Le bâtard d’Hitler

Fils d’un aristocrate austro-hongrois, diplomate de la Double-Monarchie, et d’une concubine japonaise, époux d’une actrice juive divorcée et de surcroît son aînée de douze ans, le comte Richard Coudenhove-Kalergi (1894-1972) incarne tout ce que Hitler déteste, un caractère cosmopolite, une naissance hors mariage et, bien entendu, le mariage avec une juive. Car Coudenhove ne s’arrête pas en si bon chemin, il suit des études de philosophie à l’Université de Vienne et rejoint le rang des intellectuels que Hitler déteste, pire encore il rejoint une loge maçonnique, là où sévissent ceux que Hitler tient responsable pour les malheurs du monde.

Fondateur en 1924 du mouvement Pan-Europa, Coudenhove incarne le duel toujours actuel cent ans plus tard entre intellectuels et populistes, ceux qui tiennent d’une société cosmopolite et ceux qui se réclament d’un ancrage territorial, déterminé par la terre et le sang, Boden und Blut.

Lorsqu’il fonde la fédération Pan-Europa, Coudenhove la conçoit au sein d’une fédération mondiale qui repose en outre sur la fédération Pan-America, l’Empire britannique, l’URSS et une fédération Chine-Japon aux contours vagues.

Au lendemain de la Première Guerre Mondiale, non seulement considère-t-il qu’à l’exception du Royaume-Uni, aucun État européen ne fait le poids seul sur la scène mondiale mais surtout il se révèle un Européen convaincu dans la mesure où il estime que tous les Européens ont en partage une culture commune. Alors qu’il n’exercera jamais de mandat politique, il sera à l’origine d’un grand nombre de propositions audacieuses qui ne verront le jour que 30, 40 ou 50 ans plus tard : un hymne européen, l’Hymne à la Joie, un drapeau européen, une monnaie commune, une union douanière et économique et une gouvernance européenne. On reconnaîtra sans peine la réalisation de ses ambitions dans les institutions européennes actuelles.

Homme du monde, aristocrate de l’esprit, il combine une approche élitiste à un sens aigu du lobbying et saura tout au long de sa vie s’attirer sinon les faveurs du moins la compagnie des grands de ce monde, le chancelier autrichien Seipel et Aristide Briand avant-guerre, Winston Churchill et Charles de Gaulle à la Libération. En 1950 il sera le premier lauréat du tout nouveau Prix Charlemagne décerné par la ville d’Aix-la-Chapelle.

Inlassable missionnaire de l’idée d’une union européenne, Richard Coudenhove-Kalergi est à juste titre estimé comme son père spirituel, aussi est-il juste qu’on consacre une biographie à un homme disparu il y a un demi-siècle déjà et dont le rôle crucial mérite d’être redécouvert. Il est d’autant plus déplorable qu’on ne compte plus les erreurs d’impression, les fautes de syntaxes, les omissions et les coquilles de tout de genre qui émaillent ce texte. Certaines ne sont pas pardonnables ; ainsi le Reichspräsident en 1933 s’appelle Hindenburg et non Hinderberg tandis qu’en décembre 1941, à la suite de l’attaque japonaise sur Pearl Harbour c’est l’Allemagne qui déclare la guerre aux États-Unis et non l’inverse. On est au regret de constater que l’éditeur n’a pas effectué correctement son travail.

 

Martyn Bond, Hitler’s Cosmopolitan Bastard: Count Richard Coudenhove-Kalergi and his vision of Europe, McGill-Queen’s University Press, 2021,464 pages

Stauffenberg

Stauffenberg

Petite-fille du comte Claus von Stauffenberg, l’auteur de l’attentat contre Hitler du 20 juillet 1944, Sophie Bechtolsheim esquisse un certain nombre de portraits de son grand-père sous plusieurs angles dans un petit livre paru en 2019. Son titre, Mein Vater war kein Attentäter, Mon Père n’était pas l’auteur d’un attentat, interroge puisque le monde entier le connaît justement à ce titre ; ce que Bechtolsheim veut souligner c’est que Stauffenberg et les autres conjurés ne voyaient dans l’attentat que le prélude nécessaire au rétablissement en Allemagne de l’état de droit.

Dans ce livre donc, qui a connu un grand succès, apparaissent de nombreux portraits de Stauffenberg, celui des historiens, celui de la classe politique, celui de la télévision et du cinéma avec le film Walkyrie, et enfin celui de l’homme de famille, fruit des entretiens que l’auteur a menés avec sa grand-mère, décédée en 2006.

Cependant la figure qui domine en Allemagne est celle du héros, dont témoignent les rues, les écoles et les casernes à son nom et les timbres à son effigie. Homme encore jeune en 1944, élégant officier, victime de graves blessures de guerre, Stauffenberg incarne la figure du héros tragique précisément en raison du caractère bâclé de l’attentat et de son exécution sommaire la nuit même. Or cette figure presque mythologique en vient à occulter non seulement les autres facettes de l’homme, mais les autres conjurés et les cinq victimes de l’attentat.

Le succès de ce livre a amené l’auteur à en écrire un deuxième, Stauffenberg, Suites, où elle s’entretient avec douze personnes, douze personnages en quête d’auteur pourrait-on dire, dont l’histoire personnelle est mêlée de près ou de loin à celle du nazisme, voire de l’attentat du 20 juillet.

Parmi les victimes de l’attentat figure Heinrich Berger, le sténographe de Hitler, père en 1944 de trois enfants âgés de 9 à 2 ans, un civil qui jamais n’avait été membre du parti national-socialiste. Aussi, ce deuxième livre s’ouvre-t-il sur un entretien avec Dorothée Johst, la fille de Heinrich Berger, et qui n’était âgée que de deux ans en 1944. Entre ces deux femmes se dresse cette sombre question : le grand-père de l’une est-il l’assassin du père de l’autre ?

Ces douze personnages, dont l’un souhaite demeurer anonyme, témoignent de la catholicité des expériences que les Allemands ont du nazisme : le SS, le soldat, le Hitlerjugend, le prisonnier, le fugitif, la veuve de guerre, le Juif, et celle qui ploie sous le fardeau de l’ignorance totale de l’histoire de sa famille, disparue sans rien lui laisser hormis un gros héritage qui ne tarit pas sa soif. Tous sont mus par Das Streben nach innerlichen Freiheit, l’aspiration à la liberté intérieure, mieux l’effort à consentir en vue de la gagner.

Tout homme porte le poids de sa propre histoire familiale, à telle enseigne que ceux qui en sont privés se mettent en quête de ce fardeau. C’est le sens de ces douze témoignages.

 

 

Sophie von Bechtolsheim, Mein Vater war kein Attentäter, Herder, 2019, 144 pages

Sophie von Bechtolsheim, Stauffenberg, Folgen, Herder, 2021, 224 pages

 

 

Nazisme et noblesse – histoire d’une mésalliance

La clé de lecture de ce livre réside sans doute dans le sous-titre, Histoire d’une Mésalliance. Au départ, tout oppose les national-socialistes, non seulement vulgaires et violents mais qui se réclament justement d’une forme de socialisme, à la noblesse conservatrice qui se conçoit elle-même comme une élite investie d’une mission. Pourtant ces deux groupes finiront par opérer un rapprochement, que l’auteur, Stefan Malinowski, qualifie de mésalliance. Qu’est-ce donc une mésalliance ? Une union qui brise les règles qui gouvernent leurs groupes respectifs, en l’occurrence un accord passé entre le peuple et la noblesse, mû par un mélange de passion et d’intérêts économiques et où les deux parties trouvent leur compte. Ici cette conjonction d’intérêt prend plusieurs formes : détestation du communisme et même de la démocratie, hostilité envers le capitalisme incarné par une bourgeoisie cosmopolite, etc.

 

La noblesse allemande en 1918

En 1918, la noblesse allemande compte quatre-vingt mille personnes sur une population de soixante-cinq millions environ, soit un taux de 0,12% [1]. Elle exerce son activité dans trois domaines principaux : l’armée, la fonction publique et l’exploitation agricole et forestière. Prise dans son ensemble, elle possède 13% du foncier dans le Reich. La guerre qui vient de s’achever lui a porté de rudes coups. Tout d’abord, elle a perdu plus de 4,500 de ses membres au combat. Ensuite l’établissement de la République de Weimar et donc la disparition des principautés constitutives de l’empire bismarckien conduit à la suppression des nombreux emplois dans les cours princières, dont la tenue était traditionnellement assurée par la noblesse. Enfin, le Traité de Versailles limitera la Reichswehr, l’armée allemande, à cent mille hommes, pour lesquels neuf cents officiers à peine suffiront, privant de ce fait les cadets de familles nobles d’un débouché qui était le leur depuis des siècles. Dans l’ensemble, ce premier après-guerre constitue une catastrophe économique et sociale pour la noblesse, et plus particulièrement pour la petite noblesse terrienne protestante, qui possède des exploitations agricoles situées à l’est de l’Elbe.

Au sein de la noblesse allemande, l’auteur distingue trois groupes : la haute noblesse, la moyenne et petite noblesse et enfin ce qu’il appelle le nouveau prolétariat nobiliaire, qui regroupe les veuves de guerre, les anciens officiers et anciens fonctionnaires des cours princières défuntes, les uns et les autres désormais privés d’emploi. Des familles entières basculent dans la précarité.

En dépit de ces différences très sensibles, des points communs se dégagent au sein de ce groupe : la noblesse se nourrit tout d’abord de ses réseaux, les associations de famille, le cousinage ; elle professe ensuite un profond attachement à la terre dont témoigne une vie à la campagne car, contrairement à l’aristocratie française ou italienne mettons, la noblesse allemande ne possède ni hôtel particulier ni palais en ville : la noblesse vit dans un château établi au centre d’un domaine agricole ou forestier ; enfin elle se méfie de l’intellectualisme et mène un style de vie frugal animé par le sens du service (dienen) qu’elle oppose à celui du gain (verdienen).

 

Un vide politique et symbolique

Le 9 novembre 1918, le Kaiser Guillaume II quitte son état-major de Spa et se réfugie aux Pays-Bas où il mourra en 1942. Ce que certains perçoivent comme un exil, les Allemands le voient comme une fuite et même une désertion. Peu avant son départ en Hollande, alors que la cause des armes est désormais perdue, des officiers allemands étaient venus trouver l’empereur pour lui faire comprendre qu’il fallait qu’il trouve la mort au combat aux côtés de ses soldats ou, qu’à défaut, il se suicide [2]. Toujours est-il que le départ de l’empereur, exil ou fuite, crée d’une part un vide symbolique et d’autre part une rupture d’allégeance et de légitimité.

L’auteur saura nuancer ce jugement à propos de la noblesse bavaroise qui possède des terres importantes qui la préservent de la ruine, se sont méfies des Prussiens de tous temps et conservent une allégeance alternative envers le pape et la dynastie des Wittelsbach. [3]

Ce vide symbolique en Allemagne aura vocation à être comblé par un Führer, qui réunira autour de lui une élite appelée à établir et diriger un Troisième Reich, qui doit durer mille ans, selon ce qui est écrit dans le livre de l’Apocalypse de Saint Jean. Führer et Troisième Reich sont au départ des expressions aux connotations messianiques et apocalyptiques qui précèdent l’avènement du nazisme et non pas avec lui un lien ontologique [4].

 

Une nouvelle élite

C’est dans ce contexte que naissent d’intenses discussions quant à l’identité que doit revêtir cette nouvelle élite. S’agit-il de la noblesse, appelée à recouvrer ses fonctions d’avant-guerre ou bien d’un nouveau groupe issu de la communauté nationale (Volksgenossenschaft) ou encore d’un mélange des deux, une combinaison tenue jusque-là pour incompatible ? Ce qui est certain, c’est qu’elle exclut les Juifs, qui incarnent tant le bolchévisme désormais établi en Union Soviétique que le capitalisme international. Aussi, dès 1920, la Deutsche Adelsgesellschaft (DAG), l’association faîtière des associations nobiliaires, introduit dans ses statuts une clause d’aryanisme, qui sera cependant rejetée par les associations catholiques. Il s’agit là d’une innovation radicale qui, en introduisant une notion de race jusqu’alors inexistante, conduit à une redéfinition fondamentale de la qualité nobiliaire. Dix-huit ans avant les lois raciales de Nuremberg, la DAG anticipe les vœux des nazis et établit un nouveau registre de la noblesse réputée au sang pur, appelé EDDA, et qui conduira à l’exclusion de certains membres, y compris d’anciens combattants, qui ne satisfont pas à ces nouvelles exigences.

A côté de la DAG, le Deutscher Herrenklub (DHK) réunit des membres de la haute aristocratie et de la bourgeoisie. Il maintient une distance prudente envers les nazis et œuvre envers un gouvernement élitiste, incarnation du concept du Führertum et dont l’illustration est l’éphémère gouvernement de Franz von Papen, un noble catholique conservateur, en 1932, à la tête du cabinet dit des barons. Avec sa chute en novembre 1932 s’écroule aussi l’illusion de pouvoir contenir les nazis.

Cette combinaison, qu’on pourrait appeler de la capitulation de la DAG et de l’échec du DHK rompt les digues et amène des membres de la haute noblesse à adhérer au parti nazi, parfois au sein des SA et des SS. L’auteur en établit le compte et accorde la palme à la famille des comtes von Alvensleben, dont septante-huit membres adhéreront au parti, dont trente-cinq avant 1933, rejoints par d’autres noms illustres, les Schulenburg (41/17), les Bismarck (34/4), les Bülow (40/13), les Dohnas (23/7) et bien d’autres encore.

 

Résistance

L’auteur ne saurait passer sous silence l’attentat du 20 juillet 1944. S’il ne s’agit pas d’un complot fomenté par la noblesse en tant que telle, un grand nombre des conjurés, dont Malinowski souligne le caractère héroïque, en sont issus. S’ils sont bien entendus animés par des considérations morales, sept semaines après le débarquement de Normandie, le froid réalisme prévaut tout autant car ils savent la guerre désormais perdue. Ce ne sont pas non plus des convertis de la première heure à la cause de la résistance : Stauffenberg est colonel dans la Wehrmacht, Schulenberg et von Hassel sont des diplomates, respectivement membres du parti nazi depuis 1931 et 1933. Tous ont en vue l’établissement d’un gouvernement national-conservateur dirigé par des élites dans une Allemagne future où les distinctions sociales sont ouvertement revendiquées. Malinowski se montre extrêmement critique envers ce qu’il estime être la capacité inégalée de la noblesse à ériger sa propre histoire sous forme de mythologie aristocratique, dont l’attentat du 20 Juillet ne constitue selon lui que le dernier épisode.

 

Conclusion

En 2003, Stephan Malinowski, professeur d’histoire moderne à l’université d’Édimbourg, publiait « Vom König zum Führer », une étude de la noblesse allemande de l’empire bismarckien au Troisième Reich. Ce livre- ci, Nazis and Nobles, en est à la fois une traduction en langue anglaise et une mise à jour qui met l’accent plus précisément sur la contribution de la noblesse à la montée du nazisme. Pour être au départ un ouvrage académique, il est néanmoins d’une lecture certes exigeante mais agréable et qui se veut à la portée d’un public généraliste.

En définitive, Malinowski porte un regard sévère sur son sujet et conclut que la noblesse allemande, comme d’autres groupes sociaux, a contribué à la montée du nazisme, bercé par l’illusion de pouvoir le contenir et lui conférer un cachet de respectabilité. Il identifie la force principale qui préside à ce rapprochement, le brutal déclassement social de la petite noblesse protestante après 1918.

Cela n’a pas l’heur de plaire à tout le monde tant et si bien que le prince Georges-Frédéric de Prusse, chef de Maison depuis 2015 et descendant du Kaiser à la quatrième génération, a intenté un procès à l’auteur.

 

Nazis and Nobles – History of a Misalliance, Stefan Malinowski, Oxford University Press 2020, 471 pages.

 

[1] Un pourcentage comparable à celui qui prévaut actuellement en Belgique.

[2] Hitler s’en souviendra en 1945.

[3] En Bavière, le roi Louis III abdique en 1918 et meurt en Hongrie en 1921 ; la légitimité de son fils, le Prince héritier Rupprecht, qui lui succèdera à la tête de la Maison de Bavière, ne sera jamais mise en cause.

[4] Arthur Moeller van den Bruck popularisera cette expression dans un ouvrage paru en 1923.

 

Remarque: une version précédente de cet article, publiée le 30 octobre 2021, mentionnait incorrectement que 78 membres de la famille Alvensleben (dont tous les membres ne portent pas le titre de comte), avaient fait partie de la NSDAP, alors que le chiffre correct est 34. La Ligne Claire s’excuse auprès de la famille Alvensleben pour cette méprise.

La Liste de Kersten

Avec son film, Steven Spielberg a conféré à Oskar Schindler, jusque-là inconnu du grand public, une renommée mondiale ; en attribuant un titre analogue, La Liste de Kersten à son dernier ouvrage, François Kersaudy entend sans doute accorder un mérite similaire à son personnage, Felix Kersten.

Balte de langue allemande, Kersten naît en 1898 dans ce qui est aujourd’hui l’Estonie. Vers la fin de la Première Guerre Mondiale, il découvre qu’il dispose d’une aptitude particulière pour guérir les douleurs à l’aide de ses mains très sensibles, effectuera des études de massage finlandais à Helsinki, acquerra la nationalité finlandaise et se constituera en qualité de praticien alternatif une clientèle de renom principalement à La Haye et dans le Berlin de l’entre-deux guerres. A sa patientèle composée essentiellement de riches industriels et d’aristocrates viendra un jour s’ajouter celle de Heinrich Himmler, chef de la SS et des services secrets, en proie à des crampes d’estomac très douloureuses.

Ces douleurs sont évidemment de nature nerveuse et trouvent leur origine dans les responsabilités-mêmes de Himmler, si bien que Kersten pourra certes les soulager mais jamais les guérir ; aussi Himmler devient-il un patient dépendant, dont Kersten n’exigera jamais d’honoraires. En effet, à la différence de ses complices dans le haut appareil nazi, Himmler a prononcé une sorte de vœu de pauvreté et vit modestement de sa maigre solde ; par ailleurs entièrement dévoué envers Hitler, il rêve d’entrer dans l’Histoire comme un grand homme.

Or un jour, l’un de ses patients, un grand industriel, demande à Kersten s’il peut intervenir auprès de Himmler en vue de libérer un de ses contremaîtres, incarcéré du seul fait qu’il était social-démocrate. Kersten intervient effectivement et obtient gain de cause : ce sera la première d’une longue suite de libérations, souvent extraordinaires, dues au charme de Kersten, à sa patience, à son pouvoir de persuasion et à la menace toujours voilée d’arrêter de soigner le Reichsführer.

Dans un roman publié chez Gallimard en 1960, Joseph Kessel avait déjà raconté la vie de Kersten, qu’il avait du reste rencontré. Dans les Mains du Miracle, Kessel s’exprime à la place de son personnage et reprend pour argent comptant toutes les affirmations de son héros, dont certaines s’avèreront fantaisistes. A cela s’ajoute une certaine confusion quant aux dates, si bien que le lecteur aura du mal à déterminer où s’arrête Kessel et où commence Kersten.

Professeur aux universités d’Oxford et de Paris I, spécialiste reconnu de la Seconde Guerre Mondiale, François Kersaudy quant à lui s’est appuyé sur les archives disponibles, néerlandaises en particulier, sur les dépositions au Tribunal de Nuremberg, sur les attestations délivrées par le Congrès Juif Mondial, sur des témoignages probants, parmi lesquels figurent ceux de Christian Günther, ministre suédois des Affaires Étrangères et de Walter Schellenberg, chef du renseignement étranger au sein de la SS et enfin sur les mémoires de Kersten. Kersten du reste n’a pas rédigé un seul jeu de mémoires mais quatre mémoires, chacun en une langue différente, qui ne concordent pas toujours entre eux et qui contiennent eux aussi leur part de fiction, que Kersaudy démêle habilement de la réalité.

Kersten soignera Himmler à deux cents reprises mais obtiendra ses résultats les plus spectaculaires au péril de la vie durant les derniers mois de la guerre. En particulier, il parviendra à convaincre Himmler de ne pas donner suite à l’ordre de Hitler de détruire les camps de concentration et leurs occupants, y compris juifs, à la dynamite. Il parviendra à faire libérer vingt mille prisonniers scandinaves et des femmes internées à Ravensbrück, qui seront acheminées en Suède dans le cadre de la fameuse opération des bus blancs, sous l’égide du comte Bernadotte.

A la différence d’Oskar Schindler ou même de Raoul Wallenberg, Kersten n’est pas un homme de terrain ; en revanche, sa proximité avec Himmler lui permet d’opérer à très haut niveau et d’obtenir des résultats à grande échelle. Kersaudy a su rendre hommage à ce personnage méconnu et à son action qui justifie le sous-titre de son ouvrage, Un juste parmi les démons.

 

François Kersaudy, La Liste de Kersten, Fayard 2021, 381 pages.

La Filière

La Filière: une histoire de guerre, d’amour, de fuite et de mort

Les lecteurs de La Ligne Claire se souviendront d’un personnage qui surgissait des entrailles de « Retour à Lemberg », Otto (Freiherr von) Wächter, général de la SS et gouverneur de Cracovie en Pologne occupée puis de Galicie, dont Lemberg est la capitale, pendant la guerre. La Filière, du même auteur Philippe Sands, ne constitue pas à proprement parler une suite à Retour à Lemberg mais s’inscrit néanmoins dans une sorte de continuité dans la mesure où le livre retrace la vie, puis la fuite et enfin la mort d’Otto Wächter.

Le titre anglais, The Ratline, évoque un réseau d’évasion mais le terme rat, bien entendu dénigrant, renvoie à des criminels qui fuient la justice plutôt qu’à des héros qui cherchent à échapper à l’oppression ; en l’occurrence il s’agit d’une ligne d’évasion qui vise à procurer assistance à des criminels de guerre en vue de gagner l’Amérique latine dans les années qui suivent la défaite en 1945. Car Otto Wächter est un nazi autrichien de la première heure, un brillant juriste, un organisateur hors pair à qui on songe dès lors qu’il s’agit de mener à bien des missions délicates. Hans Frank, son supérieur, l’un des quatre protagonistes de Retour à Lemberg, qui sera condamné et exécuté à Nuremberg, lui confie l’érection du ghetto de Cracovie, puis de celui de Lemberg (Lvov), et de là la déportation de la population juive et son extermination dans le camp de Belzec.

Philippe Sands retrace la vie et la mort de Wächter avec la précision clinique du juriste mais aussi avec une maîtrise de la cadence du récit à la manière d’un roman d’espionnage. Sands connaît tout de son personnage mais amène preuves et témoignages à un rythme choisi, que viennent ponctuer des chutes en fin de chapitre qui invitent aussitôt le lecteur à entamer le chapitre suivant.

Cependant ce livre remarquable ne prend tout son sens qu’à la découverte des différentes filiations qui s’y déroulent. Tout d’abord il y a l’arrière-grand-mère de l’auteur, qui fait partie de ces Juifs de Lemberg que Wächter envoie à la mort. Ensuite et surtout il y a les longs entretiens que Sands a avec Horst Wächter (né en 1939), fils d’Otto, qui ne sont pas sans rappeler ceux qu’avait menés Gitta Serény avec Franz Stangl et Albert Speer. Horst enfant n’a pour ainsi dire pas connu son père, décédé en juillet 1949 ; Horst adulte s’en forgera l’image d’un « bon nazi » que la réalité des faits amenés par Sands vient contredire ; Magdalena, fille de Horst, n’affichera pas la même complaisance ou le même aveuglement et se convertira à l’Islam pour échapper au poids de cette hérédité. Une troisième filiation, plus étonnante encore, vient se nicher au cœur de ce récit et que le lecteur découvrira, stupéfait.

Avec La Filière, Sands se révèle à nouveau comme un maître du récit historique, fruit d’une enquête minutieuse, rédigé d’une plume élégante toujours en tension et qui livre à ses lecteurs un message qui va au-delà du simple dévoilement des faits. Comme pour Ben Macintyre, l’enjeu pour Sands consistera à l’avenir à trouver des événements à la hauteur de son talent.

 

 

Philippe Sands, La Filière, Albin Michel, 2020, traduit de l’anglais

Retour à Lemberg

Retour à Lemberg

Quatre personnages. Philippe Sands nous livre le récit de quatre personnages, Leon Buchholtz, son propre grand-père, Hersch Lauterpacht et Rafael Lemkin, tous deux juristes en droit international et enfin Hans Frank, gouverneur général de la Pologne occupée pendant la guerre, dont les destins naissent ou se croisent à Lemberg en Galicie, aujourd’hui Lviv en Ukraine.

Avocat réputé en matière de droit international, Sands sera invité, à l’occasion d’une conférence tenue à Lviv, à enquêter sur le destin de Leon Buchholtz et sur celui de Lauterpacht et de Lemkin, deux grands juristes. Lauterpacht sera à l’origine du développement du concept de crime contre l’humanité tandis que Lemkin développera celui de génocide, un mot dont il est l’inventeur. Ces concepts juridiques nouveaux trouveront une première application pratique au procès de Nuremberg, au cours duquel le quatrième personnage, Hans Frank, sera reconnu coupable et exécuté. Au moment du procès aucun des trois autres personnages ne connaît encore le sort que le règne de terreur de Frank avait réservé aux membres de leur famille restés en Galicie.

Le livre de Sands relève à la fois de la quête et de l’enquête, quête des origines de sa famille et du sort de ses membres sous l’Holocauste, et enquête très fouillée de la vie de Lauterpacht et de Lemkin et de leurs travaux. En gros, Lauterpacht conçoit les crimes contre l’humanité comme des crimes à l’encontre d’un grand nombre d’individus tandis que Lemkin définit le génocide comme un crime commis envers un groupe particulier de personnes, les Juifs et les Tsiganes en premier lieu.

Le concept de génocide, qui selon Lemkin ne se limite pas à des crimes en temps de guerre, peinait à trouver des partisans en 1945, y compris au sein des Puissances Occidentales ; les Américains craignaient en effet qu’il puisse s’appliquer aux Jim Crow laws qui justifiaient la discrimination raciale dans les États du Sud tandis que les Britanniques craignaient qu’il ne mine leur politique coloniale. Brillant juriste, Sands montre comment la substitution d’un point-virgule par une simple virgule dans les chefs d’accusation excluait de fait les crimes commis par les Nazis avant le déclenchement de la guerre. Et effectivement, aucun des prévenus de Nuremberg ne fut retenu coupable de génocide.

Toutefois, le moteur de ce beau livre demeure la quête d’une histoire personnelle et familiale. Pourquoi Leon Buchholz, grand-père de l’auteur, quitte-il seul Vienne pour Paris, laissant derrière lui sa femme Rita et sa fille Ruth (la mère de Sands) ? Qui est cette femme qui se chargera ensuite d’amener Ruth âgée d’un an, mais pas sa mère, auprès de Leon à Paris ? Et cette lointaine parente qui vit aujourd’hui en Israël qui n’a rien oublié mais qui a choisi de ne se souvenir de rien ?

Retour à Lemberg, est d’abord un livre émouvant ; c’est ensuite un livre essentiel au regard de l’actualité dès lors qu’il s’agit de suivre et de comprendre les procès instruits à l’encontre de, mettons, Radovan Karadžić ou de Omar-el-Bechir. Rédigé d’une plume élégante et précise, Sands a su rendre intelligible au lecteur le fruit compliqué de ses immenses recherches.

 

PS : La Ligne Claire est heureuse de célébrer ce dimanche son cinquième anniversaire et sa huit cent millième visite sur son site.

 

Philippe Sands, Retour à Lemberg, Albin Michel, 2017 traduit de l’anglais

Les Amnésiques

Les Amnésiques

« Début de la table des ancêtres de Jésus, le Christ, fils de David », c’est sur ces mots que s’ouvre le Nouveau Testament. Géraldine Schwarz, de père allemand et de mère française, s’efforce elle aussi d’établir la table de ses ancêtres, les uns commerçants à Mannheim, les autres issus d’un milieu plus modeste, paysans ou gendarmes. Toutefois, les interrogations de l’auteur portent sur ce que les uns et les autres ont fait ou pas au temps du nazisme, pendant la guerre, sous l’occupation. Pourquoi ? Pour la même raison que Sacha Batthyàny, parce que cela la concerne. Le titre même du livre, les Amnésiques, nous suggère d’emblée la réponse portée à cette interrogation : ils n’ont pas fait grand-chose et se sont efforcé d’oublier beaucoup ; c’étaient des Mitlaüfer, ceux qui se laissent porter par le cours des événements, ceux qui font avec.

Cependant, peu de temps après la guerre,  ce passé qui ne passe pas fait soudain irruption dans la vie de grand-père Schwarz sous la forme d’une lettre en provenance d’Amérique rédigée par un avocat, oiseau de mauvais augure, qui lui réclame des dommages de la part de son client, M. Löbmann. Löbmann? Oui, car en 1938, quelque temps après la Kristallnacht, la famille de M. Löbmann, comme tous les Juifs du Reich, avait été contrainte par la loi de se désaisir de ses biens, en l’espèce une petite affaire de négoce en produits pétroliers, que M. Schwarz racheta à un prix avantageux. Quelques années plus tard l’entreprise s’écroulerait sous les bombardements alliés.

Géraldine Schwarz traite ces questions d’une plume élégante, d’un ton délicat, où les jugements cèdent le pas aux interrogations dans un style où le récit familial se mêle avec l’Histoire de ces années-là. Comme le joueur d’échecs de Stefan Zweig, elle décrit avec finesse les deux cultures, allemande et française, chacune du point de vue de l’autre. Au début des années septante, quand se fiancent les parents de l’auteur, elle dépeint avec justesse et non sans humour le dédain que manifestent ses grands-parents Schwarz face à l’absence d’une autoroute entre Strasbourg et Paris (alors qu’en Allemagne depuis trente ans il en existe de magnifiques construites par you know who) et plus encore le dégoût qu’ils éprouvent au marché du coin lorsqu’ils arrivent à l’étal du boucher d’où pendent des langues de boeuf, des tripes et des pieds de porc.

Mais surtout Géraldine Schwarz souligne, décrit et analyse l’immense et douloureux travail sur eux-mêmes qu’ont effectué les Allemands à partir des années septante environ, qui a permis de les libérer de leur effroyable passé, non seulement sans l’occulter mais en en faisant mémoire. Quand en 2015 la Chancelière Angela Merkel ouvrait ses frontières aux réfugiés syriens et autres, l’auteur souligne la fierté rédemptrice qui naissait de voir des trains bondés arriver en gare de Munich plutôt que d’en voir partir pour une destination incertaine.

L’Allemagne enfin rachetée, Schwarz va promener son regard ailleurs en Europe, en Italie et en Autriche en particulier. Si jusqu’ici son regard était empreint sinon de bienveillance du moins de compréhension, là il s’agit tout à coup de débusquer les fachos tapis dans les replis de Forza Italia ou de la FPö. De l’avis de La Ligne Claire, c’est là que ce livre émouvant dérape et se voit dégradé au rang de porte-parole des opinions politiques de son auteur.

Il s’avère que La Ligne Claire estime comme elle que les Autrichiens sont les champions du monde de l’amnésie politique, suivis de près des Italiens. Schwarz a tort cependant d’en faire l’apanage d’un seul parti. En Autriche, le sentiment grand-allemand et même la nostalgie du nazisme ne sont en rien la prérogative de la FPö. En 1918, trente-sept ans avant la fondation de la FPö, la constitution de la première république autrichienne s’ouvrait sur les mots suivants: “Die Republik Deutschösterreich ist ein Bestandteil des Deutschen Reichs“, soit ” la république germano-autrichienne fait partie intégrante du Reich allemand”. Quant au parti socialiste, la SPö, il s’appelait alors la Sozialdemokratische Arbeiterpartei Deutschösterreichs (SDAPDö) dont le dirigeant, Karl Renner applaudirait plus tard non seulement l’Anschluss de son propre pays mais l’annexion du Territoire des Sudètes par le Reich. Aujourd’hui un tronçon du boulevard circulaire qui ceint la vielle ville de Vienne, le Ring, porte son nom.

L’histoire des hommes s’écrit rarement en noir et blanc. On peut être à la fois le roi d’Israël et le commanditaire du meurtre de Urie le Hittite, on peut à la fois avoir profité de la spoliation des Juifs et être victime des bombardements alliés. C’est tout le mérite des Amnésiques que d’en avoir saisi les nuances et c’est tout son défaut que de s’être lancé dans une croisade antifasciste hors de propos.

 

Géraldine Schwarz, Les Amnésiques, Flammarion, 352 pages.

 

 

Cardinal Galen

Un évêque contre Hitler

Voilà un livre important qui vient éclairer un épisode de l’histoire d’Allemagne peu connu du public francophone. Clemens-August Graf von Galen naît en 1878 au sein d’une famille catholique de la noblesse de Westphalie, une région incorporée au Royaume de Prusse protestant depuis le Traité de Vienne de 1815. Si les Galen et les familles alliées sont les témoins d’un vigoureux catholicisme culturel, marqué par les processions et les adorations, celui-ci repose sur une foi solide et véritable. C’est dans ce milieu conservateur, pétri de tradition mais aussi nourri du sentiment d’obligation de la noblesse envers la société, que grandit Clemens-August, qui ressent bientôt l’appel des ordres, sera ordonné prêtre en 1904 et évêque de sa ville de Munster en 1933. En 1946, à l’issue de la guerre, Pie XII lui conférera le chapeau cardinalice.

L’auteur, Jérôme Fehrenbach, haut fonctionnaire français, connaît de manière intime tant le milieu de l’aristocratie catholique allemande que l’histoire allemande des périodes wilhelminiennes et hitlériennes. Si à première vue ce livre s’adresse à un public restreint qui s’intéresse à la fois à l’Allemagne, l’histoire, la noblesse et l’Eglise catholique (La Ligne Claire par exemple), en réalité le véritable sujet du livre est d’une part celui des rapports de l’Eglise catholique au régime nazi et les droits de l’Eglise et d’autre part de la relation entre loi morale et loi civile.

Un homme de son temps

Allemand patriote, Clemens-August Galen tiendra le Traité de Versailles pour injuste comme l’ensemble de ses compatriotes et se réjouira de la remilitarisation de la Rhénanie en 1936 au titre de la souveraineté retrouvée ; même en 1945 il considérera les Alliés comme des occupants plutôt que des libérateurs. A son avènement, il ne juge pas le régime nazi illégitime en tant que tel mais, très clairvoyant, il en reconnaîtra très vite la nature impie et apprendra à ne pas l’affronter de face sur le terrain politique.

Galen avait grandi dans l’Allemagne empreinte du Kulturkampf, un train de mesures dirigé contre les catholiques au temps de Bismarck et qui avait conduit à l’expulsion des congrégations religieuses ; c’est pourquoi le jeune Clemens-August avait effectué ses études auprès du collège jésuite de Feldkirch en Autriche. Les Nazis ne seront pas en reste et procéderont à l’expulsion de religieux par la Gestapo, à la fermeture des presses catholiques et à l’emprisonnement de milliers de prêtres qui après 1939 seront regroupés dans les Priesterbarracken à Dachau.

C’est dans ce contexte qu’il est donc associé à la rédaction clandestine de Mit brennender Sorge en 1937, la seule encyclique jamais rédigée en langue allemande, dans laquelle Pie XI non seulement dénonce les violations du concordat signé quatre ans auparavant mais s’en prend à l’idéologie raciste du nazisme païen. Diffusée avec succès sous le manteau, elle sera lue en chaire dans toutes les églises le dimanche des Rameaux de cette année-là et provoquera la fureur des Nazis.

L’histoire cependant retiendra surtout de Galen trois sermons prononcés à l’été 1941, deux à l’encontre du Klostersturm, cette vague d’expulsions de congrégations religieuses par la Gestapo sans aucun fondement juridique, et le troisième dénonçant de manière vigoureuse la politique d’extermination des handicapés dans le cadre du programme T4, à telle enseigne que le régime jugea bon d’y mettre un point d’arrêt. Ces sermons se répandront dans toute l’Allemagne et même bientôt chez l’ennemi qui en fera usage à des fins de propagande. Homme courageux, surnommé le Lion de Munster, ferme dans ses convictions, il prend des risques importants quant à sa personne, que seuls son prestige et sa renommée lui épargnent.

Deux convictions motivent Galen. Tout d’abord il se révèlera un défenseur acharné des droits de l’Eglise, le droit de culte bien sûr mais le droit à enseigner et à soigner les malades et les personnes âgées, d’autant que ces droits sont ancrés dans le concordat. La seconde conviction est que l’Etat ne peut s’abstraire de la loi naturelle. Le régime nazi devient illégitime dès lors qu’il se met à tuer les handicapés dans le cadre de son programme d’euthanasie car ces meurtres nient la loi naturelle voulue par Dieu, cette part de divin qui réside en chaque homme. Toute sa vie, Galen demeurera méfiant face à l’absolutisme royal du Kaiser, critique ensuite face à celui de la majorité d’un moment lors de la République de Weimar et opposé enfin à celui d’Hitler. S’il s’en tient au principe d’obéissance aux autorités civiles au titre du quatrième commandement, ce dont témoigne le serment qu’il prête dans les mains de Göring peu avant son ordination épiscopale, il ne reconnaît l’autorité du pouvoir politique que pour lui imposer fermement ses limites.

Un homme de notre temps

Galen était certes un homme de son temps mais aussi un homme dont la philosophie politique, la primauté du droit naturel sur les lois de l’Etat, demeure d’une brûlante actualité. Alors comme aujourd’hui, il est des institutions que l’Etat a le devoir de protéger, des actions qu’il n’est pas autorisé à entreprendre, des droits à respecter. Plus que tout, Galen nous rappelle que l’Etat, quelle que soit la nature de son régime politique, ne peut pas s’affranchir de toute autorité et s’ériger en sa propre référence morale.

En 2005, en une cérémonie célébrée place Saint-Pierre, le pape Benoît XVI proclamait Galen bienheureux, certes en raison de son attitude ferme et même courageuse pendant toute la période du nazisme, mais par delà en reconnaissance d’une vie sans détours orientée vers le Ciel de la naissance à la mort. Cette béatification s’inscrit aussi dans la ligne des nombreux martyrs catholiques du nazisme qu’évoque l’auteur.

L’ouvrage de Fehrenbach se fonde sur une étude aussi minutieuse que rigoureuse des archives et de la correspondance familiale comme sur la recherche historique la plus récente. Il en ressort le portait limpide de ce géant au propre comme au figuré, Le Lion de Munster.

Jérôme Fehrenbach, Von Galen, un évêque contre Hitler, Editions du Cerf, 418 pages

Le 9 novembre, le poids de l’histoire allemande

On célèbre ce lundi 3 octobre la fête nationale allemande, der Tag der Deutschen Einheit, qui commémore la réunification des deux Allemagne scellée par traité en 1990.

S’il s’agit certes d’un geste important, il prend la forme d’une cérémonie où des messieurs en costume sombre sortent leur stylo et où l’une des parties, la RDA, signe son suicide officiel. On est loin de la valeur symbolique que confère le panache d’une prise de la Bastille. La chute du Mur le 9 novembre 1989, ça c’est du panache! Mais voilà, le Mur tombe le jour où tout se bouscule dans l’histoire d’Allemagne.

Car le 9 novembre est une date au poids trop lourd: en 1918, le Kaiser abdique, en 1923 Hitler effectue sa tentative de putsch à Munich tandis qu’en 1938, dans la nuit du 9 au 10 se déroule la Nuit de Cristal, le premier pogrom d’envergure fomenté par les Nazis contre les Juifs. Les casques à pointe, les médailles du Kaiser, les barriques de bière et les barricades renversées et puis les bris de la vitrine de la boucherie kasher, tout cela pèse tant et tant encore que même les débris du Mur de Berlin, la poussière retombée, ne feront pas suffisamment contrepoids.

Ce sera donc le 3 octobre et non le 9 novembre.