Une tour genevoise




Entre la maison Latapie, la première réalisation qui fit parler d’eux en 1993, et le projet de la cité du Grand Parc, le plus ambitieux des projets de rénovation / extension d’un ensemble de logements collectifs, Lacaton et Vassal sont parvenus à garder intacts certains fondamentaux de leur approche constructive : une facture sobre, une architecture au service de l’usager, l’idée que l’abondance spatiale puisse être autre chose qu’un privilège et un gage de spéculation immobilière. Étant de ceux qui choisissent leurs projets en fonction de leur ethos constructif, ils n’ont à ce jour rien proposé qui trahisse l’esprit de leur première maison-serre bordelaise. 
C’est peut-être en raison de cette cohérence infaillible que la déclinaison genevoise de leur travail a constitué un enjeu de taille. Comment leur sobriété néo-brutaliste allait-elle se conjuguer avec le projet urbain genevois, caractérisé par une pression immobilière et foncière non négligeable, et une idée très précise du confort ? Du Lacaton et Vassal loué entre 2000 et 3000 francs, est-ce toujours du Lacaton et Vassal ? Le projet d’une tour d’habitation à Chêne-Bourg, un quartier en pleine expansion situé à la périphérie de Genève, présentait donc le risque de voir basculer leur sobriété et leur simplicité dans ce qui relève du style et de l’expression architecturale avec des appartements – des lofts de style brut – devenus une plus-value esthétique, un peu comme une chaise standard de Jean Prouvé peut aujourd’hui se vendre 15 000 dollars dans les galeries de design new-yorkaises. 
Trois éléments ont permis d’éviter cet écueil : le site, le concept formel et la facture du bâtiment, ainsi que le choix du partenaire local. Le premier élément qui sauve leur tour d’habitation n’est autre que le site et le projet urbain dans lequel il doit s’insérer. Si la tour n’est pas une reconversion à proprement parler, le projet urbain qui lui donne lieu d’être l’est indéniablement. Genève vit depuis plus d’un an au rythme du CEVA, une liaison ferroviaire transfrontalière devenue le levier d’une série d’opérations de densification / requalification. Le projet du CEVA et le développement qui accompagne le déploiement de ses gares est la variante lémanique de la reconversion urbaine à partir d’une boucle ferroviaire, à cette différence près qu’ici, les nouveaux usages doivent s’accommoder de l’activité qu’ils sont censés remplacer. Faute de place pour délocaliser, les Genevois, comme les Bâlois d’ailleurs, doivent garder à l’intérieur du nouveau périmètre de la ville une partie des entrepôts, des lieux d’activité et de tous ces équipements que le développement urbain relègue généralement vers une périphérie toujours plus lointaine. L’aspect mixte de Chêne-Bourg, ce quartier proche de la frontière, n’est pas une étape transitoire, ou alors il s’agit d’une transition à long terme. Les nouveaux immeubles d’habitations cohabitent avec les immeubles des années 70, des bureaux sans charme, des espaces de stockage, dans un écosystème qui évoque bien plus un quartier périphérique que la prospérité d’une des villes les plus chères au monde. En s’y promenant, on peut difficilement ne pas voir dans ce type de reconversion additive la traduction urbaine de l’architecture prothétique de Lacaton et Vassal.
© Lucas Camponovo
Le deuxième aspect qui permet à la tour de ne pas trahir l’ethos de ces concepteurs réside dans sa stratégie formelle, ou pour le dire plus crûment, dans son absence de stratégie. La tour n’est que la traduction du gabarit maximal autorisé, occupé de la manière la plus systématique qui soit. Aucune astuce, aucun effet de design ne vient altérer le strict épuisement des volumétries maximales pouvant être appliquées. Une approche maximaliste qui a séduit la maîtrise d’œuvre, les CCF, désireux d’optimiser leur investissement. À cela s’ajoute une facture très commune, avec des faux plafonds à l’intérieur et des profilés en aluminium en façade.    
Le dernier élément qui sauve le projet et la contribution de Nomos, un bureau d’architectes genevois dont le travail n’est pas sans affinités avec l’esprit de Lacaton et Vassal. Et pour cause, ce bureau scindé en deux branches entre Madrid et Genève expérimente sur les mêmes terrains : celui d’une architecture pauvre, mais riche dans son aptitude à restituer à l’usager un contrôle dont il n’a pas l’habitude de jouir. Nomos connaissait bien les seuils à respecter pour permettre à Lacaton et Vassal de construire sans se trahir. Ils ont joué le rôle de partenaire local, capable de traduire leur sensibilité dans l’idiome très particulier du contexte immobilier genevois. Cela n’a été possible que parce que Nomos se posait depuis déjà un bon moment les mêmes questions. 
À Madrid, ils ont inséré des cellules d’habitation en bois dans un volume industriel, créant ainsi des jardins d’hiver dans la partie résiduelle entre la paroi de l’habitation et l’ancienne paroi du bâtiment.
Nomos à Madrid.
Dans le cadre d’un autre projet, non loin de la tour Opale, Nomos réalise un espace d’activité évolutif dans une structure mixte en bois et béton. Un projet simple, presque low tech et dont ni l’usage du bois, ni l’évolutivité, n’entrent dans la rhétorique de greenwashing à laquelle on l’assimile souvent. Ici, le bois est tout simplement le matériau le plus adéquat pour ce qui doit être mis en place. 
Finalement, dans le quartier genevois de Vieusseux, ils rénovent actuellement une tour de quinze étages des frères Honegger, en transformant les petits balcons en jardins d’hiver. Le remplacement du parapet en béton par une paroi vitrée apporte de la lumière sans pour autant augmenter la superficie légale de l’appartement, la pièce supplémentaire n’étant pas chauffée. Cette opération en site occupé conjugue rénovation énergétique et extension de domaine habitable. Lorsqu’on les écoute en parler, on comprend que cette intervention dans une coopérative ouvrière est presque plus proche de l’esprit de la tour Bois-le-Prêtre que ne l’est la tour Opale. La nature coopérative de l’immeuble a permis d’entreprendre les travaux de rénovation en concertation avec les habitants, qui ont pu choisir et valider des prototypes. Là encore, on serait tenté de penser que la « méthode » Lacaton et Vassal gagne en pertinence en croisant une composante typiquement suisse de l’habitat collectif : l’esprit de ses coopératives d’habitants.

Article paru dans 612, le cahier suisse d’Archistorm

Christophe Catsaros

Rédacteur en chef de la revue Tracés de 2011 à 2018, Christophe Catsaros est critique d'art et d’architecture indépendant.

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