Pont-Rouge, face au port franc

Si Michel Foucault avait vécu à Genève, il aurait probablement ajouté le port franc à la liste des établissements emblématiques de son concept d’hétérotopie. C’est ainsi qu’à côté du cimetière, de la prison et de l’hôpital psychiatrique, on trouverait cet îlot d’extraterritorialité. L’entrepôt sécurisé y serait mentionné pour son inaccessibilité et sa façon de qualifier la ville à laquelle il appartient. Ses murs blancs opaques aux petites fenêtres en biais recèlent l’équivalent du PIB d’un pays comme l’Ukraine. Pas moins de mille œuvres de Picasso y sont entreposées, enfermées dans des caisses, loin des regards, et des douaniers du monde entier. Comment ignorer cette réalité? Le port franc incarne un stade jamais atteint dans la financiarisation de l’art. À l’inverse du musée, il est le lieu où la valeur d’échange annihile complètement la valeur d’usage d’une œuvre d’art. Le port franc est à la ville de Genève ce que l’inconscient est à la personne. Il représente ce mécanisme de dissimulation qui détermine néanmoins le sort d’une entité, qu’elle soit un sujet ou une collectivité. L’équilibre psychologique de cette personne ou de cette collectivité repose entièrement sur sa capacité à refouler la négativité qu’elle recèle.
Face au port franc, de l’autre côté de la route du Grand-Lancy, le nouveau quartier de Pont-Rouge constitue un écosystème diamétralement opposé. Au lieu du camouflage disruptif, Pont-Rouge prône une architecture ouverte, poreuse, conditionnée pour l’échange et le travail. Ce conditionnement n’empêche pas le nouveau quartier de prétendre à un certain hédonisme, notamment dans sa façon d’agencer les composantes du projet, et de se mettre en scène comme une portion de l’hyper-centre.
Le face-à-face entre Pont-Rouge et le port franc pourrait résumer à lui seul certaines des contradictions qui qualifient le débat sur le développement des villes suisses : d’un côté le culte de l’opacité, l’immobilisme et l’attachement à des situations ou des réglementations qui n’apportent rien à la collectivité ; de l’autre côté, la promesse d’une ville ouverte, transfrontalière et prospère. Le clair et l’obscur, le conscient et l’inconscient. D’un côté, Genève des associations de sexagénaires qui protestent contre les nouveaux projets d’habitation dans une ville qui ne sait plus loger ses actifs. De l’autre côté, la ville qui assume son rayonnement périphérique, préférant matérialiser son attractivité par la densification de ses zones d’activité. Genève a longtemps été cette ville du repli. il semble qu’elle soit en train de changer de stratégie, adoptant l’approche d’un déploiement raisonné à la hauteur de ces besoins réels. Pour toutes ces raisons, Pont-Rouge symbolise rien de moins qu’un changement de cap. Celui d’un modèle urbain sobre et homogène, qu’on pourrait qualifier de « corporate » et qui est certainement plus en phase avec la réalité économique de la ville. L’architecture est le principal levier d’expression de cette identité assumée. Le rythme de la façade, et surtout l’usage de la pierre, constituent le médium qui va rendre perceptible cette orientation. La modénature des façades ne se limite pas à dresser le décor générique d’une métropole globalisée. Elle traduit plutôt le « coming out » d’une ville qui s’est longtemps efforcée de brider son développement.

Extrait de l’ouvrage sur Pont Rouge, par Pont 12 / EDMS, paru aux éditions archibooks

Un îlot d’urbanité à la périphérie de Lausanne par Bauart

C’est à sa périphérie que l’agglomération lausannoise met à l’épreuve ses orientations stratégiques. La communauté de communes de 400000 habitants est confrontée aux mêmes enjeux que la plupart des métropoles européennes de cette taille: donner une consistance à un projet global là où prévalent souvent des intérêts locaux; tisser des liens entre des communes aux profils socio-économiques différents; sortir de la dépendance automobile tout en régulant une extension nécessaire. Dans le cas de Lausanne, le terrain d’expérimentation et de développement se situe plutôt à l’ouest, l’Est étant figé à cause de ses quartiers cossus et de la proximité du vignoble en terrasses de Lavaux. Crissier, une commune située en lisière de l’agglomération, porte les stigmates de 70 années de développement axé sur l’automobile, avec son lot de zones d’activité, de voies rapides parmi des champs cultivés et d’îlots d’habitations dépendants de la voiture, malgré les efforts non négligeables de l’agglomération lausannoise pour équiper la plupart de ses communes de services de transports en commun efficaces.Le quartier Oassis se trouve sur l’un de ces axes stratégiques de développement (l’axe Bussigny-Lutry), destiné à évoluer en ligne de bus à haut niveau de service.

Cette nouvelle infrastructure, qui devrait voir le jour d’ici trois à quatre ans, offrira une desserte performante pour ce quartier cumulant 77 000 m2 de surface totale de plancher répartis en trois îlots mixtes, regroupant 610 appartements de typologies diverses et 39 espaces d’activité, ainsi qu’un pavillon communal et un pôle tertiaire. Le duo constitué par Bauart, lauréat du concours, et les Zurichois de KCAP, s’est vite accordé sur ce qu’il fallait éviter à tout prix de faire : un aménagement mimant une faible densité, cerné de parkings, avec des espaces sans qualité. Oassis s’est placé d’office à contre-courant de cette approche, typique des promoteurs qui s’imaginent respecter par leur prudence les attentes, forcément médiocres ou banales, des locataires ou des acquéreurs lambda. Situé sur l’emplacement d’un ancien entrepôt de grande distribution, il est bordé sur deux de ses trois côtés par des champs cultivés destinés à être bâtis selon la planification directrice de l’Ouest lausannois, mais qui continuent dans l’intervalle à remplir leur fonction de terres arables. Le projet de constituer un quartier dense à forte connotation urbaine s’inscrit donc à la fois dans la création d’une polarité reliée à moyen terme au centre de Lausanne, mais aussi à un présent suburbain où les activités voisines et disparates sont appelées à être maintenues. Ce quartier est donc tout à la fois pensé comme une projection territoriale de la ville et comme un ensemble devant s’accommoder de son contexte immédiat.

Oassis assume la mitoyenneté avec les éléments paysagers industriels et agricoles. Si les effets de contraste sont présents, avec des portions de boulevards animés ouvrant sur des champs, ils procèdent d’un goût pour la simplicité plutôt que pour le geste ou l’acte manifeste. L’ensemble constitué de trois îlots ouverts, un îlot tertiaire (fermé) et un pavillon entouré d’un parc public affiche les principales qualités des standards urbains suisses : des îlots ouverts, bâtis autour d’aires de jeu qualitatives, et des venelles traversantes éclairées grâce à des luminaires suspendus ouvrant sur les axes de circulation hors du périmètre du quartier. La voiture en surface est bannie dans les trois îlots mixtes d’Oassis. Les appartements proposent des balcons lorsque cela est possible, des fenêtres à hauteur d’étage et une orientation garantissant l’ensoleillement des cours, même en hiver. Si tous les appartements ne sont pas traversants, l’assemblage a été pensé pour optimiser la qualité de vie tout en évitant des effets de répétition ou une écriture trop redondante. Les immeubles sont abaissés vers le sud afin d’optimiser l’entrée de lumière dans les appartements. Les rez-de-chaussée sont commerçants et constituent une toile de fond animée pour les cours où les enfants peuvent jouer de manière autonome. Les trois aires de jeux, toutes différentes les unes des autres, sont suffisamment ouvertes pour favoriser la circulation des enfants du quartier et suffisamment protégées pour leur permettre de s’y déplacer sans être nécessairement sous la surveillance d’un adulte. Les toits des immeubles sont accessibles et des potagers partagés y ont été aménagés. Ils sont gérés par un collectif au nom évocateur de « Légumes perchés ». Quant à l’espace ouvert principal, il accueille un pavillon sur trois niveaux, dont un enterré, constitué d’un centre de loisirs, d’une salle polyvalente pour la vie associative et d’une bibliothèque municipale.

Ce petit parc bordé d’arbres, qu’Emmanuel Rey, associé de Bauart, décrit comme un cinquième îlot végétal, est un élément essentiel du raccordement paysager de l’aménagement à son contexte proche et lointain. Il offre une vue panoramique sur le paysage lémanique et alpin tout en restant en dialogue avec le champ adjacent. Chacun des trois îlots a été pensé comme une variante à partir d’éléments d’écriture communs en métal ou en béton préfabriqué. L’intérieur des îlots est dominé par des bardages métalliques, cuivrés, dorés et bronze, l’extérieur par du béton préfabriqué brut. Trois traitements — lisses, fortement et légèrement sablés — permettent des effets de composition qui s’inscrivent dans la tectonique des immeubles plutôt que de s’y ajouter comme un simple ornement. La volonté de décliner des îlots avec des identités distinctes fait écho à l’environnement suburbain très disparate et restitue en quelque sorte la complexité qui caractérise ce quartier, censé agréger la plupart des fonctions de vie urbaine : l’habitat, le travail, la restauration, les services et les loisirs. Le dernier îlot, celui du pôle tertiaire, inverse la logique qui prévaut pour les trois îlots mixtes. Ses façades sont vitrées, et les espaces de travail s’organisent autour d’un atrium traversant, « percé sur des doubles hauteurs pour aller chercher la façade ».
S’il y a bel et bien un parking sous les huit immeubles d’Oassis, il n’est pas ce que l’on pourrait appeler « car friendly ». Il serpente sous le bâti afin de laisser en pleine terre chacun des cœurs d’îlot. De grands arbres y poussent déjà. Sur cette question, le végétal et la gestion écologique des eaux pluviales priment. En matière d’efficience énergétique, outre le chauffage à distance qui tire sa chaleur renouvelable d’un centre de tri à quelques centaines de mètres de là, le projet dispose d’un microréseau privé d’électricité permettant de produire 493500 kWh photovoltaïques par an. À terme, les batteries du parc automobile majoritairement électrique pourront être chargées grâce à ce microréseau de production d’énergie. Le jour de notre visite, le soleil printanier avivait l’éclat du vert tonique des jeunes arbres en bourgeons. La bise lausannoise était une invitation à rester sous ce soleil, ce qui put être le cas pendant la majeure partie du parcours.

Article paru des le numéro 109 de la revue Archistorm

L’art et la manière de sauver en mer. Entretien avec Sébastien Thiéry

Et si le Centre Pompidou-Metz possédait une extension maritime ? Un navire de sauvetage, sous l’égide de l’Unesco et sous pavillon européen, et à bord duquel serait conservé, par la perpétuation de l’acte même, ce patrimoine mondial de l’humanité que sont les gestes des marins sauveteurs ? L’hypothèse est, comme tout ce qu’élabore Sébastien Thiéry, le coordinateur des actions du PEROU (Pôle d’Exploration des Ressources Urbaines) d’une grande pertinence, tant esthétique que politique. Christophe Catsaros l’a rencontré à Lyon. L’occasion d’aborder avec lui les objectifs du projet et de revenir sur leurs présupposés.

Construire un navire de sauvetage en le plaçant sous le signe de l’architecture d’urgence de Shigeru Ban. Construire un navire avec un architecte naval qui a l’expérience des équipes de compétitions internationales. Construire un bateau pour l’ajuster au plus près des gestes et des besoins des sauveteurs en haute mer. Construire un navire et le faire naviguer en lui octroyant le statut d’œuvre d’art, afin de parer aux difficultés subies par la plupart des navires affrétés par des ONG, piégés par le repli identitaire et le refus d’assistance de certains États européens. Construire un bateau pour que d’autres puissent être réalisés par la suite. Construire un bateau avec de l’argent privé comme on conçoit une fondation d’art. Construire un navire pour inscrire le sauvetage en mer et l’accueil migratoire au plus profond de l’ADN européen. En lui faisant prendre la mer, Sébastien Thiéry arrache le monde de l’art de sa torpeur nombriliste ou de son insignifiance spéculative et restitue au design une véritable signification politique.

ENTRETIEN

Tel qu’il s’énonce, le projet aspire à redonner du sens à des gestes non considérés à leur juste valeur. Il part du principe que pour faire acte d’hospitalité, il est indispensable de reprendre les choses à leur commencement. Dessiner un bateau pour repenser le sauvetage en mer serait une manière de placer le design au cœur de l’action culturelle et humanitaire. 

Sébastien Thiéry : À la Biennale d’architecture d’Orléans à laquelle avait participé le PEROU en 2017, il avait été aussi question de gestes. Un catalogue d’actes d’hospitalité documentés à i Calais en 2015, où s’ébauchait une certaine idée de l’habitat. Tous ces actes qui font habitat sont précieux et doivent être recueillis et transmis. Cela afin de leur accorder l’importance qu’ils méritent, mais surtout d’anticiper les difficultés migratoires qui se profilent à l’horizon. Les générations à venir seront confrontées à des flux migratoires multipliés par dix sans aucun doute. Face à l’innombrable, le travail et la réflexion autour de ces gestes sont une façon de s’y préparer. Puis vient la question de la représentation, c’est-à-dire ce qui permet de les montrer au monde et de rendre autrement présentes certaines situations extrêmes, notamment le sauvetage en mer.

Revenons, si vous le voulez bien, à la question du design. Votre navire sera équipé d’un radier qui permettra de tracter les embarcations sur le navire sans que les mouvements instables des passagers au moment du sauvetage les fassent chavirer.

ST : Depuis six mois, nous observons de près les gestes des marins sauveteurs afin de proposer un navire adéquat. De manière générale, les navires utilisés aujourd’hui ne sont pas conçus pour du sauvetage de masse. On est donc en train de dessiner un outil qui permettra d’amplifier certaines procédures à partir d’expériences vécues. Notre navire, qui sera un catamaran, disposera d’un double radier. Ce type de plateforme est notamment utilisé dans la marine militaire pour récupérer rapidement une embarcation. Mais ce n’est pas la seule innovation que nous proposons. Le navire sera, sous tous ses aspects, un outil d’intervention pionnier. Nous tenons également compte de la vie à bord, et notamment du fait que les rescapés passent parfois beaucoup de temps en mer. Le navire sera donc aussi pensé comme un lieu de vie.

Comment Shigeru Ban intervient-il dans ce projet ? 

ST : Le point de départ est une invitation que m’a faite le Centre Pompidou-Metz de proposer une pièce à l’occasion de la célébration de ses dix ans. . À ce moment-là, j’étais à Rome et je travaillais à l’inscription des actes d’hospitalité au patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Très rapidement, il est apparu que plutôt que de construire des cimaises pour accueillir des œuvres sur les migrants, il était préférable de produire une pièce qui accomplisse un acte d’hospitalité. Mon œuvre, si on peut l’appeler ainsi, a consisté à demander à Shigeru Ban, concepteur du Centre Pompidou-Metz mais aussi d’architectures d’urgence mondialement connues,de réaliser une extension maritime du musée , en partant du principe que la fonction ce celui-ci est de faire vivre ce qui a de la valeur. Le musée deviendrait alors un équipement flottant qui garderait vifs les gestes des marins sauveteurs bientôt reconnus au patrimoine mondial
Concrètement, le premier acte a été de réinstaller le PTS (Paper Tube Structure) qui avait été construit sur le toit de Beaubourg au moment de la construction du Centre Pompidou-Metz. L’extension qui avait été réalisée à Paris pour penser Metz se trouve aujourd’hui à Metz pour nous permettre de concevoir l’étape suivante, à savoir la construction d’un navire pour la Méditerranée
Une autre référence importante du projet est Barca Nostra, une épave renflouée qui a été exposée à la Biennale de Venise en 2019. Ce navire avait fait naufrage en 2015 avec plus de 700 personnes à bord. Exposé sans signature ni cartel, il a été l’œuvre phare de l’édition 2019. Barca Nostra est un ready-made qui interroge la fonction critique de l’art. La question que je me pose est celle de réussir à aller au-delà du ready-made et de concevoir un “really-made”. Un navire opérant en Méditerranée peut-il être revendiqué comme un geste de création artistique ? L’hypothèse de travail est que ce statut d’œuvre puisse assurer au navire et aux personnes accueillies à bord une certaine immunité de juridiction, de sorte qu’empêcher le navire de naviguer ou d’accoster deviendrait un acte de vandalisme. À partir de cette hypothèse, se déploie tout un arsenal juridique pour réfléchir aux moyens de défendre le navire dans ce qu’il peut avoir de patrimonial. 

Tout cela est très cohérent, mais est-ce vraiment supposé voir le jour ?

ST : Bien entendu, la question est de savoir comment évoluera le projet. Les articulations, aussi sensées soient-elles, ne suffisent pas. Il faut aussi une conjonction d’acteurs pour que ça puisse avoir lieu. Il se trouve que Marc Ferrand, un designer niçois et proche collaborateur de Shigeru Ban, avait déjà contacté Marc van Peteghem, un architecte naval qui a développé toute une recherche sur les voiles solides, qui permettent de réduire la consommation de carburant sur les navires de fret. Une chose est sûre, c’est que la formidable équipe en train de se former autour de ce projet entend bien passer à l’acte.

Vous demandez à une institution culturelle de se porter garante d’un travail qui devrait normalement émaner des États. Sauver puis acheminer des migrants, c’est une responsabilité énorme, et je me demande de quelle façon un acteur culturel peut remplir ce rôle. 

ST : Il y a un autre aspect à considérer, qui concerne la représentation de ces gestes : comment les sortir du cadre forcément restreint qui prévaut aujourd’hui et les rendre autrement présents au monde.
La question migratoire est immanquablement associée au spectre de la catastrophe et des débordements à venir, y compris aux yeux de celles et ceux qui défendent l’accueil. On parle trop souvent de devoir d’humanité, comme s’il pouvait en coûter d’accueillir On prétend trop souvent que l’on peut accueillir les migrants parce qu’ils ne sont pas si nombreux, les assimilant implicitement à une matière toxique qui, si elle devenait trop présente, pourrait nous causer du tort. L’enjeu est de produire une pensée affirmative sur ce qui reste à faire. Non pas une pensée triste ou résignée, mais une pensée qui irait au devant de ce qui nous attend : l’hypothèse de l’innombrable. Il y a là tout un imaginaire à recomposer. Il faut redessiner la pensée politique de ce qui a lieu et de ce qui pourrait avoir lieu. Bruno Latour l’a très bien montré : l’enjeu d’un problème se trouve déjà dans sa représentation et dans la façon de le poser. C’est une vieille histoire que l’on trouve déjà dans la démocratie athénienne. Celle-ci reposait sur deux assemblés, celle qui représente et celle qui légifère. La boulè avait pour fonction de rendre le problème présent, de bien le nommer, de façon à ce que l’ekklesia puisse ensuite légiférer. La fonction d’une institution culturelle telle que le Centre Pompidou-Metz se trouve effectivement là : bouleverser l’ordre des représentations et, par un coup de théâtre par exemple, ouvrir le champ à d’autres manières d’agir dans le monde.


La question du design déborde largement celle de la forme. Elle touche à la structuration de l’acte, à sa façon d’être perçue de tous. 

ST : Dans ce chantier, l’étape de la recherche est primordiale. Les gestes des marins sauveteurs sont d’une telle beauté, d’une telle portée, qu’ils nécessitent protection. Toujours dans cette perspective, les faire vivre et les transmettre a vraiment une fonction patrimoniale et culturelle. La responsabilité des équipements culturels est essentielle dans ce travail de représentation et de transmission. La pièce a donc toutes les chances d’être réalisée, et je suis reconnaissant à la directrice du Centre Pompidou-Metz d’appuyer cette logique de production effective, sans se limiter à l’exposition du concept. Aujourd’hui, quand on sait que quatre mille personnes meurent en mer chaque année, ce n’est pas un, mais dix navires comme celui-ci qu’il faudrait produire. Par ailleurs, le projet intègre la mise en réseau des institutions culturelles, mais aussi des établissements d’enseignement, des écoles d’art et d’architecture, afin de gérer collectivement la résidence qui sera installée à bord. Ce navire sera l’extension maritime de plusieurs institutions. L’idée est que ce travail de conception et de recherche puisse se poursuivre et s’intensifier afin que les dix navires nécessaires soient effectivement construits, par extension encore, et par d’autres que nous bien sûr

Il arrive souvent que des navires soient bloqués pour des questions de pavillon. Comment comptez-vous résoudre ce problème ?

ST : Concernant ce navire, l’hypothèse d’un pavillon de l’Unesco est stimulante mais insuffisante. Le PEROU n’est pas un État, et s’adresser directement à l’UNESCO pour que cette organisation internationale place le navire sous sa protection est a priori peu pensable . Et quand bien même, le label de l’Unesco ne peut se substituer à l’immatriculation. Après, il reste possible d’affréter des navires de ce type sous pavillon nationalC’est l’un des nombreux chantiers juridiques du projet, avec la question du droit maritime déterritorialisé et de l’obligation de se soumettre à une législation du travail spécifique. 

Pour une fois, la dérégulation du capitalisme maritime pourrait jouer en faveur d’un progrès humanitaire. 

ST : Le pavillon européen est une belle solution à ce problème. Cette hypothèse a été soulevée par des députés européens il y a dix ans. L’idée serait de faire en sorte que le port d’attache du navire ne soit pas un territoire national mais un continent. C’est ) cette création juridique que nous allons aussi nous employer. Ce qui est certain, c’est que ces migrants rêvent infiniment d’Europe, et que leurs aspirations pourraient alors nous aider à revitaliser le projet européen. La constitution d’une flotte européenne pour les accueillir serait aussi une façon d’inverser l’histoire maritime de la colonisation. L’Europe a construit des navires pour coloniser, exploiter et s’enrichir. L’Europe s’est faite sur un geste de captation. À partir de là, quelle pourrait être une pensée de l’Europe qui se structure à partir d’un geste d’hospitalité ? 

Certains diront que le sauvetage de masse créera un appel d’air.

ST: C’est une controverse qui ne devrait pas avoir sa place. L’appel d’air est une évidence. Si la vie est prospère ici et menacée là-bas, les gens chercheront à se mettre à l’abri ici. La gauche perd la partie sur des évidences comme celle-ci, qu’elle n’est pas capable d’affirmer et d’assumer. L’hospitalité ne peut pas demeurer un pis-aller, une contrainte par temps de crise. C’est un projet qui peut refonder tout un territoire et tout un espace politique, celui qu’on appelle l’Europe. Il en va de même pour la question du nombre, qui serait soi-disant une catastrophe. À Calais, nous avons essayé de montrer que cette situation pouvait être une opportunité, que c’était l’avenir qui frappait à leur porte et que l’accueillir pouvait relever d’un projet d’avant-garde extraordinaire. Calais, ce sont 70 000 habitants qui, en l’espace de six mois, ont vu arriver 10 000 personnes, soit 15% de la population. C’est considérable, c’est effectivement un déferlement. Mais n’est-ce pas une aubaine pour une ville en déprise industrielle, engluée depuis plusieurs décennies dans un déclin structurel ? L’Europe a sérieusement besoin de ces populations qui, innombrables, l’envisagent comme un horizon extraordinaire, comme un rêve. Pour des raisons économiques, mais aussi et surtout pour que son imaginaire puisse rester incandescent. Le niveau d’espérance de ces nouveaux arrivants à l’endroit de l’Europe est une opportunité dont on ne s’est pas encore saisi. C’est une jeunesse folle, puissante, un incroyable ferment qu’on néglige et qu’on maltraite. L’enjeu est d’inscrire dans l’imaginaire politique un projet collectif de survie de l’Europe. Le navire aura cette fonction, d’opérer à la fois en haute mer et dans nos imaginaires. 

Article publié dans le numéro Juillet-Août 2021 de la revue Artpress

La Samaritaine, vaisseau amiral de la guerre contre la classe moyenne

Si au moment de la fermeture de la Samaritaine en 2005, les investisseurs avaient annoncé ce qu’ils comptaient faire, ils auraient provoqué une émeute. Il a donc fallu d’abord calmer le jeu. Faire semblant de faire B quand on était en train de faire A. Prétexter d’importants travaux de mise aux normes, lancer un premier chantier plutôt modeste, affronter des recours. Et enfin, passer aux choses sérieuses. Le temps et l’oubli ayant fait leur œuvre, il a été possible d’annoncer ce qui était prévu : un hôtel de luxe, des lofts pour princes saoudiens, un programme commercial de luxe dans la partie historique du bâtiment, face à la Seine. Côté Rivoli, 85 % du bâti est reconstruit par Sanaa et offre un programme mixte fait de tertiaire haut de gamme, de logements sociaux et même d’une crèche de 60 places. Le compte y est. Rien à redire. La ville a fait ce qui était attendu d’elle en imposant au prestigieux programme de reconversion une part d’habitat social. 
Entre les très riches auxquels est destinée la nouvelle Samaritaine, et les très pauvres auxquels sont destinés les logements sociaux, reste une majorité qui peut légitimement se sentir lésée. C’est cette fameuse classe moyenne, à laquelle Paris livre une guerre sans merci.  C’étaient eux les clients du centre commercial historique et ils sont totalement évincés du tableau. Ni ce qui s’y vend, ni le palace, ni la vue imprenable sur la Seine ne leur sont destinés.  Quant aux logements sociaux, ils iront à ceux qui font tourner la ville des supers riches. Il faut bien du personnel dans ce type de programme à haute valeur ajoutée : des balayeurs, des vigiles, des femmes de ménage. 

En visitant la nouvelle Samaritaine le 21 juin, deux jours avant son ouverture, Emmanuel Macron n’a fait que saluer ceux pour qui il travaille. Le 5 % tout en haut de la pyramide. Les autres ne mettront jamais les pieds à Nouvelle Samaritaine. Il est très probable qu’ils ne vivront même plus à Paris. Dans un tout autre contexte, un immeuble du 18e arrondissement que je connais bien, trois familles avec enfants s’apprêtent à quitter définitivement la capitale faute de pouvoir s’y loger. Trop riches pour les logements sociaux, trop atypiques pour l’intermédiaire, trop pauvres pour se loger dans le privé. Mères célibataires, couples avec un seul salaire et des bouts de choux qui ont grandi, ils se retrouvent piégés dans des appartements trop petits. Certains profitent de la virtualisation du travail pour quitter la ville. Angoulême, Nice, Colombes. À l’école élémentaire mitoyenne, une classe va encore fermer cette année. C’est la face cachée du cocktail vertueux luxe / social affiché en grande pompe à la Samaritaine.  Et c’est à cette classe moyenne qu’était adressé le centre commercial historique. Ils ont bien fait de le démolir. N’ayant plus leur place dans le nouveau Paris des super riches, cela fait déjà un bon moment qu’ils n’y sont plus.

La ville est-elle par définition toxique? Entretien avec Anna Chavepayre

La conférence en ligne d’Anna Chavepayre, organisée par Archizoom dans le cadre de son cycle Superonda, pouvait donner l’impression, à ceux qui l’ont suivie, d’avoir pris part à quelque chose de significatif. Pour ce qu’elle y soutient, pour la pratique de l’architecture qu’elle y défend, et peut-être aussi pour sa façon de sublimer cet exercice usé, pétri d’ennui malgré sa brève existence : la visioconférence. Anna Chavepayre a le sens de la mise en scène. Celui du dosage aussi dans les éclats et les silences, qui fait de sa présentation un moment unique de partage d’idées. Quelques jours avant, nous avons pu éprouver le même jaillissement de vitalité lors d’un entretien réalisé pour Archizoom Papers.

Collectif encore, Maison Hourré, Labastide-villefranche, Pyrénées-Atlantiques, 2015 © Michel Bonvin

cc: Vous dites souvent que le savoir de l’architecte doit être ancré dans le corps.

Anna Chavepayre : Ce n’est pas moi qui le dit. C’est toute l’histoire de l’architecture. Ce que je dis par contre, c’est que savoir est un produit frais, et doit être réappris tous les jours. Le pire, serait de croire que l’on sait quelque chose parce qu’on l’a appris une fois. Ce n’est pas ainsi que ça marche. On oublie, et on oublie surtout de réapprendre. Le savoir n’est pas un pur produit intellectuel. C’est quelque chose qui est ancré dans une pratique corporelle. C’est pour cela aussi que les apprentissages sont longs. Il ne suffit pas de lire. Il faut aussi éprouver, expérimenter. En tant qu’architectes, nous sommes plutôt bien lotis à ce sujet. Nous pouvons difficilement construire sans passer par ce mélange de théorie et de pratique. C’est très difficile d’oublier le réel et de travailler à partir d’idées génériques ou même théoriques.

L’autre trait caractéristique de votre pratique est son ancrage territorial. Votre architecture est globale dans son rayonnement mais très locale dans son déploiement. Est-ce un choix éthique et écologique pour vous ?

AC : C’est évidemment un choix de cet ordre. Un architecte a besoin de connaître un territoire, une localité pour y intervenir. Après, c’est sûr, nous ne recevrons pas le Kasper Salin pour le type de projets que nous réalisons ici dans le Béarn. On fait beaucoup de rénovations avec des petits budgets, et surtout, on essaye de faire le moins possible. On essaye de construire pour que les gens d’ici puissent rester dans les villages et que d’autres viennent s’y installer. On ne construit pas pour les touristes. N’allez pas imaginer que nous sommes en train de faire vœux d’humilité. Au contraire. Notre idée de l’architecture est très ambitieuse. Nous ne voulons rien de moins que changer notre société et notre façon de vivre. Le choix de la campagne béarnaise est donc pragmatique : il est plus facile de changer le monde ici, à Labastide Villefranche, que dans une métropole de 12 millions d’habitants.

Collectif encore, Maison Hourré, Labastide-villefranche, Pyrénées-Atlantiques, 2015 © Michel Bonvin

Les grandes villes sont bien remplies, et la liberté d’agir est minimale. Chez nous, c’est le contraire. Il y a de la surface, de l’air. Notre champ d’action est réellement éprouvé comme un énorme espace de jeu, pour réaliser ce changement. À Paris, chaque centimètre carré représente un enjeu de pouvoir et d’argent. Ici les questions de pouvoir et les enjeux économiques ne sont pas aussi grands. On peut donc réfléchir plus longtemps à ce que l’on veut faire, prendre son temps, et même oser s’aventurer dans l’inconnu, faire des choses pour lesquelles on ne sait pas si ça va marcher ou pas. Le Béarn, c’est le nouveau Berlin. À Berlin en 89, c’est le vide et la disponibilité d’espace qui attiraient les nouveaux venus. Et bien ici, c’est un peu la même chose. Du vide, on en a beaucoup, et il rend possible une certaine liberté. Ce qui est moins abondant, ici, c’est les moyens. Le Béarn souffre de cette terrible centralisation, qui fait que quasiment tout est pensé pour les villes. Quand la France a perdu ses colonies, elle a transformé sa propre campagne en colonie. Des colonies dans le sens de l’économie de captation qui s’y exerce. La ville prend ce qu’elle veut et ne donne rien en retour. Ici, chaque année, on enlève une chose. Les transports, la culture, les soins, les écoles, jusqu’à ce qu’il ne reste plus personne. Le Béarn est en train de devenir un énorme délaissé, comme beaucoup d’autres territoires ruraux. Je me demande parfois si ce n’est pas intentionnel, histoire de pouvoir balancer autant de pesticides que possible sans opposition !

La ville est-elle par définition toxique ?

AC : Elle est trop grande et trop artificielle. L’empreinte écologique d’un habitant d’une grande ville est énorme, indépendamment de ses choix de vie, à cause du milieu qu’il occupe. La ville consomme tellement d’énergie pour fonctionner que tout effort pour compenser est perdu d’avance. Même en empruntant les transports en commun, on ne peut jamais vraiment réduire son impact écologique. Les petits Parisiens qui naissent aujourd’hui ont des bilans carbone pires que des camionneurs. Il faut donc transformer la grande ville. Y apporter de la nature, pas juste un décor de nature. Il faut pouvoir manger et produire ce que tu consommes là où tu résides. Il faut abandonner cette idée absurde qui consiste à penser que l’on va produire la nourriture mécaniquement dans des serres verticales.

Collectif encore, Maison Hamra, Hullehällar, Suède, 2017 © Michel Bonvin

Le goût de la tomate vient de la terre et du soleil. Ce ne sont pas les LED et les substrats inertes des cultures hydroponiques qui vont lui donner son goût. Après, à force de manger des tomates qui ont grandi sous des lampes, on finit par trouver ça bon. On dit que le Covid fait perdre le goût mais le mal est bien plus profond. Le goût, nous l’avons déjà perdu à force de ne plus jamais manger de vraies tomates. Après vient la question du monde en tant que représentation. Comment prendre soin de la nature si l’on ne sait plus ce qu’elle est réellement? Pourquoi s’alarmer du fait que 80 % des vertébrés aient disparus quand le seul animal que croisent tes enfants est un pigeon mort ? En somme, ce n’est pas très grave s’il n’y a plus d’oiseaux et d’abeilles, quand tu viens d’un monde d’où les oiseaux, les insectes et les renards et les biches ont été bannis. Comment comprendre que leur disparition est une terrible nouvelle ? C’est pour cela aussi que certains pensent qu’on pourrait un jour habiter sur Mars. Quand tu n’habites pas dans la nature, tu peux difficilement comprendre ce que tu laisses derrière toi en partant vivre sur Mars. Il faut que nos milieux de vie soient bien dégradés, bien appauvris pour que l’on se mette à rêver de coloniser des environnements aussi hostiles.

La nouvelle société à construire est exactement là où je suis, au moment où je vous parle. Mes idées ne sont pas des idées génériques qui s’appliqueraient partout. Chaque maison représente une situation particulière. Et pour bien percevoir et comprendre ce que nous allons construire, il faut être proche. Il faut connaître le climat, les vents, le soleil, les animaux, les gens, chaque petit entrepreneur dans chaque petite commune. Être un bon architecte, c’est être généraliste et faire le lien entre toutes les formes de savoir qui constituent un territoire. C’est quelqu’un qui doit faire le moins possible, et dont tous les actes doivent être choisis, et longuement réfléchis. Avec la pandémie, les habitants des villes sont en train de vivre ce que nous vivons depuis longtemps déjà. L’absence de culture. C’est triste, n’est-ce pas ? Tout le monde semble découvrir que la culture est une nécessité et un droit. La culture c’est des lieux où se rencontrer. L’absence de culture à la campagne est une conséquence de sa colonisation par la ville. Je pense aussi que le vide culturel à la campagne est intentionnel. Privés de culture, nous sommes de bien meilleurs consommateurs. Nous achetons plein de choses et ça stimule la croissance. Pour revenir à l’architecture, créer des lieux de culture à la campagne est au cœur de notre travail. Il y a tellement peu de choses ici que la moindre transformation peut avoir un effet. Un seul restaurant, une seule boulangerie, une salle polyvalente, et tout un village recommence à vivre.

L’intégralité de l’entretien est disponible sur le site de l’Architecture d’Aujourd’hui, dans la rubrique consacrée à Archizoom Papers.

Poush. Le stade décomplexé de l’urbanisme culturel parisien

« Le bar en sous-sol ne trompait personne. Sa devanture opacifiée et surtout son nom ne laissait persister le moindre doute sur le type d’établissement dans lequel nous nous engagions : un bar à filles où quelques hôtesses fatiguées feraient passer des alcools premier prix pour des millésimes. La surprise fut grande d’y découvrir un lieu festif où l’on dansait avec joie. Cette première impression se dissipa pourtant rapidement quand la plupart des filles reprirent place sur leurs tabourets. Puis soudain, comme par magie elles se remirent à danser, toutes ensembles, avec fougue, pour de nouveau s’arrêter quelques secondes plus tard. Ce ballet incompréhensible s’est poursuivi une bonne partie de la soirée. Un éclat de joie collective, auquel succédait de longues périodes d’un calme saturé d’ennui.  Il nous fallut un peu de temps pour comprendre ce qui rythmait ce festoiement saccadé. Une petite lampe au-dessus du bar s’allumait à chaque fois qu’un client s’engageait dans l’escalier. Le temps de le voir descendre, toutes les filles étaient debout pour faire consister, en guise de première impression, un lieu où l’on s’éclate. »


Ce récit rapporté d’une soirée dans un bar niçois n’est pas très différent de ce qu’éprouve quiconque s’aventure à Poush, à Paris. Là aussi, des artistes s’activent que pour donner l’illusion d’un lieu où il se passe quelque chose. Comme les hôtesses, ils savent que l’impression d’un jaillissement créatif repose sur leur aptitude à adopter la bonne posture, au bon moment. Les 80 artistes en résidence sont parfaitement conscients de leur rôle. Ils le sont d’autant plus qu’ils ont payé pour occuper cette place : 400 euros par mois, voire plus pour les emplacements les plus en vue. Le loyer est l’une des nombreuses contreparties à acquitter pour faire partie de cette communauté de beautiful people.  
Poush est le croisement astucieux d’une galerie d’art, d’une agence publicitaire et d’un stand de foire. Le bâtiment ingrat à la Porte Pouchet rejoue l’ambiance des espaces associatifs qui investissent des lieux délaissés. Pas besoin de finitions du moment que l’on peut faire ce que l’on veut. L’intérieur de cet ancien immeuble de bureaux est brut, ses murs usés et l’esprit des occupants positif. Là s’arrête la comparaison avec les véritables friches culturelles, dont la particularité repose sur la mise à disposition gratuite d’espaces inutilisés. Poush n’est pas une friche. Il s’agit d’une entreprise, avec un business plan, une équipe de direction, des collaborateurs en cravate, des communicants performants, et des coachs qui vont booster votre plan de carrière. L’entreprise propose de véritables débouchés dans un langage qui rassure les parents inquiets de l’avenir de leur progéniture à la sortie de l’école d’art. L’artiste en herbe y est accueilli comme dans un concours canin. Il est brossé, mis en valeur et surtout présenté à des professionnels qui lui rendent visite, accompagnés des conseillers de l’entreprise. L’artiste doit se mettre en scène pour les visites. Il a tout intérêt à reconstituer dans l’espace qui lui est attribué l’atmosphère d’un lieu de travail. Comme pour un jury d’école, il doit défendre sa démarche, saisir sa chance. Poush est une agence de promotion qui cherche les bons leviers pour valoriser des démarches créatives, mais sans prendre le risque d’avancer les frais de ce qu’ils cultivent. Ce n’est ni le premier ni le dernier projet qui s’empare de l’espace laissé vacant par le délitement de la fonction de l’art dans nos sociétés.


Il faut une certaine dose de cynisme pour faire passer du coaching de communicant pour une forme d’accompagnement curatorial. De la naïveté aussi. Le degré de fausseté des rapports entre ceux qui présentent et ceux qui s’exposent est le même que celui qui consiste à faire passer l’acte tarifé pour de l’amour. L’imposture n’est pas tant dans l’acte de promouvoir que dans le basculement intégral de l’économie créative dans le champ de la communication. Poush refuse à ses membres un composant essentiel du devenir artiste : la possibilité pour une production d’exister en dehors de son contexte de médiatisation et de marchandisation. En les plaçant dès le début dans une démarche de valorisation communicationnelle, le projet leur enlève d’office la possibilité d’une raison propre dans leur cheminement créatif.  Avec ses airs corporate, Poush bannit cet autisme bénéfique, ce gaspillage vertueux qui fait que l’art murit en dehors de la posture qui le commande et du cadre de promotion qui le transforme en consommable. C’est la principale erreur de ce projet, de penser qu’une démarche créative puisse se passer de cette forme de dépense.
©Liza Journo


Sweet gentrification


Quoi qu’il en soit, le décor de friche convient parfaitement aux promoteurs immobiliers qui y décèlent les avantages d’une gentrification, sans les risques qui vont parfois avec. Poush crée l’illusion bénéfique d’un quartier en mutation, tout en garantissant la restitution des lieux dès que cela sera demandé. L’effet Berlin, sans le risque de voir les artistes chercher à s’installer de manière pérenne et squatter les locaux désaffectés. Ces mêmes promoteurs n’ont-ils pas choisi l’équipe de Poush pour assurer l’activation culturelle du village olympique parisien ?  Ya-t-il plus éphémère et plus faux qu’un village olympique ?
Très loin de la démarche des collectifs d’urbanisme transitoire, impliqués dans la transformation de quartiers par l’activation de collectivités d’habitants, Poush fait semblant et gagne sur tous les tableaux. L’entreprise offre aux politiques et aux promoteurs le décor d’une émulation culturelle, aux artistes l’illusion d’une place, tout en évitant le travail de fond qui risquerait de transformer durablement le quartier. Pour Poush, la Porte Pouchet et ses habitants ne sont qu’un décor. Une mise en scène à traverser pour accéder à l’immeuble. L’arrivée d’acteurs de l’évènementiel sur un terrain occupé jusqu’à présent par des gens d’idées et de convictions ne fait que confirmer la tendance d’une appropriation de certaines démarches émancipatrices. L’art dans l’espace public avait pour fonction de créer du commun. Cette idée banale, dénuée de sa signification politique peut à présent être habillée de toutes les couleurs que l’on souhaite lui faire revêtir. Le terme « commun » longtemps travaillé par la polysémie de son glissement idéologique pouvait signifier successivement : quartier, ville, peuple, humanité, vivant, monde, classe selon les époques et les sociétés qui l’ont brandi comme ultime finalité de l’art. Il vient d’acquérir un nouveau sens, celui de la bonne affaire. Dorénavant quand on entendra dire que l’art a pour vocation de faire du commun, il faudra entendre un bon plan d’investissement réciproque, win-win comme on aime à le dire dans ce monde-là.
Article paru dans le no. 488 de la revue Artpress

L’échec d’un préfet. Sur la manifestation interdite à Paris.




Il fallait y être pour le voir. Dans la très huppée rue de Martyrs, entre les pâtisseries de renom et les traiteurs vegans, des riverains en train d’acheter leur pain à 7 euros pièce, surpris par la course de jeunes manifestants poursuivis de près par des brigades d’intervention mobiles. Plus loin au carrefour de la rue Rodier et de la rue Maubeuge, des CRS gazaient des policiers non protégés. Panique à bord, les ordres se contredisent. Un autre petit cortège de 500 personnes descend en courant la rue des Martyrs. Un gradé s’emballe : dirigez-vous vers la synagogue rue Buffault ! Son subalterne : Oui, mais par où y aller? Le groupe de policiers part en courant dans la direction inverse. Il y avait du désordre dans la manifestation interdite à Paris, ce samedi 15 mai, mais il y en avait aussi dans la police, avec plusieurs départs de cortèges sauvages. J’en ai compté 6 entre 15:00 et 17:00. Il y en a probablement eu beaucoup plus.  La journée aurait pu être un vrai moment de démocratie, avec une grande manifestation unitaire, regroupant cette jeunesse dite indifférente et apolitique. C’aurait pu être une grande manifestation cadrée puisque la responsabilité en était pleinement assumée par ses organisateurs. Au lieu de cela, ce fut une journée de désordre, de frustration pour des milliers de manifestants et de déni démocratique. Ce fut une journée de répression pour une colère justifiée qui aurait dû pouvoir s’exprimer dans un pays qui se dit républicain. Ce fut une journée dangereuse aussi avec des riverains non-sympathisant conspuant les manifestants depuis leur fenêtre. Au-delà de la responsabilité politique d’interdire, ce fut aussi un grand moment de désordre pour la police débordée par la beauté d’une jeunesse qui, parfois pour la première fois, sortait dans la rue. Un tel échec, une telle incapacité ne mérite-t-elle pas une démission?

Entretien avec Patrick Bouchain

A l’occasion de la parution de deux volumes des grands entretiens d’artpress consacrés à l’architecture, nous publions l’intégralité de l’entretien avec Patrick Bouchain réalisé en automne 2020. 

Deux dangers ne cessent de menacer le monde ; l’ordre et le désordre.
Paul Valéry

Christophe Catsaros : En architecture, il y a ceux qui pensent que la discipline a son propre agenda thématique, son propre registre d’élaboration théorique, qu’il soit formel ou tectonique. Et tout à l’opposé, il y a ceux, dont vous faites partie, qui considèrent que l’architecture parle d’autre chose que d’elle-même. 

Patrick Bouchain : L’architecture est la forme de l’organisation d’une société, l’expression d’un mode de vie. Les fouilles archéologiques reposent sur peu de choses : quelques traces de fondations, quelques objets, quelques restes humains, parfois des excréments. Elles peuvent s’appuyer sur des éléments constitutifs de l’architecture, mais c’est souvent très peu par rapport à ce qui a existé. C’est peu, mais c’est suffisant pour remonter l’histoire d’une société, et on n’y arrive pas si mal que ça. La question que je me pose est celle des ruines que nous laisserons derrière nous. Cela est inéluctable puisqu’on ne pourra pas indéfiniment faire table rase. Bientôt, nous n’aurons plus ni l’énergie ni la volonté d’effacer et de réécrire, comme nous le faisons encore actuellement. Alors, comme toute civilisation qui s’éteint, nous laisserons des ruines.
Prenez l’ANRU [Agence Nationale pour la Rénovation Urbaine], ce projet qui a consisté à rénover et à corriger le logement social hérité du xxe siècle. Le négationnisme architectural qui prévaut aujourd’hui ne pourra pas continuer indéfiniment. Détruire la forme d’un projet social pour soi-disant le mettre à jour est une aberration. Quand on transforme les tours Aillaud à Nanterre en lofts pour riches investisseurs, on détruit quelque chose. Quand on détruit des ensembles de moins de trente ans, on cache ce qu’on a raté, on s’efforce de ne pas laisser de traces dans l’histoire d’un projet de société qui refusait l’existence même des bidonvilles. Aujourd’hui, nous sommes parfaitement réconciliés avec l’idée qu’en Île-de-France, des enfants puissent grandir déscolarisés dans des baraquements de fortune. Il y a, dans cette tendance à corriger certains grands ensembles, une sorte de revanchisme historique. On efface les traces d’une époque et d’une société qui a eu l’aspiration de loger tout le monde. C’est un exemple parmi d’autres de ce qui va forcément s’arrêter. Comme la rénovation bidon des immeubles de bureaux. Ça ne pourra pas se faire indéfiniment. Et donc, puisqu’on ne pourra plus tout détruire, tout rénover, tout effacer, certaines choses vont tomber en ruine. Qu’est-ce qui restera de notre époque, de son organisation sociale et de sa politique ? C’est là que se situe l’architecture : dans le rapport de force très politique entre un modèle de société et un autre. L’architecture, c’est ce qui contient, mais aussi ce qui est contenu. C’est en quelque sorte la trace d’une société, et le support qui la rend possible.

CC : C’est faire porter une énorme responsabilité aux architectes.

PB : Oui et non, car les architectes ne sont pas les seuls à produire l’architecture. C’est aussi la société qui la produit, avec son économie, avec l’imaginaire de ses habitants, qui rêvent tantôt d’un immeuble en ville pour faire ses courses à pied, tantôt d’un pavillon avec un jardin. Si l’architecture est la traduction de l’état donné d’une société, elle témoigne aussi de ses aspirations, et j’aime à penser qu’il est encore possible d’en produire une qui soit démocratique. Celle que nous avons fait jusqu’à présent était plutôt républicaine, coercitive, militaro-industrielle, mais pas encore démocratique, où chaque chose serait faite par et pour la personne ou le groupe qui en aurait l’usage. 
,Quelles seraient les modalités de l’action politique, aujourd’hui ? Le sens des luttes s’étant érodé avec l’avènement de la socialité médiatisée, quel serait le meilleur mode d’action politique en 2020 ? Peut-on encore s’organiser en groupe pour vivre harmonieusement ? 
Où trouver cet angle politique, qui ne serait ni la ligne combative d’un rapport de force, ni l’entre-soi des tiers-lieux ? Comment construire l’espace commun pour vivre ensemble, ailleurs que dans les supports conçus à cet effet ? Où trouver des ressources libres de droits pour construire du commun ? La solution ne se trouve pas dans les tiers-lieux, les exceptions culturelles et tous ces projets vertueux qui obéissent trop souvent à un raisonnement de privilèges et d’exceptions. C’est comme les gens qui veulent aller sur Mars. Dans le marasme généralisé, nous voulons faire acte de notre bonheur. La solution ne viendra pas de là. Ce qu’il faut élaborer, c’est une solution pour tous, qui soit tout à la fois un dépassement des modèles de luttes surannées, et des séparatismes vertueux. Cette solution serait de renouer avec la confiance. Nous vivons dans une société de défiance. Ce n’est pas normal d’avoir peur de l’Autre en démocratie. Le manque de confiance ne peut pas continuer de nous priver de la liberté sur laquelle elle repose et sans laquelle elle n’est rien. C’est comme si tout y était mais que rien n’advenait, faute d’un seul ingrédient : la confiance. 

CC : La confiance, c’est la foi ?

PB:La foi est une projection dans l’avenir. La confiance, elle, s’exerce au moment même où elle s’énonce. Pour commencer, il faudrait essayer de comprendre les raisons pour lesquelles nous ne faisons plus confiance. Certains craignent que s’ils se mettaient à faire confiance, ce serait l’anarchie. Mais là, on est en pleine contradiction. On se pense organisés en société, mais au moindre problème, le système s’effondre, et la méfiance reprend le dessus. Je pense qu’il faut faire le contraire et faire confiance, non pas à l’Autre dans l’absolu, mais à ce qui nous fait tenir ensemble. Il faut surmonter la peur de la désorganisation en se disant qu’elle n’est pas dramatique. Le système peut très bien affronter l’entropie sans pour autant s’effondrer. 
En ce moment, on dit souvent « Prends soin de toi ». Cela me fait penser à la notion de « souci de soi » et d’art de vivre chez Michel Foucault. Quel est ce souci qui permet de vivre, et qui fait qu’il n’y a rien de plus beau que la vie ? Il n’est certainement pas à trouver dans les modèles d’organisation coercitifs qu’on maintient. Le souci de la vie est une disposition qu’il faudrait réinventer et réinjecter massivement dans la société. 

CC : Vous croyez en la représentation politique et au rôle des élus. Vous avez souvent conçu vos projets en étroite collaboration avec des élus.   

PB : Si l’absence de confiance est un écueil, elle n’est pas le seul. Il y a aussi l’absence de délégation. Ce que certains appellent la crise de la représentation. Représenter ne doit pas vouloir dire se couper de celui qui vous a élu. On doit pouvoir désigner parmi nous un représentant, sans que l’acte de désignation s’accompagne d’une perte de responsabilité. Là aussi, la solution passe par un repositionnement. Il ne s’agit pas de tout refonder, mais de se remettre à penser la représentativité comme un acte permanent qui ne retire pas le pouvoir à celui qui délègue. 

CC : Un ami accordéoniste mathématicien me racontait un incident vécu dans sa jeunesse. Il jouait dans un bal dans le Cantal, quand soudain arriva Giscard avec une équipe de France 3. Il serra des mains, parla fort, but de la gentiane et glissa 50 francs dans la poche arrière de mon ami. C’est alors que le chef opérateur annonça que la prise n’était pas bonne. Mécaniquement et sans prévenir, Giscard remit la main dans la poche de l’accordéoniste et reprit le billet pour refaire la prise de vue. Il y a l’amour et il y a la pornographie, c’est-à-dire l’amour singé devant les caméras.

 PB : Oui, la cohésion sociale et l’amour entre deux personnes opèrent selon des règles assez similaires. Dans l’amour, on exige la stabilité, or s’il n’y avait pas de rupture, d’accidents, ça serait la mort. L’amour repose sur le ressac, le rythme de la succession du désir et du rejet. Il faut du désaccord pour qu’il y ait accord. C’est comme en musique, il faut de la dissonance pour que ça sonne juste. L’accord permanent, ça n’existe pas. C’est comme le printemps permanent ou l’idée d’une température stable à 23°C dans les logements. Qui a inventé une connerie pareille ?! Ce qui est propice à la vie n’est ni inerte, ni invariable. L’invariabilité, que ce soit pour une odeur, une lumière ou un son, c’est la mort. L’amour permanent, c’est la mort. Quant à la jalousie, elle n’advient que quand l’amour s’en va. Quand il y a amour, il n’y a pas de jalousie, il y a un amour variable. Un amour qui donne envie de vérifier tout le temps s’il est toujours là. C’est le sens de la mise à l’épreuve de l’amour. La stabilité absolue, ce serait comme interdire de faire l’amour sous prétexte qu’il existe des maladies sexuellement transmissibles. Et c’est un peu ce qui s’est passé depuis les années 1980. La peur a gagné du terrain. La pornographie et la place qu’elle occupe aujourd’hui dans l’imaginaire s’est amplifiée avec la peur de l’Autre qui s’est peu à peu insinuée avec l’arrivée du SIDA.

CC : L’effet du SIDA sur la société ne devrait-il pas nous prévenir sur les effets secondaires psychologiques bien plus massifs de la pandémie actuelle ?  Le fait qu’on s’installe dans une société du contrôle permanent doit-il nous inquiéter?

PB : Regardez autour de vous: nous sommes sur une voie rapide reprise à la circulation automobile, des gendarmes montés sur des chevaux passent pour contrôler une population confinée, et nous avons rédigé nous-mêmes notre autorisation pour sortir dans la rue. N’est-ce pas formidable ?
Le pouvoir coercitif n’est pas toujours là où nous l’imaginons. Pierre Clastres a raison de penser que la société se constitue contre l’État. L’ordre n’est pas forcément ce qui émane arbitrairement de l’État. Il existe aussi un ordre qui s’élabore contre l’État. Dans certaines sociétés primitives, le chef n’est pas là pour exercer son autorité mais pour éviter le conflit ; il est là comme modérateur afin que les conflits ne débouchent pas sur une autodestruction du groupe. Il n’est pas dans un rapport de force avec la société, mais fait preuve d’amour pour ceux qu’il représente. En comparant ce chef primitif au nôtre, la déduction est vite faite : l’État que nous avons en face ne fait preuve ni d’amour, ni d’une quelconque puissance. Il est totalement impuissant et dépourvu d’amour. D’ailleurs, s’exprime tous les jours ce qu’il décrit lui-même comme son impuissance à agir. L’ouverture et le renversement de cette puissance qui n’en est plus une peuvent permettre l’émergence d’une nouvelle sensibilité politique. 

CC : Notre époque est obsédée à la fois par la fin et par la durabilité. Quand on cherche des modèles de société qui ont duré, on ne peut s’empêcher de penser à cette période qui précède l’avènement des grandes civilisations antiques, et qui se caractérise par sa durée et des modes organisationnels moins conflictuels, plus intégrés à leurs environnements. La solution serait-elle une sortie de l’Histoire, pas dans le sens néolibéral, mais plutôt dans celui d’une harmonie retrouvée entre l’humanité et son milieu ?

PB : On se demande parfois ce que les hommes préhistoriques allaient chercher dans les grottes. Pourquoi faisaient-ils des dessins dans les endroits les moins accessibles ? Une explication se trouve dans l’acoustique : ces hommes ont choisi des cavités pour leur façon très particulière de résonner. Aussi, on retrouve souvent des pieds et des mains d’enfants dessinés sur les parois. Ce ne sont pas des rites sacrificiels qui les attiraient au fond des grottes. Je pense qu’ils cherchaient autre chose. Ils emmenaient les enfants au plus profond de la terre pour aller au plus près de leur origine. L’humanité transmettait un savoir en emmenant les plus jeunes là où elle situait son origine symbolique. Le plus loin possible, pour comprendre. Pendant 25 000 ans, nous avons eu les mêmes dessins, les mêmes rites, les mêmes techniques aux quatre coins du monde. Le monde animal, le sexe féminin et la procréation. Les mêmes systèmes de subsistance aussi. Cette permanence n’est pas le fait de leur manque d’imagination. C’était plutôt le fruit d’une sagesse. Un travail permanent pour comprendre le monde dans lequel ils étaient.
Nous, tout à l’opposé, nous croyons que c’est en empilant les savoirs qu’on comprendra mieux les choses. Sauf que plus on empile les savoirs, plus on les isole les uns des autres, et moins on les comprend. Un monde rempli de savoirs et vide de compréhension. Quand est-ce que les choses ont basculé ? Est-ce il y a 300 ans, avec l’avènement d’une industrie fondée sur les énergies denses, ou alors il y a 75 ans, avec l’utilisation de la bombe atomique et l’hypothèse de notre pulvérisation instantanée ? Quel que soit le moment qu’on choisit, il faut se dire que tout cela n’est qu’un petit évènement qui peut parfaitement disparaître pour laisser la place à autre chose, sans pour autant que ce soit la fin. La disparition de cette culture exponentielle, c’est-à-dire non durable, pourrait marquer le début d’autre chose. La fin d’une imbécilité et le début d’une nouvelle ère durable. Il ne faut pas oublier qu’il y a 75 ans, les cinq pays les plus développés au monde, les plus savants, se sont débrouillés pour massacrer 60 millions de personnes, dont 6 millions de juifs. Ces détenteurs d’un savoir ont brûlé l’Europe et ont anéanti 60 millions d’êtres vivants. Le savoir ne protège pas contre ce genre de connerie. Si la fin de la guerre a été une nécessité, c’est aussi par nécessité que nous sortirons de la crise climatique. 
Il va forcément y avoir une nécessité qui nous permettra de nous regrouper, mieux armés, plus disposés à comprendre la situation afin d’agir. C’est pour ça que je pense qu’il faut descendre vers ce qui s’apparenterait à une matrice, un socle élémentaire, comme l’amour. Ce socle élémentaire nous permettra de comprendre une situation qu’on ne voit pas, qu’on ne comprend pas.

CC : Quand je parle de votre démarche à des étudiants, j’ai habituellement deux types de réactions : ceux qui disent «allons-y !» et ceux qui disent « oui, mais qu’arrive-t-il si ça tombe dans de mauvaises mains ? » 

PB : C’est toujours une affaire de confiance. C’est un jugement a priori et moi je revendique le droit de faire et d’être jugé a posteriori. Avant de se demander « si ça tombe dans de mauvaises mains », il faut essayer. Entre les mains des promoteurs, l’architecture et l’urbanisme sont dans de très mauvaises mains. Accepter aujourd’hui que la puissance publique confie en partenariat public-privé la fabrique de la ville à des gens du BTP, c’est être en de très mauvaises mains. On ne peut pas tomber entre de plus mauvaises mains. Et que les architectes y prennent part et cautionnent ce modèle pour faire la Ville, c’est scandaleux. Construire à Abou Dhabi ou en Chine n’importe comment en faisant des plans pour des villes de plusieurs millions d’habitants, on ne peut pas tomber entre de plus mauvaises mains.
Donc puisqu’on accepte que ça tombe dans d’aussi mauvaises mains, acceptons toutes les mauvaises mains. Ayons le sens démocratique qui consiste à porter un jugement a posteriori. Qui de mieux qu’un habitant pour juger l’architecture qu’on lui destine ? Qui de mieux qu’un enfant pour juger la ville qu’on lui offre ? Laissons-nous donc tomber dans les mauvaises mains enfantines, dans les mauvaises mains féminines, dans les mauvaises mains de gens venus d’ailleurs, qui pourraient avec leur regard distant porter un jugement critique sur ce qu’on leur offre. Tant qu’il n’y a pas ça, je ne peux pas accepter cette critique. Il n’y a pas pire que le jugement a priori. Le jugement a priori est le jugement de la dé-responsabilisation. Le jugement à posteriori, c’est prendre le risque. La vie est une chose risquée, il faut prendre le risque et créer le rapport de force dans cette prise de risque, pour qu’advienne, peut-être, un rééquilibrage. 
Quand il n’y aura plus de courant, qu’allons-nous faire des tours ? Qui sont ceux qui ont affirmé que les tours étaient écologiques ? Aucune tour n’est réversible. Pour la première fois dans l’histoire, nous avons fait une architecture non réversible. Même les églises, les châteaux sont réversibles. On peut toujours démonter les fenêtres et monter habiter au 50e étage à pied. Peut-être que ça sera très bon pour la santé, la vie de montagnard en ville. Jamais la fabrique urbaine n’était tombée en de si mauvaises mains, que celles qui sont aux commandes aujourd’hui. Même au xix e siècle, ce n’était pas pire. La ville du xix e siècle était encore produite sur le mode de l’art de bâtir, elle était encore l’expression d’un savoir-faire collectif qui réunissait le maçon, le ferronnier et l’architecte. L’ouvrage était encore l’expression d’un savoir multiple, non dessiné, non coercitif. Il y avait une sorte d’exercice général. On n’a jamais vu un désordre pareil. Moi je suis pour le désordre, mais là ce qu’on vit, c’est un désordre disharmonieux. Ce qu’il nous faut, c’est un désordre harmonieux. 

CC : La modernité est-elle fondamentalement aliénante ?  

PB : La modernité qui prétend qu’il n’y a pas d’avant, celle de la table rase, l’est immanquablement. L’idée n’est pas de tout rejeter en bloc, ni de faire table rase de ce qui a été produit dans un esprit de renouveau. Ce qu’il faut, c’est constater qu’elle s’est trompée dans certains de ces choix. Il faut corriger cette modernité totalitaire qui a cru pouvoir tout inventer à partir de rien. Ne pas laisser cette mentalité s’enclencher en mode automatique avec l’avènement de l’intelligence artificielle. En fin de compte, il faudrait pouvoir dire qu’il y a des choses qui doivent disparaître, mais qu’il nous reste toujours un socle commun. L’humanité est sur un socle commun, qui est solide.

CC : Vous avez construit en bois, en toile. Que restera-t-il de ce que vous avez mis en place ? Est-ce que c’est en voie de patrimonialisation ? 

PB : La valeur patrimoniale des choses est dans la mémoire, pas dans l’objet. Regardez ce qui arrive à ceux qui pensaient construire pérenne dans la seconde moitié du xx e siècle. Tout cela est en train de disparaître sous les pelleteuses, alors qu’il ne s’est même pas écoulé un siècle. 
Je préfère adopter l’attitude contraire et me dire que ce qui compte, c’est l’acte de faire plus que la chose faite. C’est pour ça que j’ai travaillé très tôt dans l’existant, considérant que l’existant ne pouvait pas être indéfiniment conservé tel qu’il était. Il faut que l’existant se transforme, et pour le transformer, il faut l’habiter, et c’est en l’habitant qu’on le projette dans le futur. Ce que je propose, c’est une façon de soumettre le patrimoine aux générations futures.  

CC : C’est un enseignement plus qu’une production que vous choisissez de léguer.

PB : Des projets comme le Lieu unique ou la Condition publique sont des réponses à ceux qui affirmaient que la vision architecturale ne peut pas se déployer dans des contextes aussi bâtis. De nombreux architectes considéraient l’existant comme un obstacle à leur créativité. J’ai plutôt choisi de m’installer dans cet existant, et ce faisant, j’ai pu produire des choses peut-être plus expérimentales que si j’avais construit ex nihilo. Ce n’est pas une appréhension de l’existant qui consisterait à restaurer un édifice dans sa forme originelle. C’est un existant tourné vers le futur. Le contraire de la table rase. 
L’éphémère a lui aussi été un de mes arguments pour produire. « Laissez-moi expérimenter, et si ça ne marche pas, vous pourrez toujours démonter. » La rencontre de l’éphémère et de l’existant a souvent rendu possible une ré-appropriation patrimoniale, l’éphémère devenant un élément de l’existant. Toute l’architecture vernaculaire fonctionne ainsi. Après chaque saison de pluies, après chaque ouragan, il faut réparer. L’architecture n’est pas immuable. Si certains de mes projets ont été entretenus, c’est surtout parce qu’ils ont rencontré un usage, des gens qui en avaient besoin et qui se les sont appropriés. En architecture comme en art, la fragilité est une invitation à prendre soin. C’est parce que la situation est fragile que l’œuvre arrive, c’est parce que la position de l’artiste est fragile qu’il a quelque chose à dire. Il faut cette exposition au danger pour qu’une œuvre advienne.

En Grèce, Facebook censure le mouvement de soutien à un prisonnier gréviste de la faim.


À Athènes, le soutien aux ex-membres du “17 Novembre” a longtemps été perçu comme une cause à la limite de l’acceptable, susceptible de froisser l’ami américain. Cette réserve semble avoir été levée hier avec une première grande manifestation en soutien à un membre de l’organisation révolutionnaire, en grève de la faim depuis plusieurs semaines. Pourtant le sujet est loin d’être consensuel. Pendant ses trente années d’existence, l’organisation 17N a exécuté une bonne vingtaine d’individus, et pas n’importe qui: le chef de poste de la CIA à Athènes, les attachés militaires britanniques et turques, des officiers de l’US Navy, des ex-tortionnaires du régime des colonels, un sergent de l’US Air Force, un armateur et un industriel. Ces assassinats médiatiques ont bénéficié à l’époque d’une certaine approbation, hissant l’organisation clandestine au rang de « vengeurs masqués » d’un pays meurtri par un demi-siècle d’ingérence anglo-américaine.  Le tout venant qui clamait « ils ont bien fait » sur la terrasse d’un café, n’avait rien d’un militant. À ces assassinats ciblés qui bénéficient de l’assentiment populaire sont venus s’ajouter d’autres, plus difficiles à défendre: ceux d’un éditeur, d’un jeune élu du parti conservateur, des chauffeurs des cibles militaires et d’un étudiant qui a eu la malchance de passer au mauvais endroit, au mauvais moment. Cette dernière bavure a accéléré leur chute et le démantèlement de l’organisation. La manifestation en soutien au 17N hier à Athènes, c’est un peu comme si les Allemands avaient manifesté par milliers pour défendre les activistes de la bande Baader-Meinhof. L’enjeu est de taille, puisque la plupart des membres de l’organisation s’approchent des durées d’incarcération (entre 19 et 22 ans)  qui leur permettent de demander leur libération conditionnelle. La grève de la faim que mène Koufontinas concerne précisément son transfert, à quelques mois de cette échéance, d’une prison agricole où il purgeait tranquillement la fin de sa peine, vers un établissement de haute sécurité. Une façon de lui signifier que le caractère exceptionnel de son action passée n’est pas compatible avec le régime d’aménagement des peines. 
Plus inquiétant, Facebook a choisi d’appliquer à ce sujet son règlement lié aux contenus radicaux ainsi qu’au soutien aux organisations terroristes. Le fait que le chef de l’opposition parlementaire grecque  Alexis Tsipras ait relayé la demande du condamné à ne pas être transféré, n’y a rien changé. Plusieurs publications photo journalistiques relayant cette mobilisation ont été supprimées. Le dernier bilan de santé annonçait le prisonnier Koufontinas entre la vie et la mort. 

L’intégration par le contraste. Sur Group8




C’est Achim Geissinger qui m’a fait découvrir Group8, en me proposant en avril 2013 d’écrire un article sur le centre logistique du CICR à Genève pour la revue Deutsche Bauzeitung. Inventif et à certains égards radical, le centre faisait preuve d’un travail innovant en matière de forme et d’enveloppe. Ayant en tête ce qui prévaut en France, où la variation formelle entre les immeubles d’un même front de rue peut frôler l’hystérie, j’ai été agréablement surpris de découvrir une authentique disposition à l’expérimentation, capable de s’accorder avec l’ethos constructif suisse et son goût de la sobriété.
Le centre logistique du CICR est situé dans une des rares portions ingrates du territoire genevois, la zone industrielle de Meyrin, aux abords de l’aéroport. Le programme regroupe l’infrastructure d’un centre de stockage, d’un département administratif et d’un centre d’archivage. Le tout doit pouvoir se transformer en un rien de temps en QG de gestion de crise. L’agencement d’un immeuble de bureaux et d’un centre logistique est rendu possible par le traitement unitaire du bâtiment, recouvert par une toile blanche tendue. Leur proposition combine la simplicité à l’audace formelle. On peut y voir un lien avec une certaine économie de moyens très japonaise, ou avec un sens de l’expressivité non dépourvue d’efficacité qui caractérise les débuts d’Herzog et De Meuron.
Halle logistique du CICR, Satigny, Genève
©Régis Golay
La toile tendue s’impose comme un élément formel fort, sans pour autant se plaquer arbitrairement sur le programme. La rencontre de la forme et de la fonction se fait organiquement et le revêtement constitue un élément clé du fonctionnement du bâtiment, avec toute une série de détails qui permettent à la bâche de s’ajuster au programme.
Le centre logistique du CICR permet de tirer quelques grandes lignes: si les réalisations de Group8 se démarquent par des effets d’écriture ou de conception, elles ne sont pas pour autant en rupture avec leur environnement, ni avec la société qui les produit. Rien n’illustre mieux leur position particulière que certains de leurs projets dont l’intégration est obtenue par le contraste. Un intégration qui ne se contente pas d’aligner, de fusionner, de faire dialoguer les ouvertures, mais qui se sert de tout un arsenal d’effets et d’attributs qui travaillent l’opposition, la dissonance et le déséquilibre. Plus qu’un effet de style, l’intégration par le contraste serait un moyen de parvenir à des environnements urbains complexes et stimulants. Une attitude qui trouve dans le contexte genevois, celui d’un environnement bâti qualitatif mais hyper-normé, un terrain fertile pour l’expérimentation.



Form follows fonction

L’audace formelle de Group8 tranche donc avec l’hyper-normativité constructive et typologique imposée par la prudence du marché immobilier. Seuls certains projets iconiques s’autorisent une certaine marge d’expérimentation et le majorité des nouvelles constructions doivent se plier à des normes et des standards qui laissent peu de marge à l’innovation.
En 2015, Group8 a confirmé sa disposition à sortir des chemins balisés avec la crèche Origami.
Crèche Origami, Genève,
©Régis Golay
L’équipement, pris en étau entre deux immeubles de bureaux, a été pensé comme une intervention paysagère à l’échelle du quartier. Face à l’écrasante verticalité des façades, la crèche se déploie horizontalement dans un jeu de bandes qui ondulent et se détachent du sol pour y revenir tout en douceur. Le programme standard d’une crèche trouve sa place dans l’alternance entre des parties creuses et des parties pleines. Les parties pleines donnent lieu aux espaces couverts et les intérieurs de la crèche, tandis que les parties creuses créent des espaces ouverts destinés aux jeux en extérieur. La proposition a ceci d’intrigant qu’elle fait entrer dans un dispositif formel strict la complexité d’un équipement aux nombreux impératifs. L’usage du bois pour la structure reste dissimulé, évitant au projets les lieux communs sur la prétendue virtuosité du matériau. Si le toit a été végétalisé, ce n’est pas pour cocher la case dans le profil environnemental du bâtiment, mais parce que le toit forme la partie la plus en vue, depuis les fenêtres des immeubles adjacents. La végétation contribue au dialogue formel de la crèche avec son environnement.
Tout en étant parfaitement de son époque, l’organisation spatiale de la crèche évoque l’héritage structuraliste. Herman Hertzberger, qui enseigna à Genève sans jamais rien y construire, s’y serait reconnu. Son organisation en bandes et surtout sa façon de faire entrer le programme dans une structure répétitive préétablie s’inscrit dans l’héritage d’une école de pensée qui a cherché à intégrer la dimension sociale de l’équipement dans la forme du bâti. On voit ici comment une crèche agit comme un contrepoint égalitaire face au monde hiérarchisé des érections très corporates qui l’entourent. Group8 semble ne pas en avoir fini avec cette irrévérence qui distingue les premières réalisations de bureaux.




L’autre crèche et la tour

Quelques années plus tard, une autre crèche, celle du campus de l’EPFL, permet de mesurer à quel point Group8 ne cherche pas à développer un style univoque en matière de langage formel. Au lieu de reconduire des formules réussies, ils en développent de nouvelles. La différence entre les deux crèches montre aussi que le travail sur la forme n’est pas une fin en soi, mais plutôt une façon de négocier avec le contexte environnant ; il est plus un outil d’intégration qu’un moyen d’expression qu’ils déclineraient invariablement dans tous leurs projets.
L’expérimentation permet de penser et d’agencer la fonction d’un bâtiment de manière spécifique au site. Dans le cas de la crèche de l’EPFL, le principe structurant est celui de plateaux rectangulaires superposés et de tailles différentes. Le fait que les plateaux soient inégaux génère des débordements, des espaces résiduels qui tantôt agissent comme un auvent, tantôt procurent des espaces extérieurs dans les étages.
Garderie de l’EPFL, Ecublens.
©Walter Mair

La structuration horizontale du bâtiment renforce l’impression d’une superposition de plateaux autonomes. Si pour la crèche Origami la fonction entre dans une forme préétablie, ici les programmes s’empilent sans nécessairement chercher à le faire correspondre au gabarit de l’étage inférieur. La forme finale du bâtiment découle de l’assemblage des parties du programme. L’organisation par plateaux de la crèche est finalement renforcée par la structuration horizontale des façades. À cet effet, contribue l’usage du béton strié verticalement par l’empreinte de planches de coffrages. Cette fois-ci, c’est un élément du langage brutaliste qui est convoqué et qui permet à la crèche d’être en dialogue avec les surfaces en béton du bâtiment historique de Jakob Zweifel.

Le même recours à un béton expressif caractérise la tour C1, un immeuble de logements dans le nouvel éco-quartier des Vergers, à Meyrin, à quelques centaines de mètres de la frontière et du CERN. Derrière une façade austère, structurée en bandes d’épaisseurs variables, se déploie une grande diversité typologique qui combine différents usages, professionnels ou résidentiels, différents types de logements (LUP, PPE), et surtout des agencements variés avec certains appartements traversants et d’autres en duplex.
Le plan du bâtiment repose sur une distorsion du rectangle habituel des tours d’habitation. Les deux côtés les plus longs sont concaves, formant un angle obtus. Les côtés latéraux sont convexes. Outre de donner au bâtiment sa forme en nœud papillon, cette flexion augmente les possibilités de varier l’agencement des appartements, le bâtiment étant deux fois moins large dans la partie centrale que sur les côtés.
L’abandon de l’orthogonalité au profit d’une forme atypique renforce le caractère spécifique de la tour C1.
Tour C1, Meyrin, Genève,
©Walter Mair
À la fois non exubérante et dynamique, elle remplit son rôle de tête de pont d’un ensemble de bâtiments qui marquent l’entrée dans l’agglomération genevoise. Au lieu de l’habituelle indétermination des entrées de ville, faites de zones d’activités inqualifiables et d’ensembles d’habitation à faible densité, la tour C1 propose un vis-à-vis contrasté entre un bâtiment compact et des champs cultivés. Cette confrontation mérite d’être considérée comme une composition paysagère dynamique, c’est-à-dire comme une opposition d’éléments contrastés : la verticalité du bâti confrontée à l’horizontalité des champs, le très plein de la tour au vide des terrains cultivés.
Si la crèche de l’EPFL et la tour C1 ont en commun certains traits d’écriture, et notamment une structuration horizontale des paliers, elles partagent surtout une certaine disposition à interagir avec leur contexte. Ce dernier est principalement bâti dans le cas de la crèche, et paysager dans le cas de la tour. Dans les deux cas, il s’agit de produire une architecture non générique, essentiellement déterminée par le lieu dans lequel elle s’insère.



L’escalier d’une école

Si l’escalier, pensé comme un espace partagé, fait un retour timide dans les immeubles de bureaux, il en a longtemps été banni par le culte voué aux circulations verticales mécaniques. Les écoles, qu’elles soient élémentaires ou de de troisième degré, restent encore aujourd’hui une des rares occasions pour les architectes de travailler sur les vertus spatiales, et à certains égards, sociales du grand escalier ouvert.
C’est précisément ce qui a été envisagé pour la Haute école de santé (HEdS), le tout dernier concours remporté par Group8. Le caractère public de l’escalier à gradins sera accentué par une ouverture zénithale sur toute la longueur, qui l’inondera de lumière et transposera à l’intérieur la sensation de l’espace extérieur.
L’école étant située dans un parc, cette interpénétration entre le dedans et le dehors se prolonge dans la façon dont le bâtiment s’imbrique dans l’espace ouvert du jardin. Au lieu d’un volume compact qui opposerait sa rigidité au caractère arboré du parc, le projet propose un volume articulé qui négocie de façon moins rigide son intégration. Cette façon binaire de faire travailler ensemble des éléments hétérogènes (le bâti et le végétal) s’applique aussi aux choix des matériaux. Le rez-de-chaussée sera en béton, l’étage en bois.
Haute école de santé HEdS, Genève,
© Thomas Sponti
Le bois sera utilisé pour ses vertus constructives et son aptitude à donner une meilleure lisibilité à l’identité tectonique du bâtiment. La structure exprime sa composition à la manière des temples japonais qui, en tant que tels, sont une leçon d’assemblage à quiconque prend soin de les observer attentivement.


La pratique de Group8 repose sur une perception élargie du contexte. Une définition qui ne le réduit pas au seul lieu et environnement immédiat d’un bâtiment, mais qui s’ouvre à l’imaginaire commun d’où émerge l’architecture et l’horizon tout autant fantasmé vers lequel elle tend.
Il y aurait un contexte fait de références, de représentations, de séquences de films, d’images antérieures de la ville et de projections à venir, et dont Group8 parvient à se servir afin de créer.
C’est l’usage de ce contexte entendu, capable d’extraire la forme à venir de la pluralité éclectique du présent et du passé, qui leur donne leur place dans le paysage architectural genevois.
Tout à l’opposé des pratiques architecturales suivistes qui s’identifient aux normes esthétiques de la cité au point de s’y enfermer, Group8 porte le regard à l’horizon. Comme leur tour qui, depuis le seuil de la ville, va chercher son dehors, le bureau se nourrit d’influences et de pratiques d’autres lieux et d’autres époques. Il fait preuve d’une ouverture que certains qualifieraient d’étrangère à l’esprit genevois, mais qui, de plus en plus, s’impose comme la seule identité de la cité: celle d’une métropole trans-frontalière capable de se réinventer tout en restant fidèle à elle-même.





L’article fait partie du dernier Quart consacré à Group8.