Enlacements – une brève histoire de la danse

L’homme ne peut pas coucher avec toutes les filles et c’est pourquoi il inventa la danse.

(Maximes de LLC, extrait)

Le roi David, nous dit le prophète Samuel, dansait vêtu d’un pagne seul, devant l’Arche de l’Alliance qu’il introduisait en procession dans la ville Jérusalem, qu’il venait d’enlever. Danse symbolique ou rituelle, où Jérusalem, bientôt rebaptisée fille de Sion (en Judée, pas en Valais), tient le rôle de la fille justement sous l’œil de Dieu, un peu étriqué dans son Arche comme une vielle tante célibataire dans sa robe de bal.

Quelques deux mille cinq cent ans plus tard, on vit naître en Europe la contredanse, qui donna ensuite naissance au quadrille ou encore au square dancing, tel qu’il est illustré dans les albums de Lucky Luke. Les bottes des officiers claquent, les escarpins glissent sur le parquet, on se salue, on échange des œillades, des chaines se font et se défont, une main en presse une autre, un frisson naît, mais les couples ne durent que l’instant d’une figure puis se reforment avec un autre partenaire.

« Que fait le Congrès ? Il danse », écrivait le Prince de Ligne. Les guerres de l’Empire avaient pris fin, les rois avaient retrouvé leur trône et le peuple, soulagé, s’amusait. Bientôt on vit apparaître une forme nouvelle qui nous apparaît aujourd’hui comme la danse classique par excellence mais qui à l’époque faisait rougir. Le garçon place sa main droite sur le dos de la fille tandis que, de la main gauche, il la mène et puis une, deux, trois, une valse à trois temps, qui fait des détours du côté de l’amour, mais pas plus loin. Désormais garçons et filles formaient non seulement un couple unique mais rapproché au point que La Ligne Claire, piètre danseur, se souvient encore des parfums Cacharel qui embaumaient les collerettes des robes Laura Ashley que portaient ses cavalières. Dans la valse, naît une tension (une dialectique, diraient les structuralistes de la danse, s’ils existent) entre la main qui serre et rapproche et celle qui tend et éloigne, entre lesquelles se crée un espace où s’engouffrent les délices de ces amours ritualisées.

Cette idée, non cette sensation, que garçon et fille forment une couple singulier, seuls au milieu d’autres couples seuls eux-aussi, deux mille alors qu’ils ne sont que deux, et que bercent les violons, serait promise à un bel avenir qui durerait un siècle et puis la moitié d’un siècle encore. Les Américains d’American Graffiti en feront un spectacle charmant mais ce seront les Argentins qui, avec le tango du temps béni, écriront dans les bas-fonds du port la grammaire d’un érotisme. Lui la tient, il s’avance, elle recule, la musique rythme leurs pas et leurs ébats, la sueur confère à leurs corps un éclat divin, elle s’abandonne car la vie ne fait pas de cadeaux, la chevelure rousse jetée en arrière, il la retient, il se retient.

Seuls les rallyes mondains et les bals populaires ont conservé le souvenir de ces soirées-là. Déjà au temps de la jeunesse de La Ligne Claire, le monde se réfugiait, triste, dans les boîtes, de nuit, pas de crabe. A l’Alcazar, on buvait du whisky-coca vendu au prix fort mais on n’y dansait guère, enveloppé d’une musique si forte qu’on ne pouvait plus y murmurer une caresse à l’oreille d’une fille.

Aujourd’hui ces boîtes comme on dit, on les a mises en boîte ; un demi-siècle déjà qu’on y danse seul dans une tristesse qu’aucun rituel ne vient égayer. A quoi bon du reste, puisque de nos jours il n’y a qu’à se brancher sur une salle de danse virtuelle, chacun, chacune avec ses écouteurs.

Dominique de la Barre

Dominique de la Barre

Belge offshore, amateur d'histoire et du patrimoine culturel européen, attaché aux questions liées à la transmission.

2 réponses à “Enlacements – une brève histoire de la danse

  1. Intéressant de lire que le point d’orgue de la danse – le couple- ne représente en fait qu’une virgule dans l’histoire de la danse.
    Merci de cette mise en perspective,

    Alexis

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