Don’t look up : le déni académique d’une croisade contre le wokisme

Quand un ministre de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, compare trois des philosophes les plus influents du XXe siècle à un virus contre lequel il conviendrait de « fournir le vaccin », il y a de quoi s’inquiéter. Foucault, Deleuze et Derrida sont à la France ce que Hegel, Nietzsche et Schopenhauer sont à l’Allemagne : la pensée la plus pertinente d’une époque. Le fait qu’on prétende les attaquer au nom d’un vague combat personnel contre le « wokisme » devrait inspirer la moquerie, à moins qu’on ne puisse plus qu’en pleurer.
Désireux de séduire l’électorat d’extrême droite qu’il imagine volage et prêt à suivre la majorité, Jean-Michel Blanquer a parrainé les 7 et 8 janvier derniers un prétendu colloque contre le wokisme (« Après la déconstruction : reconstruire les sciences et la culture ») organisé dans un amphithéâtre loué à la Sorbonne. Comme il n’y avait pas beaucoup d’historiens, de philosophes et de sociologues disposés à prendre part à cette mascarade, les organisateurs ont dû racler le fond de la casserole pour bricoler un semblant de panel académique composé d’éditorialistes et essayistes envieux de la gloire de Zemmour — Mathieu Bock-Côté (CNews), Jacques Julliard (Marianne) ou encore Pascal Bruckner — de membres du médiatique Observatoire du décolonialisme (fondé par Xavier-Laurent Salvador, à l’initiative de l’événement), collectif de chercheurs indépendants et frustrés d’être ignorés par la communauté scientifique — qui rassemble des universitaires moins connus pour leurs travaux que pour leurs opinions — et de spécialistes qui se sont exprimés tout à fait en dehors de leur domaine de compétence (comme Alexandre Gady, historien de l’architecture  et profiteur invité à l’EPFL). Le décor était planté. Tout ce beau monde a palabré dans l’indifférence la plus totale, pour légitimer cette ineptie intellectuelle qu’est le combat contre le wokisme et la déconstruction et qui anime les plateaux de CNews. Car au-delà de cette sphère médiatique d’animateurs qui ricanent dans les matinales, personne ne comprend ce que recouvre ce terme, surtout pas ceux qui en abusent. C’est sous ce nom étrange que l’on range les études postcoloniales et notamment l’effort entrepris par les historiens, sociologues et théoriciens de tous bords pour repenser l’impact de l’expansionnisme occidental de la Renaissance à nos jours. Qualifié à tort de wokisme, ce travail nécessaire d’analyse des mécanismes culturels qui ont créé les sociétés coloniales bafouerait les racines judéo-chrétiennes de l’Europe. Il remettrait en cause le fondement moral de toutes ces inégalités qui persistent et maintiennent les millions de Français issus de l’immigration dans une citoyenneté de seconde zone.
Cela dit, ceux qui crient au scandale poussent rarement le raisonnement aussi loin. Ils s’indignent que des mots nouveaux puissent entrer dans le dictionnaire et s’exclament  « et puis quoi encore ?! ». C’est cette ethos du  « et puis quoi encore ?! » que l’initiative de M. Blanquer a voulu associer aux bancs prestigieux de la Sorbonne. Dans son discours d’ouverture, Jean Michel Blanquer (qui a tout de même une maîtrise de philosophie !) a expliqué avoir compris d’où venait le problème : il n’est ni dans les inégalités qui structurent la société française, ni dans l’exclusion d’une partie non négligeable de la population de toute forme d’éducation. Non. Le problème de la France, c’est le prétendu relativisme des Foucault, Deleuze et Derrida. Ce que la France a produit de le plus fertile au 20e siècle. Ce n’est pas une plaisanterie, ni un mot d’esprit de mauvais goût. Jacques Derrida qui a croisé la philosophie et la psychanalyse, Michel Foucault qui a hybridé l’histoire et la philosophie et Gilles Deleuze, qui a mis les concepts en mouvement. La seule chose que la France a réussi à exporter aux Etats-Unis, à part ses vins et ses fromages à pâte molle. Voilà l’ennemi à abattre. Qu’un ministre de l’éducation en fasse des agents pathogènes à éradiquer, des entités nuisibles à éliminer, est le signe d’un changement. Depuis le milieu du 20e siècle, la droite a évité de penser à voix haute. Les déboires du national-socialisme ont rendu difficile de monter sur la barricade en tenant la bannière de la révolution conservatrice.  La droite s’est retranchée sur les plateaux de télévision, laissant à la gauche le privilège de la radicalité et la tâche de réfléchir et débattre dans les universités. Il semblerait que le temps de cette pudeur soit révolu. La droite veut reprendre ses billes, son rôle dans l’enseignement supérieur et en particulier le droit à la radicalité. Que ce coming-out soit l’acte d’un gouvernement centriste au nom d’un effort de séduction de l’électorat d’extrême-droite n’est pas une justification. L’erreur de M. Blanquer est à la fois intellectuelle et de goût. S’il veut faire renaître le radicalisme de droite, qu’il le fasse avec de vrais intellectuels (qui doivent bien exister quelque part ?). Qu’il aille chercher les héritiers de Carl Schmitt au XXIe siècle, pour que nous sachions à quoi nous en tenir. En est-il seulement capable ? À défaut de trouver une vraie place pour la radicalité de droite dans l’histoire des idées, il pourrait simplement être catalogué comme l’imbécile qui a légitimé un débat de comptoir en lui ouvrant les portes de l’université.

À l’Acropole d’Athènes, le béton de la discorde

Il faut peu de choses pour réveiller un trauma. À Athènes, quelques mètres cubes de béton coulés au mauvais endroit auront suffi à rappeler aux Athéniens leur désamour de ce matériau qui symbolise la transformation irréversible de la ville, dans la seconde moitié du 20e siècle. Ce ciment de la discorde a déclenché une polémique d’une rare virulence sur un sujet qui faisait, jusque-là, l’objet d’un consensus : l’aménagement des sites archéologiques en général, et les travaux de restauration de l’Acropole d’Athènes en particulier.
Cela fait plus de 40 ans que le Parthénon et les constructions adjacentes, les Propylées, le temple d’Athéna Nikè et l’Érechthéion sont en travaux. Il s’agit tout à la fois du chantier archéologique le plus prestigieux et le plus long de l’histoire de la Grèce moderne. Une lenteur d’exécution qui ne relève pas de la prétendue inefficacité méridionale, mais de la démarche prudente des archéologues de l’YSMA, le service chargé de cette restauration.
Les objectifs de ce projet complexe et articulé sont multiples. Il s’agit tout d’abord de corriger des erreurs de restauration des deux siècles précédents, comme l’assemblage aléatoire de fragments, les recompositions sans fondements historiques ou, bien plus grave, l’oxydation des éléments métalliques. Par sa façon de revenir sur les actes de restauration anciens, ce projet permet de mesurer l’évolution des pratiques de conservation.
Il a débuté à une époque où l’usage des nouvelles technologies était balbutiant et se poursuit avec l’aide d’applications et d’outils qui permettent de scanner, cartographier et modeler beaucoup plus facilement des éléments manquants. Malgré ces nouvelles applications, les grandes lignes du chantier restent inchangées et reposent toujours sur l’utilisation d’outils analogiques comme le pantographe.
Si la restauration suit à la lettre les règles de la charte de Venise, elle semble aussi bénéficier d’une évolution des usages sur la question de l’ajout de nouveaux éléments afin de reconstruire une portion effondrée. Là aussi les critères qui président à la décision de refaire un fragment à neuf sont avant tout de nature constructives et statiques. On complète pour consolider l’existant plutôt que pour retrouver la forme ancienne. S’il n’y a pas de limite dans la quantité de nouveaux matériaux qui peuvent compléter l’ancien, l’objectif reste d’assurer la stabilité avec un minimum d’éléments ajoutés.

Espace grec. Nella Golanda, 1970

Le béton de trop

La polémique est née d’une intervention réalisée sur les axes de circulation, et non sur le bâti à proprement parler. De nombreux articles ont fustigé l’odieux bétonnage de l’Acropole. La critique virulente a surpris le milieu de l’archéologie, peu habitué à être jugé dans l’arène médiatique. Et pour cause : toute intervention fait l’objet d’un minutieux travail de recherche, d’une série d’annonces, d’une validation par des pairs et surtout d’une autorisation par un conseil scientifique indépendant. Il en va ainsi de la restauration des accès dont « l’odieux bétonnage » faisait partie. Les cheminements en béton n’étaient qu’une partie d’un vaste projet de reconstitution des accès du monument, depuis les Propylées jusqu’au Parthénon. Pour comprendre ce qui est en jeu, il faut remonter dans le temps.

En beige clair, l’ancienne rue des Panathénées, en marron une ancienne place, en bleu les nouveaux axes temporaires.

Les Athéniens du 5ème siècle avant notre ère, en guerre contre les Spartiates, n’ont pas eu le temps de terminer l’aménagement des abords de l’Acropole. C’est pendant la période romaine, cinq siècles plus tard, qu’un monumental escalier est réalisé. Des éléments préservés de cet escalier qui se déployaient de part et d’autre d’une rampe permettent aujourd’hui d’envisager une reconstruction archéologique. Celle-ci permettrait de corriger les diverses restaurations approximatives du 19e siècle ainsi que l’aménagement actuel, réalisé sans fondement historique dans les années 1950. La reconstitution du grand escalier permettrait de diversifier les accès au site, rétablissant les cinq points d’entrée des Propylées, au lieu de l’accès actuel, unique et forcément congestionné.
Ce scénario aurait pu se concrétiser sans la levée de boucliers aux relents démagogiques de l’hiver dernier. Mélange d’indignation patriotique (que viennent faire les Romains dans un monument grec ?!) et d’arguments plus légitimes liés à la fréquentation (faut-il vraiment créer les conditions d’une augmentation des flux de visiteurs?), tout et son contraire a été entendu. L’escalier transformerait le site en supermarché, aliénant la pureté hellénique du site.

Si le soutien ministériel au responsable du chantier Emmanouil Korres, n’a fait qu’augmenter le polarisation de la controverse, le chantier suit aujourd’hui son cours. Sa lenteur procédurale joue en sa faveur lui permettant d’échapper aux feux de l’actualité. L’équipe de l’YSMA poursuit les étapes scientifiques préalable au chantier. La proposition pour l’escalier central sera débattue, avant d’être, ou pas, approuvée.  Pour ce qui est des axes de circulation, ils sont loin des descriptions alarmantes qui en ont été faites. Réversibles, puisque le béton a été coulé sur une membrane protectrice, ils matérialisent des circulations qui existaient à l’époque classique, tout en garantissant aux trois millions de visiteurs qui gravissent le rocher annuellement, un minimum de sécurité. Il faut se souvenir que les voies irrégulières qu’ils remplacent étaient à même la roche et convenaient peu à la fréquentation élevée du site, sans parler des jours pluvieux où la roche polie devenait glissante. Certes, gravir le rocher en marchant sur le marbre blanc lissé par la pluie et le soleil était une expérience unique. Le contraste de la roche irrégulière avec la partie couverte des Propylées tenait du miracle esthétique. C’est peut-être le seul reproche qui puisse être fait à l’aménagement. Le lisse du béton supprime le puissant contraste dialectique qui s’établissait entre les sols accidentés et le bâti préservé.

Le Parthénon en cours de restauration en 1902.

Mais est-ce suffisant pour rejeter le projet dans son ensemble ? Est-il réaliste de prétendre aborder l’Acropole en 2022 comme Byron ou Chateaubriand ont pu le faire, en promeneurs solitaires? L’Acropole, haut lieu du tourisme mondial, peut-elle faire l’économie d’un aménagement de ses accès ? L’ascenseur greffé sur le mur nord ou les rampes PMR réalisées ces vingt dernières années sont bien plus intrusives que les voies en béton, mais personne n’en conteste l’existence.
Quant à l’escalier, sa reconstruction pourrait comporter une dose de vérité historique, au-delà de la raison archéologique. Celle d’une réconciliation du temple avec l’ère de la culture de masse. Rome face à Athènes constitue un changement culturel. L’introduction de la grande échelle, urbaine et impériale, face à la mesure et l’échelle maîtrisée de la cité grecque. Dans ce contexte, reconstruire l’escalier « romain » pourrait être un acte réconciliant l’échelle et les usages de notre époque avec celle du monument athénien. Une façon d’inscrire le présent sans trahir le passé. Un acte de lucidité architecturale, fondé sur des critères archéologiques, venant corriger le contresens des aménagements éphémères, prétendument invisibles. 

Article paru dans le numéro 445 de l’Architecture d’Aujourd’hui

Antarctic Resolution – Apprendre de l’océan Austral

Si demain la glace de L’Antarctique devait fondre, ou même se retrouver dispersée sous forme de gigantesques icebergs dans les océans de la planète, le niveau de la mer s’élèverait de 63 mètres. Même Paris serait entièrement submergée. Ce scénario improbable donne une échelle de grandeur des réserves d’eau douce qui constituent ce continent de glace, très peu habitable, mais essentiel pour préserver l’habitabilité de notre planète.  Tout cela et bien plus est admirablement détaillé dans un des plus beaux catalogues d’architecture de l’année, Antarctic Resolution, édité par Giulia Foscari, qui avait déjà reçu le prix DAM Architectural Book en 2015 pour  Elements of Venise, avec l’OMA. Son nouveau projet, présent lui aussi à la Biennale de Venise sous la forme d’un livre déployé, constitue une véritable anthologie politique, architecturale et environnementale de la présence humaine sur le continent gelé.  L’ouvrage n’est pas sans évoquer le travail qui a été mené il y a une dizaine d’années par le Laba de l’EPFL avec les leçons de Barents, en arctique cette fois-ci. L’idée était alors d’ausculter sous plusieurs angles un territoire extrême, en pleine évolution. S’il part d’une intention semblable, le projet de Foscari semble pousser beaucoup plus loin l’analyse du territoire gelé.

The Amundsen-Scott South Pole Dome City. Courtesy of © United States Navy; US Antarctic Program, National Science Foundation.

Antarctic Resolution est incontestablement “koolhaasien” par sa disposition critique à étendre le champ de l’architecture au point de le dissoudre parmi les autres disciplines. L’ingénierie, l’urbanisme, la sociologie, le design et l’écologie sont abordés dans un même élan, mais aussi avec le sérieux que mérite chacun de ces domaines de savoir. Le volet politique de l’ouvrage fait, pour sa part, la généalogie du statut extraterritorial de l’Antarctique, avec un première phase de conquête tâtonnante et parfois concurrentielle, jusqu’au traité de 1959 qui gèle sans révoquer les revendications territoriales de la dizaine de nations qui en avaient formulé. Le traité fit de l’Antarctique un espace protégé. Il établit aussi la liberté d’y mener des recherches en y installant des missions scientifiques. À une époque ou le nucléaire était en pleine expansion, il proclama l’interdiction d’y mener des essais ou d’y stocker des déchets. À partir de ce moment, l’Antarctique est devenu le laboratoire du monde de demain, tant sur le plan de la coopération internationale qu’en matière de préservation des ressources naturelles. L’ouvrage consacre un chapitre assez fourni à la sociologie de ces expéditions, leur caractère essentiellement masculin, ou encore l’extrême promiscuité à laquelle sont confrontés ces chercheurs obligés de vivre de longs mois de confinements dans des conditions proches de celles d’un sous-marin. L’évolution de l’aménagement intérieur des bases, leur espaces de loisir, leur modularité ou encore leur démontage est présenté comme un véritable laboratoire constructif de l’occupation pérenne d’un milieu des plus hostiles. 

Architecture antarctique 

Si l’ouvrage s’efforce d’aborder toutes les approches envisageables, celle qui prime est incontestablement l’approche architecturale. Foscari offre un diaporama complet des différentes typologies ainsi que des enjeux de l’acte de construire en Antarctique. Outre les difficultés d’acheminement des matériaux et des éléments de construction, le gel des sols et les tempêtes hivernales, les architectes doivent jongler avec des fenêtres très restreintes pendant lesquelles les travaux sont possibles. Parmi ces nombreuses expéditions, il faut distinguer entre celles qui s’implantent sur la roche et la terre ferme, notamment sur le littoral et sur la péninsule antarctique, et celles qui s’aventurent à l’intérieur du continent, sur le glacier antarctique. Là, les choses sont encore plus difficiles. Outre des températures extrêmes et de longs hivers sans lumière, il faut gérer les fortes chutes de neige qui augmentent l’épaisseur du glacier d’un à deux mètres par an. Cela explique que de nombreuses expéditions ont instauré des camps enfouis, accessibles par des puits rallongés au fur et à mesure ou la structure s’enfonçait dans le glacier. D’une durée limitée, ces sous-marins dans la glace ont longtemps été la forme la plus évoluée pour maintenir des missions permanentes sur le glacier. Leur forme souvent ovoïde était calculée pour résister le plus longtemps que possible au poids de la neige qui s’accumulait au fil des ans. Au bout de quelques années, ils devenaient inutilisables. Impossibles à démonter, ces bases désaffectées, captives du  glacier continuent à dériver vers la mer au rythme de 100 mètres par an.

Calving Architecture: The Archeology of the Debris. Courtesy of British Antarctic Survey Archives Service, Archives ref. AD6/19/4/1/X/AA31. © A. Alsop, 1995

À cet égard, le glacier fonctionne comme un récipient qui se remplit par haut et qui se vide par les côtés. C’est pour pallier à l’obsolescence rapide et l’impact environnemental de ces camps enfouis, qu’est apparue l’idée de constructions sur pilotis capable de se rehausser au fur et à mesure qu’augmente le niveau du glacier. La nouvelle génération de bases fonctionne sur ce principe. Elle consiste à élever annuellement le bâtiment pour lui éviter l’ensevelissement. Placée sur des glissières, Halley 6 est de ces bases qui parviennent à rester à la surface en étant déplacées une à deux fois par an. Véritable Walking City d’Archigram, le bâtiment sur pilotis est glissé hors de son emprise au sol, sous le niveau d’enneigement. D’autres camps appliquent le même principe, sans avoir à tracter le bâtiment hors de sa fosse.

Neumayer, le projet allemand repose sur des verrins hydrauliques qu’il suffit de soulever pour positionner les appuis sur de la neige tassée. Le bâtiment est ainsi surélevé deux fois par an. Véritables vaisseaux sur pilotis, ces laboratoires ambulants ont un rôle essentiel à jouer dans la recherche autour de l’évolution du climat.  Si ces constructions ont, au même titre que la recherche spatiale, une dimension symbolique, elles rendent possible des travaux de recherche d’une extrême importance. C’est une mission en Antarctique qui a tiré la sonnette d’alarme sur la diminution de la couche d’ozone, c’est d’elles toujours que l’on essaye de comprendre les mécanismes climatiques menacés par l’augmentation des gaz à effet de serre. En cela elles sont doublement vitales. 

Article paru dans le numéro 446 de l’Architecture d’Aujourd’hui

Database, Network, Interface, l’architecture de l’information

Le savoir est structuré comme peut l’être un édifice. Tel est le point de départ du stimulant projet de Mariabruna Fabrizi et Fosco Lucarelli que l’on pouvait voir jusqu’au 7 décembre à la galerie Archizoom de l’EPFL.  En cherchant les liens entre les savoirs et l’architecture des dispositifs qui les archivent et les diffusent, cette recherche permet d’entrevoir les antécédents dans la constitution des systèmes d’organisation des connaissances. Il est question des bibliothèques, et de leurs systèmes de classement, décimal chronologiques et alphabétiques comme celui de Dewey, ou reposant sur des analogies et des rapprochements par affinités comme ceux de Sitterwek ou de Warburg. Il y est aussi question d’architecture des lieux de diffusion de la connaissance, avec certains plans d’universités comme ceux que  Candilis, Josic et Wood ont réalisés pour l’université libre de Berlin en 1963, et qui préfigurent des organisations non hiérarchiques du savoir. Il est finalement question de l’architecture de ces nouveaux espaces virtuels qui aspirent à se substituer au monde réel en s’appropriant la part d’aléatoire et d’imprévu qui le distingue ( certes plus pour longtemps ), des mondes virtuels. La centaines de projets exposés sous forme de plans ou de dessins forment une sorte de trame archéologique des supports d’assistance et d’organisation des connaissances à travers les âges, sans aucune prétention d’exhaustivité, mais plutôt avec la volonté d’exposer l’étendue du champs et la variété des éléments pouvant relever du sujet. Passant des dessins de Saarinen pour un « data center » dans les années 50, à ceux de Cedric Price pour un centre d’apprentissage modulable, en passant par des  “machines” élaborées pour convertir les musulmans du 14e siècle, on évolue dans un espace qui organise les éléments qu’il contient selon une logique qui lui est propre. Il ne s’agit pas d’épuiser le sujet mais de l’ouvrir.

L’exposition qui donne lieu à un très beau catalogue aux éditions Caryatide / Cosa mentale, est stimulante pour une raison supplémentaire. Elle pose l’exigence d’une compréhension des systèmes et des réseaux de connaissance et d’information, à un moment très précis de l’histoire des techniques ou une partie non négligeable des acteurs du numérique œuvrent pour leur opacification. Faces aux obscures dystopies immersives auxquelles nous voue Zuckerberg et à l’invisibilité des algorithmes prédateurs qui scandent nos vies privés et professionnels, Database, Network, Interface apparaît comme une ultime tentative de porter un regard critique et de se souvenir que ce filtre qui nous entoure et que nous appelons tantôt toile, tantôt réseau est bel et bien une construction, un édifice duquel on devrait pouvoir sortir de temps en temps. À défaut de détenir les clés du système, nous devons nous satisfaire de l’information qu’il s’agit bien d’une construction.  Cyril Veillon, directeur d’archizoom, me confiait que les étudiants de l’école d’architecture s’intéressent peu à ces choses là. Comprendre les machines qui les englobent n’est pas une priorité pour eux. La bataille pour garder le contrôle citoyens des  systèmes qui organisent le savoir, n’a pas été perdue; elle n’a tout simplement jamais eu lieu, et ne risque pas d’avoir lieu sur tik tok, sauf sous forme de parodie.


Article paru dans l’édition de janvier 2022 de la revue artpress

Le laboratoire en condensateur heuristique : le CRBS de Strasbourg

Si Strasbourg n’est plus la ville tiraillée par les conflits franco-allemands qui se sont succédé aux XIXe et XXe siècles, son architecture porte encore les traces de la concurrence à laquelle se sont livrés les deux pays pour asseoir leur souveraineté dans la cité frontalière. L’architecture a été utilisée pour consolider le retour de la métropole rhénane dans le giron national à chaque fois que la ville est passée de la France à l’Allemagne. Française jusqu’en 1870, elle fut allemande jusqu’en 1918, puis à nouveau de 1940 à 1944. À chaque changement de camp, la ville et ses administrations faisaient l’objet d’une réorganisation stratégique. L’hôpital civil est emblématique de cette histoire saccadée, faite de démolitions, de constructions, de stratégies interrompues et de départs précipités, qui font la richesse et la complexité de l’architecture et du tissu urbain strasbourgeois. Paradoxalement, dans le cas de l’hôpital civil, cette transition s’est opérée autant sous le signe de la continuité que celui de la rupture. 

Le CRBS, réalisé conjointement par Groupe-6 et DeA architectes, gagne à être appréhendé sous l’angle de la résilience des usages et des institutions dans une ville qui change de camp tout en gardant la même population. C’est ce rapport à l’histoire qui constitue le contexte bâti et programmatique du nouvel ensemble de laboratoires. Et c’est toujours en tenant compte de cette histoire que Strasbourg projette l’évolution du site de son hôpital civil en futur pôle de recherche au rayonnement européen. Dans cette optique, le CRBS constitue, au même titre que certaines institutions européennes qui ont vu le jour dans la seconde moitié du XXe siècle, une authentique réconciliation architecturale dans sa manière de synthétiser des qualités que l’on attribue pour certaines à l’art d’édifier à la française et pour d’autres à la culture du bâti germanique. 

Le CRBS, tête de pont de la prochaine mutation de l’hôpital civil

Que ce soit par sa centralité, par sa superficie ou par la diversité architecturale des bâtiments qui le composent, l’hôpital civil strasbourgeois est une institution qui fonctionne comme une métonymie de la ville : une portion délimitée capable de rejouer à une moindre échelle les grandes lignes de l’évolution de l’ensemble. C’est un véritable quartier avec ses monuments, ses places et ses jardins, dont l’évolution porte les traces des grandes étapes de l’histoire de la ville. Aussi étendu que le quartier pittoresque de la Petite France, l’hôpital civil et ses vingt-trois hectares forment une enclave au centre de Strasbourg. Cette emprise territoriale s’explique en partie par le fait qu’à son commencement, de nombreux patients s’acquittaient des soins qu’ils avaient reçus en léguant des terres. Valorisés, ces legs ont permis de constituer un grand domaine. Quant à l’ampleur des services et départements qui le composent, elle serait le fait de la surenchère concurrentielle à laquelle se livrent les deux pays. Chaque reconquête fut l’occasion d’un effort pour affirmer le rayonnement intellectuel et scientifique de l’hôpital, personne n’osant défaire ce que les « autres » avaient fait de constructif. C’est ainsi que l’administration allemande mit en place à partir de 1870 un fonctionnement en cliniques, préfigurant l’articulation des soins et de la recherche qui, par la suite, s’est généralisée avec les centres hospitaliers universitaires. L’administration française qui reprit l’hôpital à la Libération conserva ce qui avait été mis en place par les Allemands.

Cet urbanisme de l’acte accompli explique en partie le caractère éclectique et fragmenté de cette ville dans la ville. C’est contre cette dispersion que s’est érigé le projet de nouvel hôpital civil. Conçu par Claude Vasconi en 2008, il a cherché à unifier ce patchwork de cliniques et leur fonctionnement fragmenté. Pris dans un seul ensemble, les départements pouvaient interagir et offrir des soins coordonnés. Vasconi, passé maître dans l’art d’une rhétorique architecturale du pouvoir qu’affectionnent les acteurs institutionnels privés et publics, a inscrit ce regroupement dans une méga-structure futuriste et unitaire qui exhibe sa technique. Pourtant, dans cette « guerre » entre entropie et concentration, c’est l’éclectisme et la dispersion qui pourraient finir par l’emporter.

Le nouvel hôpital civil de Strasbourg conçu par Claude Vasconi en 2007.

Grâce à la concentration rendue possible par l’édifice de Vasconi et par la désaffection de nombreux bâtiments, la métropole de Strasbourg a envisagé la reconfiguration d’une partie du site en pôle de recherche à rayonnement international. Cette nouvelle stratégie, baptisée NEXTMED, vise à reconvertir, démolir et reconstruire les dizaines d’édifices vidés, afin d’y installer des activités indépendantes de recherche et développement en technologies médicales.

Le CRBS est à l’avant-poste de cette nouvelle stratégie de laboratoires autonomes fonctionnant en synergie, tant avec l’hôpital qu’avec l’université. Formellement, le CRBS est aux antipodes de l’approche unitaire incarnée par le vaisseau gris de Vasconi. L’objectif n’est pas tant de se démarquer par le design que de s’ouvrir sur la ville et de penser la cité hospitalière comme un système complexe, constitué d’entités autonomes capables d’interagir ou de développer des dynamiques propres. Tant la morphologie du bâtiment (un parallélépipède autonome) que le traitement uniforme de ces quatre façades « pixelisées » vont dans ce sens. So architecture remet à l’ordre du jour le principe éclectique d’unités pavillonnaires qui régissaient le site depuis sa création jusqu’à l’arrivée du vaisseau gris de Vasconi. Conçus à partir d’un échantillonnage chromatique prélevé dans un périmètre de 500 mètres, les quatre façades du CRBS fonctionnent comme une machine à synthétiser la matière visuelle de cette portion de la ville. Ce mécanisme se superpose à la fonction bioclimatique de la façade. Les deux fonctionnalités, énergétique et esthétique, ne sont pas distinctes mais intégrées. Il n’y a pas une fonction d’un côté et une peau qui la recouvre de l’autre. Le revêtement est déjà la fonction pleinement déployée.

Un bâtiment d’une grande densité sur une parcelle réduite, avec un impératif de calme, de concentration et de repli – voici comment Guillaume Delemazure décrit la demande qui a été faite aux architectes, et qui a trouvé sa réponse dans l’organisation des laboratoires autour d’un vide central. Le patio central est tout à la fois le support de la bonne organisation de l’ensemble, un gage de qualité et un vecteur de socialité pour ceux qui s’y activent. Là aussi les choses s’emboîtent. À elle seule, la qualité fonctionnelle de l’équipement ne suffit pas à garantir un environnement de travail optimal. Les lieux de recherche ont longtemps négligé le cadre de vie, préférant mettre l’accent sur l’équipement du laboratoire et le travail qu’il permet d’accomplir, plutôt que sur sa socialité potentielle. Jusqu’à ce qu’on comprenne à quel point l’interaction sociale et le cadre de vie pouvaient avoir une incidence sur la qualité de la recherche. Le CRBS a choisi de reconsidérer bon nombre de ces réflexes typologiques où, pour des générations de laborantins, l’unique cadre de vie professionnel devait être la paillasse et le restaurant d’entreprise. Ici, les espaces de travail sont évolutifs, organisés en huit entités ou groupements de laboratoires, qui peuvent s’adapter aux particularités et aux besoins des équipes universitaires qui y sont affectées. L’ensemble est pensé comme un dispositif mixte entre la recherche médicale (Institut national de la santé et de la recherche médicale) et la recherche universitaire. L’évolution des méthodes d’enseignement a fortement conditionné sa flexibilité et la possibilité d’affecter les locaux sur de courtes durées, en fonction de projets spécifiques. Pauline Copyloff, responsable du service du patrimoine de l’université de Strasbourg, est explicite sur ce point : les laboratoires ne sont pas affectés à tel ou tel professeur, mais à des projets. 
Ce mode de fonctionnement ouvert est conforté par l’importance accordée aux espaces informels. Ils sont pensés comme une composante essentielle du travail des chercheurs. Le CRBS a fait le pari d’une transversalité inter-laborantine qui permettrait, par exemple, de lancer un sous-projet avec des collègues d’un autre laboratoire que le sien. Par ces choix, le laboratoire cesse d’être cet espace stérile replié sur lui-même, pour enfin tirer profit de ce qui vient de l’extérieur, du hasard et de la sérendipité. 

Réfléchissante, la verrière du patio capte le panorama de la ville.

Au CRBS, chaque couloir se termine sur une baie vitrée donnant sur l’extérieur et chaque laboratoire, à l’exception de certains équipements très spécifiques, jouit d’une vue sur la ville. Les stores fermés ou ouverts règlent ainsi la quantité de dehors qui pénètre dans ce monde protégé. À cela s’ajoute la fonction réfléchissante de la verrière du patio qui capte le panorama de la ville pour l’inclure dans le cœur du bâtiment. Il suffit de lever la tête pour saisir un morceau de ciel et une portion du centre historique.
Arrivé à ce point, on réalise que les deux grandes composantes du projet – son insertion urbaine et son fonctionnement modulaire – font écho à l’aspect du bâtiment. Les pixels ne sont pas juste une image, mais un principe organique qui s’applique autant à la façon du bâtiment de contenir que d’être contenu. Chacun de ces compartiments peut être perçu comme un pixel interagissant avec les autres, et jusqu’à l’ensemble lui-même qui devient un pixel à l’échelle de la ville. Manifeste d’un nouvel éclectisme assumé, le CRBS signale l’entrée de l’hôpital civil dans une nouvelle époque. Sans imposer l’uniformité et la table rase, il trouve dans la transformation de l’existant un levier pour créer du nouveau.

Version réduite d’un article sur le CRBS paru dans le numéro 109 de la revue Archistorm. Toute les images du CRBS sont de Luc Boegly.

À Arles, l’effet Luma

Érigé sur une friche ferroviaire à l’entrée de la ville d’Arles, sur le site d’un ancien centre d’entretien de la SNCF, le nouveau défi de Frank Gehry, commandité par Maja Hoffmann pour y loger la Fondation Luma, est fait pour être vu. Il marque l’entrée dans une nouvelle conception du rôle du mécénat dans la vie culturelle.

C’est un drôle de bâtiment, formellement complexe, mais auquel manque l’envolée expressive qui a fait la renommée du starchitecte californien. C’est un peu comme si, en essayant de modérer ses élans, Frank Gehry niait son propre langage plastique. Reste une tour de verre et de métal déstructurée, hybride, qui contraste avec le déploiement minéral et horizontal de la cité méridionale.
Ce manque de clarté dans le geste semble qualifier le projet Luma dans son ensemble. Que vient faire un équipement de cette ampleur dans une petite ville de 50 000 habitants ? Faut-il considérer la nouvelle fondation comme une affaire publique, comme le sous-entendent les prises de position officielles (le maire d’Arles ne cache pas son admiration pour la générosité des Hoffmann) et les espoirs qu’elles déclenchent dans la société locale, ou doit-on plutôt la percevoir comme une affaire strictement privée ?
À Arles, ni les choix fondamentaux à l’origine du projet ni la façon dont il se positionne par rapport à l’existant n’attestent d’une stratégie commune entre les pouvoirs publics et la mécène. Luma évolue de manière autonome, répondant à une vision et à une stratégie individuelle sûre de son succès. Avec sa tour étincelante, Maja Hoffmann inscrit dans la pierre le nom de ses enfants, Lucas et Marina, ainsi que celui d’une lignée de mécènes dont la fortune est liée au géant pharmaceutique Roche. Rompant avec la discrétion qui caractérise l’apport de sa famille à la ville depuis plusieurs générations, elle y parachute une véritable machine de guerre. Gehry ne cache pas s’être inspiré de l’industrie militaro-industrielle pour l’enveloppe du bâtiment et notamment des plaques en mousse métallique qui protègent les véhicules Humvee. S’immisçant dans le destin d’une ville dotée d’un vrai potentiel de développement et faisant face à un important problème de chômage (15% contre 9% à l’échelle nationale), Maja Hoffmann assume pleinement sa fonction d’acteur capable d’agir à l’échelle de l’agglomération toute entière. Ses propos rapportés sur le site de la Fondation servent d’adage au programme : « L’esprit de notre projet est de faire en sorte qu’il soit un activateur du tissu artistique, culturel, écologique, social et économique d’Arles et de la Camargue, dans le delta du Rhône en Méditerranée, à travers un échange et une connexion continue avec le monde et son évolution. »
©-Romain-Protin
Confier le devenir d’une ville à des acteurs privés n’est plus un tabou. Comment revitaliser Arles pour en faire, à terme, une « Venise » provençale ? Comment sortir cette commune d’une léthargie que Les Rencontres de la photographie viennent perturber trois mois par an ? La formule, plusieurs fois éprouvée, est connue. Faire construire par un starchitecte une institution phare qui inscrit un nouveau lieu sur la carte globalisée du tourisme de luxe et de l’art contemporain. Entre Tel Aviv, Miami et Bâle, Arles aura bientôt sa place. Et qui de mieux pour accomplir cette requalification que celui dont le plus célèbre musée, celui de Bilbao, est devenu synonyme de renaissance d’une agglomération en perte de vitesse ? Frank Gehry est également un signe, censé donner le ton. Le marché immobilier y croit et attend l’arrivée des nouveaux acquéreurs qui vont faire basculer la ville en classe affaires.
Outre un parc paysager conçu par Bas Smets et des halles ferroviaires reconverties par Selldorf Architects, le projet Hoffmann comprend plusieurs investissements immobiliers dans le tissu historique de la ville, dont deux bâtisses anciennes réhabilitées en hôtels : le Cloître et l’Arlatan. L’artiste coréen Lee Ufan y croit aussi en inaugurant en 2022 une fondation d’art contemporain, conçue par Tadao Ando. L’État, enfin, y contribue, en déplaçant juste à côté de la tour Gehry la toute nouvelle École nationale supérieure de la photographie, dotée d’une belle canopée miessienne conçue par Marc Barani et proposant, pour l’essentiel, un déploiement souterrain. Dit autrement, face à l’érection de la culture globalisée, l’État esquive et s’enterre.
La fondation LUMA par Julian Grollinger
La « part maudite » 
Luma, comme la fondation Louis Vuitton ou la Collection Pinault. les projets prestigieux se succèdent, court-circuitant le lien intrinsèque qui existe en France entre l’État et sa politique culturelle. C’est un peu comme si, n’osant pas remettre en question une doctrine respectée, l’État s’évertuait à lentement y substituer un modèle alternatif : soit une réforme qui ne dit pas son nom. Le face-à-face entre la Fondation Luma et la future école de la photographie pourrait à lui seul symboliser la victoire de la nouvelle doctrine sur des principes qui, de Malraux à Lang, ont façonné les stratégies culturelles publiques dans la seconde moitié du XXe siècle. La culture devait avoir un rôle pédagogique et fédérateur pour la société, et l’État en était le principal pourvoyeur.

Si personne n’ose encore contester ouvertement cette mission, la machine semble enrayée jusqu’au point de non-retour. Lors du discours de Versailles en juillet 2017, le Président de la République citait la « part maudite » de Georges Bataille. Cette « part maudite », qui constitue un surplus, ce qui doit être dilapidé, dépensé gratuitement pour permettre à l’économie générale, matérielle et symbolique de continuer à fonctionner, n’est-elle pas aujourd’hui représentée par notre système culturel ? Il semble préférable de laisser ceux qui en ont – de l’argent – sacrifier le leur. Maja Hoffmann peut bien remplacer l’État dans son rôle de grand prêtre menant les cérémonies de dépense symbolique censées nous purger du trop-plein.
Certes, Luma n’a pas grand-chose à voir avec la scandaleuse surfacturation à des fins d’exonération fiscale réalisée par la Fondation Louis Vuitton à Paris. Maja Hoffmann a acheté le terrain et présente un budget tout à fait raisonnable pour un projet de cette ampleur, soit 150 millions d’euros. Malgré ce côté fair‑play, sa façon décomplexée de corréler développement économique et action culturelle ne l’empêche pas d’être un vecteur décisif de la financiarisation de l’art.
©-Cedrine-Scheidig
De retour dans les rues de la ville, les devantures désuètes datant des années 1970 cèdent lentement la place aux enseignes plus prestigieuses. Certes, le grand luxe et ses marqueurs reconnaissables ne sont pas encore là, mais ils ne sauraient tarder. L’envolée des prix depuis cinq ans est incontestable. Ils ont doublé, passant de 1500 à 3 500 euros le m2, voire plus dans certains cas. Un responsable du service du patrimoine, qui n’a pas souhaité être nommé, est même allé plus loin en nous suggérant d’arpenter la Roquette, le quartier du centre, historiquement populaire. Aujourd’hui, les chantiers s’y succèdent et les anciens habitants laissent leur place à des acheteurs qui transforment les vieilles maisons en résidences secondaires. Le quartier est restauré, mais de plus en plus inhabité.

À quoi bon questionner l’espoir que fait miroiter l’inscription d’Arles dans la constellation des hauts lieux de l’art contemporain ? Certes, Gehry vieillissant n’a pas donné le plus bel exemple de ce qu’il aurait pu faire et le bâtiment évoquant le visage à moitié défiguré d’Arnold Schwarzenegger dans Terminator exhibe ostensiblement son caractère hybride et sa non-finitude. Dire que Maja Hoffmann s’empare du rôle qui est celui de l’État ? Dans un contexte général de réduction de la contribution publique au budget de la culture, cette initiative constitue pour la plupart une excellente nouvelle. À Arles, transformée pour l’occasion en gigantesque partie de SimCity, tout semble aller de soi. L’art contemporain, comme n’importe quelle autre activité lucrative, s’installe dans une région qui espère en tirer profit.
Article initialement paru dans le numéro 428 de l’Architecture d’Aujourd’hui

Le rôle du bois


Propos d’introduction de la 2e journée des Rencontres Romandes du Bois organisées par LIGNUM Vaud au Musée Olympique à Lausanne.

L’engouement pour le bois dans la construction est l’indice d’une demande croissante pour des villes plus saines, moins dispendieuses en ressources énergétiques. Les acteurs de la filière bois ont une responsabilité à ne pas trahir ces attentes et ne pas être en deçà de ce à quoi aspire aujourd’hui la société. Le bois a un rôle central à jouer dans l’effort pour créer des villes et des campagnes plus durables, des économies stabilisées qui n’auront plus besoin d’une fuite en avant spéculative pour ne pas être en crise.
Le bois peut être un régulateur global de nos sociétés. Et je ne parle pas de captation de CO2, mais de l’écosystème global, qui comprend les environnements naturels, les lieux de production, les lieux de vie de travail et de retraitement des déchets. Aujourd’hui, le bois est engagé dans une sorte de compétition pour pour faire aussi grand aussi haut et aussi rapide que l’acier et le béton. Mécaniquement, tout semble possible, tant en termes de portée que de résistance. La limite des 100 mètres pour les structures en bois est sur le point d’être dépassée, ce qui était inimaginable il y a 20 ans. Il n’est pas certain que cette course à la performance soit la meilleure voie, même si les exploits du bois flattent les acteurs de la filière. Il vaudrait mieux laisser le matériau dicter son propre agenda et déterminer un peu plus l’usage qui en fait. Construire des tours en bois peut être intéressant en termes de défi, mais d’un autre côté, en essayant de remplacer l’acier et le béton, le bois s’écarte de plus en plus de ses qualités intrinsèques. Et la principale qualité à laquelle je pense est la circularité de l’économie qu’il rend possible Le bois est le matériau archétypique de l’ économie circulaire qui va de l’arbre au déchet.


Bois global vs bois local

Aujourd’hui le bois est devenu un matériau globalisé. Dans ce contexte, il est légitime de se demander si la globalisation de l’offre et de la demande est la meilleure chose qui pouvait advenir à la filière. Ce bois globalisé qui traverse les océans pour être transformé avant d’être vendu comme « produit vert » est-il toujours en phase avec le récit de transition écologique qui en justifie la demande ? Ce bois globalisé est-il autre chose que la récupération commerciale d’un imaginaire écologique égaré? Face à des acteurs du marché de la construction qui évaluent leurs options à la lumière de leurs seules marges, n’est-il pas encore temps de fixer des règles ou des limites permettant de promouvoir telle pratique plutôt que telle autre? Ne faudrait-il pas plutôt penser le bois comme une ressource ancrée dans un territoire, élément d’une économie qui pense ensemble le produit fini, son façonnage, son impact paysager et son démontage?

Si le bois doit jouer un rôle dans la transition vers une société à faible émission carbone, nous ne devons pas hésiter à promouvoir encore davantage l’utilisation du bois local. Mais pour cela, nous devons apprendre à construire autrement. Il ne s’agit pas de revenir à la charrue et à la scie hydraulique, mais de trouver des façons de faire du bois un régulateur global des écosystèmes humains.
Au plus fort de la foi en l’énergie fossile, On se déplaçait en utilisant de l’essence, ou se chauffait au fioul , les routes étaient pavées de goudron, les aliments réalisés avec des engrais issus d’hydrocarbures et les maisons pleines d’objets en plastique.
L’idée n’est pas de remplacer le pétrole par du bois, mais de laisser le bois dicter de nouvelles règles. Ses propres règles. Celle de sa croissance lente, celles de ses limites mécaniques, celles de ses cycles de déclin naturel.
Le bois peut être une clé de l’émancipation politique des communautés d’habitants. Il peut devenir un gage pour permettre aux gens de prendre part à la configuration de leurs espaces de vie et de travail. Nous pouvons imaginer de nouvelles formes de modularité de l’habitat qui s’appuient sur les caractéristiques techniques du bois. Le bois pourrait nous aider à évoluer collectivement vers des formes de construction moins réglementées et plus abordables.

Promouvoir le bois en général ne suffit plus. L’option du bois dans la construction, les choix qu’elle offre sont plus nuancés qu’on ne le pense. Entre les murs à ossature bois prêts à monter et le bois brut, il y a des distinctions importantes à faire en termes de performances et de qualités environnementales. Entre une tour en bois et un bâtiment de quelques étages construit sur mesure pour ses futurs habitants, ce n’est pas forcément du même rapport au bois qu’il est question. Il faut aller au-delà de l’image générique du bois. Il est important de développer la capacité des professionnels et des consommateurs à distinguer et évaluer ces différentes options sur des critères autres qu’économiques. Il est également important de mettre en avant les solutions les plus vertueuses en termes de durabilité. Dans le bois, comme ailleurs, il existe des produits “locaux”, “biologiques” et des produits verdis, faussement durables, des produits industriels transformés vertueux et d’autres qui le sont moins.
Au Royaume Uni, ils sont en train de construire le plus grand stade en bois. un stade de 5000 places pour l’équipe Forest Green Rover, qui a fait de l’écologie un étendard. L’équipe est VEGAN et la pelouse sans engrais. Conçu par Zaha Hadid, il est une merveille d’ingénierie et de construction durable. En y regardant de plus près on se rend compte que le nouveau stade implique le déménagement de l’équipe depuis son ancien stade à Nailsworth, une zone périurbaine ou elle se trouve actuellement vers une zone en rase campagne, à la jonction 12 de l’autoroute M5, c’est à dire uniquement desservie en voiture individuelle. Le nouveau stade aura aussi 1700 places de parking. Son bilan, si l’on inclut aussi son fonctionnement, risque donc d’avoir un impact négatif sur l’environnement.

Junk Wood

Il existe beaucoup de choses qui ne servent à rien, et qui s’affichent comme vertes. Le mobilier bas de gamme en panneau aggloméré que l’on ne prend même plus le soin de déménager quand on change d’appartement. Les innombrables gadgets, de la cuillère jetable en bambou, au tableau de bord en chêne d’un SUV diesel. On pourrait appeler cela le junk wood. Tout ce qui est en bois n’est pas forcément vertueux. Il serait peut être temps de faire entrer le bois dans une économie holistique qui tienne compte de toutes les paramètres de la vie d’un produit: de l’arbre planté et l’environnement que constitue cette matière en devenir, sa coupe et son façonnage, au milieu que constitue l’activité qui consiste à le transformer, puis à la qualité environnemental du chantier qui va le transformer en bâtiment, et jusqu’à son démontage et la qualité humaine qui peut accompagner un chantier de démolition.

Le bois permet une gestion globale de la graine au déchet. Dans cette compréhension du bois, il s’agit pas de faire entrer que des paramètres quantitatifs: quantités, transport, énergie grise, recyclage. Il s’agit surtout de comprendre que le bois peut être un acteur du paysage, un acteur social. Il peut aider à modeler nos paysages naturels, aider à rendre les lieux de travail et de stockage plus compatibles avec la ville, les chantiers moins nuisibles, et même parfois festifs. Au Pays-d’Enhaut, au 19e siècle, l’acte de couper un arbre et l’acte de construire étaient intrinsèquement liés. L’acte d’habiter et l’acte d’entretenir étaient liés aussi. Le monde durable et holistique a bel et bien existé. c’était la règle de nos sociétés jusqu’à ce que la fuite en avant d’un développement sans frein nous fasse basculer dans la dystopie que nous traversons actuellement. Peut être qu’il est temps qu’il redevienne équilibré et apaisé. Le bois peut y contribuer.

Le plus petit cirque du monde

Comme la plupart des réalisations de Patrick Bouchain et Loïc Julienne, le plus petit cirque du monde, interagit avec son environnement bâti et imaginaire. À quelques pas du quartier des Tertres, à Bagneux, le bâtiment en bois déploie sa fragilité dans un contexte qui a incarné, le temps d’un film, la dérision du modernisme. Il s’agit d’une comédie de 1967 avec tueurs et truands, et dont l’idée absurde et géniale consiste à greffer dans une cité flambant neuve l’intrigue d’un film policier. Du mou dans la gâchette échoue incontestablement comme pour dire que ceci n’est pas une ville, puisque le crime ne peut pas y être représenté. Plus tard, d’autres crimes biens réels se dérouleront dans le quartier. Ils viendront saturer l’imaginaire de millions de gens, sans que leur renommée néfaste ne contribue à faire de Bagneux le Bronx du sud parisien. Le tristement célèbre gang des barbares qui sévit dans le quartier, a tout au plus renforcé les lieux communs sur la dangerosité des quartiers périphériques.
L’immeuble des tertres en cours de démolition.
 Non, pour le plus petit cirque du monde, l’enjeu est ailleurs. Il s’agit, comme dans certains contes populaires, d’établir un nouveau pacte fondé sur la confiance. Un bâtiment en bois, c’est-à-dire vulnérable au feu, exposé dans un quartier réputé difficile. Le contraste entre la ville orthogonale issue des trente glorieuse et la construction anguleuse est flagrant, au point de constituer un rapport de force. Non pas ceux qui appellent la destruction de l’adversaire, mais plutôt de ceux qui font basculer une réalité immuable, dans un possible qu’on n’osait même pas imaginer. 

Stephane Bern, ambassadeur du NIMBY à la française

Il fallait avoir du culot pour s’attaquer à un projet comme celui de Saint Vincent de Paul, l’ancien site des Grands Voisins ! Du culot et du mépris pour ceux à qui vous vous adressez. Les quelques quarante signataires d’une tribune farcie de contresens parue dans Le Figaro ne manquaient ni de l’un ni de l’autre.

Leur initiative pourrait légitimement être pointée comme un cas presque parfait pour expliquer ce que signifie le terme NIMBY. Il s’agit de protestations de riverains indignés, fondées non pas sur une question de principes ou d’idées, mais sur la proximité de ce qu’ils dénoncent. Je ne suis pas contre Amazon, juste contre l’idée d’un centre de distribution en face de chez moi ! Ou encore : Uber ne me gêne pas, c’est juste les livreurs qui squattent mon trottoir qui m’indignent. NIMBY, veut dire not in my backyard : pas dans ma cour.

L’écoquartier Saint Vincent de Paul, le projet ciblé par cette tribune, c’est un peu “l’horlogerie suisse” de l’aménagement urbain. Le site en question est celui de l’ancien hôpital Saint-Vincent-de-Paul, en plein centre de Paris, désaffecté depuis une dizaine d’années, et que la ville veut reconvertir en y créant 600 nouveaux logements, dont la moitié de logements sociaux. Voulant bien faire les choses, les aménageurs confient la préparation du terrain à l’association Aurore, Plateau Urbain et Yes We Camp, qui ont occupé le site pendant plusieurs années afin de créer un réseau associatif d’activités solidaires dans la friche hospitalière. Bien plus que l’habituelle médiation urbaine, leur action a consisté à créer le substrat d’activité sur laquelle le nouveau quartier va pouvoir prendre pied. Une fois ce réseau bien constitué, les entreprises vont pouvoir être pérennisées et occuper le bâti ancien préservé et les rez-de-chaussée des nouveaux immeubles d’habitation. L’habitat va ainsi venir s’ajouter à un quartier vivant, constitué, avec des rues, des espaces communs et tout un réseau de commerces de proximité. Ce travail de longue haleine permet d’éviter le principal défaut des quartiers résidentiels flambants neufs : leur mono-fonctionnalité. Plus de 200 structures ont ainsi été créées dans un quartier auparavant résidentiel. Un travail exemplaire qui mériterait indéniablement un prix d’urbanisme.
En 2020, la deuxième phase du projet a ainsi pu être entamée. C’était sans compter sur l’obscure association de riverains excédés rassemblant parvenus de toute sorte, artistes médiatiques, célébrités et autres évadés fiscaux qui redoutent de voir leur ghetto doré se densifier. Ils tirent la sonnette d’alarme et nous préviennent du crime en train d’être commis : l’aliénation du quartier d’Apollinaire, d’Hemingway et de Picasso par la densification !
Stéphane Bern, cosignataire de la tribune, aurait pu prévenir ses camarades de lutte que l’argument central de leur protestation est foireux : la densité du quartier au moment où Picasso et Hemingway s’y activaient était nettement supérieure à celle d’aujourd’hui où la gentrification, airbnb et la prolifération des lofts ont désertifié des parties entières de la rive gauche.
Espérons que la mairie de Paris ne cédera pas à cette ignoble mascarade ! L’héritage des Grands Voisins méritent mieux que d’être contrés par une bande d’indignés fortunés!

Article paru dans la version en ligne de l’Architecture d’Aujourd’hui

Le renouveau du vernaculaire alpin à Rossinière

Le deuxième volet des Cahiers de l’Ibois, l’initiative éditoriale semestrielle issue du laboratoire de l’EPFL consacrée à la construction innovante en bois, revient sur le cas de Rossinière et les efforts communaux pour y ancrer une nouvelle conception du vernaculaire alpin. Le photographe de paysage Tadashi Ono y effectue un périple en image à l’affût des indices qui placent le commune de Rossinière et ses forêts au cœur des enjeux du renouveau de la construction en bois. Isabel Concheiro initie un tour d’horizon des pratiques de l’habitat innovant en bois, en Suisse et ailleurs en Europe. Sa recherche s’efforce de mesurer la capacité du bois à modifier les usages dans la production de l’habitat.

© Tadashi Ono

Yann Rocher sonde le lien intrinsèque entre l’élément forestier et les théâtres en bois de Patrick Bouchain. Antoine Picon interroge la place du système constructif dans une industrie attachée à la splendeur de la figure au détriment d’une efficacité constructive intuitivement perceptible. Enfin, Jean-Pierre Neff, syndic de la commune de Rossinière, esquisse avec Yves Weinand l’hypothèse d’une renaissance de la filière bois à partir d’un nouvel édifice pour les services de l’exploitation forestière du Pays-d’Enhaut.