Money Men

Wirecard : l’art de la fraude

Vanitas vanititatum et omnia vanitas; deux millénaires et demi après la rédaction du livre de l’Ecclésiaste, rien n’a changé sous le soleil dans la manière dont les hommes gèrent leurs affaires, si ce n’est que de nos jours elles sont susceptibles d’être cotées en bourse, de faire l’objet d’audits et d’être soumis à une autorité de surveillance.

Entreprise allemande de technologie spécialisée dans les services de paiements par internet, Wirecard a un temps valu plus de 20 milliards d’euros en bourse et compté parmi les 30 valeurs qui constituent le DAX, l’indice phare de la bourse de Francfort. En réalité, l’entreprise, considérée comme une star allemande susceptible de rivaliser avec Silicon Valley, était édifiée non pas sur du silicone mais du sable.

Journaliste au Financial Times (FT), Dan McCrum a mené une enquête inlassable face aux menaces, attaques et procédures judiciaires engagées par Wirecard à son encontre en vue de l’empêcher de découvrir la réalité, en l’occurrence des clients fantômes, des fausses factures, des comptes en banque inexistants, dont la révélation définitive en juin 2020 a précipité l’écroulement de la valeur en bourse, le dépôt de bilan et l’inculpation de ses dirigeants. Chemin faisant, McCrum a fait l’objet de poursuites pénales par le Ministère public allemand tandis que le régulateur allemand, BaFin, loin d’investiguer Wirecard « au regard de son importance pour l’économie » a choisi plutôt de mener une enquête à l’encontre du FT pour une supposée manipulation de marché.

Au-delà du récit de l’histoire compliquée de Wirecard, Money Men livre des enseignements plus généraux, universels même, quant aux traces que le mensonge et la fraude laissent inévitablement derrière eux. Dans le monde de l’entreprise et de la finance en particulier, on prêtera une attention toute particulière au décalage entre le marketing (spin ou hype) et la réalité, à l’utilisation abusive de mots à la mode corporative (écosystème, positionnement unique ou encore disruptif viennent à l’esprit), l’utilisation de sociétés offshore, une comptabilité difficile à saisir ou ajustée pour des éléments exceptionnels, des partenariats avec des tiers dont les conditions sont malaisées à évaluer etc.

De ce point de vue, le livre de McCrum a beaucoup de mérite. Il raconte avec verve une histoire captivante et pleine d’enseignements. Cependant, si son histoire est compliquée en raison même de son sujet, l’auteur la rend plus compliquée encore en raison des innombrables excursions qu’il entreprend à la suite des nombreux personnages qui peuplent Money Men si bien que le lecteur se perd souvent en route.

Il n’empêche. Money Men, de lecture aussi agréable que rigoureuse quoique parfois touffue, vaut la peine d’être lu. Aussi, La Ligne Claire recommande à ses confrères qui occupent la fonction de compliance officer de l’emporter à la plage, comme à tous ceux qui espèrent leur échapper.

 

Dan McCrum, Money Men, Bantam Press 2022, 352 pages.

Dominique de la Barre

Dominique de la Barre est un Belge de l'étranger naturalisé suisse, amateur d'histoire et du patrimoine culturel européen, attaché aux questions liées à la transmission.

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