Claus von Bülow

Elémentaire particule

Sans doute, le décès de Claus Bosberg n’aurait-il pas retenu l’attention de la presse du monde entier ; mais la mère de Claus était née Bülow, une famille issue de la noblesse danoise et allemande, et qui au XIXe a fourni à l’Allemagne son contingent de généraux et puis Hans, le compositeur, gendre de Liszt, témoins les uns et les autres des bons et des mauvais génies qui agitaient l’Allemagne en ces temps-là.

Il devait avoir vingt ou vingt-cinq ans quand Claus jugea qu’il serait à son avantage d’utiliser désormais le patronyme de sa mère, auquel il prit la liberté d’ajouter la particule von. Ses études de droit achevées à Oxford, le destin l’avait conduit en Amérique, où ma foi il y avait beaucoup plus de gens très riches que dans l’Angleterre exsangue d’avoir gagné la guerre. Peu importe que la particule von ne soit pas en soi l’indicateur de l’appartenance à la noblesse, les Américains n’en auraient cure ou, mieux encore, se satisferaient de leur ignorance. Ces aristocrates européens d’après guerre, vrais ou faux, avec ou sans argent mais le plus souvent sans, n’ont ils pas ce je ne sais quoi qui permette au roi du chewing gum de se considérer un gentleman en leur compagnie ?

En Amérique, Claus se mit au service de John Paul Getty. La demande pour le pétrole croissait d’année en année et rien ne semblait l’arrêter ; l’analyse de la situation politique au Moyen-Orient déjà troublée par la création de l’Etat d’Israël requérait les compétences d’un homme du monde ; on pouvait gagner de l’argent sans trop se salir les mains même si déjà l’industrie salissait la planète.

Le salariat chez Getty nourrit sans doute son homme mais reste une servitude ; Claus n’était en somme qu’un prolétaire de haut rang alors que les vrais gentilshommes ne vivent de rien, c’est-à-dire de leurs rentes. Le temps était venu de corriger cette injustice du sort. Sunny Crawford, l’unique héritière de la Columbia Gas and Electric Company, venait de divorcer à propos d’Alfred Auersperg, un prince autrichien ; en 1966, alors qu’il a quarante ans, Claus l’épouse et avec elle, sa fortune. Claus quitte Getty et devient un mondain, dont la vie se partage entre la 5Avenue et le palais de la famille Crawford à Newport, dans l’Etat du Rhode Island. On lui prête une liaison avec la belle Alexandra Isles, née Moltke, une comtesse danoise car jamais le fruit ne tombe loin de l’arbre; Sunny ferme les yeux pourvu que les convenances soit respectées. On pouvait respecter les convenances, telles qu’on les entend en Amérique en ces années-là, en divorçant mais ce n’est pas une issue que Claus est prêt à envisager car elle le priverait de la rente que lui accorde sa femme.

A la fin des années septante, ce ménage à trois pèse néanmoins sur Sunny : elle se nourrit mal, boit à l’envie, consomme des médicaments à l’excès et puis quoi d’autre encore ? A deux reprises, en 1979 puis en 1980, elle sombre dans le coma. Les médecins diagnostiquent un niveau élevé d’hypoglycémie ; elle ne se réveillera plus jamais de ce second comma et décèdera en 2008. En 1982, Claus sera arrêté, inculpé pour double tentative de meurtre à l’encontre de son épouse, jugé coupable et condamné à trente ans de prison. Il se pourvoit en appel et fait appel aux services d’Alan Dershovitz, professeur de droit à l’Université de Harvard, qui mettra à mal les éléments matériels ayant servi à sa condamnation en première instance et obtiendra l’acquittement de son client en 1985.

L’histoire aurait pu s’arrêter là, après tout elle disposait de tous le ingrédients requis : l’argent, la passion amoureuse, l’ambition, la vie mondaine, une possible tentative de meurtre, une condamnation suivie d’un acquittement. Mais non, en 1990, cinq ans à peine après le jugement en appel, et alors que tous les protagonistes, y compris Sunny dans le coma, sont en vie, Barbet Schroeder en tire un film, Reversal of Fortune, où Jeremy Irons et Glenn Close tiennent les rôles de Claus et Sunny.

Le temps passa sur les mémoires, on oublia l’événement, Sunny décéda dans son sommeil en 2008 tandis que Claus se retirait à Londres y poursuivre ses mondanités, l’objet de sa vie.

Il y est mort le 25 mai dernier. A-t-il tenté de tuer Sunny ? Si oui, a-t-il éprouvé du remords ou bien s’est-il dit « Bien joué » ? Nul ne le sait désormais mais Claus von Bülow, né Bosberg, a eu droit à une chronique nécrologique dans le New York Times, The Economist, The Guardian, Paris Match et La Ligne Claire. Quoi de mieux dans la vie que de mourir célèbre ?

La noblesse encartée

Le Roi a le droit de conférer des titres de noblesse, sans pouvoir jamais y attacher un privilège. Voilà ce qu’énonce sans ambages la Constitution belge en son article 113, jamais modifié. Comment faire face à cette interdiction constitutionnelle ?

Les émetteurs de cartes de crédit et les compagnies aériennes en particulier n’ont eu de cesse de rivaliser d’imagination pour contourner cet obstacle et (r)établir une hiérarchie des privilèges, là où la dure sanction de la Constitution l’avait abolie : Bronze, Silver, Gold and Platinum Card, le tout en anglais, qui fait ici office de langue rituelle comme autrefois le latin.

Ainsi, Miles and More, le programme de fidélité du groupe Lufthansa range ses clients au sein de quatre catégories, Member Miles, Frequent Traveller, Senator et Member of the Hon Circle. Les références à la noblesse sautent ici aux yeux avec sa hiérarchie des titres ou la référence au Sénat, Chambre Haute parfois réservée à la noblesse héréditaire comme au Royaume-Uni ou autrefois en Hongrie. Quant à Hon, diminutif de Honourable, il s’agit d’un prédicat honorifique attribué notamment aux enfants de certains membres titrés de l’aristocratie. Jessica Mitford, fille – vous l’aurez deviné – du Hon. David Freeman-Milton, devenu plus tard Baron Redesdale, n’a-t-elle pas écrit un livre intitulé Hons and Rebels ?

Dans le même temps, American Airlines propose des avantages, oui des avantages certes mais réservés aux membres ayant le statut Elite. Ainsi, voilà une forme de noblesse rétablie, car de même que l’on est noble ou pas, ou bien vous jouissez du statut Elite ou bien pas, et vous restez à la porte. A l’intérieur, au sein d’Elite, club aristocratique du vol d’affaires, on dénote quatre rangs: Executive Platinum, AA Advantage Gold, AA Advantage Platinum et AA Advantage Platinum Pro. Il n’aura pas échappé aux lecteurs de La Ligne Claire qu’il s’agit ici bien d’avantages dont votre voisin ne peut jouir. On notera aussi l’utilisation d’un langage qui se veut héraldique, là où Platinum Pro se substitue à, mettons, De Gueules à Bande de Vair.

Que faire alors lorsqu’un Hon Circle croise un AA Advantage Gold dans un lounge ? Qui des deux aura droit en premier à une portion gratuite d’oeufs brouillés ? Cette question délicate n’est pas sans évoquer les querelles de préséance entre familles ducales et princières admises jadis au Salon Bleu de la Cour de Belgique. Il y a un demi-siècle, le Roi Baudouin, armé de la toute la force de l’outil constitutionnel, y avait mis fin emportant la clé du salon mais en laissant la porte ouverte aux compagnies aériennes.

Schloss Berchtoldstein

Vacances en KaKanie (III): les nonnes perdues

Aux confins de l’Autriche, de la Hongrie et de la Slovénie actuelles, le château de Bertholdstein domine la vallée de la Raab depuis sa fondation au XIIe siècle ; dans son état actuel il est réputé pour sa galerie d’arcades qui ceint la cour intérieure, la plus longue d’Europe Centrale. Au XIXe siècle le comte Ladislaus Koszielski, qui se faisait appeler Sefer Pascha, le décora en style oriental, en souvenir de ces temps où les Ottomans étaient venus se presser aux marches de l’Empire des Habsbourg. Avec le dépècement de l’empire à l’issue de la Première Guerre Mondiale, le château changea à la fois de propriétaire et de destination avec l’arrivée d’une communauté de bénédictines appartenant à la congrégation de Beuron, qui devait y rester un peu moins d’un siècle jusqu’en 2010, à l’exception d’une interruption de quelques années lorsque le couvent fut fermé par les Nazis et les sœurs dispersées.

En 1923, la comtesse Maria Antonia von S. âgée d’à peine 19 ans s’était présentée au portail d’entrée vêtue d’une robe de bal et d’un diadème. De l’autre côté du pont-levis se tenait la maîtresse des novices avec qui elle tiendrait un dialogue qui n’est pas sans évoquer celui des Habsbourg défunts à la porte de la crypte des Capucins. Puis la jeune comtesse ôta le diadème, se dévêtit en public comme saint François sur la place d’Assise et, couverte de sa seule chemise, franchit le pont laissant derrière elle le monde et ses vanités pour pénétrer dans ce bel ensemble qu’elle ne devait jamais plus quitter de son plein gré et que la présence de Dieu rendait plus bel encore. Le portail se referma et Maria présenta sa chevelure, longue et brune, à la tonte comme Marie Stuart son cou à la hache.

Le monastère de Bertholdstein s‘est désormais éteint comme les anciens volcans de Styrie. A quelques pas de là, entre le verger de pommiers et la forêt se trouve le petit cimetière des nonnes envahi par les herbes, la mousse et le lierre qui masque les pierres tombales. L’espace d’une petite matinée, La Ligne Claire et son épouse, archéologues de la mémoire, se sont échinés à arracher à pleines mains ce lierre afin que Dieu puisse reconnaître le nom de celles qui lui avaient voué leur vie. Sur chaque pierre figurent trois dates, celle de naissance et celle du décès bien sûr, qui encadrent celle d’entrée au monastère ; seules les mères supérieures ont droit à une quatrième, qui marque l’année de leur élection comme abbesse.

Sous le lierre enfin arraché, La Ligne Claire découvre soudain le nom d’une lointaine parente, Sœur Martina, dont elle ignorait l’existence et que pas même les recueils généalogiques ne mentionnent. Le temps nous fait défaut et nous force de quitter ces âmes pour qui le temps ne comptait pas ; derrière nous grince la grille dont s’écaille la peinture, tandis que sous les sapins seules demeurent les pierres tombales de Bertholdstein, jusqu’à ce que revienne le lierre.

Meurtres au château

A la question que pose Sacha Batthyány en titre du livre “Mais en quoi suis-je concerné?”, l’auteur répond aussitôt par ses mots simples : «  il s’agit de moi » ou encore « je voudrais savoir ce dont j’ai hérité ».

Auteur suisse

Traduit de l’allemand, ce livre d’un auteur suisse issu d’une famille de l’aristocratie hongroise, se veut à la fois quête et enquête, interrogation et réponse. Plusieurs fils s’y entremêlent, la quête de l’auteur pour connaître d’une part une sombre histoire survenue au sein de sa famille mais tue depuis lors et d’autre part pour retrouver les traces du séjour de son grand-père dans le goulag russe, le récit qu’il en fait, l’évocation du traitement psychanalytique que suit Sacha Batthyány et enfin et surtout les morceaux choisis tirés de deux journaux, celui de Maritta, grand-mère de Sacha et celui d’Agnes, une juive hongroise qui habitait avant guerre Sárosd, le même village hongrois que Maritta.

Le thème de ce livre est double : transmission et légitimité. Mis fortuitement sur la piste de ces histoires de familles alors qu’il est journaliste à la NZZ, Batthyány se met notamment à lire le journal laissé par sa grand-mère ; de son propre aveu, il se rend compte qu’il ne peut lutter contre l’Histoire et c’est pourquoi il entreprend la rédaction de ce livre d’où il fait émerger un passé douloureux et violent qu’il se voit obligé d’assumer en héritage. Lors d’une altercation Batthyány saisit violemment son père par les revers de son veston tandis qu’ailleurs il gifle son fils alors âgé de trois ans. Sous le pont qui enjambe le flot des générations familiales coule la violence, altérée quant à sa manifestation mais inchangée quant à son essence. Cette gifle marque aussi le rejet d’une Suisse sans Histoire et sans histoires que l’auteur souhaiterait pouvoir renier au profit de l’effondrement militaire moral de la Hongrie en 1944 et 1945, dramatique certes mais historique.

Des morts au château

Batthyány enquêtera sur la mort en 1945 des époux Mandl, les épiciers du village de Sárosd, les parents d’Agnes, dans la cour du château du comte Lászlo Esterházy, arrière grand-père de l’auteur. Cette enquête le conduira jusqu’en Argentine où vivent aujourd’hui Agnes et sa descendance. Or l’histoire de cette mort s’avère être celle d’un meurtre maquillé en suicide. Et qui peut transformer ce meurtre en suicide sinon celui qui détient le pouvoir ? En cette fin de guerre c’est l’aristocratie qui en Hongrie détient le pouvoir, depuis mille ans précise-t-elle avec fierté, et si Lászlo Esterházy n’est pas le meurtrier, c’est bien lui qui détient le pouvoir de maquillage et qui en fait usage.

Filiation

Le parallèle avec Péter Esterházy, l’auteur hongrois décédé en 2016 semble clair. Dans « Revu et Corrigé», Esterházy se devait d’affronter son père, dont il venait d’apprendre qu’il avait agi en qualité de mouchard du régime communiste. Si l’espionnage n’est pas le meurtre et si Sacha Batthyány est un fils d’émigré alors que Péter Esterházy ne l’est pas, l’un et l’autre sont aux prises avec le poids du passé que déverse sur leur grève l’appartenance à une famille illustre. Voilà en quoi ils sont concernés. Et La Ligne Claire aussi.

Sacha Batthyány : Mais en quoi suis-je concerné ? Gallimard, 294 pages

 

Musique populaire

Vacances en KaKanie (II): en musiques

La Ligne Claire se doit d’avouer à ses lecteurs qu’elle passe volontiers ses vacances dans un château plutôt qu’au Camping des Flots bleus.

On est ici dans les anciens pays de la Double-Monarchie, où les clochers à bulbe et les châteaux à la façade peinte en jaune et aux volets verts s’érigent en sentinelles d’un espace culturel, qu’on soit en Autriche, en Hongrie ou dans les pays slaves. De tous temps, le maintient d’un château s’est révélé couteux, aussi héberge-t-il une foule d’activités économiques: ici le magasin de tapis orientaux de M. Rohani, un Iranien établi en Autriche depuis des lustres, là une guinguette et un magasin de souvenirs bien sûr et enfin des salons et même une chapelle qu’on peut louer pour des mariages.

Ce jour-là dans la Schloßkapelle se déroulait justement un mariage. Une foule variée se pressait dans la petite chapelle dont l’entrée donne sur la cour du château, où de nombreux invités s’étaient assis sous les arcades gracieuses à l’abri des ardeurs du soleil de Styrie. Une voix montait qui sautillait d’arcade en arcade ; c’était le Hallelujah de Léonard Cohen (bien que la chanson traite d’un adultère) sans que La Ligne Claire puisse distinguer si on le  chantait en croate ou en slovène.

En contrebas du château, dans les anciennes écuries, sont hébergés les réfugiés, la plupart syriens, iraniens ou sikhs, qui ont trouvé accueil en Autriche l’an dernier au terme d’un voyage long et parfois périlleux. Là, dans l’ancien Schloßsstall, ils trouvent le gîte et le couvert tandis qu’ils attendent que les autorités statuent sur leur sort. Beaucoup, surtout les Iraniens, seront renvoyés chez eux au motif qu’il n’y a pas de guerre en Iran. Pendant ce temps-là, les enfants vont à l’école de la ville voisine de Feldbach, où ils apprennent l’allemand ; c’est toujours ça de pris.

Retour au château dans la cour duquel on avait érigé une estrade en vue d’un petit festival de musique et de danse folkloriques. Le soir venu, un gars en Lederhose ouvre le bal avec son accordéon, accompagné à la harpe par une jolie fille en Dirndl; on prend les choses au sérieux ici – l’un et l’autre sont étudiants à l’Académie de Musique de Graz, le chef-lieu du Land. Suivent alors les chœurs bulgares, grecs et tchèques ainsi que les danseurs de Roumanie. Ces derniers sont en réalités des Magyares de Transylvanie qui interprètent aussi des danses souabes, du nom de ces Allemands établis dans les Balkans au Moyen Age. La Ligne Claire y perd quelque peu son latin à vouloir tenter de discerner les variations dans les costumes folkloriques des Balkans, robe à bustier aux motifs traditionnels pour les femmes, culottes, bottes de cuir souple, chemise ample de lin blanc et gilet pour les hommes. Un gaillard à la moustache de hussard mène cette bande puis cède la place au pope de la paroisse grecque de Graz, qui dirige son chœur à lui. Lorsque les danseurs entament le sirtaki du film Zorba le Grec, les choristes grecs et tchèques, qui pourtant ne partagent pas de langue en commun, se mettent eux aussi à danser. La nuit est tombée et le festival touche à sa fin. Herr Nussbaumer, le vice-bourgmestre, remercie le capitaine des pompiers qui a assuré la sécurité, tous ceux sans lesquels le festival n’aurait pu avoir lieu, puis en songeant aux musiciens venus en bus de leur lointain pays respectif : « Kultur, das ist was Europa braucht ». Il n’y a pas grand chose à ajouter à cette sage sentence.

Macron et la Nuit du 4-Août

Les amateurs d’histoire se souviendront que dans la nuit du 4 août 1789, l’Assemblée constituante vota à l’unanimité la suppression des privilèges féodaux. L’unanimité signifie que les députés de la noblesse ont apporté leur suffrage à ce vote historique, alors même qu’ils étaient les détenteurs et les bénéficiaires de ces privilèges qu’on abrogeait.

Aujourd’hui à certains égards, la France présente des similitudes à l’Ancien Régime. On y trouve des groupes de personnes qui jouissent de ce qu’on appelle pudiquement des droits acquis mais qui en réalité sont des rentes qui profitent aux membres de ce groupe, à l’exclusion du reste de la société, des privilèges en somme.

On peut songer à divers degrés aux fonctionnaires, aux enseignants, aux bénéficiaires de régime de retraites spéciales, aux détenteurs d’un CDD. Quant au Tiers-Etat de nos jours, il est constitué de ceux qui passent d’un CDD à l’autre, des chômeurs en fin de doit, des indépendants sans retraite, des jeunes à qui l’accès au marché du crédit et du logement est barré.

Emmanuel Macron n’est le seul ni le premier à poser un diagnostic lucide sur l’état du marché du travail en France mais il est peut-être le seul à pouvoir susciter un espoir qui invite la « noblesse » d’aujourd’hui à renoncer à ses privilèges en vue d’un plus grand bien commun.

Le 4 août 1789, la noblesse s’est montrée noble. Aujourd’hui, il revient à ceux qui sont les détenteurs modernes de privilèges dans notre société de l’être tout autant.

Péter Esterházy

Péter Esterházy (1950-2016)

“Madame la comtesse, les communistes sont arrives”.

Tirée de Harmonia Caelestis (Gallimard, 2011), cette phrase résume bien la vie de son auteur, Péter Esterházy, fils d’aristocrate élevé dans un pays communiste, décédé il y a quelques jours. Péter figurera parmi les rares membres de l’aristocratie hongroise à ne pas être sortis, comme on disait alors, ni en 1945 ni en 1956.

Figure majeure de la littérature hongroise contemporaine, il se distingue par une langue riche, un ton plein d’humour mais aussi par un style assez éclectique et une syntaxe expérimentale qui peuvent rendre ardue la lecture de ses ouvrages.

Harmonia Caelestis nous plonge d’emblée dans un univers familial et même dynastique car il renvoie à une œuvre de la musique baroque, un cycle de cinquante-cinq cantates sacrées composées par Paul, premier prince Esterházy, et publiée à Vienne en 1711. Roman baroque où se mêlent la fiction et les faits liés à la famille au fil des siècles, Péter Esterházy y explore l’histoire familiale et le thème du père ; dessinant clairement sa famille selon une lignée de père en fils, il fait de chacun de ses protagonistes une figure symbolique du père si bien qu’il pourra écrire par exemple « mon père, qui avait accueilli Marie-Thérèse ». Car pour Péter Esterházy tout comme pour saint Mathieu au premier chapitre de son évangile, le rôle du père, mieux sa raison d’être, sa vocation même, est de transmettre le nom, dont lui, Péter est l’héritier.

Or, il s’avère que le vrai père, le père biologique, Mathias avait agi en tant qu’informateur des services secrets communistes. Quelque temps après la chute du mur et l’ouverture des archives de la police secrète, Péter Esterházy y découvre des rapports que son père, entretemps décédé, avait rédigés. Alors qu’il l’avait glorifié dans Harmonia Caelestis, Péter découvre que Mathias a non seulement mené une double vie, dont sa famille n’a jamais rien su, mais qu’en quelque sorte il n’a pas été à la hauteur de son rôle d’espion. Petit indic, il consigne dans ses rapports des faits insignifiants : « le comte Jean Esterházy est allé se faire soigner à Vienne ». Toujours est-il que le monde édifié dans Harmonia Caelestis s’écroule. Sa reconstruction demandera un travail d’écriture qui verra le jour avec Revu et Corrigé (Gallimard 2005) où en deux couleurs d’impression différentes et en deux tons différents, le fils écrivain baroque répond aux rapports du père rédigés dans le style des bureaucrates et dont il reprend des extraits.

Le 14 juillet dernier, Péter a rejoint l’harmonie céleste dont Paul, le premier prince, le prince Nicolas, mécène de Haydn, son grand-père Maurice, éphémère premier ministre du Royaume de Hongrie en 1917, et, qui sait, Mathias, dans la mesure où il a transmis le nom, avaient eux aussi sur terre fait résonner les notes.

La Reine Elisabeth II

Elizabeth II, à nouveau

Anniversaire

Il y a six mois, la reine Elisabeth était devenue le monarque dont le règne en Angleterre aura été le plus long, un événement que le monde entier avait alors salué. Aujourd’hui, la voilà qui fête son nonantième anniversaire, un âge jamais atteint par aucun de ces prédécesseurs en l’espace de près de mille ans. Comment en est-on arrivé là, serait-on tenté de demander? Que la reine atteigne ce grand âge ne tient pas à elle bien sûr ; en revanche qu’elle règne toujours tient à la conception que la reine Elisabeth a de sa propre fonction.

Aux Pays-Bas, trois souveraines de suite, Wilhelmine, Juliana et Béatrice ont achevé leur règne par une abdication, qui s’inscrit désormais dans la tradition de l’institution monarchique dans ce pays. Plus récemment le roi des Belges Albert II et le roi d’Espagne Juan-Carlos ont eux aussi abdiqué. Du reste, lors de l’allocution prononcée à la télévision au cours de laquelle il annonçait sa décision d’abdiquer, Albert II citait précisément le fait qu’il avait atteint un âge, quatre-vingts ans, qu’aucun roi des Belges n’avait atteint avant lui. Tous ces souverains ont en commun d’être des souverains constitutionnels dont les pouvoirs sont donc ceux que prévoit la Constitution de leur pays respectif. Le premier roi des Belges, Léopold Ier, ne manquait pas du reste de se plaindre en privé d’être à la tête d’une république couronnée.

Une monarchie sacrée

Avec la reine d’Angleterre, il en va autrement. Elisabeth n’a pas prêté serment sur une constitution, elle a été couronnée et sacrée par l’archevêque de Cantorbéry au cours d’une cérémonie qui tire ses origines du sacre des rois de France. Celui-ci à son tour trouvait son inspiration dans la Bible et notamment dans le passage du Premier Livre de Samuel où le prophète consacre David roi par l’onction de l’huile, un rite repris lors des sacres de Reims. C’est donc en vertu de cette onction qu’Elisabeth est reine, ainsi qu’il est frappé sur les pièces émises par la Monnaie royale, E II DG REG FD, Elisabeth II Dei Gratia Regina Fidei Defensor, reine par la grâce de Dieu, Défenseur de la Foi.

Sous l’Ancien Régime en France, on disait que la couronne est indisponible, un principe selon lequel le souverain ne pouvait ni renoncer à la couronne, ni abdiquer, ni désigner son successeur, ni modifier l’ordre de succession. C’est pourquoi La Ligne Claire est prêt à prendre le pari que la conception sacrée qu’Elisabeth a de sa charge lui interdit d’abdiquer et que le jour où ses forces lui viendront à manquer, elle nommera son fils Charles Régent, jusqu’au jour où Dieu lui fera la grâce de la rappeler à lui.

Defensor Fidei

Et puis, Défenseur de la Foi, qu’est-ce que cela veut dire? Il faut remonter à Henri VIII Tudor, celui-là avec les six femmes; homme très cultivé, prince de la Renaissance, il souffrait néanmoins de ce qu’on pourrait appeler un complexe de parvenu car il n’était jamais que le deuxième roi issu de la Maison des Tudors, ayant succédé à son père Henri VII. Or en ces temps-là le roi de France était qualifié de roi très-chrétien, celui d’Espagne de roi catholique et même le lointain roi de Hongrie de roi apostolique. Une qualification de ce type ne ferait pas de tort pour rehausser le prestige de sa dynastie, un peu trop jeune pour être tout-à-fait solide. Or c’est le pape qui octroie ces accolades, comment faire? Justement en 1517, Luther avait proclamé les thèses qui, au terme d’un délai de quatre ans témoin de la mansuétude pontificale, avaient conduit à son excommunication par le pape Léon X en 1521. Aussitôt Henri prend la plume et rédige un pamphlet où il dénonce avec vigueur l’hérésie luthérienne naissante. Reconnaissant, le pape lui accorde le titre de Défenseur de la Foi qu’Henri et ses successeurs, jusqu’à Elisabeth II de nos jours, portent depuis lors en qualité de Gouverneur Suprême de l’Eglise d’Angleterre.

 

Daniel Cardon de Lichtbuer

Daniel Cardon de Lichtbuer, une vie plurielle

Les lecteurs belges de La Ligne Claire trouveront peut-être quelque intérêt à parcourir cette recension d’une récente biographie du Baron Daniel Cardon de Lichtbuer, due à la plume de Vincent Delcorps.

Comme la Gaule qu’il aura étudiée au cours de latin chez les Jésuites, la carrière du Baron Daniel Cardon de Lichtbuer se divise en trois parties, les institutions européennes, la finance et le secteur non-marchand.

Daniel Cardon est lui-même à l’origine de la conception de cet ouvrage, dont il confie la rédaction à Vincent Delcorps, journaliste et historien, bien au fait de l’histoire économique et financière belge de l’après-guerre.

Les Institutions européennes

À la suggestion de Jean-Charles Snoy, secrétaire général du ministère des Affaires économiques en 1958, Daniel Cardon entame un parcours de haut niveau à la CECA d’abord puis, à la suite de la fusion des exécutifs, à la CEE, en qualité de membre du cabinet d’Albert Coppé, commissaire belge. Si Delcorps s’attache peut-être davantage à l’histoire des institutions qu’à celle de Daniel Cardon, on devine que c’est au cours de cette période que non seulement il acquerra ses compétences mais qu’il se forgera ses propres convictions.

La BBL

Dans la foulée de la fusion des instances européennes, Daniel Cardon rejoindra la BBL en 1975, où il prendra en charge la construction du Cours Saint-Michel puis la direction du personnel. En 1992 il est nommé à la tête de la BBL ; à ce moment, tout le monde, la Banque Nationale, les milieux bancaires, la presse, les collaborateurs s’accordent sur un point : « Mais ce n’est pas un banquier !». On soulignera à ce propos son rôle dans l’acquisition d’une collection d’œuvres d’art, partie intégrante de l’image et de la stratégie de l’entreprise. A son départ en 1996, Daniel Cardon laisse une BBL au bilan assaini et à la rentabilité solide.

Par ailleurs à cette époque il assure la vice-présidence de la FEB en 1980, la présidence de l’Association Belge des Banques en 1983, et la présidence de l’EFMA en 1988. C’est au cours de cette période que se révèle l’homme public qui se fait connaître par ses prises de position et qui noue sans relâche des relations avec toutes les composantes de la société belge.

Child Focus et les Demeures Historiques

La carrière de Daniel Cardon prendra alors un tournant inattendu puisqu’il assurera à la demande du premier ministre Jean-Luc Dehaene la présidence de Child Focus, une association de défense des droits de l’enfant, créée dans la foulée de la sinistre affaire Dutroux. Si Child Focus répond d’abord à une objective nécessité de protection de l’enfance, elle répond aussi aux attentes de la société belge très ébranlée par l’affaire, en proie au doute moral. Aussi Daniel Cardon se souciera-t-il de créer une association professionnelle plutôt qu’un club de bénévoles ; démarcheur infatigable, il saura au cours des dix années de sa présidence solliciter et obtenir le soutien de nombreuses personnalités et institutions, de la Reine Paola au Parlement Européen.

À la même époque il assumera en 1992 la présidence d’Europa Nostra, une organisation qui a pour vocation la préservation du patrimoine culturel européen ; dans le même esprit il assurera de 2003 à 2013 la présidence de l’Association des Demeures Historiques. Loin de se contenter de la restauration de vieilles pierres, il s’agit pour Daniel Cardon de promouvoir le patrimoine comme une richesse et non pas comme une charge et surtout comme une richesse de notre maison commune, l’Europe.

Vincent Delcorps, on l’a dit, est aussi bien journaliste qu’historien. Expert en matière économique et politique, son domaine de choix peut prendre le pas sur le sujet de son livre, Daniel Cardon. Les passages consacrés à la construction européenne des années 1950 et 1960, l’histoire de la Banque de Bruxelles et de la Banque Lambert, le récit de leur fusion en 1975 témoignent de la maîtrise de l’auteur mais pourront laisser l’un ou l’autre lecteur désemparé face à une matière qui peut se révéler certes passionnante mais touffue. Mais surtout il faudra attendre la moitié du livre pour qu’on y découvre tardivement notre personnage et que l’auteur nous en livre le portrait. Pourtant l’histoire économique l’emporte si bien que la personnalité de l’homme n’est jamais totalement dévoilée au lecteur, alors qu’il s’agit d’un homme qui justement n’a de cesse dans sa vie de nouer des relations. En définitive l’ouvrage de Delcorps donne de Daniel Cardon l’image que ce dernier entend donner, et dont la dimension privée est passée sous silence, que ce soit par souci de pudeur ou d’autres motifs.

Davantage homme de la parole que de l’écrit, Daniel Cardon a souhaité confier à un tiers la rédaction d’un ouvrage dont le style se situe à la croisée des souvenirs, peut-être dictés, et de la biographie, bien insérés dans l’histoire de Belgique de la deuxième moitié du XXe siècle. Ceci dit, ce petit livre de lecture agréable témoigne du souci d’un homme, conscient du rôle qu’il aura tenu dans la vie publique, de laisser une trace tangible de son action, sa part à lui dans l’édification d’un patrimoine.

Il y a une trentaine d’années, alors qu’il dirigeait la BBL, Daniel Cardon confiait à un collaborateur : « Tu sais, je reviens des sports d’hiver et j’ai vu Jean-Paul Belmondo sur les pistes – et je l’ai reconnu ! » « Et lui, Monsieur Cardon, vous a-t-il reconnu » ? » « Toi, mon ami, tu me connais bien ».

Vincent Delcorps, Daniel Cardon de Lichtbuer, Une vie plurielle, Racine, 197 p.