline reconnaît par là même la sainteté des liens qui unissent la femme à son mari et, de son baiser, abandonne les espoirs qu’il avait pu naguère nourrir; quant à elle, la dame qui accueille le baise-main, elle y reconnaît à la fois une marque d’allégeance et de secret désir. Le baise-main est l’expression que le XXIe siècle donne à l’amour courtois.

Les conventions qui président au baise-main prennent alors tout leur sens. Alors que les jeunes filles se prêtent encore au jeu de la séduction et gardent par devant elles le droit d’accorder leur main justement, la femme mariée a repris ses billes, si j’ose dire, et c’est la raison pour laquelle baiser une main gantée est banni car le gant prive cette cérémonie d’un contact physique et de sa charge sensuelle. Enfin, il va de soi qu’un monsieur n’aborde pas une femme dans la rue, mariée ou pas et que donc la question d’un baise-main dans l’espace public ne se pose pas.

Pas de deux où se mêlent le tact et la convenance, le baise-main est en définitif un échange poétique entre les sexes, qui exprime tout ce que la prose du langage quotidien ne saurait exprimer.

Dès l’âge de raison environ, les parents de La Ligne Claire lui avaient inculqué cet usage lors des réceptions données sous les ors de l’ambassade de Syldavie et, un demi-siècle s’étant écoulé, qu’elle maintient toujours afin qu’il ne se perde pas.

 

 

 

 

 

L’épée de l’archange

Une ligne imaginaire, projetée sur la carte, relie les sanctuaires consacrés à l’archange saint Michel

 

Il existe une ligne, claire bien sûr, qui se tend d’un rocher au large des côtes déchirées de l’Irlande aux flancs du mont Carmel en Israël et sur laquelle sont alignés, comme des notes sur une partition, sept sanctuaires consacrés à l’archange saint Michel.

Sept épées de mélancolie, sept coups d’épée de l’archange, tracent cette ligne droite comme le fil de la lame et marquent le coup assené au diable par Michel afin qu’il regagne le monde des ténèbres, ce royaume dont il est le Prince, selon ce qui est écrit à son sujet au chapitre XII du livre de l’Apocalypse.

Parmi ces sept sanctuaires, trois se distinguent par leur importance: le Mont-Saint-Michel bien sûr, la Sacra di San Michel dans le val de Cluse en Piémont et enfin le sanctuaire de saint Michel archange situé dans la péninsule du Gargano, dans la région italienne des Pouilles (*). De plus, non seulement ces trois sanctuaires majeures sont-il alignés mais ils sont situés à la même distance l’un de l’autre, bien qu’ils aient été érigés dans des circonstances très différentes, témoignage dans la terre des hommes de la droiture des chemins divins et de la justesse de la justice d’en haut.

Mais le tranchant de l’épée archangélique ne se réduit pas à cette seule ligne car Saint Michel est singulièrement présent dans le paysage artistique européen. Si sa manifestation la plus visible est assurément celle du Mont-Saint-Michel, dont se souviendront les lecteurs de Lefranc dans l’épisode de l’Ouragan de Feu, ailleurs le saint ailé se dresse par exemple sur la flèche de l’hôtel de ville de Bruxelles, d’où il terrasse le dragon.

A Rome, le Dragon a, au cours des siècles, pris tantôt l’aspect des Goths, tantôt celui des soldats de Charles VIII roi de France ou encore celui des lansquenets de Charles V, qui chacuns en leur siècle ont tenté d’éplucher une couche du temps à la Ville Eternelle. C’est sans doute la raison pour laquelle, des papes successifs, mus par la prudence qu’exige leur office, ont jugé bon non seulement de fortifier l’antique mausolée d’Hadrien mais de le placer sous la protection de l’archange dont une statue couronne  l’édifice qui porte désormais son nom, le Château Saint-Ange.

Un verre de bière San Miguel à la main, on songera que si saint Michel a pu accorder sa protection aux papes fugitifs, sa main n’a pu retenir que la Tosca ne se précipite dans le Tibre, au fil non plus de l’épée mais de l’eau.

 

 

 

 

(*) Les quatre autres sont le Skelling Michael en Irlande, Saint Michael’s Mount en Cornouaille, le monastère de Mixalis sur l’île grecque de Symi et enfin le Mont Carmel en Israël.