Benoît XVI

Le décès ce matin du pape émérite Benoît XVI confère, de l’avis de La Ligne Claire, au pape François un espace de liberté que sans doute il attendait.

Réputé le plus grand théologien de son temps, Joseph Ratzinger avait succédé au pape philosophe, Jean-Paul II ; à deux ils s’étaient fixés pour mission de clarifier de manière définitive et officielle la manière dont il convient de lire les textes promulgués par le Concile Vatican II. Favori lors du conclave de 2005, Ratzinger devenu Benoît XVI, crée la surprise en abdiquant en 2013, une première en plus de 700 ans mais aussi sans doute un précédent appelé à se renouveler au vu de l’espérance de vie actuelle. Il est curieux de signaler que Ratzinger aura été plus longtemps pape émérite que pape régnant et que son geste aura permis l’arrivée d’un style nouveau de papauté incarné par Bergoglio, qui estime que ses deux prédécesseurs ont accompli la mission qui leur revenait afin que lui puisse mener à bien la sienne.

Le premier effet du décès de Benoît XVI est de faire taire la minorité de fidèles que le tenaient pour le pape légitime (ce qui ne signifie pas qu’ils accorderont ipso facto cette légitimité à Bergoglio).

Le deuxième effet est de permettre au pape François de lui-même démissionner s’il le jugeait nécessaire, une décision difficile à prendre du vivant de Ratzinger car elle aurait conduit à une situation avec un pape régnant et deux papes à la retraite, sans doute trop confuse et porteuse de divisions au sein de l’Église.

Le troisième effet est de fournir au pape François l’occasion de rédiger les règles qui s’appliqueraient à un pape démissionnaire, y compris à lui-même. En effet, non seulement le geste de Benoît XVI était-il spectaculaire mais il a créé une situation de fait qui a pu porter préjudice à l’unité de l’Église. De l’avis de La Ligne Claire ces règles devraient couvrir les éléments suivants : le titre porté par le pape démissionnaire, le port de la soutane (blanche ou pas), le lieu de sa retraite et enfin et surtout la mesure dans laquelle il peut s’exprimer en public. La Ligne Claire juge souhaitable que le pape démissionnaire reprenne son nom à l’état civil, Cardinal XY, qu’il ne porte pas la soutane blanche et, s’il est âgé de moins de 80 ans, qu’il soit privé de ses droits électoraux au sein du Sacré Collège. Le choix du lieu de retraite est sans doute plus délicat car peu de papes ont vocation à suivre une vie quasi monacale à l’instar de Ratzinger. De plus, la retraite de Ratzinger au sein même de l’enceinte du Vatican, située à un jet de pierre du lieu effectif de l’exercice de la papauté, si elle lui a conféré une certaine discrétion, elle a aussi pu constituer si pas un contre-pouvoir, du moins un refuge pour tous ceux qui se sont sentis blessés par Bergoglio ; un autre choix aurait sans doute été envisageable, mettons, une retraite dans un monastère en Bavière mais nul ne sait comment cette situation hypothétique aurait été perçue.

Il est difficile d’éviter l’impression que la démission d’un pape ouvre la porte à davantage de complications que son décès, dont la résolution en définitive ne tient que dans la loyauté du pape démissionnaire envers son successeur.

Pape François

Coup de théâtre à l’Ordre de Malte

Coup de théâtre à Rome. La semaine dernière, de manière tout à fait inédite le Pape François a résolu de révoquer tous les organes de direction de l’Ordre de Malte y compris la fonction de Grand Chancelier occupée par Albrecht Boeseleger, de nommer un Conseil souverain provisoire, de convoquer un chapitre général extraordinaire pour le 25 janvier 2023 et de promulguer avec effet immédiat une nouvelle Charte.

La crise institutionnelle que connaît l’Ordre remonte au mandat de l’ancien Grand Maître Fra’ Matthew Festing (1949-2021), qui avait licencié Boeselager, à la suite de quoi le Pape François avait contraint le Grand Maître à la démission et rétabli Boeselager dans ses fonctions en 2017. Le successeur de Festing, Giacomo della Torre, était quant à lui décédé en 2020 à l’âge de 75 ans à l’issue d’un court règne. En attendant l’élection d’un nouveau Grand-Maître, ses fonctions étaient assurées par la lieutenance de Fra’ Marco Luzzago, décédé à son tour en juin 2022 et auquel a succédé Fra’ John Dunlap, actuel Lieutenant Grand Maître, nommé d’office par le Pape François en dépit des règles internes à l’Ordre.

Le licenciement de Boeselager avait causé un grand émoi si bien que certains chevaliers de l’Ordre s’étaient alors adressés au Pape François qui avait nommé alors un délégué pontifical en la personne du Cardinal Silvano Maria Tomasi afin de procéder à une vaste réforme constitutionnelle de l’Ordre. Or la réforme de Tomasi prévoit que l’Ordre soit un sujet du Saint-Siège, une affirmation dont certains craignent qu’elle ne mette en cause la souveraineté de l’Ordre qui, en qualité de sujet de droit public international, entretient des relations diplomatiques avec plus de cent pays dans le monde. Toutefois le Pape a estimé, se fondant sur une décision de la Cour des Cardinaux en 1953, que cette souveraineté se limitait aux affaires temporelles et que son caractère d’ordre religieux en faisait bien un sujet du Saint-Siège au même titre que les autres ordres religieux.

Si le Pape salue l’activité de l’Ordre dans le domaine humanitaire, il a pour intention de lui conférer à nouveau un caractère proprement religieux, loin des mondanités qui parfois l’animent. Aussi souhaite-t-il renforcer le rôle des chevaliers profès qui prononcent des vœux à l’instar des religieux, de les inviter à vivre au sein de prieurés et enfin de doter l’Ordre d’une gouvernance plus moderne notamment dans le domaine des finances et de la conformité.

Or, ces jours derniers de vives tensions auraient vu le jour entre le délégué du Pape et une partie de la direction de l’Ordre au sujet pas seulement de la souveraineté et des statuts, mais aussi de son indépendance financière à l’égard du Saint-Siège. Le 12 août dernier, treize présidents d’associations nationales, dont celle d’Allemagne, la plus riche et la plus ancienne, avaient écrit au Pape en lui demandant de revoir ses projets de réforme et, notamment, l’accroissement des responsabilités des frères profès à qui, selon les présidents, fait défaut l’expérience voulue. La question de la souveraineté de l’Ordre est particulièrement délicate car dès lors que sa constitution peut être modifiée par un autre chef d’État, en l’occurrence le pape, l’Ordre de Malte demeure-t-il véritablement souverain ?

Mal leur en a pris. De l’avis de La Ligne Claire, Bergoglio ne souffre guère la contradiction si bien que la lettre des présidents a produit l’effet inverse de celui qu’ils escomptaient.

Entretemps le Pape a tranché et la nouvelle Charte constitutionnelle est entrée en vigueur. Désormais le Grand Maître ne sera plus élu à ma vie mais, à l’instar des autres ordres religieux, pour dix ans renouvelables une fois ; de plus, il devra se soumettre à une limite d’âge de 85 ans. Et surtout la fonction sera d’une part désormais accessible aux dames et ne sera plus restreinte aux chevaliers ou dames d’honneur et dévotion, ce qui en français signifie que le Grand Maître pourra ne pas être noble. Il n’est sans doute pas anodin dans ce contexte que Dunlap soit un Canadien, éloigné de la noblesse européenne.

En définitive, le Pape aura imposé sa propre vision à l’Ordre de Malte, celle d’un ordre religieux invité à redécouvrir sa vocation hospitalière d’origine et qui soit animé par des frères profès plutôt que des laïcs. Quant à Boeselager, celui-là même que le Pape avait réhabilité et qui a voué sa vie à l’Ordre, il a sans doute fait les frais de la fronde avortée des présidents des associations nationales. Plus généralement les 13 mille laïcs, membres des associations nationales ou des services hospitaliers, désormais gouvernés par une poignée de frères profès, resteront sur leur faim. Le 25 janvier prochain s’ouvrira un tout nouveau chapitre dans l’histoire millénaire de l’Ordre.

Le Monastère

In Principio

 

En février 2013, Benoît XVI, sentant sa fin prochaine, dans un geste inédit, déposa sa tiare et annonça son abdication en latin aux cardinaux réunis qui ne comprirent guère la signification de ce qu’ils entendaient et moins encore sa portée.

En réalité, il n’en est rien. Si Benoît XVI était alors âgé de 86 ans, il n’était ni mourant ni malade. Selon Massimo Franco, journaliste au Corriere della Sera, soumis à de fortes pressions, Benoît XVI craignait une répétition à terme de la fin du règne de Jean-Paul II, où la faiblesse du pape avait ouvert la porte aux luttes de pouvoir au sein du Vatican. Neuf ans plus tard, du simple fait que Benoît XVI soit toujours en vie, les raisons invoquées lors de la démission, le manque de la force physique et mentale nécessaire au bon exercice du ministère papal et le souhait de se retirer en vue de mener une vie de prière, peinent à convaincre ceux qui sont enclins à y voir l’ombre d’un complot.

Le Monastère dont il est question dans le livre de Franco, c’est le Monastère Mater Ecclesiae situé dans l’enceinte du Vatican, où s’est retiré Benoît XVI après son abdication ; décision sans précédent dans l’histoire moderne de la papauté, elle est à l’origine de la situation actuelle où « deux papes », l’un régnant et l’autre émérite, vivent à un jet de pierre l’un de l’autre.

 

Ubi Caritas…

Au vu de la manière dont l’Église catholique se conçoit elle-même, cette cohabitation entre « deux papes » ne relève pas de la simple anecdote. Car la démission de Benoît XVI n’est pas simplement hors norme au sens où il s’agit d’un événement exceptionnel mais dans le sens où elle n’est régie par aucune règle en vigueur. S’il est heureux que la cohabitation démarre du reste sur un mode harmonieux, fruit de la bienveillance et de l’estime mutuelle dont les « deux papes » font montre, elle en est aussi l’otage. Un homme, Mgr Georg Gänswein, qui cumule les fonctions de secrétaire particulier de Benoît XVI et de Préfet de la Maison Pontificale du Pape François, assure le lien entre Mater Ecclesiae et la Casa Sancta Marta voisine, où vit le nouveau pape.

 

…ibi bellum

Mais le ton et le contenu inhabituel du nouveau pontificat crée des meurtrissures si bien que Mater Ecclesiae devient l’hôpital de campagne où viennent se réfugier les blessés du bergoglisme, voire ceux qui s’y opposent, parmi lesquels au premier rang on trouve le Cardinal Müller, licencié par le Pape François en 2017 de sa charge de Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi. Si jamais on n’entendra Benoît XVI critiquer son successeur, le Monastère deviendra selon Franco la métaphore et le lieu d’un lobby conservateur, que Ratzinger n’a ni voulu ni même encouragé, mais qui se réclame de lui et se reconnaît en lui. A son corps défendant, Benoît XVI se voit élevé au rang d’un mythe mystérieux et insondable à l’image de sa démission elle-même, et érigé en étendard d’une Église réputée orthodoxe face à un supposé crypto-marxisme latino.

Franco propose ici une topologie intéressante de la frange traditionnelle de l’Église : ceux qui ignorent Bergoglio tout bonnement et estiment que Benoît est toujours le pape légitime, d’autres qui cherchent avec peine à réconcilier la doctrine traditionnelle de l’Église avec les faits et gestes du nouveau pape, d’autres encore qui reprochent à Benoît XVI non seulement le fait de la démission mais son manque de préparation ; enfin il y a ceux qui jugent Benoît XVI trop tiède et trop loyal envers son successeur et estiment qu’il aurait dû corriger publiquement ce qu’ils estiment être les errements doctrinaux du Pape François.

Mais l’harmonie des débuts se rompt sous l’effet des luttes que se livrent les camps respectifs de l’ancien et du nouveau pape et qui mènent à cette rupture graduelle dont Franco reconstruit les étapes. Tout d’abord en 2018, il y a cette affaire embrouillée où le Préfet pour le Secrétariat à la Communication, Dario Viganò, se verra accuser de tromperie et sera acculé à la démission. Ensuite et surtout en 2019, il y a la collaboration, jugée maladroite, prêtée par Benoît XVI au livre rédigé par le Cardinal Sarah en défense du célibat sacerdotal, perçue comme une tentative réussie de torpiller le Synode sur l’Amazonie, au cours duquel cette question devait être abordée. Mgr Gänswein en fera les frais et sera démis de ses fonctions de Préfet de la Maison Pontificale par le Pape François en 2021.

L’intérêt de ce livre paru en italien ces jours derniers réside en son examen des problèmes qui affligent l’Église du point de vue de Mater Ecclesiae plutôt que de celui de la Casa Sancta Marta, siège effectif de la cour du Pape François. Au-delà des questions de style qui séparent les deux hommes, des questions de tempérament, des divergences en matière doctrinale et des rivalités qui opposent progressistes et conservateurs, en définitive selon Franco c’est l’Europe qui constitue la ligne de faille, un continent à réévangéliser pour l’un, une culture épuisée sur le plan spirituel pour l’autre.

 

Ventura saecula

Et puis il y a l’avenir. Quelle que soient les sensibilités des uns et des autres, la situation de fait créée par Benoît XVI s’est révélée à la longue préjudiciable à l’unité de l’Église qui devra réfléchir aux règles à mettre en place en vue de régir de futures possible démissions. De l’avis de La Ligne Claire, elles devront comporter les éléments suivants. Tout d’abord le pape démissionnaire ne doit pas porter le titre de pape, pas même émérite, doit donc abandonner le port de la soutane blanche et doit reprendre son nom à l’état civil, Cardinal XY. Pour le cas peu probable où la démission interviendrait alors qu’il a moins de 80 ans, il ne recouvrerait pas ses droits électoraux au sein du collège cardinalice. Ensuite le pape démissionnaire se retire dans un lieu validé par son successeur, en dehors du Vatican et de Castel Gandolfo. Enfin et peut-être surtout, le pape démissionnaire doit obtenir l’approbation préalable de son successeur dès lors qu’il s’exprime en public par écrit ou de vive voix.

Ratzinger aura été désormais plus longtemps pape émérite qu’il n’aura régné. Cette papauté parallèle ou même la perception qu’il pût en exister une constitue un défi permanent à son successeur et contribue à renforcer les fronts opposés au sein de l’Église. Alors que Ratzinger voulait épargner à l’Eglise des luttes politiques intestines, en définitive l’abdication elle-même conjuguée à cette longue retraite au Monastère auront produit les effets inverses.

 

Massimo Franco, Il Monastero, Solferino, 2022, 288 pages.

Pape François

Vendetta au Vatican?

Mardi prochain 27 juillet, s’ouvre au Vatican un procès pénal, où comparaissent dix inculpés, dont un cardinal, Angelo Becciu, une première dans l’histoire de l’Église. Trois affaires sont concernées dont la principale est l’acquisition par la Secrétairerie d’État du Vatican, le dicastère en charge des affaires politiques et diplomatiques, d’un immeuble à Londres pour EUR350m. Alors que le Vatican ne prend au départ qu’une participation minoritaire, en 2018 il décide de racheter l’ensemble du bien, ce qui implique le paiement d’une commission de EUR15m, que le promoteur de justice, le ministère public du Vatican, juge le produit d’une escroquerie. Les dix inculpés sont accusés tour à tour de détournement de fonds, abus de pouvoir et subornation de témoin ; tous protestent de leur innocence.

Angelo Becciu avait exercé les fonctions de substitut ou sostituto à la Secrétairerie d’État de 2011 à 2018, ce qui en faisait le troisième personnage du Vatican après le pape et le Secrétaire d’État. En juin 2018, le pape François lui confère la barrette de cardinal mais en 2020, alors que l’acquisition de l’immeuble à Londres prend la tournure d’un scandale financier de première ampleur, le pape le limoge et le prive des droits liés à sa dignité cardinalice.

L’affaire de l’immeuble, un ancien entrepôt de Harrods destiné à être reconverti en appartements, démarre en 2013 avec un premier investissement par le Secrétaire d’État, dont le titulaire depuis cette année-là est le cardinal Pietro Parolin, appuyé depuis 2018 par Mgr Edgar Peña Parra, l’actuel sostituto et successeur de Becciu. Il s’agit d’une opération spéculative particulièrement complexe, financée en partie par les dons des fidèles catholiques. Pendant cette période, il est établi que non seulement Parolin était informé de cette opération mais qu’il lui a apporté son approbation.

Si on tombe rarement à court de scandales au Vatican, ce procès, qualifié d’historique en vertu de l’inculpation d’un cardinal, est censé témoigner de la volonté du Pape de réformer la gouvernance de l’Église. En réalité, comme le souligne notamment John Allen, auteur du blog Crux News, ce procès soulève autant de questions qu’il n’apporte de réponses.

Outre Becciu, principal protagoniste de cette affaire, parmi les rangs des inculpés figurent de manière étonnante René Brülhart et Tommaso Di Ruzza. De 2012 à 2019, Brülhart occupe les fonctions d’abord de directeur (2013-2014) puis de président du conseil d’administration (2014-2019) de l’Autorité d’Information Financière (AIF, renommée depuis ASIF), le régulateur financier du Vatican ; quant à Di Ruzza il occupe la fonction de directeur adjoint (2014-2015) puis de directeur (2015-2020) de l’AIF. Or la compétence de l’AIF se limite à la tutelle de l’Istituto per le Opere di Religione (IOR), communément appelée la « banque du Vatican », et ne s’étend nullement à la  supervision de la Secrétairerie d’État ; de plus, dans le cas de Brülhart, il occupe pendant l’essentiel de la période qui nous intéresse ici des fonctions non-exécutives. Faute d’un lien évident entre l’AIF et l’investissement immobilier à Londres, on a du mal à voir les raisons pour lesquels Brülhart et Di Ruzza sont inculpés, d’aurant que La Ligne Claire sait de source fiable qu’à la date du 8 juillet, ni l’un ni l’autre n’avaient été notifiés de leur acte d’inculpation ; alors que le procès s’ouvre le 27, ils ne sont donc pas en mesure de préparer leur défense.

La Ligne Claire renvoie les lecteurs intéressés à ce long article paru le 3 juillet dernier sur le site de Vatican News, le portail d’information du Saint-Siège, où sont effectivement mentionnés les dix inculpés mais sans qu’on sache qui est accusé de quoi. Il en ressort qu’il s’agit d’un résumé de l’acte d’accusation, amplement cité (en italiques), mais qui jamais ne mentionne la défense. De l’avis de La Ligne Claire, au-delà d’une présentation structurée des chefs d’accusation, l’article a pour véritable but d’exonérer Parolin. Alors qu’il n’est pas inculpé et qu’on ne sait pas s’il sera appelé à comparaître comme témoin, l’article prend par avance sa défense et fait valoir que, certes il avait apporté son concours à l’opération immobilière mais qu’en réalité il avait été abusé et ne disposait que d’informations fragmentaires.

Les cyniques qui pensent que la Vatican a « balancé » Becciu pour protéger Parolin et Peña Parra, ne seront pas surpris si les avocats de la défense avancent que leurs clients avaient été couverts par leurs supérieurs. A l’ouverture du procès, on attend de voir si l’ex cardinal Becciu se sacrifiera par charité chrétienne ou au contraire se vengera en compromettant Parolin son ancien patron, voire le pape François. Ce procès, présenté comme le symbole du nouveau vent de transparence et de tolérance zéro sensé souffler au Vatican, risque au contraire de se retourner contre le pape François et mettre à nu la confusion qui règne au sein de son administration, qu’il a manqué de réformer à ce jour alors qu’il avait élu par ses pairs précisément dans ce but.

 

 

La chute des chevaliers

Le limogeage en novembre 2020 du Cardinal Becciu, entre autres délégué spécial du Pape auprès de l’Ordre de Malte, vient rappeler les affaires qui ont secoué l’Ordre ces dernières années. Aussi l’ouvrage tout récent de Konstantin Magnis tombe à point nommé pour raconter ces événements, sorte de polar ecclésiastique fondé, pour autant que La Ligne Claire puisse en juger, sur un compte-rendu exact des faits, que l’auteur relate de façon fluide avec un mélange de détachement et d’intimité.

Deux pistes s’y croisent : d’une part la lutte qui oppose le Grand Maître Matthew Festing et son entourage à Albrecht (Freiherr von) Boeselager, Grand Hospitalier et puis Grand Chancelier de l’Ordre, et qui conduira elle-même à une confrontation entre l’Ordre et le Saint-Siège et à la démission forcée de Festing, et d’autre part une histoire d’argent liée à un trust administré à Genève, dont l’Ordre de Malte est certes l’un des bénéficiaires mais qui intente néanmoins un procès au trustee.

Magnis mène cette enquête en connaissance de cause, visiblement non seulement très bien informé mais aussi très sensible au milieu culturel qui entoure l’Ordre : les comtesses aux coiffures laquées, les cercles mondains, les parties de chasse, les intrigues nouées dans les palazzi de la noblesse noire à Rome, rien de tout cela ne lui est étranger.

 

Structures

Les deux querelles évoquées ci-dessous connaîtront un dénouement heureux ; au terme d’une lieutenance, on élira un nouveau Grand Maître, successeur de Festing tandis que l’Ordre trouvera un accommodement avec le trustee et retirera sa plainte. Magnis souligne donc à juste titre que le règlement de ces deux questions doit mener à une rénovation en profondeur de l’Ordre. A ce propos on relèvera qu’aux côtés de l’Ordre de Malte proprement dit, sujet de droit international exerçant une souveraineté et qui entretient des relations diplomatiques avec 110 pays, et qui maintient de surcroît des missions d’observateur auprès des Nations Unies à Genève et New York, on trouve les chevaliers profès organisés en grands prieurés, les associations nationales, les services hospitaliers et enfin Malteser International, la force d’intervention humanitaire de l’Ordre créée il y soixante ans et longtemps dirigée par Boeselager. Cela peut paraître un peu compliqué dès lors qu’il s’agit de nettoyer le popo d’un sans-abri et doit amener à une réflexion quant aux structures de l’Ordre.

 

Rénovation

Mais, et le Pape François n’a de cesse de le répéter à l’échelle de l’Église tout entière, vaines sont les réformes de structure si elles ne se fondent pas d’abord sur une rénovation intérieure. Au sein de l’Ordre de Malte, celle-ci concerne au premier chef les chevaliers profès, au nombre d’une soixantaine actuellement, au sein desquels est élu le Grand Maître. Garants du caractère religieux de l’Ordre en raison de leurs vœux évangéliques, ils sont désormais invités par le Pape à s’y tenir et, dans la mesure du possible, à vivre en communauté, regroupés en prieurés. Cet appel à la rénovation s’étend bien entendu à l’ensemble des membres de l’Ordre, y compris les dames et chevaliers dits d’honneur et de dévotion, une catégorie réservée aux membres de la noblesse, chez qui on peut parfois observer le goût d’un certain faste.

 

Rites et rituels

L’homme est non seulement un animal social mais un animal tribal si bien qu’il n’est guère surprenant qu’une catégorie particulière de personnes, ici la noblesse, prenne plaisir à se retrouver entre soi. En ce sens rien ne distingue les membres de la noblesse de, mettons, les supporters d’un club de foot. Les uns comme les autres font appel à des rites qui marquent l’appartenance, ici les écharpes colorées, les casquettes et les pétards et là des habits d’un autre âge, des décorations et des titres ronflants, car chez les chevaliers de Malte on cherchera en vain un petit hospitalier ou un petit chancelier. Cependant si le rite est nécessaire à l’homme, il ne prend son sens que s’il demeure habité par un engagement religieux et un esprit de service faute de quoi il se mue en un rituel stérile, en le cas d’espèce une mondanité, ce mal que le Pape François n’a de cesse de dénoncer. Magnis ne semble guère porter dans son cœur tout ce cérémonial un peu vain mais relève avec beaucoup d’émotion les innombrables services prodigués par l’Ordre, soins aux malades, accueil des sans-abris, gestion d’hôpitaux, intervention lors de catastrophes naturelles, et qui sont autant de marques de la charité chrétienne qui anime ses membres.

 

On retrouve dans ces conflits internes à l’Ordre de Malte tant les lignes de faille entre conservateurs et progressistes (pour utiliser des étiquettes commodes) qui traversent l’Église et que le pontificat du Pape François a révélées au grand jour, qu’une sombre histoire d’argent de plus contre lesquelles le Pape François ne cesse de combattre. En filigrane apparaît aussi le style de management du Pape François, davantage enclin à nommer et révoquer des hommes en fonction de l’existence d’un rapport de confiance ou pas, que pour leur aptitude à occuper un poste particulier ; au sein de l’Ordre, les cardinaux Burke et Becciu témoignent de ce style de gestion très personnalisé.

Il est manifeste que l’auteur a bénéficié d’accès en haut lieu au sein de l’Ordre, qui lui ont permis par exemple de prendre connaissance de courriels internes ; aussi est-on en droit de regretter qu’il ne rende compte essentiellement que du point vue allemand, au détriment d’autres courants au sein de l’Ordre, anglais (sauf celui de Festing), français, italien et américain, qui font eux une autre lecture de ces événements passés et ont pour l’avenir une autre conception de l’Ordre. Cela dit, ceux qui maîtrisent l’allemand liront avec délice ce petit livre qui revient sur un face à face inédit entre les institutions les plus anciennes de la chrétienté, le Saint-Siège et l’Ordre.

 

 

 

Konstantin Magnis, Gefallene Ritter, Harper Collins

Les trois Rois

Vers l’an 80 de notre ère, un demi-siècle après la mort de Jésus-Christ, un auteur que la tradition a retenu sous le nom de saint Mathieu entreprit de rédiger un évangile à destination des premiers chrétiens d’origine juive. Pour cette raison, au chapitre premier, son évangile s’ouvre sur la généalogie de Jésus qui vise à montrer à ses lecteurs qu’il naît dans la descendance de David, une condition essentielle pour qu’il soit le vrai messie.

Au chapitre second, Mathieu élargit sensiblement son propos puisqu’il relate l’histoire de ces Mages qui se déplacent de l’Orient vers le lieu où ils ont appris que le roi des Juifs était né. Au fil des siècles, la tradition populaire, inspirée des évangiles apocryphes, fera de ces Mages des rois, fixera leur nombre à trois, leur donnera un nom et leur attribuera une couleur de peau, qui représente les trois continents alors connus, l’Europe, l’Asie et l’Afrique.

Mathieu s’attache à fournir un contexte précis à cet épisode, en Judée sous le règne d’Hérode le Grand, un roi client des Romains, qui n’était pas juif mais iduméen et qui pour cette raison demeurait sans cesse sur le qui-vive face à d’éventuels prétendants.

Sous la plume de Mathieu, les Mages désignent sans doute des membres de la caste sacerdotale perse ou, plus généralement des personnages savants par ailleurs influencés par la philosophie grecque.

Les Mages observent dans le ciel une conjonction entre les planètes Saturne et Jupiter survenue en l’an 7 avant notre ère, semblable à celle que nous avons connue le 21 décembre dernier. Ils ne sont sans doute pas les seuls à pouvoir calculer le cours des planètes si bien qu’il y a lieu de se poser la question, pourquoi les Mages se mettent-ils en route non seulement vers la Judée mais précisément pour y rencontrer le roi des Juifs ? Les Mages sont donc des hommes qui savent déterminer ce qui est exact, ici la conjonction des planètes, mais qui sont à la recherche de ce qui est vrai : de quoi cette étoile est-elle la signification ? Dans le monde païen antique circule alors l’idée que de Juda doit naître le dominateur du monde et c’est d’ailleurs ce qui inquiètera Hérode une fois que les Mages seront parvenus jusqu’à lui. Du reste, l’expression-même « roi des Juifs » est une expression païenne qu’on ne retrouve que dans la bouche des Mages et dans celle de Pilate lors du procès de Jésus, alors que les Juifs eux attendent le messie d’Israël.

Les Mages se mettent donc en route vers la Judée et c’est tout naturellement qu’ils se rendent en premier lieu chez Hérode ; puisque celui qui doit naître est le roi des Juifs, ils s’attendent à le trouver au palais royal de Jérusalem. Hérode troublé convoque alors ses conseillers qui lui répondent que non, selon le prophète Michée, le lieu de naissance n’est pas Jérusalem mais Bethléem. Seuls Hérode et les Mages tirent conséquence de cette information qui s’avère correcte : les Mages poursuivent leur route jusqu’à Bethléem tandis qu’Hérode s’empresse d’éliminer tous ceux qu’il juge être un prétendant concurrent ; quant aux docteurs de la loi, qui ont fourni la « bonne » réponse, ils referment leur parchemin ; à la différence des Mages, il leur manque la philo qui les pousse à se mettre en chemin.

Dans ce récit, Mathieu opère deux mouvements d’ouverture de grande envergure. Alors, on ne saurait trop le répéter, qu’il s’adresse à des chrétiens issus du judaïsme, il étend la signification du salut opéré par le Christ au monde entier, dont les Mages sont les premiers témoins. En second lieu, il expose très clairement que non seulement la connaissance scientifique et philosophique ne s’oppose pas à la foi mais qu’elle peut y mener. C’est même ce qui fait défaut aux docteurs de la loi.

Arrivés à Bethléem, les Mages se prosternent devant l’enfant et sa mère. Puis, nous dit Matthieu, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin. C’est la définition même de la conversion.

 

La Ligne Claire renvoie ses lecteurs qui souhaitent explorer davantage ce récit biblique au livre L’Enfance de Jésus de Joseph Ratzinger paru chez Flammarion en 2012.

 

Pape François, le silence du baroque

Tout le monde connaît le style de vie sobre adopté par le Pape François, loin des ors du palais apostolique. En juin 2013, trois mois après son élection, il avait refusé d’assister à un concert de musique classique au motif qu’il n’était pas « un prince de la Renaissance ». On peut trouver sur internet des photos du fauteuil laissé vide à cette occasion.

Mais, vendredi dernier (27 mars) le pape François a fait appel au grandiose registre de la mise en scène baroque pour prononcer sa bénédiction Urbi et Orbi, à la Ville et au Monde, d’ordinaire réservée aux temps de Noël et de Pâques.

Une estrade sur le parvis de Saint Pierre devant la façade de Maderno, la place toute vide enserrée par la colonnade du Bernin, l’homme presque seul, la démarche hésitante et la mine tendue, la pluie battante tandis que le jour cède le pas à l’obscurité, tout cela confère à l’intervention du pape une intensité dramatique rarement égalée et qui demeurera sans doute comme une des images les plus prégnantes des heures que nous vivons.

Si le pape François a su faire un usage inédit du décor qu’il avait à disposition, c’est à lui que revient le contenu, le déroulement et la cadence de cette cérémonie. François a choisi d’abord la lecture de l’évangile de la tempête apaisée, qui fournira le sujet de son homélie ; enfin le long temps d’adoration du Saint Sacrement, silencieux et grave, sorte d’adagio de cette liturgie, se clôt avec la bénédiction proprement dite. L’icône de la Madone Salus Populis Romani et le crucifix de San Marcello nous renvoient à la Ville tandis que la colonnade embrasse la place vide comme l’Église universelle le Monde.

Le pape François s’est attaché à dresser un parallèle entre le récit évangélique dans lequel Jésus invite les disciples à passer sur l’autre rive, et notre situation actuelle. Comme les disciples de l’Évangile, souligne le Pape François, nous avons été pris au dépourvu par une tempête inattendue et furieuse qui suscite en nous la peur, la peur de la mort, la peur de perdre son emploi, la peur face à un avenir qu’on pensait pouvoir maîtriser. N’ayez pas peur, dit le pape, reprenant à son compte le mot d’ordre de Jean-Paul II, n’ayez pas peur du passage sur l’autre rive. Sans fard, il précise que c’est la croix, instrument d’un supplice infâme chez les Romains, qui constitue l’ancre et le gouvernail qui permettent ce passage.

Le troisième temps de cette liturgie, la longue adoration eucharistique, constitue pour ainsi dire la reconnaissance dans l’espérance et la foi de l’arrivée à bon port. Nous les hommes, nous ne pouvons pas vraiment parler de la mort : soit il s’agit de celle des autres et elle ne nous concerne pas intimement, soit il s’agit de la nôtre et nous ne pouvons plus en parler. Seul le Christ peut en parler car il n’est pas simplement sorti du confinement mais est ressuscité des morts.

Loin paraît le temps où le Pape François appelait les fidèles à semer la pagaille. Aujourd’hui, la nature s’est chargée de reprendre cette injonction à son compte. Au lieu de cela, au temps de la tempête succède celui du calme et du silence, un vieil homme fait face seul à l’ostensoir rayonnant d’une rive à l’autre. Le monde retiendra que ce pape-ci, dans un mélange de faste baroque et de dépouillement cistercien, a su trouver le ton juste où aux accents dramatiques se mêlent des notes d’espérance.

Pape François

Du Vatican à l’Amazonie

Exhortation apostolique Querida Amazonia

La publication il y a deux semaines de Querida Amazonia permet de tirer des enseignements au sujet du pape régnant. En l’espèce, Querida Amazonia est une exhortation apostolique dite post synodale et qui expose les conclusions que tire le Pape François à propos du synode consacré à propos de l’Amazonie et qui s’était tenu à l’automne dernier.

Puisque le synode était consacré à l’Amazonie, et bien ma foi, l’exhortation apostolique l’est aussi, au grand dam de l’aile progressiste (mais qui se nomme elle-même réformiste) de l’Église catholique qui avait espéré que le pape traite de l’ordination d’hommes mariés et même de femmes. Que dit donc le pape et que ne dit-il pas ? Le point de vue de La Ligne Claire.

 

Réforme de l’Eglise

Si l’Ecclesia est semper reformanda, la structure épiscopale de l’Église, elle est irréformable. Lumen Gentium, constitution dogmatique de l’Église, rappelle à tous les croyants, que l’Eglise, puisant ses sources dans l’Ancien Testament,  est fondée par Jésus-Christ, et non pas les hommes, sur la tête de Pierre et des Apôtres, dont le pape et les évêques sont les successeurs. Non décidément, le pape n’apparaît pas convaincu par une conception fonctionnaliste de l’Église, selon laquelle il suffirait de modifier ses structures à la manière d’une entreprise pour qu’elle soit réformée.

 

Refus des manipulations

On l’a vu, sans surprise, Querida Amazonia traite de l’Amazonie. Tous ceux qui avaient souhaité un autre résultat en restent pour leur frais. Mal leur en a pris alors que des avertissements existent. Ainsi, ici en Suisse, en 2017 l’Alliance Es Reicht avait adressé une lettre au pape réclamant la nomination d’un délégué apostolique, plutôt qu’un évêque diocésain, à la tête du diocèse de Coire ; ce pape, qui n’aime pas qu’on tente de l’instrumentaliser, s’est empressé d’ignorer leurs vœux et de reconduire le mandat de Mgr Huonder.

 

Exercice de l’autorité papale

Alors qu’il s’était trouvé une majorité des deux tiers parmi les pères synodaux à voter en faveur de l’ordination de viri probati au sacerdoce, le pape François n’a pas relevé cette suggestion. La possibilité d’ordonner des hommes mariés existe déjà au sein de l’Église catholique y compris dans le rite latin quand bien même à titre exceptionnel. Qu’on conserve les exceptions, que l’on ne fasse pas de l’exception la règle et qu’on évite de faire des prêtres des fonctionnaires du divin, nous dit le pape François. Et le pape de rappeler enfin aux pères synodaux qu’un synode n’est pas un parlement.

 

La puissance de l’argent

Dès le jour de son élection, le pape François n’a pas caché sa méfiance à l’égard des puissances de l’argent, y compris maintenant lorsqu’elles émanent du sein de l’Église et en particulier des trois pays, Allemagne, Autriche et Suisse, qui connaissent le système de l’impôt ecclésiastique, source à la fois de deniers et d’orgueil.

 

Ordination féminine

Si le pape passe ce sujet sous silence, c’est qu’il reconnaît à nouveau que l’Église catholique ne dispose pas du pouvoir d’ordonner des femmes au sacrement de l’ordre et que lui ne peut s’arroger un pouvoir dont il ne dispose pas. Les sacrements sont issus de la grâce du Christ et aucun homme, pas même le pape, ne peut créer, modifier ni abolir un sacrement.

 

Révélation et exhortation apostolique

Le christianisme est une religion révélée à laquelle on adhère par la foi qui certes doit sans cesse faire l’objet d’un approfondissement, mais dont le contenu est quant à lui est intangible car d’origine divine et ne saurait faire l’objet d’un supposé progrès. Le mystère de Dieu demande sans cesse d’être approfondi et non pas expliqué. La réforme dont parle le pape est une réforme du cœur, celle dont parlait déjà le prophète Ézéchiel. C’est aussi la condition nécessaire en vue de la nouvelle évangélisation, en l’occurrence de l’Amazonie, sujet de l’exhortation apostolique

Pape François

De la difficulté d’être un catholique conservateur

Résumé

Depuis l’élection du Pape François, les catholiques conservateurs se trouvent dans une situation délicate. Leur propre conception de l’Eglise exige d’eux une fidélité à un pape dont ils ne partagent pas les orientations.

Une Eglise, plusieurs chapelles

« Pensez-vous que je sois venu mettre la paix sur la terre ? Non, je vous le dis, mais bien plutôt la division. Car désormais cinq personnes de la même famille seront divisées : trois contre deux et deux contre trois ; ils se diviseront : le père contre le fils et le fils contre le père, la mère contre la fille et la fille contre la mère, la belle-mère contre la belle-fille et la belle-fille contre la belle-mère. »

Ces versets tirés du chapitre 12 de l’évangile selon saint Luc expriment sans doute assez bien un caractère permanent de l’Eglise catholique. Alors que chez les protestants, chacun est libre, en cas de désaccord avec son voisin, de tirer sa révérence et de s’en aller fonder une nouvelle communauté à sa guise, chez les catholiques on est condamné sinon à s’entendre du moins à cohabiter. Il ne peut y avoir une église catholique bis.

Conclave

Cependant depuis l’élection de Bergoglio au siège de Pierre en 2013, ces divisions ont acquis un nouveau relief. Sans doute les cardinaux électeurs, tous nommés par Jean-Paul II et Benoît XVI, qui en 2013 lui apportent leur suffrage, n’ont-ils pas bien lu la notice marquée sur l’emballage : « Attention, jésuite latino des années septante, à manipuler avec précaution». A l’aune de l’église d’Amérique latine de ces années-là marquée par la théologie de la libération voire l’appui à la lutte armée, la lettre écrite par le supérieur des jésuites argentins à l’occasion de la nomination de Bergoglio à l’épiscopat en 1992 le jugeant inapte à cette fonction, pouvait même passer pour un gage d’orthodoxie. Après tout, cet homme mène une vie austère, on ne lui connaît pas de casseroles, il s’est dressé face à la Présidente Fernandez de Kirchner au sujet du mariage pour tous et enfin, il est le patron d’un gros archidiocèse alors que ni Jean-Paul II, infirme au soir de sa vie, ni Benoît XVI, ce bouquiniste intello, n’ont été à même de mettre au pas la clique qui malmène la Curie. Ecce homo, se disent donc les cardinaux électeurs.

Vatican II

En 1979, lorsque Wojtyla est élu quinze ans après le Concile Vatican II, l’Eglise sort de la décennie la plus troublée de son histoire : les prêtres jettent leur froc aux orties par milliers, les nonnes se dévoilent, les premiers épousent les secondes tandis que d’innombrables expérimentations, souvent indues, voient le jour dans le domaine liturgique. Jean-Paul II et son successeur Benoît XVI s’attachent alors à relire les Actes du Concile à la lumière de la Tradition : puisque l’Eglise est catholique, à savoir universelle dans l’espace et dans le temps, il ne peut y avoir qu’une seule Eglise et il ne peut y être question de fondation ni même de refondation d’une église nouvelle en rupture avec la précédente. De plus, ils ont à cœur de s’en tenir aux documents conciliaires et d’exclure ce qu’un esprit du concile auto-proclamé fait dire au Concile et qu’il n’a pas dit en réalité.  Sur base de cette interprétation officielle du Concile, la cause paraît entendue – Roma locuta – jusqu’à ce qu’elle soit remise en cause par le seul homme à même de le faire, le pape François.

Vatican II revisited

Le mot d’ordre de François est de porter l’Eglise aux périphéries, périphéries du monde certes, mais aussi de la foi et de la morale. Pour traiter de cette dernière question et en particulier de l’accès  (ou non) des divorcés remariés (civilement) à la communion, mais aussi du regard de l’Eglise envers les homosexuels, il convoque dès octobre 2013 un synode des familles au cours duquel vont s’affronter conservateurs et progressistes.[1] Or c’est sur ce point-là que la ligne de front va se fixer. Dans le monde occidental tout le monde sait que depuis cinquante ans dans chaque paroisse il se trouve des divorcés remariés qui s’avancent vers la communion, soit à l’insu du curé soit avec sa bénédiction tacite. Certes, disent les conservateurs mais on ne peut élever une pratique abusive au rang du magistère de l’Eglise : les paroles de Jésus à ce propos sont claires (Matthieu, chapitre XIX). Au pape qui reproche aux conservateurs leur pharisianisme, ces derniers rétorquent que ce sont les Pharisiens qui cherchaient des tours de passe-passe pour s’accommoder de la Loi tandis que Jésus lui en rappelait toute la rigueur. De plus, si Jésus a pardonné à la femme adultère (Jean, chapitre VIII), non seulement il ne l’a pas confortée dans son état mais lui a enjoint de ne plus pécher. Puis, citant saint Paul (1 Co XI, 20-32) ils rappellent que quiconque mangera le pain de manière indigne mangera sa propre condamnation. Or les divorcés remariés vivent une sorte de scandale public.

Face à cette impasse et fidèle à sa propre exhortation de « flanquer la pagaille », François rédigera l’exhortation apostolique Amoris Laetitia où la question, loin d’être tranchée, est renvoyée en une note en bas de page. Cela vaudra aux détracteurs du pape non seulement de lui reprocher de s’exprimer de manière ambiguë mais de le faire de manière délibérée. Ce qui semble clair, c’est que François pense que la seule manière de régler ce débat c’est de rebattre les cartes d’où puisse émerger une nouvelle donne autour de laquelle puisse se forger un consensus qui fait défaut actuellement. Et effectivement, c’est ce qui se produit. Par exemple, l’Eglise allemande, riche et libérale, s’engage en faveur de l’accès à la communion des divorcés-remariés mais aussi du conjoint protestant dans un couple mixte sur le plan confessionnel tandis que l’Eglise polonaise, conservatrice, s’en tient à la position traditionnelle de l’Eglise telle que rappelée par le Magistère. Vérité en deçà de l’Oder, erreur au-delà.

Face à cette situation de fait, le parti conservateur s’alarme et rappelle que la Vérité ne peut se contredire et donc qu’elle ne peut être partagée. Ils désignent volontiers la Communion Anglicane, où le mot Communion ne sert plus désormais que de cache-sexe destiné à masquer la profonde désunion qui prévaut en son sein en matière de mœurs et d’ordination féminine. Ils craignent aussi que cette sorte de mise en mouvement lancée par le pape ne connaisse pas de limite propre ; à cet égard les conservateurs pointent volontiers du doigt les évolutions observées dans la société civile, de la dépénalisation de l’avortement à sa revendication comme un droit, de la pilule à la PMA ou encore du PACS au mariage pour tous. Ils ajoutent enfin que les églises protestantes qui ne font qu’emboîter le pas de façon servile à la société civile finissent par n’avoir plus rien à dire et à faire fuir leurs membres vers les églises évangéliques, très strictes sur les questions de moeurs.

Mais surtout ils estiment qu’il revient au pape de s’exprimer clairement en matière de doctrine et de mœurs et que ce pape-ci en quelque sorte sous-traite ces jugements à ses fidèles. On assiste alors tant à l’émergence d’une sorte de morale de situation (Certes monsieur Dumont a-t-il tué sa femme mais cette dernière était une mégère acariâtre) qu’à une confusion en matière doctrinale (« le pape m’a dit que l’enfer n’existe pas », écrit Eugenio Scalfari de la Repubblica, sans que le Saint-Siège n’apporte de démenti).

Que faire?

Les catholiques conservateurs se retrouvent désormais dans une position à la fois inédite et délicate dans la mesure où elle implique une critique du pape François et de l’exercice de son ministère. Car l’Eglise catholique repose sur la notion que le pape est le custode de la foi et de la doctrine plutôt que celui qui les remet (apparemment) en cause. Quelles sont alors leurs options ?

L’option nucléaire consiste à ne plus reconnaître l’autorité du pape et du concile Vatican II ; c’est le choix effectué par Monseigneur Lefebvre (bien qu’il s’en défende). Ceci dit, depuis l’élection de Bergoglio, on n’a pas assisté à un schisme formel.

La deuxième possibilité est de demander au pape de bien vouloir préciser ses propos et ses écrits. C’est le choix effectué par quatre cardinaux qui en 2016 demandent des clarifications (appelées Dubia) au pape au sujet d’Amoris Laetitia. Sans doute François a-t-il fait sienne la maxime du Cardinal de Retz selon laquelle on ne sort de l’ambiguïté qu’à ses propres dépens, car les Dubia sont restées sans réponse à ce jour.

La troisième option consiste à faire trébucher le pape sur une affaire ou une autre, par exemple l’affaire McCarrick, du nom de ce cardinal américain déchu pour faits de pédophilie. Le pape était-il aux courants de ces faits sordides et, si oui, les a-t-il tus ? Oui, écrit Monseigneur Carlo Maria Viganò, ancien nonce à Washington, non sans appeler François à la démission.

Enfin, il y a tous ceux qui se retirent dans un exil intérieur, se taisent et refusent de prendre part à ce débat. C’est dans ce camp qu’on retrouvera la grande majorité des évêques à l’exception de l’une ou l’autre personnalité comme Monseigneur Athanasius Schneider, évêque auxiliaire d’Astana au Kazakhstan, une de ces périphéries si chères au Pape François.

Quo Vadis ?

Pour l’instant, alors que le Pape François nomme des cardinaux qui partagent sa sensibilité, les catholiques conservateurs sont coincés car, répétons-le, il n’existe pas d’Eglise-bis où ils puissent trouver refuge.

Pourtant, La Ligne Claire estime qu’il existe une contradiction au cœur de la voie progressiste empruntée par le Pape François et plus encore par ses partisans. D’une part ils avancent que le pape ne fait qu’apporter des accommodements d’ordre pastoral mais d’autre part ils répètent à l’envi que Bergoglio est un pape révolutionnaire. Le pape lui-même semble parfois perdre la main sur cette Eglise qu’il veut en perpétuel mouvement. Tout récemment, il s’est vu contraint d’adresser une mise en garde à l’Eglise allemande, tentée par une voie synodale, un Sonderweg, qu’il a lui-même encouragée de ses vœux.

Les conservateurs, qu’on retrouve au sein de nombreux courants, ne sont ni des nostalgiques ni des opposants de principe à des réformes dans l’Eglise. Tous croient cependant que le christianisme est une religion révélée à laquelle on adhère par la foi ; certes cette révélation doit sans cesse faire l’objet d’un approfondissement, mais son contenu quant à lui est intangible car d’origine divine et ne saurait faire l’objet d’un supposé progrès.

Ils observent tant le monde protestant que l’aile progressiste catholique et en tirent la conclusion que le soi-disant progrès proposé ne consiste pas à aller de A à B mais qu’il est présenté comme inéluctable, irréversible, et une fin en soi, maintenant et toujours. Oui, mais alors, l’Eternel, le Dieu d’Abraham d’Isaac et de Jacob, ce Dieu qui était avant toute chose, ce Dieu-là à qui désormais on ordonne de changer tout le temps, est-il encore Dieu ? Non, disent les conservateurs, le progressisme comme fin en soi est en fin de compte une idolâtrie. Dans un bel exemple de reductio ad absurdum, on trouvait il y a quelques années un pasteur de l’église luthérienne au Danemark qui déclarait ne plus croire en Dieu mais qui n’y voyait pas malice et entendait poursuivre son ministère tout comme avant, mais sans Dieu.

Toujours est-il que pour le quart d’heure, les conservateurs sont condamnés à porter leur croix et à affirmer leur fidélité à un pape qui se définit lui-même comme un pò furbo, qui ne les aime guère et dont ils ne partagent pas la sensibilité et dont ils reprouvent les orientations. Quia extra Ecclesiam nulla salus.[2]

 

 

[1] En Amérique on qualifiera plutôt les progressistes de liberals tandis qu’en Europe ils se nomment eux-mêmes réformistes ; néanmoins La Ligne Claire retiendra l’appelation progressistes. Quant aux conservateurs, il y a lieu de les distinguer des traditionalistes, attachés à la messe en latin, et qu’on retrouvera aussi bien au sein de l’Eglise qu’en dehors (lefèbvristes).

[2] La Ligne Claire invite ses lecteurs intéressés par cette analyse du pontificat actuel de consulter les publications de Ross Douhat, journaliste au New York Times.

 

La vocation de Saint Matthieur

Où est Matthieu?

Matthieu Cointrel, né en Anjou en 1519, résidait déjà depuis longtemps en Italie quand il s’associa à Catherine de Médicis, reine de France, en vue de reconstruire l’église Saint Louis des Français à Rome et lui conférer la façade que nous lui connaissons aujourd’hui, achevée en 1589. Ce demi-siècle écoulé en Italie avait fait de lui l’homme, bientôt le cardinal Contarelli, dont la postérité retiendrait le nom. Bien avant sa mort survenue en 1585, il avait fait l’acquisition de la chapelle qui porte aujourd’hui son nom et qui est ornée de trois tableaux du Caravage, tous trois consacrés à saint Matthieu l’évangéliste, le saint patron du cardinal bienfaiteur. Réalisés à l’occasion de l’année sainte 1600, le cycle comprend au centre de la chapelle Saint Matthieu et l’Ange flanqué à gauche de la Vocation de Saint Matthieu et à droite du Martyre de Saint Matthieu.

Dans les récits évangéliques, Matthieu nous est présenté comme un publicain, un collecteur d’impôts à la solde des Romains, ce qui lui vaut le mépris, voire l’hostilité de la population juive. Le récit de sa vocation, que nous relayent les synoptiques est succint : Jésus vit un publicain assis à son bureau de douane et lui dit « Viens et suis-moi » ; alors il se leva et le suivit. Matthieu ensuite figurera au nombre des Douze et bien entendu on lui attribuera l’évangile qui porte son nom.

Dans Saint Matthieu et l’Ange, la question de l’identité de Matthieu ne se pose pas, on ne confondra pas l’évangéliste et l’ange qui l’inspire ; pas davantage dans la scène du martyre où on ne saurait prendre le bourreau pour la victime. On notera à ce propos que dans l’un et l’autre cas Matthieu y est représenté sous les traits d’un homme âgé, à la barbe grise et au crâne chauve.

Venons-en maintenant à la Vocation de Saint Matthieu, ce tableau énigmatique dont on ne sait trop s’il représente une scène d’intérieur ou d’extérieur. A droite, le Christ pointe son doigt vers un groupe de personnes attablées, de même que Dieu touche Adam du doigt dans la fresque de la chapelle Sixtine. Traditionnellement, la critique artistique a retenu que le personnage d’âge mûr, lui aussi barbu mais pas encore chauve, qui semble s’auto-désigner du doigt, représentait Matthieu, ayant l’air de dire « Quoi, moi, que me veux-tu ? ».

Lors d’une conférence donnée en 2012 et à nouveau dans un livre publié cette année (*), l’historienne de l’art Sandra Magister a remis en cause cette interprétation.

Examinons à nouveau la scène. Un rai de lumière, comme porté par le doigt du Christ vient éclairer cette table d’auberge. Le propos du Caravage est limpide : Jésus, la lumière des hommes, éclaire le monde et dissipe les ténèbres, comme Dieu créateur dans le livre de la Genèse.

Le deuxième propos du Caravage tient dans l’actualité de l’Evangile. Si l’Evangile est d’actualité, alors un collecteur d’impôts du Ier siècle peut sans autre être figuré par un prêteur à gages ou un usurier de cette fin du XVIe ; qu’importe le temps et le lieu, ce qui compte, c’est que le Christ fasse irruption dans un monde où l’on compte ses sous. Lui, le Christ, ne doit guère en avoir, des sous, puisque lui et son compagnon, un bâton de pèlerin à la main, pénètrent nus pieds dans cette scène habitée de personnages richement vêtus.

Trois d’entre eux esquissent un geste de surprise. Le personnage, ce barbu pas encore chauve, tout à coup ne semble plus se désigner lui-même mais son jeune voisin de droite (à gauche sur le tableau). Ce dernier, assis sur un fauteuil élégant alors que ses compagnons doivent se contenter d’un banc, est affaissé sur la table où, au sens propre, il compte ses sous. Indifférent à la présence du Christ, accaparé par son argent ou au contraire sonné par le geste du Christ, cette main tendue qui perce les ténèbres, voilà selon Sandra Magister le nouveau Matthieu, un homme si radicalement neuf que l’ange de Dieu l’inspirera à rédiger un Evangile pour lequel il acceptera de mourir. Toute la chapelle Contarelli est là en trois tableaux.

(*) Sandra Magister, Il Vero Matteo, Campisano Editore, Roma 2018