Fioretti II

Ivrée, au débouché du Val d’Aoste, là où les montagnes le cèdent aux collines et la pierre à la brique, compte au rang de ces villes auxquelles on jette un coup d’oeil distrait d’une aire d’autoroute sans que jamais on ne s’y arrête. Le château et le campanile qui dessinent leur silhouette dans le ciel témoigner de la haute antiquité de la ville, dont la fondation remonte à deux millénaires et demi. La cathédrale, autrefois de style roman, aujourd’hui masqué par un porche néo-classique, abrite les restes mortels de l’évêque irlandais Thaddée McCarthy, sans nul doute appelé Taddy par ses copains et dont La Ligne Claire vous livre le récit.

On ne connaît que peu de choses des premières années de la vie de Taddy, sinon qu’il était d’extraction noble et qu’il menait une vie pieuse, ce qui le mena à effectuer le pèlerinage de Rome au départ de l’Irlande, à travers l’Angleterre où, au départ de Canterbury, il emprunta la Via Francigena. Parvenu à destination, a l’âge de 27 ans à peine – nous sommes en 1482, le pape Sixte IV le nomme évêque de Ross et lui conféra l’ordination épiscopale. Il entreprit alors de remonter la Via Francigena pour prendre possession de son siège épiscopal mais arrivé sur place quelle ne fut pas sa surprise de voir que Hugh O’Driscoll y avait déjà posé sa crosse et sa mitre au motif qu’il prétendait avoir été nommé au même siège par le même Sixte IV mais en 1473 plutôt qu’en 1482. Fort de ces neuf ans d’avance O’Discoll déclara McCarthy un imposteur et fit part de ses remontrances à Rome, ce qui valut à McCarthy d’être excommunié toujours par Sixte IV, dont on peut dire, avec le recul des siècles, que sa politique en matière de nominations épiscopales manquait parfois de cohérence. Refusant de s’avouer vaincu, McCarthy reprit sa mitre et son chapeau et pour la troisième fois, simple pèlerin, emprunta la Via Francigena jusqu’à Rome pour y plaider sa cause. Entretemps, le pape Sixte, l’esprit troublé par la confusion que ces questions avaient provoquée, avait rendu son âme à Dieu si bien que ce fut son successeur, Innocent VIII, qui reçut Taddy et même l’écouta. Innocent, inspiré par la sagesse du roi Salomon, choisit de couper la poire en deux (à la différence du nourrisson dans le livre des Rois), confirma O’Discoll au siège de Ross, leva l’excommunication qui pesait sur McCarthy et en 1490, en guise de prix de consolation, le nomma au siège épiscopal de Cork et Clone. Fort de cette nomination, la fleur aux dents, Taddy s’empressa de remonter la Francigena, un chemin qu’il avait entretemps appris à bien connaître, pour prendre possession de son nouveau siège. Quelle ne fut pas sa stupeur de constater sur place que Gerald FitzGerald, neuvième comte de Kildare, occupait confortablement le siège que le pape venait de lui octroyer et n’entendait pas que l’on en délogeât, nomination papale ou pas. Car, le lecteur l’aura désormais compris, en Irlande il est plus important d’appartenir au clan des O’Discoll ou à celui des FitzGerald que de frapper de façon impromptue à la porte d’une cathédrale, même muni d’un ordre de mission émanant du pape.

– Gerry que fais-tu là ?

– Un whiskey ? Kildare, spécial reserve ?

– Bouge ton siège de mon siège.

– Kill Dare if you dare, telle est ma devise.

Faute de pouvoir faire valoir ses droits, le temps de changer de chaussures et voilà Taddy, qui décidément ne se décourageait pas aisément, reprendre la route de Rome, vous l’aurez deviné, en empruntant la Francigena une fois encore. Cette fois-ci c’était la bonne. Innocent l’écouta d’une oreille paternelle, le conforta dans ses droits, le confirma dans sa nomination et, sage précaution en ces temps-là, lui confia une lettre dans laquelle il menaçait d’excommunier Gerald FitzGerald, comte de Kildare ou pas, de vider les lieux et fissa fissa s’il vous plaît, sous peine d’excommunication, la seule menace prise au sérieux par les clans irlandais.

– Merci Sainteté, je repars aussitôt.

– Restez encore un peu monseigneur, je vous ferai accompagner.

– Ne vous donnez pas cette peine Saint-Père, je connais le chemin.

Taddy donc repris la route et parvint à Ivrée gravement malade ; accueilli à l’Hospice du Vigintuno, en qualité de simple pèlerin, il y mourut le 24 octobre 1492. Ce n’est qu’après sa mort qu’on découvrit dans ses bagages l’anneau épiscopal de cet évêque toujours en marche, toujours victime des usurpateurs, de cet homme qui aura parcouru cinq fois et demi la Via Francigena. La mort de cet homme qui avait tant marché pour faire valoir ses droits, tant marché face à l’adversité et la cupidité des puissants, tant désiré de servir en qualité d’évêque émut les gens du lieu qui, forts du sensum fidei, bientôt lui vouèrent un culte. Déclaré bienheureux par Léon XIII en 1896, ses ossements reposent sous un autel dans la chapelle saint Sébastien de la cathédrale d’Ivrée, et qui porte la mention Sepulcrum beati Thaddaei episcopi Hiberniae tandis que l’anneau épiscopal que le pauvre Taddy portait humblement dans ses bagages orne de nos jours encore le doigt de l’évêque d’Ivrée, son successeur en quelque sorte dans ce pèlerinage terrestre.

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Pape et empereur à Lausanne

Le Moyen Âge dit central se plaisait dans la construction de cathédrales, dont celle de Lausanne constitue assurément le plus bel édifice de style gothique en Suisse.

Le siège épiscopal de Lausanne remonte aux temps reculés du Royaume de Bourgogne mais l’édifice que nous avons aujourd’hui sous les yeux date lui du XIIIe siècle. Les hommes de cette époque-là ne savaient pas qu’ils vivaient au Moyen Âge ni non plus que, mille ans plus tard, leurs descendants se sentiraient un peu gênés de cette période de leur histoire que les Anglais n’hésitent pas à appeler The Dark Ages. Non, les hommes du XIIIe siècle eux vivaient dans un espace géographique, religieux et culturel qui s’appelait la chrétienté et dont ces cathédrales formaient le témoignage visible. Car ces cathédrales, c’était toute une affaire et c’est pourquoi, à l’occasion de la consécration solennelle de la cathédrale, et le pape, Grégoire X et l’empereur, Rodolphe de Habsbourg, firent le déplacement.

Tebaldo Visconti, archidiacre du puissant évêché de Liège, était réputé pour sa vie austère. Elu pape pour cette raison-là, il prit le nom de Grégoire X et s’empressa de convoquer un concile à Lyon, dans le but notamment d’assurer la réunion des Eglises grecque et latine. C’est de là, qu’en remontant le cours du Rhône, il joignit Lausanne.

Rodolphe, lui, c’était presque un gars du pays. Petit prince possessionné en Argovie, élu précisément pour cette raison-là en qualité de candidat de compromis pour mettre un terme à vingt-trois ans d’interrègne, il allait assurer à sa Maison la destinée que l’on sait.

On imagine la rencontre. « Hi, Greg », « Salü Rudi » non, sans doute pas, plutôt « Sainteté », « Majesté » car au XIIIe siècle, le pape et l’empereur, ce sont les deux faces d’une même médaille ; au premier revient la charge pastorale de l’unique peuple de Dieu, dont le second assure le gouvernement dans le siècle. C’est pourquoi ils président conjointement à la consécration d’une cathédrale. C’était à Lausanne en 1275, là où les observateurs attentifs reconnaissent ce X de la croisée du Camino et de la Via Francigena.

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Lausanne, carrefour des nations

Sur le parvis de la cathédrale de Lausanne est dessiné un X imaginaire, comme celui qui figure sur les parchemins qui désignent l’emplacement du trésor dans les films de pirates, un X secret à découvrir, un X sur la carte de l’Europe, à l’endroit précis où se croisent le chemin de Compostelle et la Via Francigena, un X à creuser au couteau suisse pour découvrir ce que Montaigne appelait « Plus est en toi ». Le premier de ces chemins prend sa source aux marches du Saint-Empire tandis que la Via Francigena relie d’un trait Canterbury à Rome. Tant le Camino que la Via ont reçu du Conseil de l’Europe l’accolade d’Itinéraire culturel européen.

Lausanne, carrefour des pèlerins, qui l’eût dit? Là sur le parvis on est confronté au choix, pourvu que l’on en soit informé, de se rendre au chevet de saint Jacques ou à celui de saint Pierre. Dans les faits seul un coquillage indique la direction à suivre, le long des rives du Léman vers Genève et par-delà vers Compostelle. Dans l’autre sens, pas de clés de saint Pierre qui pointent vers Rome, pas de panneau portant la mention VF, pas de petit moine avec capuche et bourdon car en Suisse la Francigena demeure peu connue et pour cette raison pas signalée en tant que telle si bien qu’elle ne forme qu’un tronçon du chemin de grande randonnée numéro 5.

Voie des Francs qui se rendaient en Italie, la Via traverse le territoire actuel de Suisse de Vallorbe au col du Grand Saint Bernard, mais il n’y a guère qu’à l’abbaye de Saint Maurice en Valais qu’on prend conscience de parcourir un itinéraire de première importance au Haut Moyen Age ; là, juste devant l’église abbatiale, une grande carte de la Via dessinée sur le mur du petit bâtiment qui sert de billetterie, rappelle que l’abbaye s’insère au sein de l’univers culturel que parcourt la Via, un univers où la cathédrale gothique de Lausanne se glisse comme un grain sur un chapelet entre celles de Canterbury, de Laon, de Reims et de Sienne, sentinelles d’une époque où l’Europe s’appelait la Chrétienté, voulant par là désigner justement un espace autant culturel que géographique.

(A suivre)

http://www.viefrancigene.org/fr/

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