Comment nous sommes devenus américains

En 1943, l’année de sa mort, l’année aussi où les fortunes de la guerre mondiale étaient en train de tourner, la philosophe Simone Weil écrivait que « l’américanisation de l’Europe » lui ferait perdre son passé.

Régis Debray place cette situation en exergue d’un ouvrage récent, où d’une part il dresse le constat familier de l’influence culturelle des Etats-Unis et où d’autre part il mène une réflexion sur ce phénomène qui, selon lui, a fait de nous des franco-ricains de même que les Gaulois s’étaient rapidement forgé une culture gallo-romaine dans la foulée de la conquête par Jules César.

En 1815, la France de Napoléon est battue ; pourtant le Traité de Vienne est rédigé tant dans la langue du vainqueur, l’allemand, que dans celle du vaincu, le français, qui est alors la langue de la diplomatie européenne. En 1919, alors que la France figure au premier rang parmi les vainqueurs de la Grande Guerre, il n’est bien entendu pas question que le traité de paix soit signé dans la langue du vaincu, l’allemand, mais, parce que le Président Wilson ne parle pas le français, le Traité de Versailles sera rédigé et en français et en anglais. Debray voit à juste titre dans la signature du Traité de Versailles le point d’inflexion qui fait passer les Etats-Unis du statut de variante d’outre-mer de la culture européenne à celui d’exportateur d’une culture propre, dont la puissance se déploiera surtout après 1945.

Les manifestations de cette culture nous sont désormais familières : le chewing-gum et le McDonalds, le jazz et le rock, Disney et Hollywood et, depuis peu, Apple, Google et Facebook.

En 1944, les Américains avaient débarqué en Europe en libérateurs ; pendant la guerre froide ils se sont mués en défenseurs de l’Europe occidentale face à la menace soviétique tandis que, depuis 1989, ils sont, au mieux, des partenaires qui façonnent le monde en fonction de leurs propres intérêts. Si l’outil le plus visible de cette politique est la puissance militaire, force est de constater la vanité de son déploiement puisque les Etats-Unis n’ont plus remporté de victoire depuis la guerre de Corée (1950-1953). Peuple sans histoire, ils ont en particulier plongé la Mésopotamie dans le chaos, berceau de la civilisation du monde occidental, précisément pour en avoir ignoré l’histoire.

Reddite Caesari

Plus efficace se révèle en revanche l’utilisation forcée du dollar. Peu importe que le Président Nixon l’ait dévalué de manière unilatérale le 15 août 1971 (« our currency, your problem »), le dollar est non seulement obligatoire à l’échelle de la planète dans le cadre  de certaines transactions, le financement du négoce des matières premières par exemple, mais les règles de cette utilisation sont dictées en vertu d’une conception extra-territoriale du droit à laquelle tous sont tenus, sous peine de sanctions (cf. BNP Paribas). En définitive, l’usage obligatoire du dollar sert de tribut impérial imposé au reste du monde dans le but d’assurer le financement des twin deficits et de l’American way of life.

Debray comprend bien ces choses-là et bien d’autres encore mais les exprime dans un style par trop familier qui sied mieux à l’oral qu’à l’écrit et qui débouche sur une lecture qui peut s’avérer confuse. S’il récuse toute nostalgie face au déclin de l’Europe, La Ligne Claire retient son recours fréquent au langage religieux pour dire le vrai de la culture européenne.

L’Europe est un temps, écrit Debray, tandis que l’Amérique est un espace, où chacun se déploie à sa guise, sans égard pour l’histoire, ni la sienne et moins encore pour celle d’autrui. Seul un Américain, Francis Fukuyama, pouvait intituler un livre « La Fin de l’Histoire ».

 

Régis Debray, Civilisation – comment nous sommes devenus américains, Gallimard 233 pages.

 

Dominique de la Barre

Dominique de la Barre

Dominique de la Barre est un Belge établi à l’étranger. Ses centres d’intérêt tournent autour de l’histoire, de la culture, de la généalogie et des langues.

18 réponses à “Comment nous sommes devenus américains

  1. Bravo pour ce compte-rendu lucide. Les américain ont au mieux remporté une demi-victoire en Corée. L’amëricanisation n’est que le dernier des impérialistes. La tentation hégëmoniste est irresistible. La question qui demeure est : qui sera le prochain ? L’histoire, de l’Europe notamment, a été façonnée par les influences culturelles, avec autant de pertes que de profits. L’immigration notamment est inéluctable. L’enjeu, c’est la paix sociale.

    1. Je vous remercie. Je vous saurai gré de partager La Ligne Claire parmi vos connaissances, que ce soit via Facebook, Twitter ou encore en s’abonnant à la newsletter que j’envoie à la publication de chaque article. Cordialement. Dominique de la Barre

    2. Le prochain sera sera sans doute la Chine. On gagnera au change, parce que la Chine a une civilisation, elle, contrairement à l’Amérique qui n’a qu’une forme dégradée de la nôtre et ne sait pas s’en servir. L’hégémonisme américain touche à sa fin. Çes gens n’étaient pas digne d’avoir un Empire et ils n’avaient aucune des qualités nécessaires pour celà. On est impatients d’être débarrassés de çes Yankees.

      Ceci dit, pourquoi l’immigration serait-elle inéluctable? Je ne le crois pas. Ou alors, dans quel sens dites vous ça? Un certain brassage est hélas inéluctable, mais ça ne durera qu’un temps. En ce moment dejà il n’y a plus d’intégration. En Suisse l’intégration fonctionne encore un petit peu, grâce à la situation économique incroyablement favorable. Mais dans tous les autres pays européens on a des ghettos et une société peau de léopard. Plusieurs peuples sans rapports entre eux cohabitent sur un même territoire et s’ignorent. Au cours de l’histoire celà ne s’est jamais vu, dans la longue durée. Le multiculturalisme n’a jamais fonctionné, nulle part. Surtout pas dans Al Andalous au moyen âge. En Afrique du Sud on a bien instauré le principe one man one vote, mais les blancs et les noirs ne se sont pas mélangés. En Europe soit nous serons africanisés et islamisés démographiquement, et alors ce ne sera plus l’Europe, soit il y aura une remigration à un moment donné. Il faut attendre que ça se décante. Ça pourra prendre des siècles mais ça se fera. Évidemment après ce brassage et cette décantation, la race sera altérée tout comme elle l’a été en Espagne où le type physique actuel est plutôt marocain qu’européen et n’a plus grand chose à voir avec les celtibères rouquins ni avec les wisigoths blonds de jadis. Ces types anciens ne subsistent plus que dans quelques régions reculées. Oui, au fond vous avez raison. Une certaine immigration est inéluctable, pendant un temps. Avant le reflux. C’est le multiculturalisme qui est impossible.

  2. Ton analyse des faits et du monde est toujours juste, souvent émouvante et d’une grande force. Cette fois-ci elle est en plus percutante au plus haut degré. Merci pour autant d’intelligence dans un style aussi parfait. Amitiés. François Le Vert

      1. De Gaulle aussi avait raison, sur ce point, dans son discours de Phnom Penh quand il disait qu’il n’y avait “aucune chance” pour que les Américains gagnent cette guerre. Ca n’a pas dû faire plaisir au pouvoir US de l’époque, et c’est une des raisons pour lesquelles il fut décidé de le dégommer moyennant une petite révolution colorée appelée mai 68. Mais c’était vrai. De Gaulle avait aussi fait un commentaire très spirituel quand il a appris que l’Onle Sam avait décidé de poursuivre la guerre en Indochine après le départ des Français: “Je leur souhaite bien du plaisir!”

  3. Je pense que cette américanisation de l’Europe subira un coup d’arrêt à partir de 2019, année où l’anglais disparaîtra des institutions européennes. En effet, l’Irlande a choisi le gaélique comme langue de communication avec l’UE et Malte le maltais. Cela signifie que lorsque le Royaume-Uni sortira de l’UE en 2019, l’anglais perdra automatiquement son officialité, et ceci au regard des textes en vigueur (un pays, une langue). Cette disparition de l’anglais profitera ensuite fortement au français, qui deviendra mécaniquement la langue véhiculaire au sein des institutions européennes, et par ricochet celle des Européens, car les trois capitales de l’Europe (Bruxelles, Luxembourg et Strasbourg) sont francophones et de nombreux pays européens font partie de l’Organisation internationale de la Francophonie ou veulent en faire partie. Voir la jolie carte suivante :
    https://www.francophonie.org/IMG/pdf/carte_francophonie_mai_2017.pdf

    L’enseignement du français va ainsi fortement se développer en Europe et, par ricochet, dans les zones limitrophes de l’Europe. L’anglais, quant à lui, sera définitivement marginalisé en Europe, tant par le retrait du Royaume-Uni de l’UE que par la politique isolationniste de M. Trump. Et il en sera mécaniquement de même de l’influence américaine.

    Le retour en force du français va également reposer sur les deux éléments géopolitiques suivants :

    1) Le nombre de locuteurs du français dans le monde ne cesse d’augmenter et atteindra 700 millions en 2050, entre autres du fait de la démographie africaine et des progrès de la scolarisation. Peu de gens savent, par exemple, que le pays francophone le plus peuplé au monde n’est plus la France mais la République démocratique du Congo, avec 85 millions d’habitants (180 millions en 2050).

    2) Selon l’institut de conjoncture économique allemand de Cologne, la France supplantera l’Allemagne sur le plan économique au plus tard en 2035, grâce à sa croissance démographique. Cette enquête montre également que la population française devrait atteindre la barre des 78,9 millions d’habitants à l’horizon 2050 alors que celle de l’Allemagne ne dépassera pas 71,4 millions d’habitants :
    http://www.jeuneafrique.com/Article/ARCH-LIN25027parisnenilr0.xml/

    Le français va ainsi acquérir beaucoup plus de prestige, avec toutes les conséquences positives que l’on imagine sur son enseignement et même sur le budget des pays francophones. Car je rappelle que l’hégémonie actuelle de l’anglais en Europe rapporte dix milliards d’euros par an au Royaume-Uni. Voir l’entretien du professeur Grin :
    https://www.letemps.ch/societe/2005/06/22/anglais-mauvaise-solution

    Ces dix milliards, ce serait bien que ce soit les pays francophones qui les reçoivent à l’avenir.

    1. Je vous remercie de ce long commentaire. En effet, à compter de mars 2010, aucun pays de l’UE ne comptera l’anglais comme langue officielle. Je pense cependant qu’il y a lieu de distinguer entre l’utilisation de l’anglais comme lingua franca et l’influence, que d’aucuns appelleront impérialisme, américaine dans une longue liste de domaines: culture populaire, finance, négoce des matières premières et bien entendu les réseaux sociaux.

    2. On parlera peut-être de nouveau un peu français, quand on ne parlera plus anglais. Mais moi je pense qu’en Europe on parlera surtout allemand. Tant que la France se voudra “républicaine”, c’est à dire travaillera à sa propre destruction, il n’y a aucune chance pour qu’elle redevienne la puissance européenne prépondérante. Ce sera l’Allemagne. La France sera un “brillant second”. J’ajoute que la prépondérance française, de Richelieu à la Révolution (après ça a été la prépondérance anglaise) si elle a été une prouesse de haute politique, était une anomalie de l’histoire. Elle n’a été possible qu’à cause de la division des Allemagnes.

    3. À Michelo78, bien d’accord avec votre message. Mais je suis étonné que dans ce déclin probable de l’anglais que vous décrivez, vous laissiez de côté l’Espagnol qui est utilisé par quelques 400 millions de locuteurs dans le monde. L’espagnol et le français qui, comme d’autres langues à souche romane, ont un vrai tronc latin commun et innombrables sont les liens de parenté entre ces deux langues, ce qui devrait leurs donner une certaine force par synergie.
      Toutes ces évolutions se développent dans le long terme. L’espagnol (ou le castillan) a déjà, sauf erreur, effectué ses réformes orthographiques (tout comme l’italien) ce qui met la langue à peu près à l’abri des mauvais réflexes avec l’introduction des mots étrangers. Dans les pays hispaniques, l’on hispanise très vite les nouveaux mots surgis ici et là inévitablement, ce qui est une preuve de vitalité et de dynamisme fécond. Tandis que dans les pays francophones (surtout en France, on dirait qu’en France, que tout le monde s’en fout) on attend des d’années avant de donner un substrat français aux nouveaux mots étrangers qui s’introduisent. Souvent, c’est beaucoup trop long, trop tard et, hélas, l’anglais s’est incrusté. De même, on devrait réformer en simplifiant l’orthographe du français (bien sûr sans rien trahir!) ce serait là prendre les devants sur la dégradation constatable et terrible du respect de l’orthographe du français (moi-même j’y succombe parfois). Sans une réforme orthographique respectueuse du français, l’entendement véhiculé par le français risque gros de subir des dégâts irréversibles. Au passage, une très mauvaise nouvelle pour le français en Afrique, c’est qu’au Rwanda, l’enseignement supérieur est passé à l’anglais…

      1. @RENAUD

        Vous semblez être un expert. A propos réforme de l’orthographe: pourriez-vous m’indiquer quand il a été décidé (par l’Académie française?) de changer l’orthographe des mots en “ens” ou “ans” en y ajoutant un “t”. Dans des livres de 1820 environ on peut encore lire “enfans”, “sentimens”, “amans”, “agrémens”, “apparens”, “palpitants” etc. et non “enfant”, “sentiment”, “amant”, “agrément”, “apparent”, “palpitant”.

        Il me semble que le changement est intervenu vers le milieu du XIXe siècle. Mais pourquoi? En fait on a compliqué l’orthographe sans raison logique. L’ancienne orthographe correspondait au latin. Pourquoi la changer?

        J’aimerais aussi savoir quand on a abandonné la graphie “François”, “Anglois”, “harnais” pour écrire “Français”, “Anglais”, “harnais”. Etait-ce pour mieux coller à la prononciation, ou pour une autre raison?

  4. La parallèle est frappante entre le développement, l’apogée et le déclin de l’Empire Romain et l’histoire des Etats Unis: chaque fois une république passablement démocratique qui s’étend de plus en plus et se transforme en une oligarchie avant de sombrer dans la misère. Comment, dans le détail, l’histoire des E.U.s va finir, personne ne sait. Mais la fin est sûrement plus proche que l’on pense.

  5. Ce n’est peut-être pas encore très visible en Europe , beaucoup plus dans les autres continents : l’influence de la Chine , qui n’est plus seulement l’usine du monde , ira grandissante .
    La lutte d’influence Est-Ouest est commence seulement .

    Au niveau mondial , la vieille Europe fascine sans doute plus par son héritage culturel que par sa force frappe politique ou économique .

    Que devons-nous faire pour exister au niveau mondial , autrement qu’en temps que destination touristique ?

    1. Merci Pierre. Effectivement, le rôle de la Chine va grandissant et vient clore, de son point de vue une parenthèse de 500 ans. Quant à savoir si la Chine exercera une hégémonie culturelle et économique comme les Américains le font depuis cent ans, c’est difficile à dire mais peut-être pas; il est possible que la distance culturelle soit trop grande. Deuxièmement l’Europe doit retrouver et affirmer une identité qui lui soit propre et qui soit commune à chacune de ses composantes; pour ma part j’estime qu’elle ne peut se fonder que sur son héritage judéo-chrétien-chrétien, seul point commun entre mettons un Polonais et un Portugais. Enfin il y a lieu de s’affirmer à l’échelle européenne face aux Américains; l’euro et Airbus par exemple vont dans ce sens.

  6. L’anti-américanisme de ces commentaires est flagrant et désolant. A vous lire, on se croirait dans les années 60, au plus tard. Je prolongerais ces remarques avec quelques-unes des évidences historiques (de l’histoire des Etats-unis, que vous ne semblez pas avoir suivie), culturelles et scientifiques si, malheureusement, la situation politique de cette année aux Etats-Unis n’était aussi catastrophique, ce qui semblerait vous donner raison. Mais si vous lisiez les réactions américaine à ce qui se passe ici, et ce qui semble malheureusement se passer dans toute une série de pays européens, vous réviseriez peut-être votre opinion apparente qu’il n’y a rien de plus qu’un amas dégradé de cultures européennes dans ce pays.

    1. Je vous remercie de ce commentaire. Je tiens à rappeler que cet article est au départ une recension d’un livre de Régis Debray. Je ne suis pas tout-à-fait en mesure de vous suivre car je ne sais pas où est cet “ici” dont vous parlez; en revanche je pense que l’attitude, disons impérialiste des Etats-Unis, pour reprendre un mot des années soixante, à l’égard du monde ne varie guère selon le locataire de la Maison Blanche. Ce sont les démocrates Kennedy et Johnson qui mèneront la guerre au Vietnam et les républicains Bush, père et fils, qui conduiront les deux guerres du Golfe. Hors du terrain militaire, Obama fera mettre sous écoute M. Hollande et Mme Merkel et c’est son administration qui infligera des amendes à des entreprises du monde entier pour avoir conclu des transactions en dollar, qui n’étaient pas répréhensibles dans les pays où elles avaient été conclues.

  7. Merci Dominique pour ce blog intéressant. Comme Ms. Zimmerman, je trouve que certains des commentaires (mais pas le blog lui-même) manifestent un anti-américanisme qui empêche de voir la vérité comme elle est.

    Par contre, je pense que la phrase suivante est a revoir : « Peuple sans histoire, ils ont en particulier plongé la Mésopotamie dans le chaos, berceau de la civilisation du monde occidental, précisément pour en avoir ignoré l’histoire. » L’histoire millénaire de la France et de l’Angleterre ne les ont pas empêchés de plonger l’Afrique et le Liban, entre autres, dans le chaos.

    Pour ceux qui pense que le multiculturalisme est impossible, je recommande une visite prolongée a New York. Une telle visite permettra d’apercevoir qu’une des contributions les plus merveilleuses des Etats-Unis ne sont pas la langue qui n’est pas la sienne, ou l’armée qui a fait du bien mais aussi beaucoup de mal, ou la nourriture qui se prépare rapidement et qui tue lentement, mais plutôt ceci : la demonstration qu’on peut garder sa propre culture et aussi vivre avec et apprendre des autres

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