St Martin, chapelle St Pierre à Saulges

Saint Martin, de la cape à la chapelle

Comment le geste de saint Martin a donné naissance au mot “chapelle”

 

Le 11 novembre

Tandis que le 11 novembre le Roi des Belges dépose une gerbe au pied du soldat inconnu et que les écoliers de France et de Belgique se réjouissent de ce jour de congé en souvenir de cet armistice célébré comme une victoire, ailleurs en Europe, c’est tout simplement la Saint-Martin.

Fils d’un haut fonctionnaire de l’administration militaire romaine, ce qui lui vaut son nom, celui qui est voué à Mars, le dieu de la guerre, Martin naît au IVe siècle dans la province romaine de Pannonie, la Hongrie actuelle ; il grandira ensuite à Pavie, connue alors comme Ticinum. Lui-même militaire, Martin sera promu au grade de circitor, dont la fonction consistait à effectuer des rondes de nuit et à inspecter les postes de garde.

 

Terre de sang

Envoyé en mission d’inspection en Gaule vers 350 il s’engagea sur la route qui ne s’appelait pas encore la Via Francigena, franchit les Alpes au Mont Jovis qui ne s’appelait pas encore le Grand Saint Bernard et fit halte en Valais, où quelques années plus tôt saint Maurice et ses compagnons avait subi le martyre. Arrivé à Vérolier, le lieu du supplice, il obtint, lors d’une vision, la révélation de l’endroit précis où Maurice avait été porté en terre. Militaire, il plonge son glaive dans le champ de Vérolier d’où il fait jaillir le sang ; apparaît alors un ange qui lui présente une aiguière afin de le recueillir et qui est aujourd’hui conservée parmi le trésor de l’abbaye.

L’épisode du manteau

Poursuivant sa route il parvient à Samarobriva, qu’aujourd’hui on appelle Amiens, où survint l’épisode qui allait changer sa vie et dont l’iconographie allait conserver le souvenir. Un soir donc, alors qu’il effectuait sa ronde, Martin vit un mendiant, gisant au bord de la chaussée, à moitié nu. Pris de pitié, il coupa en deux son manteau militaire de son gladius et en recouvrit le mendiant de la moitié qu’il venait de couper. Oui, me dites-vous, pourquoi seulement la moitié ? Saint Martin était-il comme moi qui cherche une piécette au fond de ma poche plutôt que de donner un gros billet à la quête ? Non car les officiers romains étaient tenus de financer la moitié du coût de leur équipement alors que l’autre moitié était prélevée sur le budget de l’Etat. Martin a donc donné au pauvre l’entièreté de la moitié qui lui appartenait et dont il pouvait disposer tandis qu’il estimait ne pas être en droit d’en faire autant avec la part de l’Etat.

Cette image de Saint Martin partageant sa cape allait marquer la peinture, la statuaire et l’architecture de l’Europe de manière durable : elle figure sur la façade de la cathédrale de Lucques tandis que Breughel, El Greco, Van Dijck comptent parmi les nombreux peintres qui ont abordé ce sujet.

 

L’origine du mot “chapelle”

C’est ainsi que Martin s’établit en Gaule et devint l’évêque de Tours dont nous gardons aujourd’hui le souvenir. Mais l’histoire ne s’arrête pas là car, lorsque Martin mourut, il était clair aux yeux de ses contemporains qu’ils avaient eu affaire à un saint. Où était donc passé ce demi-manteau, pas celui du pauvre, mais celui de l’officier qui avait dû remettre sa moitié à l’intendance ? Or le terme latin pour ces manteaux courts que portaient les officiers de l’armée impériale était capella. On conserva donc ce demi-manteau, désormais élevé au rang de relique, dans un bâtiment érigé à cet effet et qu’on appela une chapelle tandis que ceux qui auraient la charge d’en assurer la garde seraient des chapelains.

Qu’on y songe : une chapelle n’est pas une petite église, c’est un lieu qui commémore le signe d’un geste secourable d’un militaire romain envers un SDF du IVe siècle, auquel toutes les chapelles d’Europe doivent leur nom. Mais l’héritage de Martin ne se limite pas à l’espace physique que marque l’architecture mais s’étend à l’espace culturel sous la forme de chapelles musicales, celle de Dresde par exemple, ou encore dans la musique de Haydn, Kapellmeister du Prince Esterházy.

 

Un saint populaire

Aujourd’hui Martin est le nom le plus répandu qui soit dans la toponymie européenne : il s’étend de Saint-Martin in the Fields à Londres à l’abbaye de Pannonhalma en Hongrie, qui est consacrée au saint. Entre les deux une cohorte de villages portent son nom et perpétuent les nombreuses traditions associées au saint : les oies de la saint Martin, les cochonnailles dans le Jura, les croissants qu’on mange ce jour-là à Poznań en Pologne.

Par ailleurs, le saint a imprimé sa marque sur d’innombrables personnes qui ont marqué l’histoire de l’Europe : Martin V, le pape du concile de Constance et fondateur de l’Université de Louvain, alma mater de La Ligne Claire, Martin Luther, Martin Heidegger, Simone Martini, Martin Bodmer qui nous a légué sa fondation, le pauvre Martin pauvre misère de Brassens, Martini e Rossi même.

Quant aux écoliers allemands, ils n’auront pas eu congé aujourd’hui. Mais ce soir, en Rhénanie surtout mais ailleurs aussi dans le monde de langue allemande, ils sortiront en une procession aux lampions dans les rues de leur quartier dans le cadre du Martinsumzug, en chantant « Laternen, Laternen » en souvenir de ce saint grand parce que charitable.

Allemagne: le Poids de l’Histoire

Pourquoi le 9 novembre n’est pas la date de la fête nationale en Allemagne

On célèbre ces jours-ci le trentième anniversaire de la chute du Mur de Berlin, une sorte de prise de la Bastille pacifique dont l’écho résonne à travers tout le continent européen et même dans le monde entier. La Bastille annonçait la fin de l’Ancien Régime, la chute du Mur la fin du régime communiste. A titre de comparaison, la RDA n’avait que quarante ans ce jour-là.

Mais voilà, le 9 novembre n’est pas un jour pareil aux autres dans l’histoire agitée de l’Allemagne au XXe siècle. Ce jour-là en 1918, le Kaiser abdique, en 1923 Hitler effectue sa tentative de putsch à Munich tandis qu’en 1938, dans la nuit du 9 au 10 se déroule la Nuit de Cristal, le premier pogrom d’envergure fomenté par les Nazis contre les Juifs. C’en est trop : les casques à pointe, les médailles du Kaiser, les barriques de bière et les barricades renversées et puis les bris de la vitrine de la boucherie kasher, tout cela pèse tant et tant qu’en dépit de la poussière qui retombe après que le Mur fut renversé, tout cela empêche que le 9 novembre soit érigé en fête nationale allemande.

Les Allemands commémorent leur fête nationale, der Tag der Deutschen Einheit, le 3 octobre en souvenir de la réunification des deux Allemagne scellée par traité en 1990. S’il s’agit certes d’un geste important, il prend la forme d’une cérémonie où des messieurs en costume sombre sortent leur stylo et où l’une des parties, la RDA, signe son suicide officiel. On est loin de la valeur symbolique que confère le panache de la chute du Mur. Mais non, le 9 novembre c’est trop lourd.

Ce sera donc le 3 octobre et non le 9 novembre.

Le Père Prodigue

Le Père Prodigue

Si le Nouveau Testament s’ouvre sur la table des aïeuls de Jésus, c’est certes parce que saint Matthieu a à cœur de l’inscrire dans la filiation du roi David mais aussi parce que l’insertion dans une lignée, loin d’être un hobby réservé aux généalogistes, relève d’une soif universelle (catholique) inscrite dans le cœur de tout homme.

Dans le Père Prodigue, André Querton lie, comme on lie la pâte, deux épisodes tirés des Evangiles, l’histoire du jeune homme riche et la parabole du fils prodigue, et imagine que c’est ce jeune homme qui deviendra le père bienveillant de la parabole. Ce faisant il lui accorde trente ou quarante ans de vie au cours de laquelle tout d’abord il se mariera et aura une descendance et ensuite saura faire fructifier son patrimoine, en jouir sans en être l’esclave, en faire bénéficier autrui et le transmettre à ses fils, à chacun à sa manière. Au fond, cette vie est le temps qu’il aura fallu pour que la parole que le Christ lui avait adressée, « Vends tes biens et suis-moi », porte son fruit.

Le Père Henri Nouwen avait abordé un thème similaire dans un livre remarquable « Le retour de l’enfant prodigue » où il se reconnaît d’abord dans la figure du fils prodigue, en quête de miséricorde, dans celle du fils aîné ensuite, qui n’est pas moins aimé du père, et qui invite ses lecteurs enfin à accéder à cette paternité toujours bienveillante. C’est ici qu’André Querton le rejoint. A l’âge où les enfants se marient, à l’âge où les premiers amis nous quittent, la vocation de l’homme est de devenir un père prodigue de miséricorde, de justice, de pardon, de bons conseils; le vrai père est celui qui bénit, c’est–à-dire qui dit le bien. Car ce qui lie les chaînons de la lignée, ce n’est pas tant le nom et les gênes que l’amour paternel, sans lequel la lignée se brise. Saint Matthieu l’avait bien compris.

La lecture du Père Prodigue est émouvante : le thème traité, la délicatesse des tons, la finesse du langage, l’érudition biblique en arrière-plan témoignent de la qualité de cet auteur belge de langue française.

André Querton : Le Père Prodigue, Mardaga, 2017.

Trump: théorème de la limite

A quelques jours de la prestation de serment de Donald Trump, le monde continue de s’interroger tant sur les circonstances qui ont prévalu à son élection que sur la politique qu’il entend mener, qu’on est réduit actuellement de deviner sur base de ses tweets.

Il semble à La Ligne Claire que ses électeurs ont voulu marquer trois limites dans les domaines de la politique, de l’économie et des questions de société.

Politique

Dans le domaine politique, tout le monde se souvient du mur que le candidat Trump promet d’ériger à la frontière du Mexique. Une fanfaronnade sans doute mais une fanfaronnade qui a touché ses électeurs car les Etats-Unis forment une nation et le Mexique une autre. Vivre en bon voisinage ne signifie pas qu’il faille partager la même maison car le monde est ainsi fait qu’il est constitué de nations, dont l’identité peut certes évoluer au gré de l’histoire mais qui ne se fondent pas dans un Etat mondial. En Europe, cette question de la limite en deçà de laquelle peut et doit se développer une identité européenne est existentielle. C’est pourquoi La Ligne Claire est d’avis que la Turquie ne doit pas intégrer l’Union Européenne, non pas parce qu’elle est actuellement dirigée par M. Erdogan, mais parce qu’elle a une autre histoire et une autre culture. De même, La Ligne Claire tire les frontières de l’Europe à la frontière orientale de la Pologne et estime que ni la Biélorussie ni l’Ukraine, ni la Russie bien sûr, n’ont vocation à intégrer l’Union Européenne. Au-delà des choix personnels, il s’agit de définir pour l’Europe un espace fini, condition nécessaire à la constitution d’une identité. Il faut une limite à l’Etat ou à l’Union d’Etats.

Economie

Dans le domaine économique, on s’est longuement penché sur l’électorat ouvrier blanc et plus généralement sur les perdants de la mondialisation. L’homme fait depuis toujours du commerce et la théorie économique enseigne depuis longtemps que le commerce est favorable à toutes les parties. Cependant, lors de l’élection de 2016, trois éléments se sont conjugués, sans être entièrement neufs : i) tout d’abord toute industrie est susceptible d’être délocalisée, vers le Mexique, vers la Slovaquie et vers la Chine bien sûr où on peut tout fabriquer à moindre coût que partout ailleurs dans le monde ; ii) désormais une part importante des métiers de service est susceptible d’être robotisée tandis que iii) le capital circule librement de par le monde depuis trente ans sans connaître ni Dieu ni maître, au nom d’une plus grande efficacité économique dont beaucoup ne voient pas les fruits. Le T-shirt à un euro produit en Asie certes, mais au prix de la perte d’un emploi dans l’Aube ou le Nord et même d’une dignité. Car la réalité c’est qu’un homme ne se déplace pas avec sa famille de Tourcoing, Florange ou Troyes vers Guangdong mais les flux de capitaux oui. Il y a une limite au libéralisme économique.

Société

Enfin, si les questions de société n’ont pas tenu une place aussi importante pendant la campagne, il est clair que l’électorat de Trump ne se reconnaît pas dans l’offre du parti démocrate. Autrefois le parti de la classe ouvrière et des immigrants italiens, polonais ou irlandais, le parti démocrate s’est aujourd’hui constitué en une confédération au sein de laquelle chacun peut exprimer ses désirs, les transformer en revendications, les asseoir en droits autoproclamés et d’accuser ses opposants de phobie. A l’image de l’arc en ciel dont les couleurs se fondent, le parti démocrate propose une société sans limites qui n’est plus qu’une collection d’individus, chacun avec ses propres aspirations auxquelles tous sont tenus d’acquiescer sous peine d’intolérance. Le vote en faveur de M. Trump c’est aussi un voix qui rappelle que, oui, il existe des fruits défendus, que l’écologie de l’homme, selon le plaidoyer de Benoît XVI, est une nécessité et que, non, l’homme n’est pas Dieu. Il y a une limite à l’homme.

Fioretti

Dans sa jeunesse, La Ligne Claire avait grandi en Italie ; le motorino que son père lui avait offert auxquels venaient s’ajouter dix puis vingt mille lires d’argent de poche suffisaient à son bonheur, une fille du lycée assise en amazone derrière lui les cheveux au vent, en ces temps où sévissait l’inflation et où Celentano chantait Svalutation.

Aujourd’hui La Ligne Claire ne se hasarderait plus guère sur un motorino, moins encore avec une fille. C’est donc en voiture qu’il s’est rendu ces jours-ci à Bologne, certes pas un insider tip mais néanmoins à l’écart des grandes destinations touristiques que constituent Venise, Florence et Rome. Bologne est la ville qui abrite la plus ancienne université d’Europe, dont on peut visiter le siège, l’élégant Palais de l’Archigymnase, datant du XVIe siècle, restauré après sa destruction causée par le bombardement américain de la ville en 1944. Initialement destinée à bombarder Prato, une ville industrielle au nord de Florence, l’escadre aérienne n’avait pu mener à bien sa mission en raison de la météo. Mais les bombes, oui les bombes, on ne va pas tout de même les ramener à la maison ? Alors, bombardons plutôt Bologne et tant pis pour neuf siècles de culture, on balaiera après la guerre.

Septante ans plus tard, parmi les milliers d’étudiants qui fourmillent dans toute la ville, on observe ici et là un professeur d’uni américain : pantalon de toile claire, veste de velours, chemise en coton avec boutons de col, suivi d’un groupe d’étudiants dont on imagine qu’ils répètent « Captain, my captain » indifférent semble-t-il aux ravages causés par son grand-père, capitaine de l’US Air Force.

Les Bolonais ne lui en tiennent pas rigueur car nous sommes ici en Emilie-Romagne, le pays du catho-communisme, illustré par les comédies de Don Camillo et Don Peppone et visible ici sous la forme de l’imposante statue du pape Grégoire XIII sur la façade du Palazzo Comunale,  qui semble faire bon ménage avec les partisans communistes tombés sous les balles fascistes lors de la libération de la ville, et dont les photos ornent la même façade.

Et puisque le Palazzo Comunale est un lieu public, franchissez-en le portail, personne ne vous demandera ce que vous venez faire là, gravissez la monumentale cage d’escalier et, arrivé sur le palier, entrez dans l’imposante salle Farnese d’où vous jouirez de la meilleure vue sur la Piazza Maggiore qu’on puisse avoir. Mais surtout, puisque le public c’est vous, admirez les fresques de Fontana, celle figurant François Ier de passage à Bologne auréolé de sa fraîche victoire à Marignan ou celle dépeignant le couronnement de Charles-Quint, dernier empereur à avoir été couronné par le pape, auréolé de sa victoire à Pavie en 1525 sur son compère François. And so to bed.

 

Mont Saint Michel

Michaelmas

Ce terme désigne en anglais la fête des archanges qui tombe le 29 septembre mais aussi le trimestre d’automne de l’année académique dans les universités de langue anglaise. Peu de lecteurs en feront grand cas. On retrouve dans la Bible trois archanges, Raphaël, Gabriel et Michaël ou Michel, le prince des archanges. Mentionné à peine une demi-douzaine de fois dans la Bible, l’archange Michel est singulièrement présent dans le paysage artistique européen.

Sans doute, sa manifestation la plus visible est-elle celle du Mont Saint-Michel dont les lecteurs des aventures de Lefranc dans l’épisode de l’Ouragan de Feu se souviendront. Ailleurs, le saint ailé se dresse sur la flèche de l’hôtel de ville de Bruxelles, d’où il terrasse le dragon car il est dit de lui dans l’Apocalypse (XII, 7) qu’à la tête de ses anges, il engagerait une bataille céleste avec le Dragon, et que bien entendu, ce dernier aurait le dessous.

A Rome, le Dragon a, au cours des siècles, pris tantôt l’aspect des Goths, tantôt celui des soldats de Charles VIII roi de France ou encore celui des lansquenets de Charles V. C’est sans doute la raison pour laquelle, des papes successifs, mus par la prudence qu’exige leur office, ont jugé bon non seulement de fortifier l’antique mausolée d’Hadrien mais de le placer sous la protection de l’archange dont une statue couronne désormais l’édifice. Car le saint ange du Château Saint-Ange n’est autre que l’archange Michel.

Que ceux que ces histoires de sanctuaires ennuient se rassurent car si Michel s’est révélé impuissant pour empêcher que la Tosca ne se précipite dans le Tibre, il reste présent dans notre vie quotidienne. Un verre de San Miguel à la main, on pourra, selon les âges, écouter de la musique chantée par Sir Michael Jagger ou par Michael Jackson et évaluer les chances qu’a Michel Platini de succéder à Joseph (un autre nom biblique) Blatter à la tête de la FIFA.

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