With God on our side

Si le premier amendement à la constitution américaine interdit au Congrès d’instituer une religion d’Etat, l’influence du christianisme dans sa composante protestante sur la culture des Etats-Unis s’est avérée très profonde et a persisté après l’arrivée d’immigrés de pays catholiques et des Juifs d’Europe centrale à la fin du XIXe siècle.

Dans le domaine musical, on trouve bien sûr le Gospel, une musique populaire religieuse répandue dans la communauté noire. Cependant, à partir des années 1960 et la diffusion de la musique folk, rock et pop, on y verra apparaître une composante religieuse à des degrés variables, qui vient s’insérer dans un univers plus vaste parmi d’autres compositions d’inspiration profane. La Ligne Claire ne fera pas mentir le vénérable adage In senectute tamquam in juventute, qu’elle vient tout juste d’inventer et selon lequel, en matière de musique populaire, les goûts à l’âge mûr demeurent ceux forgés à l’adolescence ; aussi est-ce sur ce fondement immuable que La Ligne Claire propose à ses lecteurs la typologie qui suit.

Tout d’abord, on peut citer les quelques chansons qui se fondent explicitement sur un texte biblique. On songe en premier lieu à Turn, Turn, Turn, composée par Pete Seeger et rendue populaire par les Byrds, et dont le texte est tiré du chapitre 3 du livre de l’Ecclésiaste. A ce genre appartient également The Rivers of Babylon, tiré du psaume 137 et dont Boney M a fait un succès mondial. En marge de cette catégorie, on peut aussi mentionner la version originale de Silent Night de Simon and Garfunkel, d’autant plus que les interprètes sont tous deux juifs. Certes le texte n’est pas biblique mais, depuis sa composition en 1818, constitue sans doute le chant de Noël (Luc, chapitre 2) le plus célèbre au monde.

Mentionnons aussi le genre mineur de la traduction en musique populaire d’œuvres en latin, le Benedictus de Simon and Garfunkel à nouveau, tirée d’une messe de Roland de Lassus, un compositeur belge du XVIe siècle, et le Kyrie de la messe en fa mineur, composition du groupe The Electric Prunes à la réputation éphémère, qui fit partie de la bande son du film Easy Rider.

Lorsqu’en 1969, les Rolling Stones, peu suspects de prosélytisme religieux, sortent une compilation intitulée Through the Past, Darkly, la référence au verset 12 Through a glass, darkly du chapitre 13 de la Première Epître aux Corinthiens est évidente aux yeux des lecteurs de langue anglaise. On aborde ici le terrain des innombrables références bibliques qui émaillent la musique populaire des années 1960 : Highway 61 Revisited (Dylan) où Dieu s’adresse à Abraham, The Story of Isaac (Cohen) qui reprend le même thème, ou encore All Along the Watchtower (Dylan), qui tire son inspiration du chapitre 21 du livre d’Isaïe. Par ailleurs, en marge de la musique américaine, citons le groupe anglais Genesis, dont le premier album s’intitule From Genesis to Revelation, une référence au premier et au dernier livre de la Bible, tout d’autant qu’une auto-promotion astucieuse.

Mais plus encore que les textes ou les citations, c’est le langage même de ces compositeurs qui traduit leur culture biblique, ainsi lorsque Dylan compose Seven Days, s’il ne s’agit en rien d’un texte religieux, la référence au récit des sept jours de la création (Genèse, chapitres 1 et 2) n’échappera à personne. Songeons encore à Leonard Cohen et à l’un de ses plus grands succès, Suzanne ; Suzanne, dont le prénom même est tiré du chapitre 13 du livre de Daniel invite l’auditeur à la suivre au sanctuaire de Our Lady of the Harbour tandis que Jésus est un marin qui marche sur les eaux (par exemple, Jean, chapitre 6). Knocking on Heaven’s Door, toujours de Dylan et repris par de nombreux artistes, s’inscrit aussi dans ce courant, qui ne connaît pas de véritable équivalent au sein de la chanson française.

Et puis, après que la juventus eut cédé le pas à la senectus  et que fut traversé le Jourdain, retentit la clameur de  When the Man Comes Around, composée par Johnny Cash au soir de vie où les références bibliques aux choses dernières (Livre de l’Apocalypse mais aussi Genèse 28 et Matthieu 25) abondent. C’est l’heure de l’Alpha et de l’Omega.

Dominique de la Barre

Dominique de la Barre

Belge offshore, amateur d'histoire et du patrimoine culturel européen, attaché aux questions liées à la transmission.

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