Schloss Berchtoldstein

Vacances en KaKanie (III): les nonnes perdues

Aux confins de l’Autriche, de la Hongrie et de la Slovénie actuelles, le château de Bertholdstein domine la vallée de la Raab depuis sa fondation au XIIe siècle ; dans son état actuel il est réputé pour sa galerie d’arcades qui ceint la cour intérieure, la plus longue d’Europe Centrale. Au XIXe siècle le comte Ladislaus Koszielski, qui se faisait appeler Sefer Pascha, le décora en style oriental, en souvenir de ces temps où les Ottomans étaient venus se presser aux marches de l’Empire des Habsbourg. Avec le dépècement de l’empire à l’issue de la Première Guerre Mondiale, le château changea à la fois de propriétaire et de destination avec l’arrivée d’une communauté de bénédictines appartenant à la congrégation de Beuron, qui devait y rester un peu moins d’un siècle jusqu’en 2010, à l’exception d’une interruption de quelques années lorsque le couvent fut fermé par les Nazis et les sœurs dispersées.

En 1923, la comtesse Maria Antonia von S. âgée d’à peine 19 ans s’était présentée au portail d’entrée vêtue d’une robe de bal et d’un diadème. De l’autre côté du pont-levis se tenait la maîtresse des novices avec qui elle tiendrait un dialogue qui n’est pas sans évoquer celui des Habsbourg défunts à la porte de la crypte des Capucins. Puis la jeune comtesse ôta le diadème, se dévêtit en public comme saint François sur la place d’Assise et, couverte de sa seule chemise, franchit le pont laissant derrière elle le monde et ses vanités pour pénétrer dans ce bel ensemble qu’elle ne devait jamais plus quitter de son plein gré et que la présence de Dieu rendait plus bel encore. Le portail se referma et Maria présenta sa chevelure, longue et brune, à la tonte comme Marie Stuart son cou à la hache.

Le monastère de Bertholdstein s‘est désormais éteint comme les anciens volcans de Styrie. A quelques pas de là, entre le verger de pommiers et la forêt se trouve le petit cimetière des nonnes envahi par les herbes, la mousse et le lierre qui masque les pierres tombales. L’espace d’une petite matinée, La Ligne Claire et son épouse, archéologues de la mémoire, se sont échinés à arracher à pleines mains ce lierre afin que Dieu puisse reconnaître le nom de celles qui lui avaient voué leur vie. Sur chaque pierre figurent trois dates, celle de naissance et celle du décès bien sûr, qui encadrent celle d’entrée au monastère ; seules les mères supérieures ont droit à une quatrième, qui marque l’année de leur élection comme abbesse.

Sous le lierre enfin arraché, La Ligne Claire découvre soudain le nom d’une lointaine parente, Sœur Martina, dont elle ignorait l’existence et que pas même les recueils généalogiques ne mentionnent. Le temps nous fait défaut et nous force de quitter ces âmes pour qui le temps ne comptait pas ; derrière nous grince la grille dont s’écaille la peinture, tandis que sous les sapins seules demeurent les pierres tombales de Bertholdstein, jusqu’à ce que revienne le lierre.

Meurtres au château

A la question que pose Sacha Batthyány en titre du livre “Mais en quoi suis-je concerné?”, l’auteur répond aussitôt par ses mots simples : «  il s’agit de moi » ou encore « je voudrais savoir ce dont j’ai hérité ».

Auteur suisse

Traduit de l’allemand, ce livre d’un auteur suisse issu d’une famille de l’aristocratie hongroise, se veut à la fois quête et enquête, interrogation et réponse. Plusieurs fils s’y entremêlent, la quête de l’auteur pour connaître d’une part une sombre histoire survenue au sein de sa famille mais tue depuis lors et d’autre part pour retrouver les traces du séjour de son grand-père dans le goulag russe, le récit qu’il en fait, l’évocation du traitement psychanalytique que suit Sacha Batthyány et enfin et surtout les morceaux choisis tirés de deux journaux, celui de Maritta, grand-mère de Sacha et celui d’Agnes, une juive hongroise qui habitait avant guerre Sárosd, le même village hongrois que Maritta.

Le thème de ce livre est double : transmission et légitimité. Mis fortuitement sur la piste de ces histoires de familles alors qu’il est journaliste à la NZZ, Batthyány se met notamment à lire le journal laissé par sa grand-mère ; de son propre aveu, il se rend compte qu’il ne peut lutter contre l’Histoire et c’est pourquoi il entreprend la rédaction de ce livre d’où il fait émerger un passé douloureux et violent qu’il se voit obligé d’assumer en héritage. Lors d’une altercation Batthyány saisit violemment son père par les revers de son veston tandis qu’ailleurs il gifle son fils alors âgé de trois ans. Sous le pont qui enjambe le flot des générations familiales coule la violence, altérée quant à sa manifestation mais inchangée quant à son essence. Cette gifle marque aussi le rejet d’une Suisse sans Histoire et sans histoires que l’auteur souhaiterait pouvoir renier au profit de l’effondrement militaire moral de la Hongrie en 1944 et 1945, dramatique certes mais historique.

Des morts au château

Batthyány enquêtera sur la mort en 1945 des époux Mandl, les épiciers du village de Sárosd, les parents d’Agnes, dans la cour du château du comte Lászlo Esterházy, arrière grand-père de l’auteur. Cette enquête le conduira jusqu’en Argentine où vivent aujourd’hui Agnes et sa descendance. Or l’histoire de cette mort s’avère être celle d’un meurtre maquillé en suicide. Et qui peut transformer ce meurtre en suicide sinon celui qui détient le pouvoir ? En cette fin de guerre c’est l’aristocratie qui en Hongrie détient le pouvoir, depuis mille ans précise-t-elle avec fierté, et si Lászlo Esterházy n’est pas le meurtrier, c’est bien lui qui détient le pouvoir de maquillage et qui en fait usage.

Filiation

Le parallèle avec Péter Esterházy, l’auteur hongrois décédé en 2016 semble clair. Dans « Revu et Corrigé», Esterházy se devait d’affronter son père, dont il venait d’apprendre qu’il avait agi en qualité de mouchard du régime communiste. Si l’espionnage n’est pas le meurtre et si Sacha Batthyány est un fils d’émigré alors que Péter Esterházy ne l’est pas, l’un et l’autre sont aux prises avec le poids du passé que déverse sur leur grève l’appartenance à une famille illustre. Voilà en quoi ils sont concernés. Et La Ligne Claire aussi.

Sacha Batthyány : Mais en quoi suis-je concerné ? Gallimard, 294 pages

 

Péter Esterházy

Péter Esterházy: La Version selon Marc

Au commencement, deux livres seuls s’ouvraient sur ces mots graves « Au commencement », le Livre de la Genèse et l’Evangile selon saint Jean ; désormais la Version selon Marc de Péter Esterházy vient s’y joindre. Esterházy n’est certes pas un auteur chrétien au sens où le sont, mettons, Chateaubriand et Bernanos mais c’est un auteur dont l’œuvre puise jusqu’au plus profond de la culture européenne y compris dans sa dimension religieuse.

Comme son chef d’œuvre, Harmonia Caelestis, la Version selon Marc met en scène les membres se sa famille, tantôt fictifs, tantôt vrais, son frère, ses père et mère, ses deux grand-mères et s’inscrit tout autant dans une tradition familiale qui fait appel à l’évangile selon saint Matthieu (Matthias, père de Péter) qui ouvre le Nouveau Testament tout entier sur la généalogie de Jésus-Christ. Et de même que la généalogie selon saint Matthieu, sans nécessairement toujours être exacte, est vraie, de même l’auteur trouve dans sa famille et son histoire et sa vérité. L’essentiel pour saint Mathieu comme pour Esterházy est de s’insérer dans une destinée qui relie entre elles les générations, qui les assume et assure leur transmission.

La Version selon Marc est au premier chef l’histoire de la rélégation, le terme employé pour désigner l’exil intérieur auquel les communistes avient condamné les membres de l’ancienne aristocratie, comme Carlo Levi l’avait été par Mussolini. C’est aussi, on ne saurait trop le répéter, l’histoire d’une famille, dont le narrateur, sourd-muet, se fait le porte-parole de la même façon que saint Marc l’évangéliste a rendu le témoignage de l’apôtre Pierre, Péter en hongrois justement.

Orfèvre des lettres, Esterházy brille par le foisonnement des thèmes, les références à la littérature et la culture européennes, le mélange de la réalité et de la fiction; il est une sorte de Fellini des lettres, dont, de l’avis de La Ligne Claire, il s’inspire pour décrire au numéro 82 une scène tirée d’Amarcord. Plus simple, ce dernier livre se révélera plus accessible que les ouvrages précédents de l’auteur sans pourtant que son style baroque n’y perde.

Ouvrage posthume dans sa publication en langue française, ce petit livre, fruit d’un homme qui se sait au soir de sa vie, est en définitive fondamentalement spirituel. L’auteur s’y confond avec le petit-fils du personnage de la grand-mère qui « savait parler de Dieu de telle façon qu’il devienne inconcevable que Dieu n’existe pas ».

 

Péter Esterházy: La Version selon Marc, Histoire simple virgule cent pages, Gallimard, 208 pages

Le Parlement hongrois

Vacances en KaKanie (I): en Grande Hongrie

Près de trente ans se sont écoulés depuis que La Ligne Claire n’avait été à Budapest, à une époque où, comme à Genève de nos jours encore, la ville tout entière se couchait à 22 heures. Aujourd’hui quatre millions de visiteurs par an permettent de financer la restauration d’une ville majestueuse, lui assurent une vive animation et lui confèrent l’image d’une ville colorée et variée.

Plutôt que de monter dans un bus touristique à impériale et s’entendre dire « Für Deutsch wählen Sie eins », La Ligne Claire und Gattin sont simplement montés dans le tram 2, qui circule à Pest le long du Danube et qui, selon les mots d’un dépliant publicitaire, offre à ses passagers « the most beautiful tram ride in the world ». On ne peut qu’y accorder son consentement.

Il suffit de quelques heures en Hongrie, un jour tout au plus, pour que son histoire agitée refasse surface et que le visiteur entende parler des malheurs indus par le traité de Trianon, de la Grande Hongrie et de ses frontières naturelles au sein de l’espace danubien.

En descendant du tram 2 à l’arrêt de la place Kossuth, le visiteur est saisi par la grandeur du bâtiment qui abrite le Parlement, érigé à grand frais vers la fin du XIXe siècle avec, cela va sans dire, des contributions de chacun des comitats de la Grande Hongrie d’alors.

Dans le hall central deux grands gaillards, militaires de la Honvéd, asurent sabre au clair la garde de la couronne de saint Etienne qui est à la Hongrie ce que le sceptre d’Ottokar est à la Syldavie, le symbole de la nation ; de même que le roi Muskar XII ne pouvait pas devenir roi s’il ne prenait possession de son sceptre, de même les rois de Hongrie se devaient de revêtir la couronne pour accéder à la royauté.

 

 

Fig1. Couronne de saint Etienne

Le soir, à l’occasion d’un dîner dans les grandioses salons du Pesti Vigadó, La Ligne Claire a eu droit à un cours de rattrapage en matière d’histoire hongroise.

Me explain you Hungarian history. For example, this man he speaks the Serbski language, but because he catholic, he says he is a Krovathski. Why ? Because Krovathia always part of Hungary kingdom, always.

Le lendemain, La Ligne Claire a pris relâche de la Grande Hongrie et a visité la synagogue de la rue Dohányi, la plus grande d’Europe. Il s’agit d’un édifice étonnant, érigé en style mauresque, soutenu par des colonnes en fonte qui font appel aux techniques mises au point alors par Gustave Eiffel. Tout à côté un petit cimetierre accueille les dépouilles de quelques deux mille victimes des Nazis, témoins des cinq cent mille Juifs qu’Adolf Eichmann envoya à Auschwitz. De retour dans la synagogue, le guide nous explique que, si elle ressemble à une église, c’est parce que son architecte était un Gentil er non un Juif. Il attire notre attention sur une petite lampe rouge, qui témoigne de la présence éternelle de Dieu auprès de son peuple. Partout dans le monde, dans chaque église catholique brûle en permanence une veilleuse, signe elle aussi de la présence divine dans le tabernacle et témoignage de son héritage juif.

Fig 2. Synagogue de la Rue Dohanyi à Budapest

 

 

 

Péter Esterházy

Péter Esterházy (1950-2016)

“Madame la comtesse, les communistes sont arrives”.

Tirée de Harmonia Caelestis (Gallimard, 2011), cette phrase résume bien la vie de son auteur, Péter Esterházy, fils d’aristocrate élevé dans un pays communiste, décédé il y a quelques jours. Péter figurera parmi les rares membres de l’aristocratie hongroise à ne pas être sortis, comme on disait alors, ni en 1945 ni en 1956.

Figure majeure de la littérature hongroise contemporaine, il se distingue par une langue riche, un ton plein d’humour mais aussi par un style assez éclectique et une syntaxe expérimentale qui peuvent rendre ardue la lecture de ses ouvrages.

Harmonia Caelestis nous plonge d’emblée dans un univers familial et même dynastique car il renvoie à une œuvre de la musique baroque, un cycle de cinquante-cinq cantates sacrées composées par Paul, premier prince Esterházy, et publiée à Vienne en 1711. Roman baroque où se mêlent la fiction et les faits liés à la famille au fil des siècles, Péter Esterházy y explore l’histoire familiale et le thème du père ; dessinant clairement sa famille selon une lignée de père en fils, il fait de chacun de ses protagonistes une figure symbolique du père si bien qu’il pourra écrire par exemple « mon père, qui avait accueilli Marie-Thérèse ». Car pour Péter Esterházy tout comme pour saint Mathieu au premier chapitre de son évangile, le rôle du père, mieux sa raison d’être, sa vocation même, est de transmettre le nom, dont lui, Péter est l’héritier.

Or, il s’avère que le vrai père, le père biologique, Mathias avait agi en tant qu’informateur des services secrets communistes. Quelque temps après la chute du mur et l’ouverture des archives de la police secrète, Péter Esterházy y découvre des rapports que son père, entretemps décédé, avait rédigés. Alors qu’il l’avait glorifié dans Harmonia Caelestis, Péter découvre que Mathias a non seulement mené une double vie, dont sa famille n’a jamais rien su, mais qu’en quelque sorte il n’a pas été à la hauteur de son rôle d’espion. Petit indic, il consigne dans ses rapports des faits insignifiants : « le comte Jean Esterházy est allé se faire soigner à Vienne ». Toujours est-il que le monde édifié dans Harmonia Caelestis s’écroule. Sa reconstruction demandera un travail d’écriture qui verra le jour avec Revu et Corrigé (Gallimard 2005) où en deux couleurs d’impression différentes et en deux tons différents, le fils écrivain baroque répond aux rapports du père rédigés dans le style des bureaucrates et dont il reprend des extraits.

Le 14 juillet dernier, Péter a rejoint l’harmonie céleste dont Paul, le premier prince, le prince Nicolas, mécène de Haydn, son grand-père Maurice, éphémère premier ministre du Royaume de Hongrie en 1917, et, qui sait, Mathias, dans la mesure où il a transmis le nom, avaient eux aussi sur terre fait résonner les notes.

Downton Abbey

Downton Abbey – The end

« What shall we do now that Downton Abbey has come to an end ? » s’interrogeait à la Chambre des Communes David Cameron, nouvellement nommé, à l’issue de la clôture de la première saison de Downton Abbey. C’était en 2010 et depuis lors cinq autres saisons sont venues différer sinon apaiser les angoisses du Premier Ministre. On a du mal à imaginer qu’un dirigeant autre que le Premier Ministre britannique puisse s’exprimer au sein d’une enceinte parlementaire au sujet d’un feuilleton de télévision mettant en scène la vie d’une famille aristocratique au siècle dernier. A la vérité, il n’y en a pas.

We are all middle class now

En 1997, John Prescott, alors député travailliste pouvait déclarer: « we are all middle class now », au sens où cette catégorie sociale regroupe tous ceux qui gagent leur vie, à l’exclusion d’une part de ceux comme la famille de Lord Grantham qui vivent de leurs rentes et de l’autre des exclus de la société. A l’époque où se déroule Downton Abbey, cette société middle class est encore en gestation, elle ne conquerra le monde et le pouvoir politique qu’avec les Trente Glorieuses. Et pourtant c’est bien la société middle class actuelle qui s’est passionnée pour les multiples petites intrigues qui peuplent les épisodes de Downton Abbey, un monde où chacun a sa place et est supposé s’y tenir ; du reste de la même manière que les titres de noblesse étaient transmis de manière héréditaire, les offices de domestique passaient eux aussi souvent de père en fils.

Cependant le monde en apparence immuable dépeint dans Downton Abbey était en réalité déjà en proie à de profondes convulsions. Le comte n’avait-il pas dû se résoudre à épouser une héritière américaine nouveau-riche pour maintenir le train de sa maison ? Les meilleures familles n’étaient pas à l’abri de ce genre d’arrangement.

Ailleurs on n’en avait cure. Avant guerre, chez les grands-parents hongrois de La Ligne Claire, officiait non pas une cuisinière mais plusieurs, dont la Mehlspeisköchin, une Souabe de Transylvanie, chargée exclusivement des desserts, des beignets à la crème flambés au Schnapps. « Excellence », disait-elle, s’adressant à la maîtresse des lieux, « quels sont vos ordres au sujet du menu de demain ? »

Changements de gré ou de force

C’était un monde où ce que nous appellerions aujourd’hui l’innovation technologique était considérée avec suspicion et même avec mépris, en tous cas avec le sentiment que toutes ces nouveautés, la radio, l’électricité, le téléphone, étaient superflues, voire nuisibles. Dans la famille de la Ligne Claire, on s’éclairait au pétrole en Belgique comme en Hongrie, où un domestique avait pour seule fonction de tous les jours nettoyer, remplir et allumer les lampes à pétrole. Selon le mot de la comtesse douairière, l’éclairage électrique donnait l’impression fâcheuse qu’on se produisait sur scène comme une danseuse au Théâtre de la Gaité. Si à Downton Abbey, on installe le téléphone nolens volens, l’arrière grand-père de la Ligne Claire, le marquis P., en son château des Flandres s’y refuse. En 1940 la Wehrmacht lui forcera la main mais dans un geste de résistance posthume, le marquis, né en 1854 et décédé en 1952, mourra sans jamais de sa vie avoir utilisé cet appareil, marque d’infamie infligée par l’occupant.

Diffusée dans un monde sécularisé, la série télévisée n’accorde que peu de place à la vie religieuse, pourtant très présente dans ce milieu de ce temps-là. Après tout Lord Grantham incarne l’establishment tandis que l’Eglise d’Angleterre est justement the established church. Vers la même époque, la marquise P. accueillait de manière permanente en son château un ecclésiastique qui avait, du fait de son état, préséance sur tous les hôtes, ducs, princes ou comtes et qui, pour cette raison était toujours assis à droite de la marquise. Le marquis de son côté finançait les études des garçons méritants du village si bien que lorsque le fils du majordome manifesta des dispositions pour les études, il partit au séminaire ; et lorsqu’il revint, une fois ordonné prêtre, il prit naturellement sa place à la droite de la marquise, servi par son propre père qui lui se retirait au sous-sol pour souper avec la domesticité. Comme dans Downton Abbey, chacun était à sa place.

Julian Fellowes, le réalisateur de la série, a eu le bon goût de sortir par le haut avant non seulement que le public ne se lasse de la série mais qu’elle aussi soit rattrapée par l’histoire qui avec les bouleversements induits par la Deuxième Guerre mettra un terme à cette vie. Dans Harmonia Caelistis, l’écrivain hongrois Peter Esterházy, évoquant l’histoire de sa propre famille, imagine cette scène, où cette vie touche à sa fin:

– Madame la Comtesse

–  Oui, Szabó, on a sonné?

– Les communistes sont arrivés.

Rideau.

FB-f-Logo__blue_512La Ligne Claire est également disponible sur Facebook.