The Crown season 5

The Crown, saison 5

La revue tous deux ans environ de la série The Crown, dont la cinquième saison est parue en novembre dernier, figure en bonne place parmi les devoirs d’état de La Ligne Claire, auxquels bien entendu elle se plie de bonne grâce.

La saison 5 nous emmène dans les années nonante du siècle dernier, une décennie agitée pour la famille royale britannique marquée notamment par le divorce du Prince et de la Princesse de Galles et la mort tragique de la princesse. Il revient bien entendu de classer The Crown parmi les œuvres de fiction, au sens où la série de plait à imaginer des scènes et des dialogues entre les protagonistes qui ne sont pas connus du public mais qui paraissent plausibles à l’écran. Cependant, la qualité de la réalisation a pu lui conférer dans l’esprit de certains l’aspect d’un documentaire ; aussi, dès le lancement de la série, ont surgi des controverses quant au mélange de la réalité et de la fiction opéré par Netflix, le producteur de la série. Avec la saison 5 qui se rapproche du temps présent, ces controverses ont resurgi de façon plus aigüe à telle enseigne que les anciens premiers ministres John Major et Tony Blair ont jugé nécessaire de publier des démentis au sujet de la manière dont leur personnage est dépeint dans la série. Le lecteur trouvera aisément sur YouTube des émissions lui proposant de démêler le vrai du faux dans The Crown ; certaines de ces fictions artistiques, le complot mené par le Prince de Galles pour amener sa mère à abdiquer par exemple, sont si évidentes et absurdes qu’on ne les méprendra pas pour la réalité ; d’autres comme la mention fictive par la Princesse Diana de son fils le Prince William lors de la fameuse interview accordée à Martin Bashir à la BBC, elle-même obtenue par tromperie, relèvent de la faute de goût.

Certes les aventures conjugales et extra-conjugales dominent l’activité de la famille royale en ces années-là mais elles semblent insuffisantes pour nourrir le récit tenu par Peter Morgan, le créateur de la série ; aussi fait-il recours à de nombreux flashbacks, Timothy Dalton dans le rôle de Peter Townsend, la flamme de la Princesse Margareth dans ls années 50 et un curieux épisode consacré à l’assassinat de la famille Romanov en 1918, cousins de Georges V alors le roi d’Angleterre, et dont La Ligne Claire estime qu’il est là pour meubler les espaces vides.

Aussi en dépit d’interprétations remarquables par Jonathan Pryce (Prince Philippe), Dominic West (Prince de Galles) et Elizabeth Debicki (Princesse Diana), qui ont su à merveille répliquer les attitudes de leur personnage, on reste sur sa faim. Au fil de ces épisodes somme toute assez décousus, le spectateur assiste à une interprétation de la reine par Imelda Staunton quelque peu en retrait et que viennent alimenter des dialogues souvent médiocres et pas toujours subtils. On se consolera en songeant que le personnage principal, la received pronunciation propre à la famille royale figure toujours en bonne place en dépit de son caractère désormais désuet.

 

Downton Abbey

Downton Abbey : éternel recommencement

Peu liée par les contingences de l’actualité, La Ligne Claire a regardé avec plus de neuf mois de retard Downton Abbey, une nouvelle ère, paru au cinéma vers la fin de 2021. On ne change pas une équipe qui gagne de sorte que le réalisateur conserve non seulement son écurie d’acteurs mais reprend en substance le scénario de son premier film. Là où la famille royale s’était invitée en séjour à Downton Abbey, c’est désormais une équipe de cinéma qui y débarque, clin d’œil à la vraie vie qui voit le film tourné au château de Highclere, propriété du comte de Carnarvon. Mais une nouvelle invention technologique, le cinéma parlant, vient brouiller les cartes et distribuer les rôles de manière astucieuse si bien que chacun des personnages se verra amené à jouer un rôle autre que celui que la série lui assigne traditionnellement de façon quelque peu étriquée. Une intrigue secondaire permet à Lord et Lady Grantham de s’évader vers la Côte d’Azur et au réalisateur de détourner l’attention du spectateur du recyclage d’un scénario existant. Cela dit, le film n’est pas sans charme ni sans humour, y compris là où l’œil malicieux de la comtesse douairière s’éteint et sa langue se tait, non sans avoir remporté une dernière joute verbale.

La Ligne Claire estime que Downton Abbey a depuis longtemps épuisé son sujet et qu’il est temps que son scénariste, Julian Fellowes, déploie ses talents ailleurs. Cependant, Wikipedia nous apprend qu’à la fin de septembre 2020, les recettes du film à l’échelle du monde s’élevaient à plus de 92 millions de dollars, si bien que la perspective que les lecteurs de La Ligne Claire soient affligés d’un nouvel article au sujet de Downton Abbey d’ici deux à trois ans paraît inévitable.

Elisabeth II. sacre et sacrements

Le sacre du roi ou de la reine (souveraine) d’Angleterre puise ses origines dans la tradition biblique puisqu’on peut lire au chapitre XVI du 1er livre de Samuel que c’est au prophète qu’il revient d’imprimer l’onction au Roi David. Plus tard, Jésus, descendant de David selon la chair (Matthieu, chapitre Ier) sera reconnu de son vivant comme le Messie, un terme hébreu qui signifie l’Oint, Celui qui a reçu l’onction divine, et dont la traduction grecque est Christos. Plus tard encore, les Capétiens feront leur cette cérémonie du sacre qui du reste faisait du roi un diacre, et dont est issue à son tour le sacre des rois d’Angleterre.

Il existe donc un lien intime entre l’onction d’une part et les chrétiens, ceux qui se réclament du Christos. Aussi, si la cérémonie du sacre revêt un caractère exceptionnel, elle partage le rite de l’onction sainte avec quatre autres sacrements, le baptême, la confirmation, le sacrement des malades (autrefois appelé extrême onction) et l’ordination. On voit donc ici la proximité qui existe entre le sacre et les sacrements, en tout premier celui du baptême puisque seul un baptisé, un christos, peut recevoir l’onction royale. Les lecteurs de La Ligne Claire se souviendront du reste que saint Rémi avait d’abord baptisé Clovis avant de le couronner.

Mais, on vient de le voir, il existe aussi un lien entre sacre et ordination. Ce lien nous enseigne en premier lieu que l’onction n’est pas imposée en raison des compétences ou des mérites du candidat mais en raison de sa fidélité à exercer sa vocation, quelle qu’elle soit. Ensuite ni le sacre ni le sacrement de l’ordre ne constituent un cahier des charges, une « job description », moins encore une puissance mondaine mais au contraire l’acceptation d’une dépendance filiale envers Dieu. Nous savons tous qu’Elisabeth II avait été sacrée parce qu’elle était la fille aînée de son père, le roi défunt, et pas pour un autre motif. Il en va de même pour les ministres du sacrement de l’ordre, non qu’ils soient irréprochables ou qu’ils se situent au-delà de toute forme de critique, mais parce qu’ils témoignent d’une réalité spirituelle qui les dépasse et qui n’est pas le fruit de préférences individuelles.

C’est pourquoi l’onction, royale ou pas, est d’abord un don de l’Esprit-Saint, qui assouplit ce qui est raide, qui redresse ce qui est faussé, afin que le bénéficiaire puisse en rendre témoignage. Voilà la manière dont la Reine Elisabeth a conçu sa vocation au sacerdoce royal, pour lequel elle avait été bénie et ointe à la manière du Roi David. On notera au passage qu’en dépit de la similitude avec le sacrement de l’ordre et bien qu’elle ait siégé à la tête de l’Église anglicane, jamais la Reine n’a introduit de confusion entre son propre rôle et celui des ministres ordonnés. Le Chemin Synodal allemand pourrait utilement s’en inspirer.

Enfin, on pourra établir un parallèle avec le pontificat de Jean-Paul II puisque ni la reine ni le pape n’ont abdiqué en raison d’une conception commune de leur ministère, qui rejette ce que le monde juge être le succès, la performance, l’efficacité, en un mot la vanité, mais qu’ils savent l’un et l’autre n’être que de la paille dans le vent aux yeux de Dieu.

Et puis, quand tout est dit, quand le soir tombe, quand l’heure sonne, vient alors l’Esprit-Saint consolateur, en particulier dans le sacrement des malades, lui qui guérit les blessures, même celles du grand âge et confie à ceux qui l’implorent le salut final dans la joie éternelle.

Pape François

Coup de théâtre à l’Ordre de Malte

Coup de théâtre à Rome. La semaine dernière, de manière tout à fait inédite le Pape François a résolu de révoquer tous les organes de direction de l’Ordre de Malte y compris la fonction de Grand Chancelier occupée par Albrecht Boeseleger, de nommer un Conseil souverain provisoire, de convoquer un chapitre général extraordinaire pour le 25 janvier 2023 et de promulguer avec effet immédiat une nouvelle Charte.

La crise institutionnelle que connaît l’Ordre remonte au mandat de l’ancien Grand Maître Fra’ Matthew Festing (1949-2021), qui avait licencié Boeselager, à la suite de quoi le Pape François avait contraint le Grand Maître à la démission et rétabli Boeselager dans ses fonctions en 2017. Le successeur de Festing, Giacomo della Torre, était quant à lui décédé en 2020 à l’âge de 75 ans à l’issue d’un court règne. En attendant l’élection d’un nouveau Grand-Maître, ses fonctions étaient assurées par la lieutenance de Fra’ Marco Luzzago, décédé à son tour en juin 2022 et auquel a succédé Fra’ John Dunlap, actuel Lieutenant Grand Maître, nommé d’office par le Pape François en dépit des règles internes à l’Ordre.

Le licenciement de Boeselager avait causé un grand émoi si bien que certains chevaliers de l’Ordre s’étaient alors adressés au Pape François qui avait nommé alors un délégué pontifical en la personne du Cardinal Silvano Maria Tomasi afin de procéder à une vaste réforme constitutionnelle de l’Ordre. Or la réforme de Tomasi prévoit que l’Ordre soit un sujet du Saint-Siège, une affirmation dont certains craignent qu’elle ne mette en cause la souveraineté de l’Ordre qui, en qualité de sujet de droit public international, entretient des relations diplomatiques avec plus de cent pays dans le monde. Toutefois le Pape a estimé, se fondant sur une décision de la Cour des Cardinaux en 1953, que cette souveraineté se limitait aux affaires temporelles et que son caractère d’ordre religieux en faisait bien un sujet du Saint-Siège au même titre que les autres ordres religieux.

Si le Pape salue l’activité de l’Ordre dans le domaine humanitaire, il a pour intention de lui conférer à nouveau un caractère proprement religieux, loin des mondanités qui parfois l’animent. Aussi souhaite-t-il renforcer le rôle des chevaliers profès qui prononcent des vœux à l’instar des religieux, de les inviter à vivre au sein de prieurés et enfin de doter l’Ordre d’une gouvernance plus moderne notamment dans le domaine des finances et de la conformité.

Or, ces jours derniers de vives tensions auraient vu le jour entre le délégué du Pape et une partie de la direction de l’Ordre au sujet pas seulement de la souveraineté et des statuts, mais aussi de son indépendance financière à l’égard du Saint-Siège. Le 12 août dernier, treize présidents d’associations nationales, dont celle d’Allemagne, la plus riche et la plus ancienne, avaient écrit au Pape en lui demandant de revoir ses projets de réforme et, notamment, l’accroissement des responsabilités des frères profès à qui, selon les présidents, fait défaut l’expérience voulue. La question de la souveraineté de l’Ordre est particulièrement délicate car dès lors que sa constitution peut être modifiée par un autre chef d’État, en l’occurrence le pape, l’Ordre de Malte demeure-t-il véritablement souverain ?

Mal leur en a pris. De l’avis de La Ligne Claire, Bergoglio ne souffre guère la contradiction si bien que la lettre des présidents a produit l’effet inverse de celui qu’ils escomptaient.

Entretemps le Pape a tranché et la nouvelle Charte constitutionnelle est entrée en vigueur. Désormais le Grand Maître ne sera plus élu à ma vie mais, à l’instar des autres ordres religieux, pour dix ans renouvelables une fois ; de plus, il devra se soumettre à une limite d’âge de 85 ans. Et surtout la fonction sera d’une part désormais accessible aux dames et ne sera plus restreinte aux chevaliers ou dames d’honneur et dévotion, ce qui en français signifie que le Grand Maître pourra ne pas être noble. Il n’est sans doute pas anodin dans ce contexte que Dunlap soit un Canadien, éloigné de la noblesse européenne.

En définitive, le Pape aura imposé sa propre vision à l’Ordre de Malte, celle d’un ordre religieux invité à redécouvrir sa vocation hospitalière d’origine et qui soit animé par des frères profès plutôt que des laïcs. Quant à Boeselager, celui-là même que le Pape avait réhabilité et qui a voué sa vie à l’Ordre, il a sans doute fait les frais de la fronde avortée des présidents des associations nationales. Plus généralement les 13 mille laïcs, membres des associations nationales ou des services hospitaliers, désormais gouvernés par une poignée de frères profès, resteront sur leur faim. Le 25 janvier prochain s’ouvrira un tout nouveau chapitre dans l’histoire millénaire de l’Ordre.

La Reine Elisabeth II

Le jubilé de platine d’Elisabeth II

Célébré le mois dernier, la Ligne Claire juge que ce Jubilé représente un grand succès pas seulement pour la souveraine mais pour l’institution monarchique elle-même.

Ces quatre jours de célébration ont en effet fourni l’occasion de mettre scène la majesté propre à l’institution, le décorum qui l’entoure mais surtout la famille royale elle-même qui l’incarne, une famille à la fois sui generis et semblable aux autres en définitive, avec ses joies et ses peines, les naissances, divorces et les deuils et son lot de querelles.

Le clou cependant réside dans l’apparition au balcon du palais de Buckingham de la reine et de ses trois successeurs, quatre générations qui sont appelées selon leur âge à grandir, se marier, vieillir et mourir, illustrations de la monarchie, à la fois immuable et changeante. C’est la raison pour laquelle, de l’avis de La Ligne Claire, l’institution monarchique constitue la forme idéale de représentation de la nation, qui elle aussi change sans cesse tout en restant elle-même.

Le contraste avec Elisabeth Ière est saisissant, alors qu’elle ne s’est jamais mariée de sorte qu’il n’y a pas à son époque un héritier unique dont la légitimité est incontestée. La scène du balcon il y a quelques semaines avait donc pour objectif de montrer au public que la reine et ses descendants ont rempli leur rôle premier qui est celui d’engendrer non pas un héritier, mais trois. Plus qu’un succès, c’est un triomphe.

Les Services secrets et Sa Majesté

Au chapitre XIII du livre des nombres, il est écrit que Moïse envoie douze espions explorer le pays de Canaan et faire rapport de ce qu’ils y trouvent, ce qui amène La Ligne Claire à classer l’espionnage au rang de deuxième plus vieux métier du monde.

Richard Aldrich et Rory Cormac, deux professeurs aux universités de Warwick et de Nottingham, se sont attachés à décrire dans ce gros livre les liens complexes qui unissent la famille royale d’Angleterre au monde de l’espionnage au fil des siècles. Tantôt acteurs, tantôt objet et même victimes d’entreprises d’espionnages, les souverains britanniques et leur famille se situent au centre d’un réseau dont les mailles sont formées par MI5 et MI6, des diplomates et des policiers, des services secrets étrangers parfois amis et parfois pas, auxquels s’ajoute une longue liste de personnages louches.

Les deux auteurs font démarrer leur histoire avec le règne d’Élisabeth Ière. Confrontée à la menace existentielle que constitue l’Espagne catholique, la souveraine est amenée à développer un arsenal de mesures qui ont toujours cours de nos jours. Ses diplomates sont désormais chargés d’espionner pour le compte de la Couronne, à qui ils envoient des rapports codés, non sans avoir noué des appuis secrets avec des puissance étrangères, le Prince d’Orange par exemple. Là où le recours officiel à la force n’est pas possible, elle emploie des pirates (Sir Francis Drake) de la même façon que la Russie a recours aux mercenaires Wagner de nos jours. Si la menace se fait trop aigüe, elle imagine de toutes pièces des « complots papistes », les fake news d’alors, qu’elle dénonce dans des pamphlets pour se débarrasser de ses ennemis qu’elle fera torturer à la Tour de Londres, empoisonner, assassiner ou exécuter (Marie Stuart). Les Américains avec Guantanamo et leurs attaques par drone et les Russes avec le Novitchok à leur façon déploient les mêmes stratégies.

Cependant le gros de l’ouvrage est consacré à la période qui s’étend de la reine Victoria à Élisabeth II. Reine constitutionnelle, Victoria accède au trône en 1837 alors qu’elle n’a que dix-huit ans, et, sans expérience, se trouve démunie face à ses ministres. Plus tard, mariée à Albert de Saxe-Cobourg, devenue la grand-mère des souverains de toute l’Europe, elle compensera son relatif manque de pouvoir formel par l’exploitation assidue de son vaste réseau familial, qui lui remonte sans cesse des informations, parfois même avant que son gouvernement n’en dispose.

Les auteurs connaissent bien leur affaire et passent ces deux siècles en revue en grand détail, parfois trop puisque le lecteur se voit condamné à relire des épisodes déjà bien connus, l’assassinat de Raspoutine, l’abdication d’Édouard VIII et, plus près de nous, le décès accidentel et tragique de la Princesse de Galles. On s’égare parfois au milieu de ces anecdotes qui ne paraissent pas toutes essentielles à l’argumentation.

Soigneusement documenté, de lecture agréable, de l’avis de La Ligne Claire, ce gros livre aurait gagné à être plus court et à aborder une approche plus thématique plutôt que de reposer sur la simple succession des souverains. Cela dit, les passionnés de la Couronne britannique y trouveront leur compte et, pour le règne d’Élisabeth II, feront sans peine le lien avec la série The Crown.

 

Richard Aldrich and Rory Cormac: The Secret Royals: Spying and the Crown, from Victoria to Diana, 736 pages, Atlantic Books 2021.

Philip d'Edimbourg

Prince Philip, duc d’Edimbourg

C’était un homme élégant, distingué, assez grand, plus grand encore lorsqu’il portait son bonnet à poil de colonel des Guards. Philippe d’Édimbourg avait quitté la Grèce à l’âge de deux ans hissé à bord d‘un bâtiment de guerre dans un cageot à oranges, alors que ses parents fuyaient la révolution dans ce pays-là. Jeune homme sans fortune, peu ou prou abandonné par ses parents, il avait mené une vie itinérante jusqu’à ce qu’un juif allemand, chassé par Hitler, fît de lui un Anglais. En ces temps-là qu’on n’appelait pas encore l’entre-deux-guerres, le Royaume-Uni demeurait la première puissance navale, c’est elle qui assurait la pax britannica et puis cela permettait de courir les mers et de voir le monde. Il s’engagea donc dans la Royal Navy.

En 1947, il était devenu le lieutenant Philip Mountbatten, du nom de la forme anglicisée du nom de famille de sa mère, Battenberg. Toute sa vie il éprouvera du regret à ne pouvoir ni porter ni transmettre son nom patronymique en ligne paternelle mais Schleswig-Holstein-Sonderburg-Glücksburg, c’était trop long et, murmurait-on sotto voce, trop allemand, même si sa famille était en réalité danoise. En novembre de la même année il épousa la Princesse Elizabeth, princesse héritière du Royaume-Uni qui deviendrait reine en 1952. Ce mariage allait durer 73 ans, toute une vie. La reine appelait Philip « mon roc » tandis que lui avait fait vœu de ne jamais, au grand jamais, laisser tomber la reine. Un exemple admirable de vie conjugale, royale ou pas.

Ces jours derniers, il peinait sous le poids des ans à se hisser de son fauteuil pour prendre le soleil de printemps sur la terrasse du château de Windsor, d’où la vue s’étendait en direction de la Long Walk et au-delà de Smiths Lawn, là où il avait joué au polo du temps de sa vigueur. A près de cent ans, les quelques pas du salon à la terrasse paraissaient ardus et il avait dû se résoudre à se munir d’une canne. Mais c’est lui qui portait la canne.

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La disparition du duc d’Édimbourg, sans être une surprise au regard de son âge, marque sans doute un tournant dans l’histoire de la famille royale : il était là depuis toujours et voilà qu’il n’est plus là. Ces derniers temps, le Prince Charles n’a pas caché son intention le moment venu de réduire la famille royale à un noyau plus restreint mais voilà qu’avec la défection de Meghan et Harry, il va manquer de bras.

Aussi La Ligne Claire se hasarde-t-elle à formuler deux pronostics. Le premier, c’est que le titre de duc d’Édimbourg reviendra au Prince Edward, aujourd’hui âgé de 57 ans et qui sera dès lors appelé à appuyer son frère aîné pendant une vingtaine d’années jusqu’à ce que les enfants du Prince William aient atteint l’âge adulte. Le deuxième, plus téméraire, est que la reine, âgée de 95 ans, établira une régence en droit ou de fait en faveur du Prince Charles. La reine est une souveraine consacrée, elle a reçu l’onction sainte, celle-là même que le roi David avait reçue du prophète Samuel. A la différence de son oncle Edward VIII qui certes avait régné quelque mois mais n’avait jamais été couronné, La Ligne Claire juge que non seulement il n’entre pas dans l’intention de la reine d’abdiquer mais qu’elle l’estime impossible : la royauté lui a conféré un sacerdoce indélébile dont elle est la dépositaire mais pas la propriétaire. Quant à la régence, elle bénéficie au contraire d’un heureux précédent en la personne du futur Georges IV. Une nouvelle régence permettrait non seulement à la reine de se retirer en douceur car il y aura bien un moment où ses forces viendront lui faire défaut mais au Prince Charles d’assumer les fonctions royale et à sa seconde épouse, Camilla, de tenter de faire une entrée aussi en douceur que le retrait supposé de la reine.

Couronne royale

Harry et Meghan: Histoires de famille

Si la diffusion de l’interview de Harry et Meghan par Oprah Winfrey constitue le dernier épisode retentissant de ce feuilleton, l’avant dernier remonte au 19 février à peine, le jour où la Reine a dépouillé le jeune couple de leurs titres honorifiques. Le lendemain, loin des plateaux de télévision, le Pape François approuvait un décret qui reconnaît les vertus héroïques de George Spencer, en religion Frère Ignace de Saint Paul, à qui le Pape a désormais conféré le titre de Vénérable.

Fils cadet du 2e Comte Spencer, George Spencer (1799-1864) fut d’abord ordonné prêtre au sein de l’Eglise anglicane avant de se convertir à la foi catholique en 1830 et d’être ordonné à nouveau prêtre catholique cette fois deux ans plus tard. On imagine mal le scandale et l’opprobre que cette conversion pouvait susciter à l’époque, en particulier au sein d’une famille de la haute aristocratie anglaise, pour qui, selon les mots de Lord Grantham dans Downton Abbey, l’Eglise catholique représentait quelque chose «d’étranger ».

George (Ignace) Spencer était l’oncle de Harry à la sixième génération, comme lui un fils cadet qui n’avait guère de perspectives d’hériter du titre familial. Troisième dans l’ordre de succession de leur titre respectif à leur naissance, ils n’ont, comme la plupart des cadets, d’autre expectative que de voir ce rang reculer plus loin encore. Tant le Prince Harry que Father Spencer ont, d’une certaine manière, résolu d’échapper au sort qui les a vu naître au sein de la famille royale pour l’un, d’une famille de l’aristocratie pour l’autre.

Pourtant, s’ils ont chacun à leur manière rompu avec leur famille, à deux siècles de distance, ils ont effectué des choix de vie radicalement différents : Harry a conclu des contrats à hauteur de centaines de millions et s’est installé à Hollywood, tandis qu’Ignace s’est dépouillé de tout pour se consacrer aux habitants des taudis de Birmingham, alors le moteur de la révolution industrielle en Angleterre. Là où Harry et Meghan se drapent des vertus de la compassion, une feuille de vigne réputée philanthropique qui cache mal leur désir de s’enrichir, Father Spencer se sent l’obligé de la condition sociale privilégiée dans laquelle il a été élevé. L’un est en quête de vérité, les autres font appel aux agences de relations publiques de Hollywood. Là où les uns se donnent en spectacle, l’autre mène une vie humble et fait de sa haute naissance un service qui le conduit au seuil de la sainteté.

 

La Ligne Claire a puisé son inspiration dans l’article publié récemment par Father Raymond de Souza sur le site First Things (https://www.firstthings.com/web-exclusives/2021/03/aristocratic-freedom-and-duty).

Couronne royale

Redux (de Sussex)

La Ligne Claire tient à exprimer sa reconnaissance envers le Duc et la Duchesse de Sussex, inépuisable source d’inspiration pour son blog. Deux nouvelles sont venues alimenter la chronique ducale ces jours derniers. Tout d’abord, la Reine a retiré au jeune couple les derniers patronages dont ils étaient titulaires, capitaine général des Marines, patronage du National Theater ; désormais le duc et la duchesse ont brûlé leurs derniers vaisseaux et ils ne font plus désormais partie de la famille royale. Avec le bénéfice du recul, on comprend maintenant que la période d’essai de douze mois avait pour but de fournir au jeune couple le temps d’asseoir leur indépendance financière ; les contrats conclus avec Netflix et Spotify à hauteur de plusieurs centaines de millions en apportent la preuve éclatante.

La deuxième nouvelle tient au procès remporté par Meghan envers The Mail on Sunday pour atteinte à la vie privée, alors que le journal avait publié une lettre que la Duchesse avait écrite à son père. Or, on se souviendra que le motif invoqué pour le « Megxit » était justement l’intrusion supposée des médias britanniques dans leur vie. Avec ce procès, Meghan reprend la main. Loin de vouloir mener une vie discrète, Meghan souhaite contrôler et surtout mettre en scène sa propre vie selon ses propres termes. La Ligne Claire l’a déjà dit, son business model s’inspire de celui de Kim Kardashian, « famous for being famous ».

Parmi les invités à leur mariage en 2018, on pouvait discerner Oprah Winfrey, alors qu’il ne semble pas qu’ils se connaissaient alors. Mais chacune flaire l’affaire. L’interview qui sera diffusée début mars leur convient à toutes les deux et fournit la tribune à la Duchesse pour faire son début dans le monde de l’indépendance. Le business est maintenant sur les rails.

Couronne royale

Le couronnement de l’année

Si l’année 2020 aura été une année d’exception pour tous, elle s’est aussi révélée riche en événements pour les familles royales.

Celui qui aura assurément passé la plus mauvaise année est le roi émérite Juan Carlos, contraint à l’exil, réputé volontaire mais en réalité imposé par l’opinion publique en Espagne. La Ligne Claire l’a déjà écrit et le répète à l’envi : quelle que soit sa forme constitutionnelle, l’institution monarchique repose en définitive sur un contrat entre une famille et un peuple ; en cas de rupture, c’est toujours le peuple qui l‘importe, une règle qui ne souffre aucune exception. En l’occurrence, le peuple est prêt à fermer les yeux sur les nombreuses maîtresses du roi, mais pas sur la chasse aux éléphants au Botswana et moins encore sur les pots-de-vin et la fraude fiscale. Que Juan Carlos se soit réfugié aux États Arabes Unis, qui n’ont pas conclu de traité d’extradition avec la Suisse alors que le ministère public à Genève a ouvert une instruction à son encontre, en dit long sur ce que la voix de sa conscience lui reproche.

L’ancien roi d’Espagne est suivi de près par le Prince Andrew, duc d’York, rattrapé par ses mauvaises fréquentations et, dans les faits, contraint à un exil intérieur. A nouveau, le peuple, tel qu’il s’exprime en Grande-Bretagne par la voix de la presse populaire, lui pardonne volontiers ses escapades amoureuses mais pas l’abus de mineures, ni sa proximité avec des proxénètes. La Ligne Claire juge qu’il n’est pas exclu qu’il soit rattrapé par des poursuites judiciaires mais qu’en tout état de cause sa carrière en qualité de membre de la famille royale est désormais révolue. Le Prince Andrew partage avec Juan Carlos non seulement le goût des conquêtes féminines mais le manque de jugement quant à ce que la société tolère ou pas des familles royales.

Quel est le premier mot du Nouveau Testament ? Généalogie, répondait feu l’abbé Charles-Roux. Que Delphine Boël fût la fille naturelle d’Albert II relevait du secret de polichinelle en Belgique. Elle demandait la reconnaissance de ce besoin existentiel ancré au cœur de l’homme qui est le besoin de connaître son père. Au terme d’une procédure judiciaire, Mademoiselle Boël, désormais Delphine de Saxe-Cobourg et Princesse de Belgique témoigne de la longue tradition au sein des familles royales non seulement d’accueillir mais de reconnaître les enfants illégitimes. Descendant pourtant du Vert Galant, Albert II s’est vu contraint par un tribunal de reconnaître ce qu’il aurait pu concéder de son propre chef.

Ailleurs, l’année s’est révélée un mauvais cru pour les cadets des familles royales, en proie désormais au downsizing. En Espagne, elle se réduit désormais au roi, à la reine et à leurs deux filles ; en Angleterre le Prince de Galles ne fait pas mystère de son intention de réduire la voilure de la Firme le moment venu tandis que la Suède et la Belgique ont procédé à la mise en place d’une limitation de la transmission des titres royaux et des prédicats. Si les cadets ne sont pas envoyés au fond de la mine, ils sont priés dorénavant de se débrouiller.

En revanche, Harry et Meghan ont engrangé une bonne année à leur actif. Dans l’ensemble ils ont atteint les objectifs qu’ils s’étaient fixé lors du Megxit, dont le nom même indique clairement qui dans le ménage tient le sceptre. Meghan a exécuté à perfection sa stratégie, selon le jargon des affaires mais qui sonne juste ici : faire main basse sur un prince un peu niais, sacrifier pendant quelques mois aux exigences de la figuration royale et, forte enfin d’un titre de duchesse, couper les amarres et conclure des contrats à hauteur de centaines de millions de dollars avec Netflix et Spotify. Certes il existe un risque que la Reine excédée leur retire le titre de duc et duchesse au motif qu’ils ont vendu la Couronne, mais qu’importe car l’objectif « famous for being famous » est désormais atteint. De sa maison à Hollywood, flanquée de ses gardes du corps, la duchesse, qui ne déplace qu’en SUV en vue de joindre un jet privé, expliquera comment vivre sobrement en vue de sauver la planète à un public qui acceptera de payer pour l’écouter. Décidément, 2020 aura été un très bonne année.

Enfin, la couronne, nous rappelle le dictionnaire, désigne l’autorité royale. Dans sa traduction latine, les lecteurs de La Ligne Claire n’auront aucun mal à identifier le vainqueur de ce palmarès qui aura régné sur tous les esprits en 2020 et dont on attend qu’il soit détrôné en 2021.