Comrade Barron

Comrade Barron

Un portrait de l’aristocratie hongroise en Transylvanie

 

Une communauté historique dépecée

Neuf siècles durant, la Transylvanie, cette région située à l’ouest des Carpates a fait partie du Royaume de Hongrie ; en son sein vivaient hongrois et sicules, roumains et souabes, ukrainiens et serbes, gitans et juifs. A la chute de la Double-Monarchie, le Royaume de Hongrie s’est vu dépecé par le Traité de Trianon en 1920, qui attribua la Transylvanie à la Roumanie, dont elle fait depuis partie. De nos jours, si la Transylvanie abrite encore avec plus d’un million de Hongrois, la plus importante minorité d’Europe, ce caractère chamarré s’est estompé pour toujours : juifs et gitans ont été exterminés, les souabes de langue allemande ont été vendus par Ceausescu à la République Fédérale contre des devises fortes tandis que bon nombre de Magyars ont gagné la Hongrie.

Pourtant, dès 1568, l’Édit de Turda, l’un des premiers de son genre en Europe, assurait la paix confessionnelle entre catholiques, luthériens et réformés calvinistes. A ces trois confessions-là il y a lieu d’y ajouter toute une gamme, les orthodoxes, les uniates, les arméniens et bien sûr les juifs. Ce monde coloré où l’on parle hongrois, allemand, roumain et yiddish est cependant dominé par l’aristocratie magyare qui possède les grands domaines fonciers. C’est ce monde-là qui fournit le sujet du joli livre de Jaap Scholten.

Si l’aristocratie transylvanienne trouve naturellement sa place au sein de la noblesse hongroise, à telle enseigne qu’elle fournira deux Ministres-Présidents au Royaume de Hongrie, les comtes István Bethlen (1874-1946) et Pal Teleki (1879-1941), elle n’en conserve pas moins une identité distincte de celle de la Hongrie dite royale.

Ainsi Scholten souligne à juste titre le rôle de la noblesse depuis la Bulle d’Or promulguée par le roi de Hongrie en 1222, une sorte de Magna Carta hongroise, et qui confère à la noblesse le droit de modérer l’arbitraire royal. Et effectivement, lorsque la noblesse fut définitivement éliminée en 1949, c’est bien la tyrannie de Gheorghiu-Dej puis de Ceausescu qui s’est abattue sur l’ensemble de la société roumaine.

 

La destruction planifiée d’une classe sociale

En 1947, au lendemain de la guerre et de l’instauration d’une dictature communiste, le statut de la noblesse est aboli. Mais c’est en 1949 que le destin de l’ensemble de ses membres bascule : dans la nuit du 2 au 3 mars 1949, tous les membres de la noblesse hongroise de Transylvanie, soit 7804 personnes, sont déportés dans des camions. Certains seront assignés à domicile, d’autres condamnés aux travaux forcés, certains torturés, d’autres exécutés ; d’autres enfin disparaîtront dans les geôles du régime sans que leur destin ne soit jamais connu.

Scholten part à la rencontre en Hongrie et en Roumanie des membres de ces familles-là, dont les plus anciens (le plus souvent des anciennes) ont encore connu la guerre et les exactions des communistes. Il décrit d’une belle plume, élégamment rendue en anglais par la traductrice Liz Walters, leurs souvenirs et parfois leurs regrets. Si Scholten, de son propre aveu, pour avoir épousé une femme aux ascendances hongroises, adopte une vue quelque peu romantique de la vie aristocratique d’avant-guerre, il décrit néanmoins un monde dont on sent bien qu’il a disparu à tout jamais. Pourtant et contrairement à la Hongrie, la Roumanie a procédé à une restitution des propriétés confisquées par les communistes. En dépit de cette largesse, il n’y demeure aujourd’hui plus que douze familles titrées issues de l’ancienne noblesse ; les unes restaurent leur château familial, les autres exploitent les immenses forêts des Carpates, d’autres encore organisent des chasses au gros gibier en faveur d’hommes d’affaires. Tout cela est méritoire mais ne suffit pas à faire renaître une classe sociale, pas même un groupe étendu de personnes.

Les communistes avaient eu pour objectif la destruction de la noblesse en tant que classe sociale et ensuite l’exclusion de ses membres de la société. En vue d’atteindre ce deuxième objectif, ils mirent sur pied un système fondé sur les assignations à résidence, l’interdiction de poursuivre des études au-delà de l’école primaire et sur mille autres chicaneries arbitraires et incessantes. Scholten décrit ces mécanismes avec précision et de manière touchante car ils ont conduit les membres de la noblesse à mener une double vie, l’une de façade tournée vers l’extérieur et les autorités en particulier et l’autre, intime, intérieure même, un entre-nous où sont préservés en cachette et transmis le sentiment religieux et les bonnes manières. Scholten nous fait rencontrer ces personnes-là, dont certaines ne se livreront à l’auteur que sous couvert d’anonymat de peur que, de nos jours encore, les autorités ne cherchent noise à quelque membre de leur famille en Roumanie.

 

Aux origines

En racontant cette histoire Scholten est bien entendu mû par des liens familiaux ; il puise cependant son inspiration littéraire dans deux sources fécondes. La première, Between the Woods and the Water (Entre Fleuve et Forêt, dans sa traduction française), forme le deuxième volume du chef d’œuvre de la littérature de voyage par Patrick Leigh Fermor, qui en 1933 et 1934 avait marché à pied de Londres à Constantinople. La seconde source est fournie par la belle trilogie de Miklós Banffy dont les titres[1], eux-mêmes tirés du livre de Daniel, fournissent les têtes de chapitre à l’ouvrage de Scholten.

Que reste-t-il de tout cela ? L’aristocratie hongroise se meurt, 80% de ses membres vivent en dehors de Hongrie, beaucoup ne parlent pas le hongrois. Il ne reste que les souvenirs de ces personnes qui, dépossédées de tout, se sont résolu à maintenir dans leur attitude tout ce qui faisait leur noblesse.

 

 

 

 

 

 

Jaap Scholten « Comrade Baron », Helena History Press, 2016, 449 pages, traduit (en anglais) du néerlandais

 

[1] Vos jours sont comptés, Vous étiez trop légers, Que le vent vous emporte

 

 

 

Dominique de la Barre

Dominique de la Barre

Belge offshore, amateur d'histoire et du patrimoine culturel européen, attaché aux questions liées à la transmission.

5 réponses à “Comrade Barron

  1. Ton texte est aussi bien écrit que la description de l’issue fatale de ce groupe humain est prenante. La transmission des valeurs essentielles constitue une sauvegarde précieuse pour notre avenir dans la bienveillance pacifique et l’empathie cordiale.

  2. Il est bien clair que la noblesse hongroise de Transylvanie ne retrouvera plus la position qui était la sienne, en Transylvanie. (Tout comme les barons baltes, dans les pays baltes). Mais à l’extérieur c’est différent. Les nobles hongrois que j’ai connus (il y en a quelques uns en Suisse), semblent avoir assez bien réussi à se refaire une vie.

    Il me semble que l’exil est souvent un aiguillon qui force les gens à trouver des réserves d’énergie que n’ont pas les familles aristocratiques, par exemple suisses, dans leur propre pays, qui dégringolent tout simplement aux derniers rangs de la société sans réagir, et ne gardent même pas les manières, que les parias nobles sous Ceaucescu apprenaient en secret. Bientôt on aura des caissières à la Migros portant des noms de grandes familles patriciennes, d’ailleurs il y en a déjà.

  3. Merci de cet article.
    Ayant vécu 17 ans en Autriche, j’ai bien connu, grâce aux alliances de ma belle-famille, la noblesse hongroise “réfugiée” à Vienne après la deuxième guerre mondiale, ainsi qu’après l’insurrection de Budapest de 1956.
    Parmi eux se trouvaient des familles hongroises de Transylvanie, qu’on revoyaient chaque année au célèbre “Bal hongrois”. Cet évènement servait en réalité à financer le maintien de la culture hongroise, y compris via la construction et le fonctionnement de Lycées hongrois, dans cette région de Roumanie.

    Cette noblesse exilée se répartissait en deux camps : les “modernistes”, qui s’étaient reconvertis dans des activités lucratives de nombreux domaines : finance, industrie, services, agriculture ou même séjours coloniaux au Congo belge (Province du Kivu). Ils avaient maintenus leurs Traditions en les conciliants avec la Modernité de notre époque. Après la chute du communisme en 1989, ils purent récupérer en grande partie leurs patrimoines historiques en Hongrie.

    L’autre camp, que j’appellerais les “nostalgiques”, se lamentaient sans cesse sur la grandeur perdue de la Mère-patrie. Ce n’était que diatribes contre les maudits Turcs, les sales communistes, le complot judéo-maçonnique, qui permit l’horrible Traité de Trianon et last but not the least également contre « l’ignoble (sic) » Archiduc-héritier François-Ferdinand de Habsbourg, qui avait eu le culot de vouloir libérer les Roumains, Croates, Italiens, Ruthènes, Polonais, Slovaques etc… du joug hongrois.

    On m’a toujours prétendu que le jour funeste de l’assassinat de François-Ferdinand à Sarajevo, le 28 juin 1914, au moyen d’un revolver Browning M1910 fabriqué par la FN-Herstal de Liège, les Officiers hongrois ont sablé le champagne à Buda et à Pest.
    Quelle inconscience ! Il buvaient en réalité à l’arrivée de la grande faucheuse, qui les emporteraient dans les poubelles de l’Histoire. Ceci, en tant que classe sociale ultra-conservatrice recroquevillée sur ses privilèges et des souvenirs nostalgiques de fausses grandeurs totalement désuètes. « Sic transit gloria mundi », comme le disaient les anciens !

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