La Suisse et le Brexit

Founex, le 1er avril.

De source bien informée, La Ligne Claire apprend que, piquée au vif par le Brexit, l’Union Européenne a décidé d’introduire un numerus clausus et de limiter le nombre de ses membres à vingt-huit.

Soucieux de ne pas rater cette fenêtre de tir, le Conseil Fédéral, dont la réputation en matière de rapidité de prise de décision n’est plus à faire, s’est empressé de demander l’adhésion de la Suisse à l’Union Européenne, coiffant au poteau la Moldavie.

Alors que l’Union Européenne vient de commémorer le soixantième anniversaire du Traité Rome, qui l’inscrit dans une double tradition chrétienne et impériale (https://blogs.letemps.ch/dominique-de-la-barre/a-lorigine-du-traite-de-rome/), le Conseil Fédéral n’a pas manqué de faire valoir que Rodolphe de Habsbourg, premier de sa Maison à accéder à la dignité impériale, était un gars du pays, originaire d’Argovie. Et d’ailleurs, le noeud ferroviaire d’Olten ne témoigne-t-il pas par delà les siècles de la vocation immuable de ce canton, injustement méconnu, de s’insérer au coeur de l’Europe?

S’insérant par avance dans cette vocation européenne, Rodolphe avait du reste accueilli le pape à Lausanne en 1275, dotant la ville pour toujours du titre, sinon de capitale de l’Europe, du moins de carrefour des Nations, là où se croisent la Via Francigena et le chemin de Saint-Jacques.

http://blogs.letempssens.ch/dominique-de-la-barre/2015/09/06/lausanne-carrefour-des-nations/

L’Union Européenne s’est naturellement réjoui de cette initiative qui règle d’un trait de plume le funeste malentendu au sujet de l’immigration de masse. De plus, avec Genève, elle accueillera en son sein le siège européen des Nations-Unies, damant le pion aux Américains.

Déjà des queues se forment devant les consulats des Etats Membres qu’aussitôt surgit une nouvelle difficulté : comment faire apparaître la croix blanche sur fond rouge sur le passeport couleur bordeaux ? « Mais chéri, ça jure » fait remarquer l’épouse de La Ligne Claire, non sans raison.

Louve capitoline

Aux origines du Traité de Rome

Le monde entier sait qu’on célèbre aujourd’hui le 60e anniversaire du Traité de Rome. A cette occasion, La Ligne Claire s’est interrogé tant sur la date que sur le lieu de cette cérémonie historique.

Annonciation

Commençons par la date, le 25 mars 1957, car elle ne relève pas d’un accident ; en effet, le 25 mars est le jour de la fête de l’Annonciation, qui commémore l’apparition de l’ange Gabriel à Marie de Nazareth, selon la narration que Saint Luc nous en fait au premier chapitre de son évangile. De même que l’Annonciation, dont la date est fixée neuf mois avant Noël, se veut la promesse d’un monde nouveau qui surgira avec la venue du Sauveur, de même le Traité de Rome se veut l’annonce d’une Europe nouvelle qui renaît des cendres de la guerre et qui se fonde sur son patrimoine chrétien, religieux, culturel, historique et politique, perçu et reconnu comme l’élément fondamental de sa civilisation.

Le lieu ensuite. Les membres fondateurs de la Communauté Européenne signent le Traité dans les salons du Palais du Capitole, au cœur de l’Urbs et entendent par là même situer clairement la CEE et la future Union Européenne dans le rôle de successeur de l’idée impériale qui depuis l’Imperium Romanum, Charlemagne et le Saint-Empire traverse l’histoire de l’Europe. Et de même que Charlemagne se rend à Rome pour s’y faire couronner, de même il fallait que ce soit là que les Six signent le Traité fondateur.

De l’Etat à l’Empire

A la différence de l’Etat-nation, l’empire forme une communauté politique qui accueille en son sein des peuples différents tout en leur conférant une unité politique mais qui laisse à chacun d’entre eux le soin de choisir sa propre forme de gouvernement. Ainsi le Saint-Empire pouvait tout naturellement s’accommoder des républiques patriciennes que constituaient les villes libres. Mais surtout, l’empire se distingue fondamentalement de l’Etat-nation en ce sens qu’il renvoie à une idée plutôt qu’à un territoire. Le Saint-Empire renvoyait à la notion de monarchie universelle chrétienne et, de manière analogue, l’Union Européenne renvoie à des valeurs et des règles communes, la démocratie et la libre circulation par exemple. L’empire a par nature une vocation englobante, catholique même au sens d’universel que ce mot a en grec : il accueille en son sein des cultures différentes et de nombreuses nations et c’est là raison pour laquelle que, contrairement à l’Etat-nation, il peut s’étendre. Dans sa version contemporaine de l’Union Européenne, l’empire s’est effectivement étendu à partir des six pays fondateurs aux vingt-huit qui forment l’Union aujourd’hui, précisément parce que l’Union incarne une idée, à laquelle de nouveaux venus peuvent apporter leur adhésion.

La vocation de l’Empire est donc de concilier l’universel et le particulier, l’universel qui fait l’idée d’empire et le particulier de ses constituants qui lui donne corps. Alors que l’Empire rassemble des collectivités qui demeurent libres de conserver leur langue, leur culture, leur religion et leur droit, l’Etat-nation vise à créer des citoyens régis par des lois identiques. Là où l’empire entretien des rapports médiatisés avec ses habitants, c’est-à-dire qui passent par des corps intermédiaires, principautés territoriales sous le Saint-Empire, Etats membres dans l’Union Européenne, l’Etat-nation recherche au contraire l’immédiateté, c’est-à-dire à déterminer les rapports entre l’Etat et ceux qui sont désormais des citoyens. En ce sens, l’Etat-nation s’érige en anti-empire, ce qui c’est effectivement vérifié en Europe centrale en 1918 avec la dissolution de l’Autriche-Hongrie.

Destinée européenne

Pendant près de sept siècles, la Maison d’Autiche a incarné l’idée impériale sans jamais faire recours à la notion d’une nation autrichienne. L’empereur n’a pas de nationalité : c’est la raison et la condition du succès de l’idée d’empire, alors comme aujourd’hui. Le traité signé le 25 mars 1957 à Rome entend bien fonder la construction européenne sur son double héritage chrétien et impérial et de faire de cette construction la destinée manifeste de l’Europe.

Europe et Turquie

Au XIXe siècle on désignait l’empire ottoman comme l’homme malade de l’Europe. L’expression même indique qu’on considérait donc la Porte comme une puissance européenne en raison de sa présence d’alors dans les Balkans et des nombreuses populations chrétiennes qu’elle abritait en son sein. Cent ans plus tard, la République turque fondée en 1923 se réduit à l’Anatolie et à la Thrace orientale, communément appelée Turquie d’Europe.

La Turquie, membre du Conseil de l’Europe depuis 1949, a posé sa candidature à l’Union Européenne en 1987, qui l’a déclarée recevable deux ans plus tard.

Aussi il y a lieu de se poser la question de savoir si ou non la Turquie est un pays européen. Poser cette question, c’est aussi tacher de répondre, ne fût-ce qu’en partie à la question « Qu’est-ce que l’Europe ?».

La candidature de la Turquie repose sur le fait que la Thrace orientale ainsi que la ville d’Istanbul sont réputées se situer géographiquement en Europe. Mais à l’est du continent, les frontières de l’Europe ne sont ni nettes ni fixes et, de l’avis de la Ligne Claire, elles ne s’étendent en aucun cas aux confins de l’Iran et de l’Iraq, deux pays avec lesquels la Turquie actuelle partage une frontière.

Surtout, l’Europe n’est pas uniquement un espace géographique au découpage net, comme l’Australie par exemple, mais est d’abord un espace culturel forgé par l’histoire, marqué de l’empreinte de la chrétienté et des valeurs qui lui sont associées. Certains diront même que cet espace se réduit à la chrétienté latine, celle des cathédrales gothiques et des monastères cisterciens, à l’exclusion de la chrétienté orientale établie dans les Balkans et en Russie. Se fondant sur cette acceptation, le jeune Robert Byron, parti en voyage avec des copains en Grèce en 1926 écrivait qu’il se rend au Proche-Orient chrétien, dont le nom même suggère qu’il se situe à l’Est de l’Europe.

Alors qu’en 1914, 50% de la population de Constantinople était chrétienne, aujourd’hui, après que les Arméniens eussent été massacrés et les Grecs expulsés, il n’en reste plus qu’une poignée. Quoiqu’il en soit, quelle que soit l’étendue du territoire qu’on veuille assigner à cet espace culturel, il ne s’étend pas à la Turquie moderne qui suit désormais une voie propre.

Aussi, au-delà des circonstances politiques du moment, notamment en matière de politique migratoire, La Ligne Claire juge-t-elle que l’heure est venue de dire à nos amis turcs que nous, les Européens, souhaitons entretenir avec eux des relations de bon voisinage mais pas partager la même maison commune.

La Suisse bientôt dans l’Union Européenne?

Founex, le 1er avril.

De source bien informée, La Ligne Claire apprend que le Conseil Fédéral envisage de demander l’adhésion de la Suisse à l’Union Européenne. S’appuyant sur les conclusions de la Société Helvétique d’Histoire (“SHH”). qui établit de manière incontestable l’appartenance séculaire de l’actuelle Confédération au Saint-Empire, le Conseil Fédéral estime ses prétentions non seulement fondées mais indéniables. L’ensemble des bâtiments qui abritent la Commission Européenne, héritière du Saint-Empire, ne s’appelle-t-il d’ailleurs pas le Charlemagne, empereur d’Occident?

Or des sources irréfutables attestent de la présence de l’empereur Rodolphe de Habsbourg à Lausanne dès l’an 1275. Selon la SHH, le premier Habsbourg, loin d’être l’ancêtre des ennemis de la Eidgenossenschaft, est au contraire un enfant du pays, originaire d’Argovie. Le noeud ferroviaire d’Olten ne témoigne-t-il pas par delà les siècles de la vocation immuable de ce canton, souvent méconnu, de s’insérer au coeur de l’Europe?

https://blogs.letemps.ch/dominique-de-la-barre/2015/10/10/rencontre-au-somment-a-lausanne/

En outre, les recherches de la SHH établissent de manière formelle la place de Lausanne le long de la Via Francigena, qui était aux Carolingiens ce que le tunnel du Gothard, avec ou sans dédoublement, est aux habitants de la Suisse contemporaine. Qu’à Lausanne se croisent la Via Francigena et les chemins de Saint Jacques ne fait que renforcer ce point de vue.

http://blogs.letempssens.ch/dominique-de-la-barre/2015/09/06/lausanne-carrefour-des-nations/

De plus,  le Conseil Fédéral, ne reste pas insensible au sort des réfugiés, quelle que soit leur origine. Fort de la tradition d’accueil de la Suisse, il entend poursuivre sa politique d’accueil des quelques familles royales qui n’ont pas encore connu l’exil, dont témoignent avec douleur Léopold III au Reposoir et Napoléon III à Arenenberg.

https://blogs.letemps.ch/dominique-de-la-barre/2016/03/08/seduisante-intelligente-et-dangereuse-la-princesse-lilian/

Sur base de ces droits imprescriptibles autant qu’irréfutables, le Conseil Fédéral se fait fort d’exiger de ses partenaires européens l’établissement à Berne de l’Office Européen du Sommeil. Appelée à trancher l’épineuse question de la péréquation des heures d’ensoleillement qui oppose, entre autres, Lapons et Maltais, la capitale fédérale, ville d’origine de l’arrière-arrière grand-mère de la Ligne Claire, entend faire valoir son expertise séculaire en la matière.

Daniel Cardon de Lichtbuer

Daniel Cardon de Lichtbuer, une vie plurielle

Les lecteurs belges de La Ligne Claire trouveront peut-être quelque intérêt à parcourir cette recension d’une récente biographie du Baron Daniel Cardon de Lichtbuer, due à la plume de Vincent Delcorps.

Comme la Gaule qu’il aura étudiée au cours de latin chez les Jésuites, la carrière du Baron Daniel Cardon de Lichtbuer se divise en trois parties, les institutions européennes, la finance et le secteur non-marchand.

Daniel Cardon est lui-même à l’origine de la conception de cet ouvrage, dont il confie la rédaction à Vincent Delcorps, journaliste et historien, bien au fait de l’histoire économique et financière belge de l’après-guerre.

Les Institutions européennes

À la suggestion de Jean-Charles Snoy, secrétaire général du ministère des Affaires économiques en 1958, Daniel Cardon entame un parcours de haut niveau à la CECA d’abord puis, à la suite de la fusion des exécutifs, à la CEE, en qualité de membre du cabinet d’Albert Coppé, commissaire belge. Si Delcorps s’attache peut-être davantage à l’histoire des institutions qu’à celle de Daniel Cardon, on devine que c’est au cours de cette période que non seulement il acquerra ses compétences mais qu’il se forgera ses propres convictions.

La BBL

Dans la foulée de la fusion des instances européennes, Daniel Cardon rejoindra la BBL en 1975, où il prendra en charge la construction du Cours Saint-Michel puis la direction du personnel. En 1992 il est nommé à la tête de la BBL ; à ce moment, tout le monde, la Banque Nationale, les milieux bancaires, la presse, les collaborateurs s’accordent sur un point : « Mais ce n’est pas un banquier !». On soulignera à ce propos son rôle dans l’acquisition d’une collection d’œuvres d’art, partie intégrante de l’image et de la stratégie de l’entreprise. A son départ en 1996, Daniel Cardon laisse une BBL au bilan assaini et à la rentabilité solide.

Par ailleurs à cette époque il assure la vice-présidence de la FEB en 1980, la présidence de l’Association Belge des Banques en 1983, et la présidence de l’EFMA en 1988. C’est au cours de cette période que se révèle l’homme public qui se fait connaître par ses prises de position et qui noue sans relâche des relations avec toutes les composantes de la société belge.

Child Focus et les Demeures Historiques

La carrière de Daniel Cardon prendra alors un tournant inattendu puisqu’il assurera à la demande du premier ministre Jean-Luc Dehaene la présidence de Child Focus, une association de défense des droits de l’enfant, créée dans la foulée de la sinistre affaire Dutroux. Si Child Focus répond d’abord à une objective nécessité de protection de l’enfance, elle répond aussi aux attentes de la société belge très ébranlée par l’affaire, en proie au doute moral. Aussi Daniel Cardon se souciera-t-il de créer une association professionnelle plutôt qu’un club de bénévoles ; démarcheur infatigable, il saura au cours des dix années de sa présidence solliciter et obtenir le soutien de nombreuses personnalités et institutions, de la Reine Paola au Parlement Européen.

À la même époque il assumera en 1992 la présidence d’Europa Nostra, une organisation qui a pour vocation la préservation du patrimoine culturel européen ; dans le même esprit il assurera de 2003 à 2013 la présidence de l’Association des Demeures Historiques. Loin de se contenter de la restauration de vieilles pierres, il s’agit pour Daniel Cardon de promouvoir le patrimoine comme une richesse et non pas comme une charge et surtout comme une richesse de notre maison commune, l’Europe.

Vincent Delcorps, on l’a dit, est aussi bien journaliste qu’historien. Expert en matière économique et politique, son domaine de choix peut prendre le pas sur le sujet de son livre, Daniel Cardon. Les passages consacrés à la construction européenne des années 1950 et 1960, l’histoire de la Banque de Bruxelles et de la Banque Lambert, le récit de leur fusion en 1975 témoignent de la maîtrise de l’auteur mais pourront laisser l’un ou l’autre lecteur désemparé face à une matière qui peut se révéler certes passionnante mais touffue. Mais surtout il faudra attendre la moitié du livre pour qu’on y découvre tardivement notre personnage et que l’auteur nous en livre le portrait. Pourtant l’histoire économique l’emporte si bien que la personnalité de l’homme n’est jamais totalement dévoilée au lecteur, alors qu’il s’agit d’un homme qui justement n’a de cesse dans sa vie de nouer des relations. En définitive l’ouvrage de Delcorps donne de Daniel Cardon l’image que ce dernier entend donner, et dont la dimension privée est passée sous silence, que ce soit par souci de pudeur ou d’autres motifs.

Davantage homme de la parole que de l’écrit, Daniel Cardon a souhaité confier à un tiers la rédaction d’un ouvrage dont le style se situe à la croisée des souvenirs, peut-être dictés, et de la biographie, bien insérés dans l’histoire de Belgique de la deuxième moitié du XXe siècle. Ceci dit, ce petit livre de lecture agréable témoigne du souci d’un homme, conscient du rôle qu’il aura tenu dans la vie publique, de laisser une trace tangible de son action, sa part à lui dans l’édification d’un patrimoine.

Il y a une trentaine d’années, alors qu’il dirigeait la BBL, Daniel Cardon confiait à un collaborateur : « Tu sais, je reviens des sports d’hiver et j’ai vu Jean-Paul Belmondo sur les pistes – et je l’ai reconnu ! » « Et lui, Monsieur Cardon, vous a-t-il reconnu » ? » « Toi, mon ami, tu me connais bien ».

Vincent Delcorps, Daniel Cardon de Lichtbuer, Une vie plurielle, Racine, 197 p.