L’Anarchie

Avec The Anarchy, William Dalrymple renoue avec son sujet de prédilection, les relations entre Anglais et Indiens dans les deux siècles qui précèdent l’établissement de l’Empire des Indes en 1858. L’anarchie que suggère le titre renvoie au déclin de l’empire moghol dès le XVIIIe siècle, qui favorise l’émergence de la Compagnie anglaise des Indes orientales, la East India Company (EIC), et qui devient même l’acteur principale de ce déclin.

Il est malaisé pour le lecteur occidental qui, comme La Ligne Claire, manque de points de repères quant à l’histoire de l’Inde, de s’y retrouver parmi cette anarchie. La Ligne Claire serait tentée de dresser un parallèle avec la Guerre de Trente Ans en Europe au XVIIe siècle, une guerre longue, aux allégeances et rivalités changeantes qui oppose un empereur, ici le Moghol et là le Habsbourg, aux princes territoriaux, une guerre incessante avec son cortège de pillages, de massacres et de famines.

Mais au-delà de ce chapitre particulier de l’histoire de l’Inde, Dalrymple s’attache à décrire l’histoire extraordinaire de la EIC. Constituée en 1600 sous forme de société anonyme en vue de poursuivre des buts commerciaux, elle atteindra bien vite ce que le juriste William Blackstone (1723-1780) appellera l’immortalité corporative en ce sens que la EIC survit à ses sociétaires individuels.

Dalrymple examine de manière tout aussi limpide que critique l’épopée de la EIC qui, entreprise commerciale, acquerra non seulement des actifs mais un pouvoir politique qu’elle exercera sur un vaste territoire. Au fil du temps, elle s’affranchira de la suzeraineté de l’empereur, lèvera des impôts, entretiendra une armée, déclarera la guerre en 1763 comme le ferait un souverain et de manière plus générale agira comme un État régi au bénéfice exclusif des actionnaires de la EIC.

Dalrymple souligne à juste titre les questions de gouvernance que soulèvent le comportement de la EIC et qui demeurent d’une brûlante actualité. En 1770 survient au Bengale une famine qui cause des millions de morts et qui est due à l’absence d’investissements (en cultures, engins agricoles et entrepôts) dans le chef de la EIC qui au contraire exploite le pays en vue de verser d’immenses dividendes de 12,5% à ses actionnaires. Cette politique n’est pas sans rappeler celle des corporate raiders de nos jours, gérants de fonds de private equity, qui dépècent leurs cibles et financent leurs dividendes à l’aide de junk bonds. Les bénéfices de la EIC lui permettent de s’assurer la bienveillance des MPs au Parlement de Westminster tandis qu’elle devient le premier contribuable du royaume. En 1773 cependant, en raison de la dette émise pour financer son expansion prédatrice à travers l’Inde, la EIC était devenue too big too fail et a dû faire l’objet d’un plan de sauvetage financé par la Banque d’Angleterre. Première multinationale à être sauvée par des fonds publics, la EIC a dû se soumettre à cette occasion à la tutelle du Parlement avant qu’elle ne soit nationalisée au XIXe siècle.

Les parallèles avec la crise de 2008, le sauvetage des grandes banques par les pouvoirs publics et l’introduction d’une législation contraignante (MIFID II, Dodd Frank) apparaissent clairement. De la confusion qui découle de ce paysage anarchique, Dalrymple pose les questions séculaires de gouvernance d’entreprise, ces organismes sans corps ni âme, dont la finalité ne saurait se réduire au seul intérêt des actionnaires. Mondialisation, monopole commercial, dépendance de l’État envers une entreprise, surexploitation des ressources (asset stripping), recours à des milices privées même, tous ces phénomènes qui naissent avec la EIC persistent de nos jours et confèrent à l’ouvrage de Dalrymple tout son intérêt et toute son actualité.

 

William Dalrymple, The Anarchy, Bloomsbury, 2020, 522 pages

Bataille autour du Valle de los Caídos

Il a un an, le gouvernement espagnol ordonnait la translation de la dépouille de Francisco Franco du Valle de los Caídos vers un cimetière privé au motif qu’il ne sied pas à une démocratie d’honorer un dictateur. Un an plus tard, ce même gouvernement formé du parti socialiste et de Podemos a dévoilé un projet de loi, dite de « mémoire démocratique » qui vise à réparer ou effacer les marques du franquismes. Certaines dispositions, comme celle qui prévoit de retrouver les victimes inconnues de la guerre et de la répression qui s’ensuivit et de leur donner une sépulture digne et à leur nom, recueilleront sans doute un large assentiment. D’autres qui visent à poursuivre pénalement ceux qui justifient l’époque franquiste le sont assurément déjà moins et enfreignent clairement la liberté d’opinion politique. D’autres encore visent à nommer un procureur spécial chargé d’enquêter sur les réputés crimes contre l’humanité commis à l’époque franquiste sont futiles tant il est vrai que tous les acteurs de la guerre civile sont désormais décédés. Enfin, le gouvernement entend chasser la communauté bénédictine qui veille sur le Valle de los Caídos depuis 62 ans et ses 34 mille morts, bannir tout symbole religieux chrétien et faire du site un monument civil.

Mais surtout ce projet de loi mémorielle enfreint la règle d’or en la matière puisqu’il est porté par le gouvernement du moment contre l’opposition conservatrice. Au contraire du franquisme, c’est précisément la démocratie espagnole qui permet à ses citoyens de porter un regard contrasté sur la guerre civile, selon que leur grand-père soit tombé dans l’un ou l’autre camp. Effacer de la place publique, de la vie civile, des manuels scolaires toute référence au franquisme, sauf négative bien entendu, relève d’une forme de dictature des esprits que le dictateur n’aurait pas reniée. Y ajouter des mesures à l’encontre de l’Église catholique rappelle douloureusement les violences commises par la Deuxième République à son encontre, et qui avaient contribué au déclenchement de la guerre civile.

L’Italie, qui dans les faits a elle aussi connu une guerre civile qui ne dit pas son nom de 1943 à 1945, offre à cet égard un meilleur exemple. Les témoignages de l’architecture fasciste en Italie sont très nombreux – qu’on songe à la gare de Milano Centrale par exemple -, à telle enseigne que Mussolini dispose d’une obélisque gravée à son nom au Foro Italico à Rome, érigée de son vivant. Quant à sa dépouille, elle repose au mausolée familial de Predappio, où les nostalgiques du fascisme sont libres de lui témoigner leur respect, sans que l’ordre public n’en soit perturbé.

Le gouvernement Sánchez ne ressuscite les morts de la guerre civile que pour les ranger en des camps opposés, les ennemis du peuple et les autres; il ne tolère désormais que ceux qui partagent ses vues, il déloge ses propres citoyens et, à l’instar des régimes totalitaires, politise l’histoire dès lors qu’il vise à effacer Franco de la mémoire collective des Espagnols.

Le fascisme en Italie, le franquisme en Espagne font partie de l’histoire respective de ces deux pays. Ce projet de loi est indigne d’un gouvernement démocratique car, plutôt que de réconcilier le pays, il le divise sur un point essentiel

Karlskirche

Saint Charles Borromée et la peste

L’Eglise catholique célèbre aujourd’hui la solennité de saint Charles Borromée (1538-1584), archevêque de Milan, grand artisan de la Réforme catholique mise en oeuvre par le Concile de Trente et secours des affligés lors de la peste qui ravagea son diocèse en 1576. Saint Charles a fait l’objet depuis d’innombrables représentations dans les arts dont l’une, l’Église Saint Charles de Vienne (la Karlskirche), est particulièrement chère à La Ligne Claire.

 

La Karlskirche, monument emblématique de l’ère baroque à Vienne se veut par ailleurs un témoignage qui prend toute valeur en ces temps présents. Elle est en effet le reflet d’une double concordance. Tout d’abord il s’agit d’une église votive, c’est-à-dire une église dont l’édification répond à un vœu exaucé, ce dont témoigne l’inscription qui orne le fronton de la façade : « VOTA MEA REDDAM IN CONSPECTV TIMENTIVM DEVM [1]. Ce vœu est celui qu’avait formulé l’Empereur Charles VI, ancêtre commun de tous les membres actuels de l’archi-maison, de rendre grâce pour la fin de l’épidémie de peste qui avait frappé ses états en 1713. Charles VI confie donc l’érection de cette église à l’architecte Fischer von Erlach qui va puiser son inspiration dans les éléments architecturaux tirés de la Rome antique, la coupole, le fronton triangulaire et enfin les colonnes, et qui visent tous à souligner la continuité entre l’empire romain et le Saint-Empire. Ainsi les colonnes torsadées renvoient-elles tout autant à la colonne Trajane à Rome, aux colonnes qui soutiennent le baldaquin du Bernin en la basilique Saint Pierre et enfin aux colonnes d’Hercule.

Chez les Anciens, les colonnes d’Hercule désignaient le détroit de Gibraltar ; leur ajout comme support aux armes d’Espagne par Charles-Quint visait certes à indiquer que son empire s’étendait désormais au-delà des mers mais aussi à souligner la catholicité, c’est-à-dire l’universalité de la notion d’empire, cette construction politique dont les Habsbourg se sont voulu les hérauts, au sein de laquelle des peuples divers sont appelés à partager une même civilisation.

Mais il y a plus car la nouvelle église est dédiée à Saint Charles Borromée, saint patron de l’empereur. Or saint Charles, cardinal-archevêque de Milan au XVIe siècle, s’était distingué par les soins qu’il avait prodigués aux personnes affligées de la peste qui avait ravagé sa ville en 1576. C’est ainsi qu’apparaît la double correspondance entre l’Empereur et son saint patron d’une part et entre les deux manifestations de la peste, celle qui ravage Milan et celle qui frappe Vienne d’autre part.

Ce patronage de Charles Borromée allait laisser une trace durable dans l’histoire de l’Autriche puisque sa fête est fixée au 4 novembre, le jour où en 1918 entrerait en vigueur l’armistice conclu avec l’Italie. A cet instant, l’Empereur Charles Ier, dont Charles Borromée est égalementi le saint patron, vit ses derniers jours sur le trône.

On voit alors se dessiner non seulement une correspondance nouvelle entre les deux empereurs qui partagent le même prénom et le même saint patron mais une sorte de filiation spirituelle qui mène de la peste milanaise de 1576 à la pandémie de 2020 : c’est la peste qui révèle la sainteté de Borromée, c’est en raison de sa sainteté qu’il est canonisé en 1584, c’est en vertu de cette canonisation que les parents du futur empereur qui naît un siècle plus tard le choisissent comme saint patron de l’enfant, qui devenu l’empereur Charles VI fera ériger la Karlskirche. Quant à Charles Ier, qui a aussi Borromée pour saint patron, il meurt en 1922 à Madère, d’une pneumonie, la maladie que provoque le coronavirus en 2020 et qui afflige en ce moment l’Europe entière.

Charles est un prénom d’origine germanique, dont l’étymologie signifie « homme fort ». Or, on connaît le dénuement extrême dans lequel Charles Ier est mort à Madère, qui avait fait sienne cette parole de saint Paul « c’est lorsque je suis faible que je suis fort (2 Cor XII, 10) ». Aujourd’hui il nous revient en quelque sort de nous inscrire dans cette succession « carlique » : le dépouillement, le soin des affligés, la formulation de vœux et leur accomplissement, la crainte de Dieu. Tout était déjà là dans la Karlskirche.

 

[1] Psaume XXII, 25 : J’accomplirai mes vœux en présence de ceux qui te craignent.