La défaite de Kabul et la maîtrise des langues étrangères

 

Lors du Congrès de Berlin en 1878, les délégués américains s’étaient vu rappeler à l’ordre pour avoir voulu s’y exprimer en anglais alors que la langue de la diplomatie mondiale était le français, tout autant que le latin était celle de l’Église catholique.

Une génération plus tard et ils remportent une victoire d’étape puisque le Traité de Versailles signé en 1919 est rédigé tant en anglais qu’en français en vue de satisfaire les exigences du Président Wilson, premier président américain à quitter son pays, et qui ne parlait que l’anglais.

Une guerre de plus et une génération encore et en 1945 les États-Unis imposent au monde entier la pax americana et avec elle sa culture aux accents de chewing gum, de Coca-Cola et de rock and roll. Désormais le monde entier est prié d’apprendre l’anglais.

Ce que les Américains considèrent comme un privilège régalien, se révèle en réalité depuis trois quarts de siècles non seulement une faiblesse mais une source de défaites. Car maîtriser une langue étrangère, ce n’est pas simplement s’exprimer dans la langue de son interlocuteur, c’est partager sa culture et sa vision du monde. Ainsi, certes il est correct de traduire bread par pain, mais les deux mots ne recouvrent pas la même réalité. Là où l’Anglais songe à un pain de mie découpé en tranches enveloppé dans un sachet en plastique, le Français rêve d’une baguette qu’il rapporte de la boulangerie voisine. Parler une autre langue, c’est voir le monde d’un autre œil.

De l’avis de La Ligne Claire, cette incapacité des Américains à chausser d’autres lunettes que les leurs est la source de l’hostilité à laquelle les États-Unis sont souvent confrontés en matière de politique étrangère. Car ni les Sud-Américains, toujours contrariés face à l’impérialisme yanqui, ni les Russes, ni les Chinois, ni aujourd’hui les Afghans n’aspirent à devenir des Américains ni même à adopter leurs mœurs politiques.

Avec le retrait de Kaboul, les Américains alignent une nouvelle défaite à la suite de celles déjà essuyées au Vietnam, en Somalie, en Irak, en Libye et en Syrie. Il n’y a guère que l’invasion de la minuscule Grenade en 1983 qui vienne éclairer ce sombre tableau. Il est vrai qu’on y parle l’anglais.

 

 

 

Dominique de la Barre

Dominique de la Barre est un Belge de l'étranger naturalisé suisse, amateur d'histoire et du patrimoine culturel européen, attaché aux questions liées à la transmission.

13 réponses à “La défaite de Kabul et la maîtrise des langues étrangères

  1. A mon arrivée aux Etats-Unis comme étudiant non-immigrant, une des premières choses qui m’ont frappées était l’inconsistance du pain. Celui-ci, produit en série et dans l’aspect uniforme d’un quadrangle de mie emballé dans du plastique, m’avait un goût poreux, pâteux, bref, mou comparé à nos bonnes pâtes cuites au feu de bois, selon les plus anciennes recette artisanales, aux croûtes croustillantes et aux formes les plus diverses. Le gouffre entre les cultures de l’ancien et du nouveau monde ne m’a jamais autant été sensible que les dents plongées dans une tranche de pain.

    J’ai donc demandé un jour à l’un de mes camarades d’études:

    – Pourquoi les Américains aiment-ils leur pain aussi mou? Ont-ils peur de perdre leurs dents?

    Sa réponse:

    – Non, c’est parce qu’ils les ont déjà perdues.

    Après la dent, la langue. Venu d’un des plus petits pays du monde, qu’on pourrait tenir dans une main, sans aucun contact direct avec la mer, un pays multilingue dont les variétés dialectales peuvent varier d’une commune et d’une région à l’autre, je me trouvais dans un autre qui occupait toute la largeur d’un continent d’une côte à l’autre, avec pour langue unique l’anglais. Et quel anglais…

    Adopté par une majorité d’anciens immigrés, qui avaient renoncé à leur propre langue maternelle pour se soumettre à ce terne sabir standardisé, condition sine qua non de leur intégration, comme l’était autrefois le latin de l’empire ou le grec du Proche-Orient hellénistique, ceci à seules fins administratives et pratiques.

    Ce “Wall Street English”, cet anglais pâteux, mou et inconsistant comme de la mie de pain allait s’imposer au reste du monde au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, dont les Etats-Unis étaient sortis grands vainqueurs. Mais est-ce si injuste? La nation formée par les réprouvés, les “rejected cases” de la Terre ne lui avait-elle pas rendu la monnaie en la conquérant à son tour par le langage?

    Bien sûr, entendre un ex-président Trump dire devant l’assemblée annuelle du corps diplomatique à la Maison-Blanche que “Belgium is a very nice city” laisse perplexe quant à la perception du monde et de la diversité des cultures qu’a l’Américain moyen. Pourtant, il serait faux, à mon avis, de s’en tenir à ce constat, quitte à afficher un préjugé encore pire que celui que nous dénonçons au nom de notre prétendue supériorité culturelle. Le plus souvent je constate qu’il émane de gens qui ont peu, ou pas séjourné aux Etats-Unis. J’ai passé une année entière dans une petite ville du Midwest, au coeur de ce qu’on appelle l’Amérique profonde, où j’étais sans doute le premier Européen arrivé depuis le dernier immigrant à s’y être établi, à peine débarqué de son wagon couvert au lendemain de l’ouverture des anciens territoires indiens à la colonisation blanche, en 1893. La ville où je séjournais avait même été le principal point de départ de la fameuse “Ruée vers l’Ouest” pour la conquête des nouveaux territoires, la plus grande expansion coloniale de l’histoire des Etats-Unis, qui a fait les beaux jours du cinéma et du roman.

    Et cette expansion a été réalisée par des Blancs, tous d’origine européenne. Comment oublier que les Etats-Unis sont notre création? Que leurs pères fondateurs, Jefferson, Hamilton, Monroe, Madison, étaient des aristocrates, purs produits de la culture européenne de leur temps? Que l’un des premiers rédacteurs de la Constitution américaine était le genevois Albert Gallatin, que la Californie a été fondée par un expatrié suisse, Johan Suter et que si Napoléon n’avait pas commis la faute de vendre la Louisiane aux Américains pour financer ses guerres européennes, l’Amérique serait aujourd’hui française?

    Enfin, ne voir dans l’impérialisme “yanqui” que l’effet du capitalisme fordien, des Mac Do’s, du blue-jeans et du rock, n’est-ce pas ignorer tout ce que les Etats-Unis ont apporté au monde, d’abord par leurs élites cultivées – quelle université européenne, à commencer par nos hautes écoles, ne se revendique-t-elle pas aujourd’hui du modèle américain, surtout depuis la réforme de l’université sauce bolognaise?

    Celle-ci ne vaut-elle pas la culture ketchup?

    1. A la première ligne, lire “comme étudiant…” (et non “commr”) et à la seconde ligne, “l’inconsistance” (et non “l’insistance”).

      Avec mes excuses pour ces erreurs.

  2. Merci pour cet article.
    Puisque vous êtes belge, vous savez certainement que “de taal is gans het volk”. Mais les Américains, eux croient que les Belges parlent Allemand. Where is Belgium?
    Personnellement, quand je me rends à l’étranger, je fais l’effort d’apprendre au moins quelques mots de la langue parlée où j’arrive et j’ai toujours constaté que ça faisait drôlement plaisir aux habitants.

  3. Je sais que les fakenews sont à la mode.
    Mais les USA ont écrasé les talibans, puis transmis le pouvoir à l’ONU.

    https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Mission_Resolute_Support

    C’est une défaite de l’ONU, pas des USA.
    Les USA étaient certes la puissance militaire occupante, mais la reconstruction était la mission de l’ONU. Et ce sont les ONGs missionnées par l’ONU qui n’ont pas su reconstruire une nation, malgré les milliards…

    Mais c’est plus simple de faire l’impasse sur les résolutions du conseil de sécurité de l’ONU et dire c’est les USA. Militairement, les USA ont permis à l’ONU d’y travailler pendant 20 ans. On voit le résultat de la conjonction bureaucratie onusienne + corruption des ONGs…

  4. Naturalise Americain, bien evidement que je suis temoin de nombreux defaults/idiotie/inepties/ limites de 30% de mes concitoyens.

    Ceci dit, je m’amuse de lire les reflexions simplistes de mes amis Europeens.

    Oh qu’il est facile de citer les conferences de Berlin et de Versailles (ou la sotise et persistance des francias ont motive Adolphe a redorer le blason des gemanophiles).

    Puis-je suggerer a notre blogeur prefere de se familiariser un peu plus avec ce que Nye a qualifie de “Soft Power”, et en passant de contraster les demandeurs de “Green Cards” avec ceux qui revent d’immigrer en Russie ou Chine?

    Oh well, si critiquer gratuirtement fait plaisir a certains le week-end, why not?

  5. Il y a du vrai dans votre analyse mais il faudrait pousser plus loin, par exemple par une comparaison avec l’Empire Romain : les Romains laissaient pratiquer toutes les Religions de l’Empire ( les USA aussi ), les Romains aisés avaient chez eux des précepteurs grecs parce que ils reconnaissaient la supériorité de la culture grecque ( les américains ne le font pas mais ils ont les meilleures spécialistes au monde des cultures antiques… au moins jusqu’à maintenant, la cancel culture va faire son travail de moralisation dans tout ça ! ) . Par contre les Romains avaient des atouts sur les Grecs : incroyables bâtisseurs, ( des milliers de Km de routes romaines sont encore utilisées en Europe et en Afrique du Nord ), ils avaient chauffage et eau chaude, aqueducs, thermes, amphithéâtres, bref une “Roman way of life” qui a séduit les Barbares quoi qu’on dise ! Et les Barbares qui arrivaient dans l’Empire c’est cela qu’ils voulaient et non pas la culture grecque… Le latin, ensuite, était plus facile que le grec et plus apte au Droit Romain. Et là, encore, on peut voir un avantage de l’anglais sur le français : pas de conjugaison des verbes, accords simplifiés, etc. Certes, l’anglais américain est minimaliste par rapport à l’anglais, mais de toute façon le français parlé de nos jours dans les Pays francophones, surtout par les jeunes générations, n’est pas brilliant non plus… ” du coup, super, de fait, génial…
    Il faut savoir, par contre que le vocabulaire anglais en soi, est plus riche en mots que le vocabulaires français ou l’allemand ou l’italien.
    Les nouveaux Romains on les appelle quand ça nous arrange, mais on les vilipende sans arrêt, tout en continuant à utiliser tous leurs gadgets et leurs invention géniales du siècle passé et le présent. Jean-François Revel avait bien expliqué tout ça dans son livre ” L’obsession anti-américaine”.
    L’avantage de notre époque est, peut-être, que les grandes civilisations ne durent plus 1000 ans comme les anciennes, mais la solution ne viendra ni de l’Europe, ni de l’usage du français à la place de l’anglais, tout ça est fini : les grandes entreprises occidentales, mais aussi en Suisse, incitaient certains de leur cadres à étudier l’arabe ou le chinois à partir de la fin des années ’90.
    Les civilisations ont le même cycle que les humains, elles naissent, grandissent et meurent pour laisser la place à d’autres ! Mais l’Europe est out, au fond les USA ont été l’aboutissement de l’Europe.

    1. “Et là, encore, on peut voir un avantage de l’anglais sur le français…”

      Quand Candide débarque en Angleterre, le premier Anglais qu’il rencontre sur la plage lui demande:

      – How do you do?

      Candide se gratte la tête pour savoir comment traduire ces mots en français. Il constate que, pris mot à mot, cet idiome signifie “Comment faites-vous pour faire”? – ce qui ne veut rien dire dans aucune autre langue du monde, conclut-il.

      Cette langue inutile qu’est l’anglais, comme disait l’écrivain suisse Yves Velan, n’échappe pas au premier problème auquel toutes les langues sont confrontées: celui de l’ambiguïté. Les linguistes n’en sont-ils pas encore à débattre du désormais canonique exemple de Chomsky, “Flying arrows like a bat”?

      Quels avantages l’anglais offre-t-il comparé à d’autres langues, en particulier au français? Faut-il rappeler que celui-ci a été la langue de la science et de la diplomatie jusqu’à la fin du XIXe siècle, avant d’être supplanté par le Wall Street English? Le français ne reste-t-il pas la langue officielle de l’Union Européenne?

      Si nos chercheurs académiques pratiquaient aussi bien leur langue maternelle que l’anglais, ne connaîtraient-ils pas moins de déboires dans leurs demandes de fonds auprès de la Commission Européenne?

  6. “Faut-il rappeler que celui-ci a été la langue de la science et de la diplomatie jusqu’à la fin du XIXe siècle…”
    Juste, sauf qu’on est… au XXI siècle et beaucoup de choses ont changé et même si ces changements ne nous plaisent pas, ils sont inéluctable. Non, la langue officielle de l’Europe est encore l’anglais, je sais que la France veut faire la demande pour que le français soit déclaré la langue officielle, surtout après le Brexit, mais l’Europe ce sont 27 Pays et, croyez-moi, les jeunes de tous ces Pays parlent anglais, non seulement parce que c’est la langue des affaires mais aussi parce que c’est la langue d’Internet et des nouvelles technologies .
    Je ne suis pas une fan des USA, j’y ai vécu, entre autre à Urbana où Velan a enseigné : à l’époque, fin des années ’60, j’étais très critique parce j’avais encore l’illusion de la supériorité culturelle des Pays européens, maintenant, je regrette de le dire, l’Europe n’est plus celle des mes 25 ans ! et c’est normal. Par contre je n’oublie pas… le Plan Marshall ! Vous allez me dire que les USA aussi y ont gagné, mais devaient-ils se ruiner pour nous aider ? C’est ça notre éthique ?

    1. Merci pour votre réponse. Par “langue officielle”, j’entendais en réalité la langue de travail de l’UE, où le français reste majoritaire tant à la Cour de Justice qu’à la Cour des Comptes. A la Banque centrale européenne, en revanche, l’anglais a toujours été et reste en usage, malgré le Brexit.

      En réalité, il n’y a pas une langue officielle prédominante, mais 24, selon l’article de Wikipedia, “Langues officielles de l’Union européenne” (https://fr.wikipedia.org/wiki/Langues_officielles_de_l%27Union_europ%C3%A9enne). Pour des raisons pratiques, seules trois langues, l’anglais, le français et l’allemand sont utilisées par le Conseil de l’Union et la Commission européenne, ainsi que dans les conférences de presse.

      Depuis le 30 mars 2018, l’anglais n’est plus une langue officielle de l’UE. Mais il est clair que pour y avoir régné pendant vingt ans, il y reste la langue la plus utilisée.

      Pourtant, selon le linguiste Bernard Cerquiglini, “le président Macron ne se trompe pas en affirmant que l’usage du français peut se retrouver à nouveau renforcé par la sortie de l’Union européenne du Royaume-Uni.” En effet, toujours selon l’article de Wikipedia, “Après le Brexit, l’anglais n’est plus la langue maternelle que de 7 millions de personnes soit 2% des citoyens de l’union européenne”.

      A vous lire, je crois par ailleurs deviner que nous avons quelques points communs, puisque j’ai aussi vécu au milieu des années soixante aux Etats-Unis pour études et formation dans la presse écrite. J’ai connu Yves Velan à son retour d’Urbana, lors de la parution de son roman “Soft Goulag” en 1977.

      Cordialement.

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