Une candidature ambitieuse

En 2023, l’UIA, la vaste Union internationale des architectes, célèbrera son 75e anniversaire. Lausanne, en partenariat avec les principaux pôles urbains du bassin lémanique, propose d’en accueillir le 28e congrès. Le thème central de l’événement serait alors l’architecture et l’eau.

La compétition est rude. Contre l’approche qui consiste à vendre son identité urbaine comme un produit marketing, Lausanne a choisi la voie de l’intégrité et de la sobriété. Face à des candidatures mobilisant des professionnels du branding urbain, elle mobilise sa matière grise. Elle met en avant ce qui se fait de mieux dans la région en matière de recherche et s’efforce de faire entrer l’événement dans ce qui existe déjà.

La candidature lémanique à l’organisation du 28e congrès de l’UIA n’est pas une affaire gagnée d’avance. Mais quelle que soit l’issue de la sélection qui se déroule ces jours-ci à Séoul, elle a le mérite d’avoir tenté de réfléchir et d’apporter une réponse intelligente à un évènement dont l’ampleur constituerait déjà un défi pour des villes dix fois plus grandes.

La candidature lausannoise a donc un double mérite. La capitale olympique répond au Citius, Altius, Fortius par un dispositif de coopération flexible, extensible, capable de préfigurer des solutions qui vont orienter le développement de la région. Elle inscrit le projet dans une coopération qui constitue d’office une mise en œuvre de ce qu’elle proclame.

Last but not least, elle répond au défi d’un méga évènement par un authentique projet de planification urbaine et d’architecture, et non par de la logistique organisationnelle.

Loin des formules préconçues et des formatages de l’industrie de l’évènementiel, capable de fournir clés en main l’infrastructure pour n’importe quelle manifestation, Lausanne veut générer du concret autour de ce possible rendez-vous.

Faisant cela, elle inscrit le développement de la métropole lémanique dans une modération et une finesse qui pourrait constituer un nouveau chapitre dans l’histoire mondiale de la planification urbaine. Conjurant les peurs injustifiées et réactionnaires face à la croissance lémanique, la candidature fait au contraire du devenir métropolitain un horizon souhaitable.

Le dernier numéro de Tracés est largement consacré à cette candidature.

STRESS TESTS NUCLÉAIRES_ DEUXIÈME PARTIE

LA FORME DES VILLES AMÉRICAINES À L’ÉPREUVE DE LA BOMBE

Cet article est la postface à l’essai d’Alessandra Ponte Desert Testing publié aux éditions B2. Il sera mis en ligne en deux partie les 6 et 9 août, funeste anniversaire du bombardement nucléaire d’Hiroshima et Nagasaki.

Them, 1954

Le secret médiatique

Si l’arsenal nucléaire change la façon de faire (ou de ne pas faire) la guerre_9, il a également une incidence sur la façon d’assurer la sécurité intérieure. Dans Them, celui qui découvre la première victime des fourmis mutantes porte encore l’uniforme bleu du policier municipal. À la fin du film, il affronte ces créatures en vert foncé, rangers aux pieds et casque sur la tête. La menace l’a militarisé : glissement symptomatique de l’évolution des sociétés en prise avec la bombe atomique.
Les années 1950 et 1960 sont celles d’une révolte sociale et raciale latente, noyée par le maccarthysme. L’hypothèse d’un basculement à gauche des sociétés capitalistes hante les États-Unis. La réponse à cette menace est bien connue. De la répression dans les milieux artistiques et intellectuels_10, aux guerres de Corée et du Vietnam, sans oublier les coups d’État partout où la transition démocratique menace la pax americana (Iran, Chili, Grèce, Indonésie, Guatemala), l’anti-communisme devient la doctrine officielle de la première puissance mondiale. Sur le front intérieur, une véritable guerre est menée contre l’activisme Noir et les milieux étudiants politisés. Les plus organisés de ces mouvements sont sévèrement réprimés. Dans quelle mesure, l’arsenal nucléaire prend-il part à ce « serrage de vis » généralisé ?
Si une contribution de l’arsenal atomique dans le maintien de l’ordre paraît peu probable, il a pourtant joué un rôle essentiel dans la répression de l’activisme. La paranoïa autour du secret nucléaire a servi de prétexte à une véritable mise au pas de la société. Des centaines de milliers d’employés, scientifiques, universitaires, techniciens, dont le travail touche de près ou de loin à la sécurité nucléaire, sont étroitement espionnés. La peur de la taupe russe devient une hantise nationale. Derrière la nécessité de protéger une technologie sensible, transparaît un dispositif de dissuasion tourné vers l’intérieur, œuvre d’un pouvoir hégémonique excédant tout contrepouvoir et capable d’anéantir toute forme de résistance.
Dans le désert du Nevada, véritable Heimat américain dont l’aspect préfigure l’effet dévastateur d’une détonation nucléaire, les stratèges mettent à l’épreuve bien plus que leur maîtrise scientifique de cette nouvelle technologie. Ils agissent aussi sur l’inconscient collectif d’une nation_11. Ce qui se joue, sur les terrains d’expérimentation, n’est autre que la cohésion du pays et sa façon d’être structuré. La menace nucléaire est en train de devenir un facteur d’aménagement du territoire : elle modifie le rapport aux grandes villes et va bientôt changer la façon de vivre d’une grande partie de la population. Si la dispersion des grandes agglomérations américaines n’est pas exclusivement due à la peur de la bombe, cette dernière n’en constitue pas moins une des principales causes.
Les États-Unis, pour avoir anéanti deux redoutables ennemis en détruisant leurs villes_12, savent mieux que quiconque que la sauvegarde des forces vives du pays, en cas de conflit nucléaire, passe par la réorganisation des villes. Comme partout ailleurs au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, la protection civile devient un facteur déterminant de la planification urbaine.

Terrain d’essai Dugway.
Vue du village japonais et du village allemand, utilisés pour des tests d’armes incendiaires.

Les effets de la bombe

Depuis la destruction de Rotterdam en 1940, cela ne fait aucun doute: la ville dense est vulnérable.Cette réalité, maintes fois confirmée pendant la Deuxième Guerre Mondiale avec le bombardement de zone, se maintient et redouble d’importance dans le contexte de la guerre froide. Créer la panique chez l’adversaire est au cœur de la stratégie offensive nucléaire. Certaines descriptions des années 1950 vont même jusqu’à considérer l’arme atomique comme n’étant que le déclencheur psychologique, la matière « explosive » étant la ville et la panique de ses habitants. La peur doit provoquer la désorganisation dès les premières frappes et la vulnérabilité des habitants des villes s’avère dorénavant un sujet de préoccupation et de préparation de premier ordre. À armes égales, vaincra celui qui sera parvenu à endurer une attaque sans sombrer dans le chaos. C’est le raisonnement qui transforme, dans les années 1950, la protection civile en élément clé de la défense nationale_13 .

L’avantage géographique des États-Unis, continental et éloigné des terrains d’opération, cesse avec l’émergence de la menace nucléaire globalisée. Ces essais, mais surtout l’antécédent des bombardements de zone (area bombardement) en Allemagne et au Japon établissent la nécessité d’une dispersion permanente des populations urbaines_14.
Pour autant les États-Unis ne sont pas disposés à financer des déplacements massifs de populations. La solution sera d’accompagner et canaliser le libre entreprenariat et le choix du consommateur. Les agglomérations pavillonnaires périphériques doivent incarner le rêve américain. Elles vont devenir désirables. Ce travail de persuasion cinématographique, mais surtout télévisuel, sera secondé par l’action de nombreuses agences nationales opérant simultanément sur plusieurs niveaux : relocalisation des principales infrastructures militaires et des grandes industries, création d’axes autoroutiers de contournement, et incitations fiscales à la création de nouveaux projets immobiliers, loin des centres urbains. C’est surtout ces deux derniers éléments (l’infrastructure routière et les nouveaux lotissements) qui vont véritablement changer la donne de l’étalement dilué vanté par le sprawling. Pour en mesurer l’effet, il suffit de considérer les chiffres : entre 1950 et 1960 pas moins de 80% du développement urbain global concerne la périphérie_15. Malgré les réticences quant à la mise en œuvre d’une véritable stratégie nationale dans un pays qui vo_15ue un culte à la libre entreprise, la stratégie de dispersion urbaine sera globalement respectée. À la fin des années 1960 elle a effectivement remodelé le territoire périurbain des grandes agglomérations américaines.

Retour de flamme

The World, The Flesh and the Devil, 1959

Cela établi, se pose alors la question des critères qui entrent en jeu dans la réorganisation territoriale des populations urbaines. La classe moyenne en possession d’un véhicule étant seule à pouvoir effectuer la « migration stratégique » vers la périphérie, le nouveau clivage qui se dessine est forcement économique et ethnique.
Pendant que la classe moyenne, essentiellement blanche et protestante, déménage vers les nouveaux faubourgs de lotissements individuels, les Noirs et les populations les plus pauvres restent, par la force des choses, dans les centres villes. Les premiers départs créent un effet « boule de neige » qui incite toujours plus de citoyens aisés à quitter les quartiers mixtes, pour rejoindre les banlieues plus homogènes. Ces nouveaux quartiers étant essentiellement composés de propriétaires, tout va être fait pour que les populations plus pauvres et moins blanches ne puissent y accéder_16. Ainsi, l’Amérique des années 1950-1960 est-elle finalement plus clivée, moins mélangée que celle des années 1930.
Si la dispersion des grandes agglomérations américaines n’est pas exclusivement due à la peur de la bombe, cette dernière n’en constitue pas moins l’une des principales causes. La stratégie de dispersion urbaine combinée au white flight crée une étrange dynamique dont le résultat est encore plus surprenant. Des faubourgs éloignés essentiellement Blancs, et des cœurs d’agglomération Noirs et paupérisés. Savoir si ce clivage social et ethnique a fait l’objet d’une planification reste encore aujourd’hui une question à élucider. Agissant comme un véritable stress test, l’angoisse nucléaire a révélé et intensifié un défaut chronique de la société américaine : la persistance des clivages raciaux, malgré une certaine mythologie de la mixité au fondement de l’identité américaine.
Les clichés de désolation des quartiers Noirs, des immeubles désaffectés du Bronx dans les années 1960 aux quartiers dépeuplés de Détroit dans les années 1990, sont le pendant, non moins apocalyptique, de la menace atomique qui pèse sur la famille américaine. En 1959, quand le réalisateur Ranald MacDougall attribue à Harry Belafonte le rôle du dernier survivant d’un désastre nucléaire, il n’est assurément pas conscient de la dimension visionnaire de son film. Le scénario de The World, The Flesh and the Devil_17, entièrement parcouru par la peur de la bombe, fait étrangement écho au destin de nombreux centres villes transformés en ghettos. Dans une métropole déserte où toute la marchandise lui est enfin destinée, le dernier homme est un Noir et savoure sa triste conquête : Manhattan vidée de ses habitants, il s’efforce de reconstituer des décors de normalité avec des mannequins semblables à ceux disposés dans Doom Town.
Un demi-siècle plus tard, le personnage interprété par Will Smith dans I am Legend (Francis Lawrence, 2007), dernier des hommes vivant à New York, se sacrifie pour expédier la dernière femme Blanche (et le vaccin qu’il a mis au point) vers une communauté de survivants : une gated community bien anglo-saxonne avec ses sentinelles armées, son église, son mur d’enceinte. Entre les deux films, l’Amérique a connu une débâcle, l’anéantissement de son rival, l’avènement du néo-conservatisme et les guerres qui l’ont accompagné, l’effondrement des tours jumelles et un président Noir. Rien de tout cela n’a pour l’heure suffi à supprimer le clivage racial qui structure encore aujourd’hui ses grandes agglomérations.

_10 Voir à ce sujet les enquêtes menées par la HUAC, House of Un-American Activities Committee.

_11 Dans les années 1950, deux stratégies contradictoires s’opposent. La première, alarmiste, vise à sortir la population de sa torpeur face au nucléaire. L’objectif étant d’informer et de former. Elle n’est pas la seule. D’autres campagnes, comme celle menée par le film pédagogique A is for Atom (1953) visent plutôt à générer un enthousiasme dans la population. Dans ce film d’animation destiné aux écoliers, l’atome apparaît comme le garant de la puissance nationale.

_12 Les archives du terrain d’essai Dugway attestent de cette volonté de pointer l’arme sur les familles des combattants plutôt que sur les combattants eux-mêmes. Ces expériences qui se déroulent à partir de 1943 visent à tester la résistance de maisons-types allemande et japonaise aux différentes sortes de bombardements. Ces essais ont permis d’augmenter l’efficacité des engins explosifs et incendiaires en paramétrant le type de construction qu’ils devaient détruire. Plusieurs immeubles ont été construits et bombardés dans le désert de l’Utah avant le déclenchement des bombardements meurtriers sur les deux puissances de l’axe.

_13 Voir notamment Paul Boyer, By the Bomb’s Early Light: American Thought and Culture at the Dawn of the Atomic Age (1ère éd., 1985), Chapel Hill (NC), University of North Carolina Press, 1994 et Fallout: A Historian Reflects on America’s Half-Century Encounter with Nuclear Weapons, Columbus, Ohio University Press, 1998. Voir aussi Allan M. Winkler, Life under a Cloud: American Anxiety about the Atom, New York, Oxford University Press, 1993 ; Kenneth D. Rose, One Nation Underground: A History of the Fallout Shelter in American Culture, New York, New York University Press, 2001 ; Tom Vanderbilt, Survival City: Adventures among the Ruins of Atomic America, New York, Princeton Architectural Press, 2002 ; et David Monteyne, Fallout shelter : Designing for Civil Defense in the Cold War, Minneapolis, University of Minnesota Press, 2011. (NdE)
_14 L’ouvrage collectif dirigé par Jörn Düwel & Niels Gutschow, A Blessing in Disguise, War and Town Planning in Europe (Berlin, Dom Publishers, 2013), souligne le lien entre les destructions massives induites par la guerre aérienne et l’urbanisme moderne. Ses auteurs montrent comment les bombardements aériens pendant la Seconde Guerre mondiale ont radicalement changé la perception du milieu urbain. La planification urbaine va réagir très rapidement au potentiel destructeur des bombardements, notamment dans sa façon d’envisager la reconstruction. La généralisation du modèle de la ville fonctionnelle, faite de barres et de tours, le développement de l’urbanisme souterrain et la création de grands axes automobiles interurbains sont parmi les choix des planificateurs, ceux qui relèvent d’une réaction à la menace aérienne. L’urbanisme moderne des années 1950-1960 peut être interprété comme une stratégie collective de dispersion et de camouflage. Des routes pour fuir, des foyer qui ne brûlent pas et des infrastructures pouvant se transformer en abris collectifs : c’est la ville née de la peur des villes.

_15 Kathleen A. Tobin, « The Reduction of Urban Vulnerability: Revisiting 1950s American Suburbanization as Civil Defence », in Cold War History, vol. 2, n°2, janvier 2002, p.1-32.

_16 Dans le troisième chapitre de City of Quartz. Los Angeles capitale du futur (1990 ; Paris, La Découverte, 1997), Mike Davis s’attarde sur la lutte acharnée des associations de propriétaires, dans les conseils municipaux des nouveaux faubourgs de Los Angeles, contre les projets immobiliers destinés à la location. Il commente cette levée de bouclier contre des lotissements pour locataires comme une tentative acharnée de maintenir une certaine homogénéité ethnique dans certains quartiers.

_17 La dimension politique du cinéma post-apocalyptique fut abordée par Jennifer Verraes dans une série d’articles et le projections réalisés en 2013 pour la revue Tracés en partenariat avec la Cinémathèque suisse.

STRESS TESTS NUCLÉAIRES

LA FORME DES VILLES AMÉRICAINES À L’ÉPREUVE DE LA BOMBE

Cet article est la postface à l’essai d’Alessandra Ponte Desert Testing publié aux éditions B2. Il sera mis en ligne en deux partie les 6 et 9 août, funeste anniversaire du bombardement nucléaire d’Hiroshima et Nagasaki.

Si, comme le montre l’essai d’Alessandra Ponte, les terrains d’essais nucléaires du Nevada ont pu faire l’objet de nombreuses expériences dans le domaine des arts visuels et plastiques, c’est qu’ils furent, dès le début – et en dépit du caractère confidentiel des activités qui s’y déroulaient –, au cœur d’un programme de communication. Chose inhabituelle pour des expériences scientifiques militaires, ces essais ont donné lieu à des images, des enregistrements visuels et sonores, utilisés peu de temps après dans des films pédagogiques ou des ouvrages de vulgarisation. Les États-Unis sont les seuls à procéder de la sorte en menant simultanément à travers leurs expériences scientifiques une véritable campagne médiatique pour démontrer aux adversaires la supériorité de leur arsenal, mais surtout pour familiariser les citoyens avec la menace atomique. La disposition à communiquer dont font preuve les agences scientifiques américaines, contrairement à leurs homologues soviétiques, n’est pas pour autant un signe d’ouverture. Elle témoigne plutôt d’une volonté de maîtriser l’un des principaux effets de la menace atomique : le stress qu’elle crée et la façon dont elle agit sur l’inconscient collectif.
Les monstres cinématographiques qui hantent l’Amérique, les fourmis atomiques géantes qui sillonnent ses égouts, les hordes de morts-vivants qui affluent et dont l’aspect et la gestuelle n’est pas sans rapport avec ceux des véritables victimes du feu nucléaire, les détrousseurs de corps (body snatchers) qui complotent, toujours plus nombreux, sont les indices précoces du malaise qui s’installe_1. Il fallut attendre la fin de la guerre froide pour avoir une image synthétique de ce malaise, et de sa principale conséquence dans l’évolution de la société américaine : son incidence sur la forme des villes.

Chercher la petite bête dans le désert

Géantes et passablement bruyantes, les fourmis mutantes n’en restent pas moins furtives. Dissimulées dans des galeries souterraines, dans les canalisations de Los Angeles, ou tout simplement sous un épais nuage de poussière, elles n’apparaissent que pour tuer ou être tuées. Dans Them, film d’épouvante symptomatique de l’angoisse des années 1950, la traque qui doit permettre de stopper leur prolifération prend la forme d’un safari. En jeep et en hélicoptère, l’équipe de choc est constituée d’hommes d’action – tour à tour simples policiers, agents du FBI puis militaires aguerris – et de scientifiques – l’entomologiste et sa charmante fille marchant dans les pas de son père. Leur alliance n’est pas sans évoquer la collaboration des militaires et des scientifiques qui préfigure l’entrée de la société américaine dans l’ère atomique. Quant à l’enjeu de leur traque, il rappelle l’un des objectifs des essais atomiques : contrôler les représentations, préparer la population et ne pas laisser la panique s’imposer. L’équipe de choc doit agir de manière discrète et efficace, exactement comme leur ennemi, les fourmis.
Ce qui est donc « testé » sur les terrains d’essai du Nevada, c’est autant la technologie nucléaire que la disposition psychologique des populations à vivre avec cette menace. Les Américains, pour avoir disposé de cette arme avant les autres et surtout pour l’avoir utilisée dans un conflit, en connaissent les effets secondaires et en mesurent l’impact sur l’imaginaire et les comportements. Des études menées à Hiroshima juste après sa destruction démontrent le caractère dévastateur de l’explosion nucléaire sur le moral des populations. _2

Mannequins disposés pour un essai nucléaire.

Persuadés que l’avenir de leur suprématie dépend de leur aptitude à affronter les conséquences d’une attaque, les stratèges envisagent assez tôt la préparation de la population aux conséquences d’un conflit atomique. Entre autres choses, les tests effectués dans le désert du Nevada constituent le laboratoire scientifique et l’antichambre médiatique de cette préparation. Le 17 mars 1953, plusieurs centaines de journalistes sont invités à assister à Annie, une explosion nucléaire de dix sept kilotonnes. Il s’agit là d’un évènement médiatique d’envergure nationale : trois Américains sur quatre ont entendu parler de cet essai ou l’ont vu à la télévision. Baptisé Doom Town par les journalistes, l’ensemble des maisons conçues pour subir l’explosion sont équipées comme des foyers types. Des mannequins en plastique sont disposés dans des attitudes évoquant le quotidien d’une famille moyenne. L’opération relève plus d’une action de sensibilisation visuelle aux risques du nucléaire que d’une véritable étude scientifique sur la vulnérabilité des structures et des matériaux. Les séquences pseudo-scientifiques mettant en scène l’anéantissement du rêve américain sont censées provoquer un éveil national. Comme en atteste le long reportage photographique publié à l’époque par Life Magazine, l’Amérique doit prendre conscience de la menace et des nouvelles incertitudes qui pèsent sur elle (Staline est mort deux semaines plus tôt, le 5 mars). C’est le sentiment que doit inspirer aux téléspectateurs la vue des mannequins démembrés jonchant le sol des maisons soufflées. La morale de l’histoire se laisse déduire de la résistance des prototypes conçus pour l’occasion : la première maison, située à un kilomètre du point d’impact est totalement anéantie ; la deuxième, située à deux kilomètres, résiste. Le message est clair. Plus on habite loin du centre, plus on a des chances de s’en sortir_3.
Mannequins exposés à une explosion nucléaire , Yucca Flats, Nevada, 1955

Le paradoxe d’une arme testée après son utilisation effective

Si les Américains peuvent se permettre en 1953 de mettre en scène des expériences à des fins pédagogiques, c’est que l’évaluation scientifique d’une explosion a été menée bien avant cette date. L’exposition Hiroshima: 1945 Ground Zero, qui s’est tenue en 2011 à l’ICA de New York, revenait sur l’archive raisonnée des dégâts matériels causés par l’explosion nucléaire à Hiroshima, le 6 août 1945. Le caractère ambivalent de cette étude était au cœur de l’exposition : elle servit aussi bien à l’élaboration de stratégies de protection civile, qu’à développer et à perfectionner des armes nucléaires plus puissantes. Les archives déclassifiées qui constituaient l’essentiel de l’exposition s’efforçaient de quantifier l’inimaginable : la pulvérisation instantanée d’une ville.
C’est en septembre 1945, quelques semaines seulement après l’attaque, que la mission comptant plus de 1.150 civils et militaires entama son fastidieux travail dans les ruines d’Hiroshima. Composée de photographes, d’ingénieurs, de physiciens et de médecins, l’équipe de scientifiques observa, testa, mesura, dressant ainsi le premier bilan technique de l’attaque nucléaire.
Les bombes étaient une énigme, tant pour les Japonais que pour ceux qui venaient de l’utiliser. Elles venaient tout juste d’être testées dans le désert du Nouveau-Mexique, trois semaines avant leur largage sur Hiroshima (Little Boy, 12-15 kt) et Nagasaki (Fat Man, 20-22 kt) . Si la nature dévastatrice d’une explosion nucléaire ne faisait aucun doute, personne ne savait vraiment quel serait son impact, ni la durée de l’irradiation produite. Et pour cause : en 1945, les scientifiques américains présents sur place ignoraient la nocivité des retombées radioactives, pourtant bien moins puissantes que toutes les suivantes. Prenant acte de l’effet dévastateur de la déflagration nucléaire, des groupes de travail s’efforcèrent assez rapidement d’établir des stratégies de protection. De nombreuses études cherchèrent à sensibiliser les ingénieurs et les architectes aux méthodes pour renforcer le bâti _4. D’autres encore poursuivirent des réflexions initiées dès les années 1930 autour de la guerre aérienne, et de la nécessité de développer l’architecture et l’urbanisme souterrains _5.

Hiroshima, terrain d’essai

Les ruines d’Hiroshima après sa pulvérisation, le 6 août 1945. Les équipes scientifiques s’intéressent tout particulièrement à la résistance des structures en béton armé.

Aux deux thèses qui prévalaient jusqu’à présent pour expliquer la destruction d’Hiroshima – écourter la guerre et envoyer un message clair aux Soviétiques –, la série d’archives de l’USSBS en ajoute une troisième: celle de l’essai scientifique en vraie grandeur. L’état-major se serait servi d’un conflit sur le point d’être gagné pour tester à l’échelle d’une ville sa nouvelle arme secrète. Si les images et les commentaires des techniciens sur l’impact de l’explosion laissent pressentir cette thèse, l’article de John W. Dower la confirme. La destruction massive et planifiée des villes japonaises à partir de mars 1945 par les escadrons de B-29 du général Curtis ménageait en effet certaines agglomérations. Une explosion dans une ville à moitié détruite n’aurait pas permis d’en mesurer l’impact. La cible de la nouvelle arme devait être intacte. Selon Dower,_6 la principale hantise des stratèges américains aurait été que le Japon se rende avant l’utilisation de la bombe.
Si les essais d’Hiroshima et Nagasaki ciblaient des Japonais, ceux du Nevada avaient pour cible théorique les Américains. La préparation de la société aux risques du nucléaire est une opération complexe, impliquant de nombreuses agences nationales, travaillant parfois en concurrence les unes contre les autres_8. Ce dont ils ont l’intuition en 1945 se confirme le 29 août 1949 avec le premier essai nucléaire soviétique. L’arme nucléaire crée une peur collective aussi dangereuse que la destruction à proprement parler. Il faut répondre à l’angoisse, la canaliser pour en faire un facteur de mobilisation. C’est dans cet esprit que furent menées les campagnes de sensibilisation aux risques nucléaires dans les années 1950.

Suite et fin le 9 août 2017.

_1 Nous pensons ici aux fables cinématographiques qu’a inspirée la peur de la bombe comme Them ! (1954) de Gordon Douglas, Invasion of the Body Snatchers (1956) de Don Siegel ou encore Dawn of the Dead (1978) de George A. Romero. Sur plus de cinq cents pages, un ouvrage sous la direction de Phil Hardy en recueille une somme quasi exhaustive : The Overlook Film Encyclopedia, vol. Science fiction (1984), The Overlook Press, New York, 3rd ed. 1995.

_2 L’USSBS (United States Strategic Bombing Survey). Ce comité d’experts constitué pour étudier l’impact des bombardements stratégiques a rédigé pas moins de trois cents ouvrages sur les conséquences matérielles et psychologiques des campagnes aériennes en Europe et dans le Pacifique.

_3 Dans cet âge d’or de la « cybernétique » américaine, c’est ce que Norbert Wiener et d’autres avaient souhaité démontrer et vulgariser in Norbert Wiener, Karl Deutsch, Giorgio de Santillana, « How U.S. Cities Can Prepare for Atomic War. M.I.T. Professors Suggest a Bold Plan to Prevent Panic and Limit Destruction », Life, 18 décembre 1950, p.76-84. Le plan de Wiener prônait « la croissance rapide d’une vie semi-rurale au grand air et à la périphérie des villes », tandis qu’allant dans le même sens, un autre article, publié dans American City, recommandait des « nucléations », c’est-à-dire des poches de zones concentrées séparées par des green belts. (NdE)

_4 « A-Bomb Resistant Buildings: Design Lessons from Hiroshima and Nagasaki », Architectural Forum, novembre 1950, p.146-150.

_5 En France, le GECUS (Groupe d’études et de coordination de l’urbanisme souterrain) milite pour la création de grandes infrastructures souterraines. Son influence aurait été déterminante dans la destruction des Halles de Paris et leur remplacement par le centre commercial souterrain actuel. Sous l’impulsion de l’ingénieur Édouard Utudjian, voir Nikola Jankovic, De Beaubourg à Pompidou – II. Le chantier (1971-1977), Paris, éditions B2, 2017, p.64-67. Voir aussi Beatriz Colomina, La pelouse américaine en guerre. De Pearl Harbor à la Crise des Missiles, tr. fr. H. Sirven & al., et Jay Swayze, Le Meilleur des (deux) mondes. Maisons et jardins souterrains, tr. fr. A. Steiger, Paris, éditions B2, respectivement 2011 et 2012. (NdE)
_6 John W. Dower, « Science, Technocracy, Beauty & Idealistic annihilation », in Erin Barnett & Philomena Mariani (eds.), Hiroshima Ground Zero 1945, Göttingen, Steidl, 2011.
_7 Dans son ouvrage Nuclear Fear, A History of Images, Spencer R. Weart explique qu’il n’est pas rare dans les années 1950 d’entendre à la radio des avis contradictoires : des scientifiques rassurants contredits par des généraux de l’armée de l’air, exagérant le risque et les conséquences d’une attaque soviétique pour forcer l’État Fédéral à augmenter le budget de leur corps d’armée.

Point Supreme Architects. Portait parallèle d’un bureau d’architecture et d’une ville.

En juin, je me suis entretenu avec Konstantinos Pantazis et Marianna Rentzou, membres fondateurs du bureau athénien Point Supreme Architects.

Christophe Catsaros: Une première question concerne la spécificité formelle de votre production qui est très graphique, et très publiée. Un soin tout particulier semble avoir été apporté aux rendus. Le choix des couleurs dans certains visuels de vos projets évoque l’univers de quelqu’un comme David Hockney.

Point Supreme Architects: Le contexte athénien explique en partie ces choix formels. Nous avons fait nos études dans cette ville chaotique, sans hiérarchie, où la forme fait défaut. On l’appelle souvent “la soupe de béton”. Notre façon de représenter émane tout d’abord d’une volonté de réagir à cette situation. Très tôt, en tant que jeunes architectes nous avons cherché à sublimer cette situation, hiérarchiser les choses, créer des repères.
Comme les moyens sont limités et que cela peut se faire difficilement par un travail sur les formes, nous avons rapidement opté pour la couleur. La dimension picturale de nos travaux est aussi une façon assez efficace pour transmettre ce que nous envisageons. La couleur fonctionne comme un palliatif à ce que nous ne pouvions pas faire, faute de moyens, en travaillant sur les volumes, mais aussi comme un outil sémiologique. Ce n’est pas un choix en soi, plutôt une façon de renforcer l’identité de notre architecture.

CC: Vos propositions se distinguent par une certaine radicalité, qui entre en dialogue avec le caractère cru et brut du contexte athénien. Par exemple, votre proposition pour une jetée dans la baie de Phalère était éminemment radicale, en conflit avec une conception d’intégration dans le paysage.

PSA: Le choix de la radicalité est fondamental pour nous. Nous cherchons à travailler dans le monde tel qu’il est. Nous essayons de faire en sorte que nos projets répondent à la réalité, ne pas travailler dans des îlots séparés du réel. Nous ne cherchons pas à faire du design. Jamais d’idéalisation du contexte pour commencer. C’est cette approche réaliste que nous essayons de traduire dans nos propositions. Pas de simplifications, pas d’idéalisation. Pas d’abstraction non plus dans les images que nous produisons. Dans les années 1980, les Hollandais appelaient cette tendance « dirty realism ».

CC: C’était aussi le thème de l’exposition au pavillon grec de la biennale de Venise en 2002: «absolute realism».

PSA: En effet, il y a plusieurs projets qui allaient dans ce sens à l’époque. C’est un point de départ pour nous. Ce qui allait en découler plus tard est tout autre chose. Prenons l’exemple de la jetée du Phalère, que tu as mentionnée. Nous cherchons à travailler sur une base programmatique, dans une conception koolhaassienne. Ce qui détermine en dernière instance nos propositions, ce n’est ni la forme, ni l’esthétique, mais plutôt le fonctionnement, l’activation d’un dispositif. La jetée était un dispositif essentiellement programmatique. Le projet définissait de façon très précise un mode opératoire, et tout devait découler de ce programme. L’apparence très visible, presque sémiologique, de la jetée découle de sa fonction : une jetée est aussi un repère de navigation, qui se doit d’être visible. Il n’y a rien d’ornemental dans ce choix.

La jetée dans la baie du Phalère

CC: L’identité de votre bureau est en grande partie reliée à la ville dans laquelle vous exercez. Comment définiriez-vous la situation à Athènes, eu égard à la gentrification du centre-ville et la crise qui a quelque peu freiné cette tendance ?

PSA: La gentrification d’Athènes est une question complexe. Tout d’abord parce que le modèle de ce type de spéculation ne convient pas à la réalité athénienne. La gentrification opère par îlots, par portions oubliées, puis ressuscitées. Or, Athènes est trop homogène. Il me semble que la ville dans son intégralité se prête à un potentiel de développement de ce type.
Certes, le centre-ville est aujourd’hui vide. Exception faite des devantures occupées par des commerçants, les étages de bureaux sont vides. Il y a bien évidemment des quartiers comme Gazi ou Metaksourgeio où l’on peut observer des phénomènes de gentrification.
Mais je ne pense pas qu’Athènes risque vraiment de devenir, comme d’autres capitales, une ville gentrifiée. Il y a beaucoup trop d’espace disponible pour qu’une telle dynamique spéculative puisse prendre pied.
Par contre, ce qui fonctionne à Athènes, c’est Airbnb. D’autres villes touristiques comme Venise subissent de plein fouet les conséquences de ce phénomène. Les habitants laissent leur appartement aux visiteurs. On commence à voir dans certains quartiers comme celui de Petralona, des phénomènes similaires, ou les propriétaires préfèrent louer sur Airbnb plutôt qu’à des résidents permanents.
Il existe plusieurs quartiers d’Athènes qui n’ont plus de résidents, comme Plaka par exemple. Cela veut dire que des pans entiers de la ville deviennent de gigantesques hôtels diffus dans le tissu urbain.
Il existe des entreprises qui se chargent de louer votre bien sur Airbnb, qui le rénovent et l’exploitent pour vous. Une de ces entreprises gère plus de 120 appartements. En taille, cela représente un grand hôtel. Sans parler des bénéfices de cette activité, eu égard à la fiscalité très avantageuse.

PSA: Malgré cela, le secteur de l’hôtellerie est florissant à Athènes. Plusieurs nouveaux projets le démontrent.
C’est vrai. C’est nouveau car Athènes n’a jamais été une destination. Elle est en train de le devenir. C’était le passage obligé pour aller dans les îles. Cela est en train de changer. Aujourd’hui de plus en plus de gens viennent à Athènes pour y passer quelques jours.

CC: Etre jeune architecte à Athènes en 2017 ?

PSA: C’est difficile. Ces huit dernières années, l’activité s’est terriblement réduite. Les quelques bureaux qui ont survécu, qui n’ont pas mis la clé sous la porte, ont développé des approches plus expérimentales, plus prospectives, plus sensibles au contexte social aussi.
Ces derniers temps, les choses semblent repartir, essentiellement pour des projets liés à l’industrie du tourisme. Les investisseurs prennent moins de risques qu’avant la crise, avec des projets plus retenus. Il y a un sens de l’économie et de la modération.

CC: La crise a-t-elle suscité un nouvel éthos ? Est-ce réaliste de commencer une pratique architecturale aujourd’hui à Athènes ?

PSA: Pas vraiment. La génération qui vient après la nôtre est vraiment perdue. Nous plaignons les jeunes architectes qui cherchent aujourd’hui du travail. On n’en peut plus de refuser des diplômés qui nous proposent de travailler sans rémunération. C’est terrible de ne pas avoir l’espoir de pouvoir vivre de votre métier. S’enrichir de son travail n’est plus à l’ordre du jour, et même en survivre, aujourd’hui, devient difficile.

 

La place Kotzia face à l’Hotel de ville, transformée en terrain de jeux aquatiques.

 

CC: Concernant votre proposition sur la place Kotzia à Athènes, de quoi s’agit t-il ?

PSA: C’est une proposition inspirée de la crise. C’est une intervention low cost. Sur une place très minérale, au-dessus d’un parking souterrain face à l’Hôtel de Ville, une place impraticable eu égard à l’été grec, nous avons proposé une extrême végétalisation : de la pelouse et des arrosoirs agricoles pour rafraîchir les passants.

CC: La pelouse à cet endroit va dans le sens d’une certaine artificialité ? C’est une proposition à certains égards ironique ?

PSA: C’est une hétérotopie. On transpose au cœur de la ville une portion de territoire venue de l’extérieur. On transpose un champ de la Béotie voisine sur une place athénienne. C’est ironique et radical, mais c’est aussi une façon de signaler que la ville n’a pas besoin d’être à ce point recouverte de bitume et de béton. La place Kotzia, sans arbres et sans ombre, est un cas extrême de dysfonctionnement tellement elle est invivable pendant les mois chauds.

CC: Vous travaillez en binôme ?
PSA: Notre collaboration est facile. Nous sommes absolument complémentaires, l’un plus rigoureux, l’autre plus impulsif.

Au festival d’Avignon, le Sud de l’Europe déconstruit ses fondamentaux musicaux.

À commencer par le sacrosaint flamenco, ridiculisé, craché, toussé, honnis, poussé à la limite de l’audible, pour retrouver, comme par miracle, quelque chose de sa structure fondamentale : celle qui persiste quand la forme fait défaut. Fiesta d’Israel Galvan est au flamenco ce que le vaudou filmé par Jean Rouch *1 est à la parade militaire du 14 juillet: une mise à nu du cérémonial, une parodie bâclée plus vraie et plus pure que le splendide original dont elle se moque. Le flamenco convulsif qu’exécute Galvan s’avère capable de donner à voir l’articulation profonde des forces qui traversent cette pratique rituelle.
Car le flamenco reste encore à ce jour une pratique musicale et chorégraphique rituelle dont la portée va bien au delà du folklore ou du divertissement, pour toucher certains fondamentaux anthropologiques. Il est un dispositif au sein duquel peuvent s’exprimer les passions, les rapports de force, les hiérarchies de genres et tout ce qui, de façon consciente ou inconsciente, constitue la société d’hommes et de femmes qui s’en saisissent.
C’est donc bien sur une machine sacrée que Fiesta jette son dévolu. Et tout y passe : le culte de la virilité, l’harmonie et le sens de la mesure, la sensualité rebelle, le pathos et le tragique formalisés, la poétique dans ce qu’elle peut avoir de dialectique. Tous les moyens sont bons pour découdre, salir, moquer cet habit noble et prestigieux comme un costume de toréador.
Et pourtant le flamenco résiste. Poussé à la limite de sa propre négation, il en ressort triplement victorieux, incassable, littéralement inaliénable. Ecorché, travesti il resplendit dans ce qu’il peut avoir de fondamental : son rapport à l’excès. Une fois de plus la transgression et le sacrilège auront permis d’honorer leur objet.

C’est une déconstruction d’une tout autre nature qui traverse du début à la fin The Great Tamer, le spectacle de Dimitris Papaioannou, chorégraphe plasticien qui vit et travaille à Athènes. Une valse d’une vingtaine de minutes étirée sur les cent minutes que dure la pièce, tel est le principe sonore sur lequel se joue ce spectacle hautement symbolique, présenté cette semaine au Festival d’Avignon. Les dix danseurs qui alternent entre élégance vestimentaire et nudité concentrationnaire se débattent avec un dispositif scénique d’une grande complexité. Rarement a-t-on vu des professionnels s’exposer sur un socle aussi instable : la scène inclinée sur laquelle ils évoluent est parsemée de trappes, de mécanismes qui tantôt révèlent des choses tantôt engloutissement ce qui doit disparaître. La scène est littéralement creusée, retournée, plantée, brisée puis reconstruite par les danseurs, pendant le spectacle. Quant à l’histoire racontée par la succession de tableaux très picturaux, elle est probablement beaucoup plus autobiographique que ne le laisse entendre le texte de présentation.

Certes les enchainements très symboliques fonctionnent comme des métaphores du monde et de l’articulation négative des passions. La séduction, l’envie, l’amour, la trahison sont des cycles qui se succèdent à l’infini. Comme pour dire que certaines choses demeurent malgré le passage du temps, les tableaux de Papaioannou reviennent à plusieurs reprises, en variant à chaque fois. Cette réitération très warburgienne *2 rend possible une appréhension du caractère cyclique des passions. Le premier degré de lecture est celui d’une mise en scène voulant raconter le temps dans sa dimension anthropologique ; il n’est pas le seul et se superpose à une interprétation plus autoréférentielle des tableaux.

Surtout quand les danseurs s’efforcent de recomposer un corps avec des fragments de plusieurs d’entre eux réunis. Car ce corps disloqué, cannibalisé, puis recousu n’est autre que le corps collectif que Papaioannou travaille depuis ses débuts avec Omada Edafous, (littéralement l’équipe au sol) la compagnie avec laquelle il commença à la fin des années 1980.
Ce corps pluriel maintes fois recomposé est la matière première dont il se sert pour exécuter dans le moindre détail sa vision intime. À certains égards, The Great Tamer, c’est à dire le grand dresseur, n’est autre que le chorégraphe lui même.

Si rien ne permet de comparer chorégraphiquement les deux spectacles, l’un penchant vers la folie orgiaque d’un déferlement des passions, l’autre vers la beauté plus structurée d’un tableau vivant psychanalytique, Galvan et Papaioannou se rencontrent dans leur disposition à déconstruire leurs mythes nationaux respectifs. Mise à nu d’un monument rituel et sonore pour Galvan ; mise à nu d’un édifice musical lié à l’émergence de la Grèce moderne pour Papaioannou. Car en s’attaquant à la valse, ce dernier cible l’un des fondements de l’émergence de la Grèce moderne au 19e siècle.

Athènes n’est pas Vienne. Elle ne l’était pas moins au milieu du 19e siècle quand ses souverains bavarois essayaient de lui inculquer, à forte dose d’architecture et de bonnes manières, des mœurs originaires de la Mitteleuropa. Aux Grecs, la valse a été dictée comme un remède par des maîtres à penser qui voulaient faire de la province pauvre d’un empire déclinant, l’Etat moderne auquel ils aspiraient. L’hymne national grec n’est-il pas aussi une valse ? Certes un peu martiale, mais une valse tout de même. Cette danse décrite par Zola dans La curée comme le fond sonore de la bestialité capitaliste du 19e siècle est plus qu’une simple bande musicale. C’est une pièce maitresse dans un dispositif de domination culturelle. Le Nord, soucieux d’inculquer ses critères son ethos et son rythme, bat la mesure pour le Sud trop enclin à se laisser séduire par les mélodies rondes de l’Anatolie.

La valse déréglée de Papaioannou est l’histoire d’une greffe qui n’a pas pris, mais n’a pas non plus été rejetée. Un peu comme le néolibéralisme, doctrine officielle appliquée par un gouvernement qui n’y croit pas. Reste donc cette nausée qui persiste pour devenir au final le nouvel état normal, forcement valétudinaire, des choses.

Fiesta d’Israel Galvan et The Great Tamer de Dimitris Papaioannou étaient présentés au 71ème Festival d’Avignon.

1 Les maîtres fous, Jean Rouch, 1955
2 Aby Warburg a construit toute sa vie une sorte d’inventaires de la “survivance” ( Nachleben) de certains motifs dans l’art. De l’Antiquité à la Renaissance, ce retour du même atteste de la persistance de certaines formes du pathos.

l’image qui illustre cet article est de Nyssos Vasilopoulos.

Transformation passive d’un lieu de débat public en skate park ou le soft power contre la démocratie.

 

Ceux qui ont fréquenté la place de la République à Paris pendant Nuit Debout, seraient surpris aujourd’hui de l’absence de toute forme d’activité résiduelle de cet incroyable surgissement d’appétit démocratique.
Le ministère de l’Intérieur et la municipalité d’Anne Hidalgo, après avoir violemment mis fin aux réunions nocturnes et pacifiques ont fait en sorte qu’aucune forme de parole ne puisse s’installer durablement là où s’étaient tenus les débats.

En lieu et place du parlement improvisé, la décision a été prise de laisser une chaîne de magasins branchés financer la création d’un skate park. Si la chose est rare pour une place historique de centre-ville, ce qui surprend surtout c’est le choix de l’emplacement. Le skate parc  empêche en effet le fonctionnement d’autres équipements pérennes comme la ludothèque, pourtant plébiscité par les usagers de tout âge.

Le bruit urbain et assourdissant des planches à roulettes exclut toute tentative de discuter à plus de trois personnes. Comme une espèce animale qu’on introduirait dans un écosystème pour en chasser une autre, les jeunes skateurs exhibent avec insouciance leurs figures spectaculaires, inconscients du fait qu’ils prennent part à un acte de censure.

Cette censure passive s’accompagne d’une autre transformation, moins contestable mais tout aussi furtive: l’installation d’un dispositif anti voiture bélier, décidé et mis en œuvre dans la plus grande discrétion. Dissimulé sous la forme de bancs en madrier, ce dispositif périmétrique bloque l’accès des véhicules à la place.
S’il est camouflé, c’est probablement pour ne pas alarmer la population et éviter les effets de bunkerisation de l’espace public qu’ont connu d’autres villes en prise avec le terrorisme, comme Beyrouth, le Caire ou Karachi. Paris se barricade, mais préfère rendre furtifs ces aménagements pour ne pas perdre son attrait touristique.

Au dire de plusieurs architectes qui travaillent actuellement sur des grands projets de places parisiennes, le dispositif anti voiture bélier est devenu quasi obligatoire pour tout nouvel aménagement. Autant dire que la fin de la terreur n’est pas pour demain.

Documenta 14. Athènes, laboratoire de la décroissance.

Les organisateurs de la 14e documenta devaient bien s’attendre à des réactions en prenant la décision  de délocaliser à Athènes, pendant une partie de sa durée, la grande exposition d’art contemporain à teneur critique et politique, organisée à Kassel tous les cinq ans depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Réactions à Kassel tout d’abord, de la part de ceux qui pensent la documenta comme la cash cow de la petite ville du Land de Hesse. Réactions à Athènes de ceux qui dénoncent un acte de domination culturelle.
La Grèce vit mal la tutelle budgétaire germanique et réagit viscéralement à tout ce qui ressemble de près ou de loin à une « leçon allemande ». Créée en 1955 pour rééduquer culturellement le peuple allemand après douze ans d’abrutissement nazi, la documenta serait-elle exportée pour donner aussi une leçon aux Grecs ?
Sans surprise, l’arrivée de la documenta a laissé indifférente une bonne partie des médias grecs. Elle a même suscité, dans certains milieux artistiques revendicatifs, des réactions relevant autant de l’esprit de contradiction que d’une véritable critique structurée. Une « contre-biennale » se tient parallèlement sur le thème « En attendant les Barbares ». Dans l’optique de ses concepteurs, l’Allemagne ferait preuve de néocolonialisme en parachutant un dispositif prestigieux, mais hors contexte, dans une ville exsangue et, à certains égards, humiliée. Paradoxalement, la question des « colonialismes culturels » est à ce point au cœur de la documenta que l’on pourrait considérer la contre-biennale comme un side event de cette dernière.

Gordon Hookey Solidarity ©Stathis Mamalakis

A Athènes comme à Kassel, la documenta est disséminée sur une dizaine de sites. Le principal lieu d’accueil de l’événement n’est autre que le musée d’art contemporain, dans une ancienne usine de l’architecte Zenetos défigurée par une restauration douteuse, inauguré mais jamais vraiment ouvert au public, faute de moyens.

La critique adressée par le collectif récalcitrant Heart & Sword Division aurait peut-être une part de légitimité si la documenta n’était pas ce qu’elle est : une manifestation ouverte, plus mondiale qu’allemande, authentiquement critique, qui n’a pas attendu son escapade athénienne pour être absolument déterritorialisée. Le contexte athénien ne fait qu’intensifier des dispositions qui faisaient déjà partie de l’identité de l’événement quinquennal, depuis sa création.
Le fait est que la grande métropole méditerranéenne, touchée à la fois par un poison et son remède, c’est-à-dire le dogme néolibéral de l’enrichissement facile et l’austérité budgétaire censée y pallier, constitue un bon terreau pour l’exposition et ses aspirations politiques et critiques.
La dimension politique des questions de genre, aujourd’hui tout à fait redondantes dans le contexte tolérant et émancipé du nord de l’Europe, revêt ici, dans le sud aux relents parfois homophobes, sa véritable dimension revendicative et iconoclaste.
La pièce The greek way mettant en scène les célèbres portraits d’Hitler en chevalier teutonique sur lesquels sont griffonnés des noms d’homosexuels exterminés par le régime, n’a pas manqué de provoquer des réactions !
Ce n’est pas un hasard non plus si l’un des 14 co-commissaires, Paul Preciado, qui fut Beatriz il y a encore quelques années, y vit depuis deux ans. Athènes est une ville en tractations, où les jeux ne sont pas faits et les situations sont encore réversibles.

Gentrification suspendue

Maria Eichhorn Building As Unowned Property
©Mathias Völzke

L’exemple le plus flagrant de cette fluidité n’est autre que le centre-ville, engagé fermement sur la voie de la gentrification au début des années 2000 et que la crise de 2008 a plongé dans un état inédit pour une capitale occidentale. Une gentrification figée où quelques lofts luxueux côtoient des squats d’artistes et des dortoirs de migrants.
Le centre a gardé sa vitalité, les migrants y ont trouvé aussi leur place et la gentrification s’est tout simplement arrêtée au moment où allait commencer la purge. Celle qu’ont connu le Soho londonien ou le Marais parisien et tous ces quartiers créatifs qui après un bref moment d’euphorie se transforment en ghettos pour riches.

A Athènes, les spéculateurs immobiliers n’ont pas eu gain de cause. Le résultat est une ville foisonnante, à l’économie anémique mais ouverte au changement et à la contestation comme aucune autre métropole européenne. Une des pièces produites pour cette session n’est autre qu’un bâtiment vide abandonné, acheté par la documenta pour être maintenu sans limitation de durée dans son état actuel. Monument durable d’un présent passager, l’immeuble de Maria Eichhorn  ne doit accueillir rien de plus que ce qu’il contient déjà : le vide.

Au regard de tout cela, la documenta pouvait elle faire autre chose que de venir à Athènes ? C’est à ce point que l’on réalise peut-être que le partage de la documenta n’est pas seulement un don des Allemands aux Grecs, mais aussi un souffle de vitalité des Balkans au nord de l’Europe, avide de situations critiques et d’enjeux ouverts. Adam Szymczyk, le directeur artistique de la documenta,  donne plusieurs clés pour comprendre l’esprit dans lequel s’est fait ce partage : il s’agit pour lui d’établir un rapport symétrique entre deux pôles engagés de fait dans un rapport asymétrique.
Les deux chapitres de la 14e édition proposent aux artistes de travailler soit sur des diptyques, soit de reconduire les mêmes travaux à Kassel et Athènes. Cela veut aussi dire que personne ne peut vraiment juger cette documenta avant l’ouverture de l’événement à Kassel, prévue en juin.

Zef Shoshi The Turner ©Mathias Völzke

L’art contemporain, en quête de sang nouveau, oscillant entre l’insignifiance du «tout a été dit» et de la fièvre spéculative, trouve au Sud les indicateurs de l’époque qui est la nôtre. Athènes, plus balkanique que jamais, est ce laboratoire culturel et social qui permet de faire émerger des positions et des propos restituant les déséquilibres qui constituent notre actualité. La leçon d’Athènes, sous-titre de cette documenta, est celle d’une ville qui persiste malgré l’effondrement des instances qui la faisaient tourner. Leçon d’une ville confrontée à une sévère décroissance, qui s’avère finalement résiliente.

Si l’échec du modèle néolibéral dans cette partie de l’Europe n’a pas débouché sur la chose attendue, à savoir l’avènement d’une voie alternative durable, elle aura au moins permis à certaines forces et certains acteurs de continuer d’agir, et de contribuer ainsi à l’effervescence politique de la ville. La documenta ne pouvait que faire sienne une telle situation.

La 14e Documenta se tient du 8 avril au 17 juillet à Athènes et du 10 juin au 17 septembre à Kassel. 

L’utopie au quotidien

Si le centenaire de la révolution d’octobre reste un sujet polémique en Russie, la position officielle oscillant entre la célébration d’un événement d’envergure mondiale et le rejet des idéaux insurrectionnels qu’il incarne, il n’aura pas manqué de donner lieu à une des plus belles expositions présentées en suisse romande ces cinq dernières années.

 

« L’utopie au quotidien » au Musée des Beaux-Arts de La Chaux-de-Fonds, est tout à la fois une exposition d’objets, de documents et d’idées. Le design d’objets y côtoie la photographie, le graphisme et la création littéraire et intellectuelle grâce à toute une série d’extraits visant à reconstituer autant que cela se peut, l’imaginaire de la vie courante en Union Soviétique. Allant bien au delà du cliché d’une société noyée dans la propagande collectiviste, le projet révèle les subtilités d’une culture qui entretenait un rapport particulier aux biens de consommation. A la fois vénérée et négligée, la marchandise est la clé de voute furtive de l’édifice soviétique, son véritable talon d’Achille aussi. Tout en privilégiant, sur un plan théorique, la valeur d’usage sur la propriété, L’Etat soviétique doit faire face à un fétichisme de fait, très différent de celui qu’attise la publicité en Occident. Là, c’est la rareté de certains produits, et l’écrasante uniformité des biens disponibles, qui rend la marchandise désirable.

La société soviétique envie l’occident pour l’image d’abondance qu’elle lui renvoie. Cela ne l’empêche pas d’être fière de ses propres achèvements en matière de production et d’équipement de la vie quotidienne. Toute proportion gardée, en URSS comme en occident, les années 60 seront une période d’abondance et de progrès.
Les moscovites se pressent au pavillon américain de l’exposition universelle de 1964. Ils admirent l’incroyable étalement de biens, sans ignorer que, contrairement à ce qui prévaut en URSS, l’accès à la marchandise dans le monde capitaliste reste inégalitaire et sujet à la grande disparité des revenus.
En URSS, le frigidaire, le verre, la pantoufle et le slip relèvent d’un service d’Etat, d’un plan quinquennal et d’une production centralisé. On s’inscrit sur une liste et on attend son tour pour être livré. Il est évident qu’un tel système encourage d’autres formes de privilèges, d’autres dérives aussi. Chaque secteur a ses petits avantages en nature, qu’il peut monnayer contre ceux d’un autre secteur. On se fait pistonner pour avoir une télé, on vend en semi illégalité, dans des réunions de type Tupperware, le surplus de biens auquel notre position nous donne accès.

L’idéologie de l’objet

Au delà de ces grandes lignes, l’exposition a le mérite de révéler ce que le rapport aux biens de consommation peut avoir d’idéologique, c’est à dire d’un acte conceptuel visant à comblé l’écart entre la condition réel et la condition souhaitée. Il y a ce qu’une voiture vous permet effectivement de faire, et ce qu’elle vous permet d’imaginer pouvoir faire : l’écart entre les deux, c’est l’idéologie.
Les objets soviétiques portent souvent des indices d’aspirations collectivistes à un monde nouveau, juste et égalitaire. Sans doute que la facilité que nous avons aujourd’hui à discerner le substrat idéologique des objets en Union soviétique devrait nous aider à identifier celui qui enrobe nos propres biens. L’hallucination collective des Soviétiques face à une cuisine équipée américaine, n’est pas moins prégnante que celle qui conditionne notre propre rapport aux biens de consommation. Et cela d’autant plus que nous sommes montés d’un cran de l’époque ou Jean Luc Godard fustigeait le caractère idéologique de la marchandise, dans Deux ou trois choses que je sais d’elle.

Aujourd’hui nous vivons greffés à des gadgets qui monopolisent et structurent, en plus de nos imaginaires, notre rapport au temps et à l’espace. L’emprise idéologique de nos nouveaux fétiches semble à même de conditionner l’existant dans son moindre recoin. Si l’engouement d’une jeune moscovite pour une paire de jeans s’arrête à l’image qu’elle se fait d’elle même, celui d’une adolescente lausannoise pour le tout dernier iphone s’avère plus à même de modeler sa vie. Son gadget ne sera pas juste un déguisement qu’elle portera le samedi soir, mais bel et bien un outil qui va structurera sa vie quotidienne, son rapport au savoir, au travail, à l’amour, au réel.
Ne plaignons donc pas les Soviétiques pour leur innocent aveuglément face à l’aura d’un tube de dentifrice. Plaignons plutôt les listes du père-noël des jeunes occidentaux qui virent au « tout numérique » dès l’âge de 8 ans, au point de générer une véritable crise existentielle dans l’industrie du jouet.

L’idéologie qui a eut raison de la société soviétique n’est pas celle de la doctrine officielle d’une morale collectiviste de la frugalité, du partage et de la solidarité. Non, l’idéologie qui aura gain de cause du socialisme existant est précisément celle qu’entretien la culture médiatique occidentale. Celle des printemps radieux cachés dans une boite de lessive.

L’exposition trouve sa forme la plus aboutie dans le catalogue conçu comme un véritable index d’objets, de mots et d’images. Elle se complète d’une série de projection et de débats qui font de ce centenaire le véritable événement culturel de l’année de la plus ouvrières des cités jurassiennes.

“A mort l’arbitre!” aux cinémas du Grütli

Un mois sur deux, la revue romande Tracés, la Cinémathèque suisse et la Maison de l’Architecture de Genève explorent les liens entre architecture et cinéma.
La séance du lundi 27 février aux Cinémas du Grütli, se penche sur le destin cinématographique d’un ensemble postmoderne réalisé par Ricardo Bofill.

 

Michel Serrault en train de couper le téléphone de l’immeuble de Bofill.

C’est dans les espaces d’Abraxas de Ricardo Bofill, un ensemble résidentiel emblématique du néoclassicisme postmoderne à Noisy-le-Grand, que Jean Pierre Mocky place l’intrigue de ce film d’action sorti en salle en 1984. Véritable chasse à l’homme dans ce qui s’apparente à un palais pour le peuple, “A mort l’arbitre” constitue une étonnante visite du propriétaire.
Bofill est l’une des figures éminentes du postmodernisme des années 80. Il prône une architecture monumentale et formaliste qui remet à l’ordre du jour certains attributs du classicisme. Redonnant sa place à l’ornement, il orchestre l’espace comme un décor de théâtre.
Un décor qui plaît aux cinéastes. Après Mocky, Terry Gilliam y tournera certaines scènes de “Brazil”. De l’angoissant piège chez Mocky, au décor d’une dictature chez Gilliam, les espaces d’Abraxas incarnent au fil des tournages une véritable dystopie filmique. Dernier épisode de ce destin cinématographique, le troisième volet de la saga “Hunger Games” y a été tourné en 2014.
Pourtant ce bâtiment-ville semble vouloir résister au destin auquel le vouent les réalisateurs. Malgré le lent déclin sociologique de ce qui était au départ un ensemble résidentiel de standing, les espaces d’Abraxas restent encore aujourd’hui un prestigieux décor apprécié de ses habitants.

 

“A Mort L’arbitre!” de Jean-Pierre Mocky, aux Cinémas du Grütli, à Genève le 27 février, à 20h45.

Paris, coeur de verre.

Tel est l’usage en France : le souverain, qu’il s’agisse de Louis XIV, Napoléon III ou François Hollande, demande à son architecte de réfléchir à un projet qui lui tient à cœur. En 2017, la tâche incombe à Dominique Perrault, l’architecte, entre autres, du nouveau bâtiment de mécanique de l’EPFL.
Il ne s’agit certes pas d’un palais mais bel et bien du cœur de Paris, l’île de la Cité, tiraillée entre sa vocation patrimoniale, judiciaire, administrative, hospitalière et touristique. L’exposition qui se tient actuellement à la Conciergerie est une tentative de restituer au grand public la réponse à la préfiguration du développement de cette précieuse parcelle.

Comment faire plus sur un territoire exigu (13 hectares) sur lequel abondent les superlatifs? Les 12 millions de visiteurs qui se bousculent sur le parvis de Notre-Dame, les hordes de touristes qui parcourent l’île de long en large, les juristes et autres justiciables du Palais laissent-ils la moindre place à l’élaboration de quelque chose de nouveau ? A en croire Dominique Perrault, tout reste à faire. Les espaces sont cloisonnés ; il faut faire en sorte qu’ils puissent être reliés.
Il y aurait des changements à envisager à long terme. S’il n’est plus question de fermer l’hôpital, le tribunal du grand palais est appelé à se réorganiser suite à la construction par Renzo Piano d’un nouveau tribunal de grande instance aux Batignolles.
Mais c’est ailleurs que les planificateurs jettent leur dévolu: l’île compte pas moins de trois grands parkings souterrains, sous autant de places publiques. La voiture n’ayant plus droit de Cité au centre de Paris, ces parkings seraient autant de m3 éventuellement reconvertibles. L’avenir du cœur de Paris serait donc souterrain. On comprend mieux pourquoi Dominique Perrault a été désigné pour ce travail de préfiguration. De la Bibliothèque nationale de France (BNF) à l’université Ewha en Corée du Sud, ce dernier est considéré comme un spécialiste des grandes structures souterraines.

Pour l’île de la Cité, il ne fait pas les choses à moitié. Il esquisse un projet cohérent, quoi que discutable, dans ses choix formels. S’appuyant sur deux concepts chers aux situationnistes, l’urbanisme unitaire d’Henri Lefebvre et l’insularité de Guy Debord, il s’efforce de restituer pour le grand public les grandes lignes d’un développement qui rétablirait deux choses : le rapport au fleuve et le caractère unitaire de l’île.
La Seine est ainsi remplie de guinguettes et de piscines flottantes, l’ensemble de l’île piétonnisé et les espaces non bâtis, qu’ils s’agisse de cours intérieures ou de places existantes, traités de façon uniforme.
Jusqu’ici tout va bien. Là où les choses se gâtent, c’est quand cette réunification prend la forme d’un vaste projet de couverture des espaces non bâtis, par toute une série de constructions en verre. Du sol en verre préfiguré pour le parvis de Notre-Dame, au dôme de la préfecture de police en passant, par les multiples verrières sensées recouvrir plusieurs cours intérieures, ce matériau serait appelé à jouer un rôle déterminant dans l’unification de l’île. Seule la place Dauphine, trop parfaite dans ses proportions pour être altérée, reste à ciel ouvert.

En jaune sur fond bleu, les parties recouvertes par des verrières. Des espaces urbains actuellement à ciel ouvert transformés en environnements fermés, climatisés, et sonorisés?

Le résultat formel de cette proposition donne à l’ensemble l’allure d’un gigantesque bâtiment, le doré choisi sur le plan pour qualifié les ajouts n’allant pas sans évoquer celui du nouveau bâtiment des Halles. S’il est très loin des aspirations situationnistes dont il s’inspire, ce projet est tout à fait dans l’air du temps avec cette tendance à recouvrir les cours pour les transformer en vastes espaces d’intérieur.

Pire, l’étude semble faire le lit d’une reconversion qui donnerait beaucoup trop de place à des activités commerciales, actuellement peu présentes sur l’île. Nous l’avons compris à présent : chaque fois que la Ville de Paris s’apprête à réaliser des plus-values juteuses en reconvertissant ses espaces publics en espaces destinés au commerce, elle se sent obligée de faire un brainstorming et une exposition, façon de dire, « rien n’est caché, tout était connu dès le départ ».
Il en fut ainsi des Halles dont les très belles réflexions d’architectes n’ont pas eu la moindre incidence sur le partage du gâteau entre Unibail, le principal bailleur commercial, et la Ville de Paris.
Dans ses excès de verre et de métal doré, le projet de Dominique Perrault trouve un mérite inespéré : en adoptant le langage formel des malls, il trahit les intentions commerciales de cette vaste reconversion.