Standing ovation pour un demi-dieu

Top Gun avec Tom Cruise, je connais. Je l’ai déjà vu dans un cinéma en plein air, dans une banlieue balnéaire de la région d’Athènes, l’été de mes 13 ans. Il faut dire que le film nous avait fait tourner la tête. On en a parlé pendant tout un été. Le jeune pacifiste que j’étais, qui manifestait les dimanches pour le départ de la base américaine d’Hellinikon, n’avait pas pu résister à l’attrait de ce blockbuster et surtout de son thème musical, dynamique, emballant, qui allait droit au cœur. Danger zone de Kenny Loggins.

Plus tard, j’ai compris que Top Gun participait de l’assaut final du camp néolibéral sur le monde soviétique. Une fable individualiste mixant kérosène et testostérone, lancée comme un affront à l’éthique collectiviste qui allait bientôt pousser des dizaines de millions de citoyens du bloc de l’Est à prendre d’assaut le mur réel et imaginaire qui les séparait du bonheur à l’occidentale.
Ce que j’ignorais en cet été 86, c’est à quel point Pete Mitchell, le héros incarné par Tom Cruise, était le descendant légitime d’une lignée de surhommes d’une espèce très particulière : les aviateurs américains. Il fallait être un peu surhomme, un peu dieu sur terre pour semer la mort comme ils l’avaient fait et bénéficier encore d’un crédit de sympathie même parmi les descendants de leurs victimes. Il fallait être un surhomme pour se promener fièrement dans les bordels de Yokosuka en compagnie de jeunes filles poussées à la prostitution par les ravages de la guerre aérienne.

Ce sont des aviateurs comme Pete Mitchell qui ont largué les bombes atomiques sur Nagasaki et Hiroshima, des exécutants fiables et déterminés, à peine perturbés par l’ampleur de ce qu’ils venaient de déclencher en quittant la zone d’impact.
Ce sont toujours des aviateurs qui ont brûlé vifs des centaines de milliers de civils japonais et allemands pendant les campagnes aériennes de la Seconde Guerre mondiale. De Dresde à Tokyo, et de Hambourg à Nagoya, ce sont des aviateurs qui ont largué des tapis de tombes sur des empires totalitaires en déroute, pour finir le travail en feu d’artifice. (Mike Davis – Dead Cities )

Ce sont des héros comme Pete Mitchell, qui n’ayant pas eu à subir la moindre réprobation à la fin de la Seconde Guerre mondiale, vont récidiver aux commandes de leur B26 en larguant 454.000 tonnes de bombes et 3,2 millions de litres de Napalm sur la péninsule coréenne, où la guerre a tué entre 2 et 3 millions de civils. Ce sont encore les mêmes qui, une décennie plus tard, largueront 7 millions de tonnes de bombes au Vietnam pour un bilan civil non moins important.

Et pour ceux qui pensent que tout cela est de l’histoire ancienne et que les armes précises ne visent plus les civils, ce sont encore des aviateurs de cette espèce qui ont tué, de 2014 à 2021, entre 8000 et 13000 civils en Syrie et en Irak (Source : Airwars).

Alors non, je n’irai pas voir un film qui exalte cette mythologie, pas à l’heure où la guerre aérienne ravage à nouveau des villes, envoyant des millions de civils sur le chemin de l’exil. Je n’ai pas la capacité schizoïde d’applaudir un demi-dieu quand d’autres demi-dieux, certes du camp opposé mais de la même espèce, survolent le ciel ukrainien dans l’indifférence totale pour ceux qui gisent dans les décombres.

L’urbanisme des promoteurs mis au défi de la complexité

Quai de Paludate, à Bordeaux, à deux pas de la MECA de Bjarke Ingels, rien ne présage ce qui se cache derrière deux bâtiments aux façades régulières et à l’apparence sobre et solide qui caractérise les réalisations en béton préfabriqué. Les architectes de l’agence parisienne COSA ont créé un condensateur urbain d’une rare compacité.

Dans le cadre de la reconversion d’un quartier essentiellement logistique en quartier mixte, une petite parcelle a dû accueillir des bureaux, un centre de propreté urbaine, un parking silo et des logements en accession et sociaux. Le centre de propreté initial occupant une parcelle en bordure de la Garonne, il a été décidé de le déplacer dans la direction du marché d’intérêt national afin de dégager les bords de fleuve pour y construire des logements et une piscine. Au cœur du bâtiment mixte comprenant du stationnement en silo ainsi qu’un programme de logements sur rue et en attique, se trouve le centre de propreté. Rien de moins que le lieu de déchargement des véhicules et balayeuses qui assurent la collecte et le nettoyage sur voie publique d’une partie de la ville. Au-dessus de cet outil municipal indispensable se déploient 420 places de stationnement, environ 2000 m2 de jardins privatifs ainsi que 56 logements sociaux et et accession. Juste à côté de cet assemblage inhabituel, se dresse un immeuble de bureau qui intègre l’écosystème tertiaire déjà bien développé du quai de Paludate.

Imbrications programmatiques

Un centre de propreté dans un immeuble d’habitations

Le confinement du centre de propreté et le filtrage de l’air qui en sort rend possible le télescopage des habitations et de l’équipement municipal où s’opère le transvasement du contenu de petits et moyens véhicules vers des bennes. Très rapidement, le choix a été fait de développer dans un bâtiment distinct la partie du programme consacrée aux bureaux. L’immobilier tertiaire étant plus long à s’écouler, l’inclure dans la partie commune aurait probablement mis l’ensemble du projet en péril. Le logement, social et en accession, présentait des garanties de financement bien plus solides. 
Le principe du cadavre exquis ne se réduit pas à cette cohabitation inhabituelle. Elle s’applique aussi aux caractéristiques formelles et ornementales du bâtiment mixte, un parallélépipède rectangle posé sur un socle comprenant le parking et le centre de propreté. La majeure partie des logements sont littéralement posés sur le toit de l’immeuble, bénéficiant ainsi d’une vue dégagée et de jardins végétalisés. Seule la façade qui donne sur le quai de Paludate comprend des logements pour « pacifier le front de rue » nous dit l’architecte. Malgré ces efforts pour atténuer la confrontation entre des fonctions jugées incompatibles, le projet peut revendiquer une certaine radicalité koolhassienne dans sa manière d’assembler ses composantes. L’effet d’assemblage se traduit aussi sur les façades avec un front de rue composé dans sa partie basse d’un socle qui imite le bâti ancien bordelais, une modénature pour le programme de parkings, et une autre pour la partie destinée aux logements. 

Si ce collage postmoderne reste audacieux dans sa façon d’afficher l’acte de composer, il manque l’occasion d’exposer le contraste et transformer de centre de propreté en manifeste urbain. En cela, le projet butte contre les limites de la promotion immobilière privée, incapable de prendre de tels risque. L’architecte a eu le mérite d’utiliser de manière optimale l’instinct de camouflage du promoteur, disposé à composer avec ce que comporte le programme pour accéder à la commande, sans pour autant oser la transparence. Le cadavre exquis de la façade qui combine  les accès des véhicules du centre de propreté et du logement sur rue incarne cet urbanisme de la congestion mal assumée. Les arcades Gabriel du front de rue ajoutent une dimension provocatrice  à ce compromis immobilier en  plaquant  l’apparence des rues muséifiées de Bordeaux à l’équipement  qui en  traite les déchets. 

L’architecte Benjamin Colboc dépeint le promoteur comme un acteur capable de relever le défi d’un programme complexe au service de la communauté. Loin des stéréotypes sur la nature exclusivement captatrice de la promotion immobilière, de tels projets démontrent selon lui une certaine maturité du secteur dans sa capacité à faire la ville. Reste que les impératifs de rentabilité du projet sont déterminants dans leur vocation à hiérarchiser les éléments du programme. L’hypothèse d’une regroupement du centre de propreté et du programme de bureaux, qui aurait permis de tenir les logements à l’écart, n’a pas été considérée.  Sans le programme immobilier tertiaire distinct, les promoteurs ne seraient même pas venus.
Le bilan de l’opération est en demi teinte. Si le promoteur donne des gages d’intelligence et même d’audace dans sa façon de solutionner cette cohabitation, il peine à aller jusqu’au bout de ce à quoi engage l’architecture qu’il rend possible. En camouflant le centre de propreté, il freine ce vers quoi tend tout naturellement le principe qu’il appelle. Malgré de réelles capacités à envisager et résoudre des programmes complexes, la planification privée reste encore trop déterminée par une conception stéréotypée de la composition urbaine. Les communes, de plus en plus disposées à leur confier la conception des villes devraient en tenir compte, en leur imposant tout ce qu’ils ne sont pas capables d’assumer par eux-mêmes.

La rationalité démonstrative de Renzo Piano. Sur l’ENS Paris-Saclay

Beaucoup a été dit sur la gerberette du centre Pompidou, l’élément structurel de ce gigantesque mécano et clé de voûte de sa conception constructive. La mise en évidence du système porteur, pour le plus médiatique des grands projets parisiens de la fin des années 1970, contient les germes d’une sensibilité qui s’est déclinée dans d’autres réalisations de Renzo Piano. Cette recherche d’équilibre entre fonction et expression parcourt l’ensemble de son œuvre. Si l’architecture de Renzo Piano devait être qualifiée par une seule qualité, ce serait sans aucun doute cette conviction que la fonctionnalité gagne à devenir manifeste.

La modernité architecturale n’a-t-elle pas toujours été démonstrative ? N’a-t-elle pas toujours cherché à restituer de manière lisible les concepts structurants de ce qu’elle rendait possible ? Il ne suffit pas d’être économe, sobre, utile et modulaire, il faut aussi le rendre sensible. Qu’il soit corbuséen ou miesien, ce principe de lisibilité n’a-t-il pas souvent consisté à prendre des distances avec le strict nécessaire, au nom d’une expressivité tectonique et d’une pédagogie du moderne ?
Si cette tendance s’est ressentie dès le commencement de la modernité, elle a trouvé dans le monument brutaliste de 1977 une formulation inédite. Les éléments du bâtiment sont proportionnés de manière à souligner son fonctionnement mécanique. La forme et l’épaisseur des poutres, des colonnes et des gerberettes ne dépendent pas seulement des qualités mécaniques et de l’économie du matériau dont elles sont faites, mais aussi de l’image qu’elles veulent renvoyer et de l’impression qu’elles veulent créer chez l’usager.

Les cheminées bioclimatiques de l’ENS.

Cette théâtralité constructive se retrouve aussi dans un jeu de couleurs caractéristique. Les tuyaux et les gaines sont verts, bleus, ou rouges selon qu’ils servent à transporter de l’eau, de l’air ou des personnes dans les axes de circulation verticale. De ce fait, le bâtiment assume un rôle évident d’artefact, qui s’adresse à la ville dans son ensemble. Cette particularité a placé le centre Pompidou sur un seuil : est-il déjà dans la post-modernité, ou s’agit-il plutôt d’une forme tardive de brutalisme ? Probablement les deux, l’édifice incarnant la transition entre ces deux époques.
Cette mise en scène de la technique constructive n’est pas sans rapport avec les choix architecturaux déployés à l’ENS, un projet d’envergure réalisé sur le nouveau campus de Saclay. Là aussi, certains attributs fonctionnels sont proportionnés en fonction de leur potentiel démonstratif. Là aussi, la matérialisation d’un projet d’envergure comprend des enjeux de lisibilité structurelle et d’expressivité constructive. Mais avant d’en arriver à ce trait d’écriture de Renzo Piano, et à la façon dont il a été décliné à l’ENS, il est utile de replacer ce projet de nouvelle école dans son contexte de réalisation.

L’ENS, pièce maîtresse d’un cluster d’enseignement d’envergure

L’ENS Paris-Saclay fait partie du plus ambitieux projet de développement d’un pôle d’enseignement et de recherche jamais entrepris en France. Il préconise la concentration de tout ce que le pays a de plus performant en matière de recherche scientifique, avec pour ambition de figurer dans les meilleurs classements internationaux.
Sur le plan territorial, le nouveau campus opère un changement de modèle, substituant au campus traditionnel, monofonctionnel et excentré, le principe d’une véritable cité du savoir pensée comme une ville. Saclay est au campus traditionnel ce que la ville nouvelle de Delouvrier fut à la cité-dortoir : un saut qualitatif par le changement d’échelle et le télescopage des fonctions et des usages tenus à l’écart jusque-là. C’est certainement un point de départ pour tenter de comprendre le fonctionnement de l’ENS au sein du campus de Saclay. Ce campus sera une ville, avec des habitations, des commerces, des espaces de loisir et tout ce qui compose un environnement urbain.

L’ENS est un élément d’un vaste système qui consiste à mutualiser des usages et des équipements au sein d’une cité consacrée à l’enseignement et la recherche. Au lieu d’îlots séparés, le plan de Saclay fait entrer en synergie plusieurs entités complémentaires.

L’ENS fonctionne comme une micrographie de ce vaste projet de mutualisation. Elle rejoue à son échelle les principes qui déterminent l’ensemble du campus de Saclay : la concentration, la complémentarité, la porosité entre des départements et des secteurs distincts.
Dans le cas de l’ENS, ce programme s’est concrétisé par la concentration, sur trois hectares seulement, de l’ensemble des laboratoires et amphithéâtres qui se trouvaient auparavant dispersés sur les treize hectares de l’ancien site de Cachan. Sur le plan pédagogique, cette concentration représente une révolution, pour les proximités qu’elle crée entre les différents laboratoires, mais aussi entre recherche et enseignement au sein d’un même laboratoire. Enfin, sur le plan de l’urbanisme, elle constitue un changement de modèle, opérant une véritable transition entre le modèle urbain fonctionnaliste et celui d’une ville dense et hyper-connectée.

Cette reconfiguration d’envergure a commencé en 2011, avec la décision prise par l’ENS de rejoindre le nouveau pôle d’enseignement et de recherche sur le plateau de Saclay. Renzo Piano est intervenu dans ce projet en 2014, lorsqu’il a remporté le concours pour cette nouvelle école qui devait réunir dans un ensemble unitaire les éléments dispersés qui la composaient. La première étape a été celle d’une consultation attentive, visant à réorganiser l’ensemble des douze départements d’enseignement, des treize laboratoires de recherche et des trois instituts interdisciplinaires de recherche qui constituent l’ENS. Le nouveau projet permettait de créer des synergies entre des équipes qui avaient jusqu’à présent évolué de manière isolée dans leurs propres locaux. Le bâtiment unitaire, sorte d’usine urbaine verticale, permet par sa forme des rapprochements et des collaborations qui auraient difficilement pu avoir lieu dans l’ancienne configuration.
Dans cette perspective, l’emplacement et la taille des laboratoires ont été réévalués en fonction des orientations souhaitées et des évolutions technologiques. Certaines machines encombrantes n’avaient plus leur place, tandis qu’il fallait en installer de nouvelles. Hélène Gobert, directrice du projet de construction de l’école, a considéré que malgré le travail de mise à jour réalisé, il existait entre 2014 et 2021 de nouvelles évolutions, de nouveaux impératifs dont on ne pouvait tenir compte sept ans auparavant. Une école comme l’ENS avait besoin de rester au plus près des évolutions technologiques dans le domaine de la recherche scientifique. Elle a donc misé sur une modularité accrue, quasi industrielle, et sur la grande adaptabilité de ses espaces. Concrètement, cela a pris la forme d’un bâtiment orthogonal de quatre niveaux côté nord et de trois niveaux côté sud, organisé autour d’un jardin arboré d’environ un hectare. Des coursives extérieures desservent toutes les salles et fonctionnent comme des balcons. L’orthogonalité et le caractère unitaire déterminent l’ensemble, caractérisé par ailleurs par sa transparence. De la rue, on peut voir les machines à l’œuvre, qui ont été installées au rez-de-chaussée en raison de leur poids, ainsi que pour atténuer certaines nuisances comme le bruit et les vibrations.

Cette disposition orthogonale se traduit par une signalétique qui transforme les trois hectares de terrain en gigantesque grille cartésienne. L’abscisse (une lettre) et l’ordonnée (un chiffre) déterminent pour chacun des points du bâtiment un identifiant unique affiché sur les sols et les murs. Ces repères suffisent pour savoir dans quel sens évoluer. Au vu de la grande efficacité de ce système, on se demande pourquoi il n’a pas été plus souvent utilisé dans des grands bâtiments unitaires et labyrinthiques. La rationalité de la conception se vérifie tant dans la signalétique que dans l’écriture architecturale globale, d’un modernisme simple et sans ambiguïté. Elle se confirme d’ailleurs dans le mode de construction employé : celui du béton préfabriqué.

L’air rafraîchi par l’eau de pluie récupérée, les stores ajustables et l’accès aux coursives qui parcourent toutes les façades constituent un système passif de régulation de l’environnement intérieur.

Si les stores reposent sur un fonctionnement automatique, sensible à l’ensoleillement, l’ouverture des portes vitrées donnant sur la coursive reste du ressort des usagers. La plupart des espaces, bureaux ou laboratoires en disposent. Le bâtiment combine ainsi les avantages d’une gestion centralisée et la liberté de modifier son environnement de travail.
Contrairement au confinement climatisé qui prévaut dans la plupart des bâtiments à vocation scientifique, l’ENS témoigne d’une volonté d’ouverture sur l’extérieur. Outre les coursives, l’accessibilité du jardin contribue à cette porosité accrue entre le dedans et le dehors. En offrant la possibilité de quitter l’espace hermétique d’un laboratoire ou d’un bureau, ce système de circulation privilégie les croisements non planifiés tout en contribuant à la qualité de vie des usagers.
Le bâtiment fait donc preuve d’une grande adaptabilité malgré sa rigidité apparente, faite d’angles droits et de surfaces vitrées. En effet, cette rigueur formelle est rapidement contrebalancée par le rôle structurant du jardin. S’inspirant du principe des cloîtres, il est le premier élément que l’on traverse avant d’accéder aux différentes parties de l’école. Pour comprendre le fonctionnement du jardin de l’ENS, il est nécessaire de prendre en considération deux aspects importants du territoire d’implantation : sa vocation agricole, appelée à se poursuivre, et la stratégie urbaine en jeu au cours des premières opérations d’implantation de laboratoires de recherche et d’enseignement sur le plateau de Saclay, dans les années 1950.

Le campus de Saclay et la non-ville moderniste

Si la seconde moitié du xxe siècle a vu proliférer en France les campus fonctionnalistes, le premier quart du xxie siècle a consisté à les remettre en question pour en corriger les principaux défauts, à savoir leur cloisonnement et leur absence d’urbanité. Lieux d’apprentissage repliés sur eux-mêmes, les campus des Trente Glorieuses sont désespérément dépourvus de vie. Ils souffrent de la même pathologie que les quartiers d’affaires ou les cités-dortoirs : leur organisation univoque en fait des lieux sans intérêt en dehors de leur vocation et de leurs tranches horaires de fonctionnement.
Le projet de Saclay tel qu’il se configure au tournant du millénaire consiste à ajouter à un campus fonctionnaliste les éléments qui lui faisaient défaut. Il s’agissait de densifier, d’ouvrir des îlots cloisonnés, d’introduire une mixité d’usages, de créer des liaisons à partir d’une trame fonctionnaliste traditionnelle.
Dans les années 1950 et 1960, l’augmentation des effectifs et le manque de place dans les établissements universitaires en centre-ville ont donné lieu à une stratégie de développement de nouveaux pôles universitaires en périphérie des villes. À l’idée d’un développement fonctionnel des lieux de recherche et d’enseignement se sont adjointes des considérations moins avouables, comme le fait de tenir à l’écart des centres-villes une jeunesse agitée et politiquement explosive.

Vue aérienne du Centre d’études nucléaires de Saclay en 1960, Archives CEA.

Le développement du RER en région parisienne facilitera cette stratégie de transfert depuis des centres-villes saturés vers leurs périphéries en devenir. Les nouveaux satellites voués à l’enseignement sont forcément généreux en espaces verts, fonctionnels et accessibles en automobile, à l’image des nouveaux quartiers résidentiels qui voient le jour un peu partout en France. Le premier campus de Saclay participe de cette première vague de modernisation des lieux d’enseignement et de recherche, construits le plus souvent selon la doctrine générique fonctionnaliste d’unités repliées sur elles-mêmes. Notons tout de même qu’un des premiers actes du campus de Saclay se distinguent par sa qualité architecturale. Le centre de recherche sur le nucléaire réalisé par Auguste Perret témoigne d’un soin constructif que l’on rencontre rarement dans ce type de programme, souvent peu soucieux de leur architecture puisque secrets et inaccessibles. Le CEA de Perret se présente comme un ensemble moderniste aux références classiques, très différent des abris sans qualité qui accueillent habituellement la recherche scientifique. Il demeure jusqu’à ce jour un joyau architectural invisible.

Des îlots clos aux îlots ouverts

La question de l’insularité et de son dépassement se pose aussi dans le cas de l’ENS et du quartier dans lequel il s’insère, le Moulon. L’enjeu de l’ENS est moins de concilier un objet hautement confidentiel et la monumentalité de l’architecture qui l’abrite, que de faire coexister deux conceptions antagonistes du campus : celle moderniste faite d’îlots autonomes et détachés les uns des autres, et celle actuelle d’un ensemble composé d’îlots interdépendants qui interagissent et recréent de la ville. Le quartier du Moulon à Saclay semble traversé par un impératif qui peut paraître contradictoire : il faut poursuivre sur la voie d’un urbanisme rectiligne fait de grands axes et d’entités séparées, tout en œuvrant pour l’interdépendance, la transversalité et la porosité entre les différents îlots qui le constituent. Le campus de Saclay incarne donc le basculement d’une organisation fermée vers une organisation ouverte. À cela s’ajoutent les logements, les commerces qui doivent à terme transformer le Moulon en véritable quartier urbain.
La desserte métropolitaine atteindra Saclay en 2026 avec le premier tronçon de la ligne 18 qui reliera le campus à la gare RER de Massy-Palaiseau. Elle sera l’acte final qui fera basculer Saclay d’un modèle vers l’autre. En attendant cette liaison qui achèvera la mutation du campus, Saclay reste en suspens, chantier ouvert, mû par le désir de repenser le rôle des lieux de recherche et d’enseignement comme partie intégrante de la vie urbaine.

L’ENS, cloître poreux

Dans cette réflexion autour de la mutation du campus, l’ENS apporte une contribution spécifique. L’école comprend deux des plus grands auditoriums de campus, situés sur la façade sud de sorte qu’ils puissent être utilisés indépendamment de l’école. Dans la nouvelle doctrine interdépendante, chaque entité contribue à la communauté par l’apport d’un équipement mutualisé : l’ENS contribue avec un théâtre, CentraleSupélec de l’OMA offre une place publique couverte, et ainsi de suite. Chaque entité maintient un fonctionnement autonome tout en mettant en commun un équipement adapté aux besoins non pas de la seule école, mais de l’ensemble du campus. Dans le cas de l’ENS, l’autre élément qui pourrait être facilement mutualisé est le jardin.

© Michel Denancé

Un accès direct à l’extérieur sous l’un des deux amphithéâtres surélevés permet d’ouvrir le jardin au quartier du Moulon.
Dernier élément de cette quête d’urbanité inhérente à l’architecture de l’ENS : la transparence et la porosité qui caractérisent ses façades. Que ce soit pour les espaces plus confidentiels tels que les laboratoires, ou pour les espaces de convivialité comme l’auditorium, les lieux de restauration et la bibliothèque, l’ENS joue la carte de la transparence. En longeant le trottoir au nord du bâtiment, on peut observer cette scène inhabituelle de chercheurs qui manipulent des machines dont on ignore la finalité. Cette mise en évidence de fonctions habituellement tenues à l’abri des regards n’est pas sans rappeler le fonctionnement de la galerie sud du centre Pompidou. Dans les deux cas, la transparence anime et donne consistance à la rue. Elle lui restitue une fonction structurante et informative, un rôle qu’elle avait perdu en devenant une voie de desserte moderniste. Ouvrir visuellement le bâtiment sur la rue revient à lier de manière intrinsèque l’espace public et l’espace de l’école, sans nécessairement compromettre le fonctionnement des laboratoires.
Dans le cas de l’ENS, le bâtiment n’a pas seulement l’apparence d’une usine, il en a aussi certaines des fonctions. L’établissement comporte des laboratoires de pointe, dont certaines machines volumineuses pesant plusieurs tonnes. Renzo Piano ne file donc pas la métaphore lorsqu’il qualifie l’ENS « d’usine ». Rendre ces machines visibles depuis la rue est donc une manière de faire converger le fond et la forme, de reporter sur la façade l’information de ce qui se déroule à l’intérieur. Finalement, dans sa façon d’exposer des processus complexes que l’on ne rend généralement pas accessibles, l’ENS participe d’une évolution à propos de la place donnée à l’industrie dans la ville du xxie siècle. Après un siècle d’exil, la production industrielle, une fois débarrassée de ses nuisances, de la pollution et surtout du bruit, serait-elle sur le point de renégocier son retour au cœur des villes ? Plusieurs expériences aujourd’hui confirment ce retour de la production en milieu urbain, comme dans le cas de l’usine transparente de Volkswagen à Dresde.

RFR a été en charge de la conception des systèmes de façade.

Toutes proportions gardées et sans être un site industriel à proprement parler, l’ENS contribue à cette tentative de rendre à nouveau compatible le spectacle de la production industriel avec le milieu urbain.
Aujourd’hui, le campus traverse une étape intermédiaire entre son devenir ville, et la non-ville satellite qu’il était à son commencement. Le confinement et l’enseignement à distance n’allant pas dans le sens d’une activation des espaces d’enseignement, les abords de l’ENS donnaient au printemps 2020 l’impression d’un décor moderne déserté, qui n’est pas sans évoquer certains films d’Antonioni. Pourtant les éléments de son devenir-ville sont bien présents, et le campus évoluera forcément dans le sens d’une interaction entre les parties qui le constituent.

Une grande école autour d’une micro-forêt d’un hectare

Une fois cette vue d’ensemble posée, nous pouvons entrer dans les détails qui conditionnent l’architecture du nouveau bâtiment. Très rapidement, le jardin se révèle être la pièce maîtresse de la composition. Comme ce fut le cas pour la nouvelle bibliothèque nationale d’Athènes, la conception paysagère de l’ENS n’est pas un ornement qui viendrait parachever l’ouvrage. Elle est un élément de composition déterminant, présent dès le départ, et qui a évolué simultanément avec la conception architecturale. À Athènes, le jardin fait partie intégrante du bâti. Il en va de même pour le jardin de l’ENS, initialement conçu par Parcal Cribier décédé en 2015, et qui sera mis en œuvre par ses collaborateurs et notamment par Anne-Sophie Verriest, paysagiste de l’agence Après la Pluie.

Le jardin n’est pas un simple décor, ni le « vide » qui rend possible le « plein » du bâtiment. C’est un plein d’un autre type. Le parti pris d’une végétation dense, occupée par de nombreux arbres, notamment des érables et des conifères promis à grandir, préfigure le type de milieu qui va s’y développer dans quelques années. Il est aux antipodes du carré de verdure, et de ces espaces végétalisés impraticables que l’on retrouve dans de nombreux immeubles de bureau. Il est surtout le parfait opposé de l’espace vert moderniste, ouvert mais sans qualité.
Le jardin de l’ENS est un espace circonscrit, dense et structurellement lié au bâti par de nombreuses interactions. Il s’agit d’un espace de vie avec des circulations essentielles et des plantations en pleine terre sur près d’un hectare. Il comporte une végétation qui s’élèvera au niveau des bâtiments avec des effets de densité végétale qui permettent dès à présent de le qualifier de micro-forêt. Le jardin est déjà, et malgré le jeune âge des végétaux qui le composent, un élément constitutif de l’identité de l’ENS, conçu pour fonctionner comme un des nombreux espaces qualifiés de l’école, au même titre que les auditoriums ou la grande halle. Si ce fonctionnement rejoue le principe d’une complémentarité entre le jardin et le bâti que l’on observe à la fondation Niarchos à Athènes, il pousse l’interaction un peu plus loin puisque le végétal est conçu pour interagir physiquement et pas seulement visuellement avec les espaces intérieurs. Le jardin constitue un écosystème commun avec le bâti.
Le premier indice de cette complémentarité se remarque dans le choix de déployer le bâtiment sur les limites de la parcelle afin de libérer le plus d’espace possible au centre. Ce choix répondait déjà à une volonté de concevoir un espace végétal praticable au cœur de l’ensemble, sur le modèle du cloître. L’implantation du bâtiment tient aussi compte des particularités climatiques du plateau de Saclay et notamment du vent du nord glacé qui y souffle une partie de l’hiver, exposant la végétation au gel. L’immeuble fonctionne donc comme une enceinte protectrice pour le jardin en devenir. Mais l’interaction ne s’arrête pas là. En plus de la forme globale, les arbres ont été placés pour faire de l’ombre sur les façades exposées au sud.
La conception même de la façade – ses ouvertures, ses stores, ses balcons – semble préfigurer la proximité avec de grands arbres déployant leur feuillage protecteur sur les faces les plus exposées du bâtiment. Ainsi, le gradient de la végétation a été parfaitement ajusté aux orientations du bâtiment. La façade sur cour orientée sud sera ombragée par des espèces au feuillage persistant, les trois autres plutôt par des feuillus qui laisseront passer la lumière en hiver. Le choix des végétaux n’est pas sans importance. Le recours à de nombreux cultivars, en plus des espèces endogènes prescrites par le règlement, témoigne d’une conception malléable et théâtrale du jardin. Au gradient de la hauteur des arbres s’ajoute un gradient de l’origine des espèces avec, en bordure des espaces endogènes et au cœur de la parcelle, des espèces exogènes comme le sapin du Colorado, le pin pleureur de l’Himalaya, ou encore des espèces utilisées pour leurs palettes chromatiques qui changent au gré des saisons. De quelque côté que ce soit, la porosité entre le jardin et l’intérieur est forte puisqu’elle concerne non seulement la possibilité de regarder dehors depuis l’intérieur, mais aussi de voir l’intérieur depuis le jardin.
Finalement, on pourrait y voir une sorte d’égalité entre le jardin et les espaces de travail, une absence de hiérarchie qui, trop souvent, a fait de l’un l’accessoire de l’autre.

L’architecture de l’ENS. Efficacité et mise en scène.

Dans le projet global de constituer un pôle de recherche et d’enseignement à rayonnement international sur le plateau de Saclay, l’architecture joue un rôle décisif. Dans la lignée des campus américains et asiatiques qui conçoivent l’architecture comme une valeur ajoutée à la renommée d’une institution, Paris-Saclay convoque aussi des gestes forts pour constituer et faire rayonner ce pôle. Le quartier du Moulon dans lequel s’insère l’ENS ne manque pas de contributions éponymes : le parc conçu par West8, les deux bâtiments de CentraleSupélec par OMA et Gigon Guyer, trois résidences étudiantes par LAN, DATA et TANK, le lieu de vie par Muoto, le bâtiment d’enseignement de la physique par Dominique Lyon, l’Institut des Sciences Moléculaires d’Orsay par Klaus and Kahn, le Groupe scolaire par Dominique Coulon, ou encore le parking silo par GAP Studio. Sans parler de ce qui se trouve de l’autre côté de la N118 : le parc dessiné par Michel Desvigne, l’ENSAE ParisTech par Cab, mais aussi Francis Soler, Combarel et Marrec architectes, Grafton Architects, 51N4E, l’AUC, Bruther, Farrel et McNamara.
L’effort pour regrouper autant de propositions de haut niveau ne passe pas inaperçu. Au-delà du questionnement légitime sur le bien-fondé des stratégies de pôles d’excellence, soupçonnés de privilégier les meilleurs au détriment de l’ensemble et de l’enseignement de base, force est de constater que le campus de Saclay constitue une variante plutôt sobre et qualitative de l’architecture iconique. Globalement, les différents projets du campus semblent ajustés.

Ils s’accordent les uns aux autres, plutôt que d’entrer dans un antagonisme formel. L’esprit d’ensemble prend le pas sur la concurrence qui prévalait encore il y a peu dans des opérations urbaines de cette ampleur.
Parfaitement ajustée à cet esprit d’ensemble, l’ENS témoigne d’une intention architecturale affirmée et radicale, sans pour autant être ostentatoire. Si la sobriété et le rationalisme du projet l’empêchent de glisser dans la catégorie des architectures iconiques, l’ENS n’est pas pour autant dépourvue de propos.
Elle s’inscrit dans la lignée des réalisations de Renzo Piano qui, du centre Pompidou en 1977 au Tribunal de Grande Instance en 2018, établissent une fonction expressive pour l’architecture dans l’espace public. Toute la particularité du projet réside dans sa façon subtile de « dire » certaines choses sans pour autant surjouer une posture expressive ou précurseure.
La cohérence de la proposition architecturale tient au fait que ce qui prévaut pour l’ensemble du bâtiment, sa densité, son rapport au dehors, la transparence et la porosité de ses façades, vaut aussi pour chacune de ses parties. L’espace qui concentre les principaux aspects de cette architecture n’est autre que l’atrium au toit vitré qui se déploie sur toute sa longueur dans l’aile nord. Cet espace ouvert sur plusieurs niveaux est bordé de coursives qui desservent des salles et des laboratoires. Il est pensé comme un espace usuel, un lieu de circulation et d’échange pour les milliers de chercheurs qui y travaillent. Il peut aussi fonctionner comme une place intérieure pouvant ponctuellement accueillir des expositions ou des évènements. Cet espace exprime à lui seul l’esprit collaboratif du bâtiment, comme la piazza intérieure du centre Pompidou a pu refléter un temps une ouverture sur la ville.

Là aussi, les gaines d’aération et les circulations verticales y sont apparentes. La mise en scène du fonctionnement culmine dans la présence de plusieurs cheminées gigantesques qui évacuent l’air chaud de cette halle au toit vitré. Les cheminées bioclimatiques constituent de véritables pénétrations du dehors dans cette partie du bâtiment qui ne donne pas sur une façade.

Comme ce fut le cas avec les quatre tours de refroidissement installées sur le toit du centre Pompidou, les cheminées de l’ENS agissent comme des repères. À cette seule différence qu’entre les deux bâtiments, que séparent plus de quarante années, se dessinent deux conceptions très différentes de l’urbain. Une fonction similaire, celle de la cheminée, en vient à exprimer, dans chacun des cas, une autre vision du monde.
En 1977, les jeux de tuyauterie de Beaubourg racontaient le devenir métropolitain de Paris, son aptitude à brasser des foules, à mettre en mouvement les idées, les hommes et les fluides. Le cinéaste philippin Kidlat Tahimik n’a-t-il pas transformé une de ces tours en navette spatiale, saisissant dans son film Perfumed Nightmare (1977) l’instant de leur pose sur le toit ? En 2020, l’ENS maintient certaines de ces idées de mise en mouvement en y ajoutant celle d’un fonctionnement bioclimatique et d’une qualité environnementale, devenue la composante indispensable de la condition urbaine. La ville peut être dense et intense, mais elle doit être saine.
L’ENS effectue ainsi une mise à jour de certains concepts qui traversent l’œuvre de Renzo Piano depuis ses débuts. En cela, l’ENS peut être décrite comme parfaitement de son temps, et tout à la fois en accord avec l’évolution de la production architecturale de son concepteur.

Version intégrale d’un article paru dans Archistorm en mars 2022

Sortie de route. Sur Week-end de Jean-Luc Godard

Il est difficile d’imaginer ce qui traverse la France à la fin des années 1960. Il faudrait pour cela reconstituer les tensions et les rapports de force qui sous-tendaient cette société du plein emploi et des grands chantiers de la reconstruction. Week-end de Jean-Luc Godard peut nous aider à nous faire une idée. Plus ouvrier et agricole que tertiaire, le pays est sur le point de voir basculer l’équilibre entre la ville et la campagne, l’urbain et le rural, qui était resté inchangé depuis le XIXe siècle, malgré les grands bouleversements des deux guerres mondiales.

Dans un paysage en pleine modernisation, où la jeune comptable débutante gagne plus qu’un ouvrier qualifié en fin de carrière, le conflit des générations n’est plus une affaire de goût ou de conviction politique, mais devient structurel. La motorisation d’une part de plus en plus importante des ménages est l’un des indicateurs de ce basculement généralisé. Ajoutez à cela l’incapacité du réseau routier à s’adapter assez rapidement aux hordes de nouveaux automobilistes qui sillonnent les routes, et vous obtenez le décor de Week-end. Une allégorie cinématographique assez féroce que Jean-Luc Godard réalise juste avant 1968, et qui dépeint la France comme un champ de bataille où l’individualisme et le consumérisme mènent la guerre contre les valeurs collectives qui prévalent encore dans une grande partie de la société. Jean Yanne et Mireille Darc en véritables héros dantesques, ne cessent de remonter d’un enfer qui n’en finit pas. Les embouteillages succèdent aux carambolages à perte de vue et de travellings.

Le chacun pour soi à la recherche du plaisir ne peut être qu’un carnage, théâtral et spectaculaire, mais qui n’est pas très éloigné de la réalité qui voit année après année entre quinze et dix-huit mille Français mourir sur les routes. La ceinture de sécurité réduira quelque peu l’élan morbide de cette civilisation de l’excès, mais la dépendance automobile ne diminuera pas d’un pouce avant les années 2020 et le début d’une timide réduction des déplacements en voiture à l’échelle nationale.

Week-end sera projeté mardi 29 mars à Bordeaux, au cinéma Utopia, dans la cadre d’Ecrans Urbains le cycle de projection sur la ville et l’architecture organisé par arc en rêve.

Sehn­sucht olym­pique. Sur la pulsion de mort des jeux

“Les sports ont fait fleurir toutes les qualités qui servent à la guerre : insouciance, belle humeur, accoutumance à l’imprévu, notion exacte de l’effort à faire sans dépenser des forces inutiles.”
Pierre de Coubertin, Essais de psychologie sportive.

En 1945, les appareils de reconnaissance britanniques qui survolèrent Berlin saisirent une image qui contrastait avec le champ de ruines qu’était devenue la capitale du troisième Reich : le stade olympique resplendissait, intact au milieu des décombres. Etait-ce par respect pour l’olympisme que les bombardiers alliés avaient épargné l’ouvrage de frères March ? Leur mission étant de briser le moral de la société civile en ciblant les villes, ils n’ont probablement pas jugé nécessaire de détruire un édifice dépourvu de vie : le stade, sans avoir été touché, était déjà une ruine. Il y a certainement d’autres explications sur les choix stratégiques des bombardements alliés, mais elles débordent largement cette réflexion sur l’olympisme et à l’étrange défaut de vitalité qui caractérise ses productions. 
D’ailleurs, l’absence de vie des stades érigés pour célébrer la jeunesse et la fraternité universelle n’est pas l’apanage du site berlinois. Il y a, dans la plupart des sites olympiques modernes, comme une étrange sensation de vide. Une vacance inscrite dans la pierre.
Les métropoles du 21e siècle rivalisent pour remporter le privilège d’accueillir les Jeux. Des sommes considérables sont investies pour permettre la tenue d’un événement à l’échelle de notre communauté globalisée. Outre les inéluctables stades, les chantiers olympiques permettent d’améliorer les infrastructures majeures des métropoles concernées : nouveaux aéroports, liaisons ferroviaires, tram, métro et rénovations urbaines. Ce scénario idyllique où l’on gagne à tous les coups comporterait-il un revers, sorte de fatalité liée au sens profond de l’idéal olympique ? Pour répondre à cette question, il va falloir se replonger dans l’esprit des pionniers.

Les Jeux, hymne à la nation 

C’est un grand patriote, défenseur de la cause coloniale et fervent nationaliste, qui est à l’origine de la renaissance des Jeux. Persuadé des bienfaits du sport dans l’éducation des jeunes, Pierre de Coubertin est un pacifiste conscient de la nouvelle ère qui s’annonce. Cette ouverture ne l’empêche pas d’être ancré dans le 19e siècle qui a forgé ses convictions politiques. Toute l’ambiguïté de son projet de grande fête des nations réside dans cette double orientation : moderne par sa disposition universelle, mais encore trop hanté par le passé dans sa façon de se définir comme une renaissance antique. 
Le projet de Pierre de Coubertin préfigure l’ère de la globalisation en invitant toutes les nations à se réunir, sur un plan d’égalité, pour s’affronter sans se battre. En cela les Jeux sont assurément modernes, faisant preuve d’un certain humanisme dans leur souci affirmé de se substituer à la guerre. Pierre de Coubertin semble vouloir prévenir le principal désastre du siècle à venir : la guerre entre les nations devenue totale par sa mécanisation. 
Le matériau de cette reconstitution ne sera pas puisé dans le passé lointain, mais dans celui, proche, de l’époque qui se termine. Les Jeux ne sont pas tant une résurgence de l’Antiquité, qu’une réminiscence du 19 e siècle et de ses obsessions. La fascination pour les ruines et une certaine mélancolie romantique imprègnent leur rhétorique. 
Paradoxalement, le siècle des révolutions, de l’industrialisation et des grands centres urbains, cultive une étrange attirance pour le déclin : une fascination pour la mort présente dans toutes les formes de création de cette période. L’esthétisation des ruines est un des signes distinctifs de cette sensibilité que Nietzsche, parmi d’autres, qualifie de « mort de Dieu ».
Au cours du 19 e siècle, la perception de la Grèce antique va passer de l’âge d’innocence à son stade réflexif. L’esprit critique romantique va subtilement poser les bases pour l’avènement d’une autre appréhension de l’Antiquité. La Grèce, dont l’ère classique s’était crue la parfaite résurgence, dévoile progressivement sa face cachée. Avec les ruines des innombrables fouilles, refont surface certains aspects ignorés. Bien moins lumineuse que ce que l’on croyait, la Grèce du romantisme tardif est peuplée de divinités chtoniennes : un monde immaculé et cruel, dont les tragédies gardent quelques traces. Il ne sera plus question d’un état glorieux à atteindre par le faste baroque. La Grèce à l’ère romantique émerge comme une entité inaccessible, perdue à jamais dans les brumes de l’Achéron. Comprendre la renaissance des jeux en 1896 ne saurait se faire sans tenir compte de ce basculement dans la perception du monde grec. Les nouveaux Jeux olympiques naissent dans un climat de nostalgie pour ce qui n’est plus, et de fascination pour le nouvel universalisme. Ils fusionnent le spleen de ne jamais retrouver l’éclat antique et la conscience d’une nouvelle ère mobile, globale et mécanisée.

Les Dieux du stade

Si les Jeux de la première moitié du 20e siècle posent les fondements de l’esprit olympique, il faut attendre 1936 pour voir se déployer de manière désinhibée le lien funeste qui les rattache à l’Antiquité. Le régime nazi, avide d’héroïsme mortifère, va y trouver un terrain propice, capable de porter sa rhétorique. Les Jeux, comme les défilés nocturnes aux flambeaux et les parades commémoratives de tout genre, deviennent des manifestations de l’adhésion aveugle d’un peuple à l’idée de sa propre perte. De la même façon que la monumentalité en architecture prédispose à la ruine, la pompe des fêtes nazies augure, comme un enterrement prématuré, le feu et la mort qui vont s’abattre sur le pays.
Voici un régime qui a tout fait pour gagner sa place dans le panthéon des empires à jamais révolus. Les Jeux vont devenir le médium d’une filiation directe avec la Grèce mythique dont le Reich s’imagine l’épigone. Les Dieux du stade de Riefenstahl montre bien comment le régime va tenter de concilier deux éléments incompatibles : refonder les Jeux dans leur prétendue origine antique, tout en mobilisant un dispositif médiatique moderne.

La flamme en route pour Berlin en 1936

Le très spectaculaire relais de la flamme d’Olympie à Berlin, est certainement la contribution allemande qui traduit à merveille la paranoïa du régime.C’est en 1936 que la cérémonie de la flamme est orchestrée pour la première fois.L’allumage solennel sur le site archéologique d’Olympie, ainsi que le transport de la torche sur plusieurs milliers de kilomètres, traduit cette quête de pureté originelle chère aux Allemands du troisième Reich.
Cette année-là, les spectateurs vont suivre aux actualités cinématographiques de l’UFA (Universum Film Aktiengesellschaft, grande entreprise cinématographique allemande de l’entre-deux-guerres) le voyage de la flamme à travers l’Europe. Goebbels l’aura très bien compris : le récit de la filiation antique des Jeux modernes est un spectacle capable de suggérer sa vision d’une « Europe avec comme capitale Berlin ».
Le paradoxe bat son plein : le transfert immédiat du feu antique au présent, nécessite la plus importante médiation qui puisse être : le cinéma. Transformée en spectacle, la « filiation directe » du Grec au jeune Aryen perd quelque peu de son immédiateté mais devient ce qu’elle n’a jamais cessé d’être : un outil de propagande efficace, venant corroborer la fable nationale du troisième Reich. L’accentuation du caractère spectaculaire des Jeux de 36 va marquer l’identité de l’événement. Après Berlin, que ce soit à Londres, Los Angeles ou Moscou, on réitérera les astuces et les trouvailles très symboliques des propagandistes du Reich. L’olympisme leur doit bien d’avoir poussé à son paroxysme, en plein délire national-socialiste, le sens profond des Jeux : sa constitution en spectacle de masse, c’est-à-dire en expérience collective censée se substituer à la mort (sur les liens entre la foule et la mort, Georges Bataille a écrit de très belles pages dans “L’Erotisme”). 
Cela vaut tant pour l’Allemagne de 1936, que pour les spectateurs hyper-connectés de notre nouveau millénaire. Aucune médiation, aussi complexe soit-elle, ne peut briser le lien durable entre la foule et le néant. Il n’est pas nécessaire de recourir à une quelconque symbolique occulte pour en faire le constat : l’individu pris dans la foule apprend à renoncer à son individualité. Il s’exerce à relâcher son emprise sur l’existence, comme il devra bien le faire le jour de sa mort. Il suit le mouvement collectif, comme pour s’assurer de son hétéronomie. Il apprend ce que ne plus être maître de soi veut dire. Tout cela comme dans une répétition générale de l’ultime subordination à laquelle il est voué. Le stade n’est-il pas, par définition, le réceptacle de ce morbide transfert ? Que l’on adhère ou pas à cette thèse, il est difficile de nier l’engouement des régimes totalitaires pour les stades de tout genre. Jeux, fêtes populaires, concerts, discours, internements, pendaisons, rafles, exécutions : l’usage qui en a été fait au 20e siècle tient plus de l’arène romaine que du théâtre grec.
Les jeux de masse organisés par le régime nord-coréen sont un parfait exemple de cet assujettissement de l’individu à la foule, commun à tous les totalitarismes. Inspirés des cérémonies d’ouvertures des jeux olympiques, les Jeux coréens sont une incessante succession de tableaux en l’honneur du régime et de son vénéré leader, Kim Jong Il. Animée par des milliers de figurants, cette interminable parade dans un stade bondé choque autant pour le contenu du message diffusé que pour l’effort qu’il exige. Le spectacle de milliers d’enfants transformés en rouages d’un processus qui les dépasse est sans ambiguïté : en quoi l’aveuglement du Nord-Coréen pris dans la mécanique infernale de la foule colorée diffère-t-elle de celui d’un supporter ou d’un spectateur assis dans les gradins d’un stade ? La fable est différente, mais la structure est la même. Tous les deux sont pareillement pris dans un enchaînement qu’ils contemplent mais qui les tient à la fois. Ils sont, pour reprendre une célèbre expression de Rem Koolhaas, « des prisonniers volontaires de l’architecture ». 
La structuration des jeux olympiques en spectacle de masse est déterminante pour le projet urbain qu’ils génèrent. L’urbanisme de la table rase et des fantasmagories qui transforment des villes entières en plateau télévisuel d’une fête sans ancrage peut-il finalement produire autre chose que des ruines, des espaces sans vie ? 
Les projets olympiques portent en eux la désolation d’un aménagement qui n’est pas destiné au site qui les accueille. Un urbanisme tourné vers l’avenir, rivé sur le passé, dont le présent se résume à 15 jours de frénésie télévisuelle. Une malédiction.

Article initialement publié dans la revue Tracés

Entretien avec Kashef Chowdhury, lauréat du RIBA International Prize 2021

L’architecte bangladais Kashef Chowdhury a remporté le prix international RIBA 2021
pour le Friendship Hospital, Satkhira, un hôpital communautaire de quatre-vingts lits situé dans une zone rurale isolée du sud-ouest du Bangladesh. L’occasion de relire l’interview réalisée pour Archizoom Papers lors de l’exposition monographique Faraway So Close qui s’est tenue à l’EPFL en 2019

Christophe Catsaros : L’architecte Muzharul Islam a grandement contribué à l’identité nationale du pays par son travail sur le patrimoine bâti. Selon vous, l’histoire de l’architecture moderne au Bangladesh pourrait-elle être appréhendée dans une perspective postcoloniale ?

Kashef Chowdhury : Dans le cas du Bangladesh, la question du patrimoine colonial et postcolonial est compliquée. Après la domination britannique, nous avons dû faire face à la scission entre l’Inde et Pakistan. Le passé récent, celui de notre indépendance en 1971, est plus important dans la production culturelle globale. Plus que le passé colonial, c’est ce passé récent qui détermine la situation actuelle.
Ce que je fais, et je ne suis pas le seul à le faire, ce n’est pas de remonter 50 ou 100 ans en arrière, mais plutôt des milliers d’années. Ce faisant, on se rend compte que la région est un véritable creuset de cultures et de religions. Il y a un passé hindou dans la région, et avant cela une présence bouddhiste, sans oublier l’ère musulmane avec l’arrivée des Moghols.
J’essaye de regarder au-delà des limites de la situation actuelle pour trouver l’inspiration. En considérant cette perspective historique plus large, je peux dire que ce qui m’intéresse davantage, c’est l’identité régionale, plus que celle nationale. Une identité qui serait liée au delta du Bengale s’avère déterminante, à tous points de vue. Cette zone plus large du delta comprend des parties de l’Inde et du Bangladesh. C’est toute la région du delta que nous considérons comme notre pays. Les frontières politiques peuvent alors passer dans un second plan. C’est également ce qui s’est passé en Europe, d’une certaine manière. Par ailleurs, cette approche ne doit pas viser l’homogénéité, mais plutôt permettre aux gens de se rapprocher autour de ce qu’ils partagent : leur rapport au contexte fluvial.

Kashef Chowdhury à Bordeaux, lors de l’exposition Bengal Stream, 2019 © Ivan Mathieu

Quelle est la spécificité de cette région du Bengale, eu égard à son patrimoine bâti ?

KC : Le climat au Bangladesh est très chaud et très humide. C’est une des raisons pour lesquelles les bâtiments ne durent pas. Notre patrimoine bâti se dégrade plus rapidement en raison des conditions météorologiques. Les civilisations qui prospéraient ici il y a 2 000 ans possédaient une culture constructive développée, avec des systèmes de drainage élaborés. Les fondations de leurs réalisations en attestent. Pour ce qui est des bâtiments existants les plus anciens, ils remontent à 800 ans, pas plus. Cela signifie que notre patrimoine bâti est là, et en même temps, il ne l’est plus.
L’architecture moderne a contribué à définir cette identité bengali et Muzharul Islam faisait partie de cet effort. D’une certaine façon, c’est aussi ce que nous faisons aujourd’hui : essayer de contribuer au patrimoine bâti de ce pays. À cet égard, tout ce que nous construisons mérite d’être réalisé avec soin, pour qu’il puisse durer. Faire des bâtiments qui durent a aussi une dimension environnementale. Nous ne pouvons pas continuer à produire des bâtiments qu’il nous faut reconstruire tous les dix ans. C’est un énorme gaspillage d’énergie humaine et matérielle. Il est essentiel que nos constructions durent plus longtemps. C’est ce que rend possible une architecture de qualité. Mon objectif est de construire suffisamment bien pour que le bâtiment aille au-delà de sa durée de vie initiale.
 
La question du rapport entre urbain et rural semble déterminante dans votre travail.

KC : Pour intervenir sur l’urbanisation dans la région du Bengale, il faut comprendre à quel point cette partie du monde est densément peuplée. La densité est supérieure à celle de la Chine, et nous avons atteint un point de rupture. J’ai essayé de travailler dans cette perspective, mais je ne pense pas que l’architecture puisse à elle seule répondre à ces questions. Ce qu’il faut pour intervenir à cette échelle, ce sont des politiques publiques d’aménagement. Les solutions relèvent de la politique et non de l’architecture. Nous, les architectes, pouvons contribuer ponctuellement à cet effort, mais ce qu’il faut, c’est une volonté politique pour agir à grande échelle. L’architecture et même la planification ne suffisent pas.

© Asif Salman/Courtesy of URBANA

La plupart de vos bâtiments se passent de climatisation.

KC : 90% de ce que nous faisons peut être traité avec de la ventilation croisée. Certains environnements de travail où les gens doivent porter un costume ne peuvent pas se passer de climatisation. Mais partout ailleurs, la ventilation sera suffisante. Il suffit d’étudier un peu la question pour obtenir un rafraichissement passif efficace.

Red Mosque, Keraniganj, Bangladesh, 2017

La mosquée rouge de Keraniganj a ceci d’inhabituel qu’elle est littéralement ouverte sur son environnement. C’est une « mosquée avec vue ».

KC : Personnellement, je pense que les mosquées devraient être plus souvent ouvertes. Il suffit de penser aux besoins fondamentaux auxquelles elles répondent. À l’origine, une mosquée n’est rien de plus qu’un abri où les gens peuvent se rassembler pour prier. L’aspect rituel est moins déterminant que dans d’autres religions, ce qui justifierait d’être hors de vue. Tout ce dont vous avez besoin pour consister une mosquée c’est un toit, des ouvertures sur les côtés pour que l’air puisse entrer, de la hauteur pour que l’air chaud puisse monter et être emporté par la brise. C’est tout ce que j’ai fait pour la mosquée rouge. La couleur renvoie aux constructions ancestrales en briques rouges dans la région. La mosquée est rouge, mais aussi inondée de vert. La palette de couleurs serait incomplète sans la végétation qui entoure la mosquée.

L’intégralité du dossier d’Archizoom Papers consacré à Kashef Chowdhury est disponible sur le site de la revue l’Architecture d’Aujourd’hui.

Don’t look up : le déni académique d’une croisade contre le wokisme

Quand un ministre de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, compare trois des philosophes les plus influents du XXe siècle à un virus contre lequel il conviendrait de « fournir le vaccin », il y a de quoi s’inquiéter. Foucault, Deleuze et Derrida sont à la France ce que Hegel, Nietzsche et Schopenhauer sont à l’Allemagne : la pensée la plus pertinente d’une époque. Le fait qu’on prétende les attaquer au nom d’un vague combat personnel contre le « wokisme » devrait inspirer la moquerie, à moins qu’on ne puisse plus qu’en pleurer.
Désireux de séduire l’électorat d’extrême droite qu’il imagine volage et prêt à suivre la majorité, Jean-Michel Blanquer a parrainé les 7 et 8 janvier derniers un prétendu colloque contre le wokisme (« Après la déconstruction : reconstruire les sciences et la culture ») organisé dans un amphithéâtre loué à la Sorbonne. Comme il n’y avait pas beaucoup d’historiens, de philosophes et de sociologues disposés à prendre part à cette mascarade, les organisateurs ont dû racler le fond de la casserole pour bricoler un semblant de panel académique composé d’éditorialistes et essayistes envieux de la gloire de Zemmour — Mathieu Bock-Côté (CNews), Jacques Julliard (Marianne) ou encore Pascal Bruckner — de membres du médiatique Observatoire du décolonialisme (fondé par Xavier-Laurent Salvador, à l’initiative de l’événement), collectif de chercheurs indépendants et frustrés d’être ignorés par la communauté scientifique — qui rassemble des universitaires moins connus pour leurs travaux que pour leurs opinions — et de spécialistes qui se sont exprimés tout à fait en dehors de leur domaine de compétence (comme Alexandre Gady, historien de l’architecture  et profiteur invité à l’EPFL). Le décor était planté. Tout ce beau monde a palabré dans l’indifférence la plus totale, pour légitimer cette ineptie intellectuelle qu’est le combat contre le wokisme et la déconstruction et qui anime les plateaux de CNews. Car au-delà de cette sphère médiatique d’animateurs qui ricanent dans les matinales, personne ne comprend ce que recouvre ce terme, surtout pas ceux qui en abusent. C’est sous ce nom étrange que l’on range les études postcoloniales et notamment l’effort entrepris par les historiens, sociologues et théoriciens de tous bords pour repenser l’impact de l’expansionnisme occidental de la Renaissance à nos jours. Qualifié à tort de wokisme, ce travail nécessaire d’analyse des mécanismes culturels qui ont créé les sociétés coloniales bafouerait les racines judéo-chrétiennes de l’Europe. Il remettrait en cause le fondement moral de toutes ces inégalités qui persistent et maintiennent les millions de Français issus de l’immigration dans une citoyenneté de seconde zone.
Cela dit, ceux qui crient au scandale poussent rarement le raisonnement aussi loin. Ils s’indignent que des mots nouveaux puissent entrer dans le dictionnaire et s’exclament  « et puis quoi encore ?! ». C’est cette ethos du  « et puis quoi encore ?! » que l’initiative de M. Blanquer a voulu associer aux bancs prestigieux de la Sorbonne. Dans son discours d’ouverture, Jean Michel Blanquer (qui a tout de même une maîtrise de philosophie !) a expliqué avoir compris d’où venait le problème : il n’est ni dans les inégalités qui structurent la société française, ni dans l’exclusion d’une partie non négligeable de la population de toute forme d’éducation. Non. Le problème de la France, c’est le prétendu relativisme des Foucault, Deleuze et Derrida. Ce que la France a produit de le plus fertile au 20e siècle. Ce n’est pas une plaisanterie, ni un mot d’esprit de mauvais goût. Jacques Derrida qui a croisé la philosophie et la psychanalyse, Michel Foucault qui a hybridé l’histoire et la philosophie et Gilles Deleuze, qui a mis les concepts en mouvement. La seule chose que la France a réussi à exporter aux Etats-Unis, à part ses vins et ses fromages à pâte molle. Voilà l’ennemi à abattre. Qu’un ministre de l’éducation en fasse des agents pathogènes à éradiquer, des entités nuisibles à éliminer, est le signe d’un changement. Depuis le milieu du 20e siècle, la droite a évité de penser à voix haute. Les déboires du national-socialisme ont rendu difficile de monter sur la barricade en tenant la bannière de la révolution conservatrice.  La droite s’est retranchée sur les plateaux de télévision, laissant à la gauche le privilège de la radicalité et la tâche de réfléchir et débattre dans les universités. Il semblerait que le temps de cette pudeur soit révolu. La droite veut reprendre ses billes, son rôle dans l’enseignement supérieur et en particulier le droit à la radicalité. Que ce coming-out soit l’acte d’un gouvernement centriste au nom d’un effort de séduction de l’électorat d’extrême-droite n’est pas une justification. L’erreur de M. Blanquer est à la fois intellectuelle et de goût. S’il veut faire renaître le radicalisme de droite, qu’il le fasse avec de vrais intellectuels (qui doivent bien exister quelque part ?). Qu’il aille chercher les héritiers de Carl Schmitt au XXIe siècle, pour que nous sachions à quoi nous en tenir. En est-il seulement capable ? À défaut de trouver une vraie place pour la radicalité de droite dans l’histoire des idées, il pourrait simplement être catalogué comme l’imbécile qui a légitimé un débat de comptoir en lui ouvrant les portes de l’université.

À l’Acropole d’Athènes, le béton de la discorde

Il faut peu de choses pour réveiller un trauma. À Athènes, quelques mètres cubes de béton coulés au mauvais endroit auront suffi à rappeler aux Athéniens leur désamour de ce matériau qui symbolise la transformation irréversible de la ville, dans la seconde moitié du 20e siècle. Ce ciment de la discorde a déclenché une polémique d’une rare virulence sur un sujet qui faisait, jusque-là, l’objet d’un consensus : l’aménagement des sites archéologiques en général, et les travaux de restauration de l’Acropole d’Athènes en particulier.
Cela fait plus de 40 ans que le Parthénon et les constructions adjacentes, les Propylées, le temple d’Athéna Nikè et l’Érechthéion sont en travaux. Il s’agit tout à la fois du chantier archéologique le plus prestigieux et le plus long de l’histoire de la Grèce moderne. Une lenteur d’exécution qui ne relève pas de la prétendue inefficacité méridionale, mais de la démarche prudente des archéologues de l’YSMA, le service chargé de cette restauration.
Les objectifs de ce projet complexe et articulé sont multiples. Il s’agit tout d’abord de corriger des erreurs de restauration des deux siècles précédents, comme l’assemblage aléatoire de fragments, les recompositions sans fondements historiques ou, bien plus grave, l’oxydation des éléments métalliques. Par sa façon de revenir sur les actes de restauration anciens, ce projet permet de mesurer l’évolution des pratiques de conservation.
Il a débuté à une époque où l’usage des nouvelles technologies était balbutiant et se poursuit avec l’aide d’applications et d’outils qui permettent de scanner, cartographier et modeler beaucoup plus facilement des éléments manquants. Malgré ces nouvelles applications, les grandes lignes du chantier restent inchangées et reposent toujours sur l’utilisation d’outils analogiques comme le pantographe.
Si la restauration suit à la lettre les règles de la charte de Venise, elle semble aussi bénéficier d’une évolution des usages sur la question de l’ajout de nouveaux éléments afin de reconstruire une portion effondrée. Là aussi les critères qui président à la décision de refaire un fragment à neuf sont avant tout de nature constructives et statiques. On complète pour consolider l’existant plutôt que pour retrouver la forme ancienne. S’il n’y a pas de limite dans la quantité de nouveaux matériaux qui peuvent compléter l’ancien, l’objectif reste d’assurer la stabilité avec un minimum d’éléments ajoutés.

Espace grec. Nella Golanda, 1970

Le béton de trop

La polémique est née d’une intervention réalisée sur les axes de circulation, et non sur le bâti à proprement parler. De nombreux articles ont fustigé l’odieux bétonnage de l’Acropole. La critique virulente a surpris le milieu de l’archéologie, peu habitué à être jugé dans l’arène médiatique. Et pour cause : toute intervention fait l’objet d’un minutieux travail de recherche, d’une série d’annonces, d’une validation par des pairs et surtout d’une autorisation par un conseil scientifique indépendant. Il en va ainsi de la restauration des accès dont « l’odieux bétonnage » faisait partie. Les cheminements en béton n’étaient qu’une partie d’un vaste projet de reconstitution des accès du monument, depuis les Propylées jusqu’au Parthénon. Pour comprendre ce qui est en jeu, il faut remonter dans le temps.

En beige clair, l’ancienne rue des Panathénées, en marron une ancienne place, en bleu les nouveaux axes temporaires.

Les Athéniens du 5ème siècle avant notre ère, en guerre contre les Spartiates, n’ont pas eu le temps de terminer l’aménagement des abords de l’Acropole. C’est pendant la période romaine, cinq siècles plus tard, qu’un monumental escalier est réalisé. Des éléments préservés de cet escalier qui se déployaient de part et d’autre d’une rampe permettent aujourd’hui d’envisager une reconstruction archéologique. Celle-ci permettrait de corriger les diverses restaurations approximatives du 19e siècle ainsi que l’aménagement actuel, réalisé sans fondement historique dans les années 1950. La reconstitution du grand escalier permettrait de diversifier les accès au site, rétablissant les cinq points d’entrée des Propylées, au lieu de l’accès actuel, unique et forcément congestionné.
Ce scénario aurait pu se concrétiser sans la levée de boucliers aux relents démagogiques de l’hiver dernier. Mélange d’indignation patriotique (que viennent faire les Romains dans un monument grec ?!) et d’arguments plus légitimes liés à la fréquentation (faut-il vraiment créer les conditions d’une augmentation des flux de visiteurs?), tout et son contraire a été entendu. L’escalier transformerait le site en supermarché, aliénant la pureté hellénique du site.

Si le soutien ministériel au responsable du chantier Emmanouil Korres, n’a fait qu’augmenter le polarisation de la controverse, le chantier suit aujourd’hui son cours. Sa lenteur procédurale joue en sa faveur lui permettant d’échapper aux feux de l’actualité. L’équipe de l’YSMA poursuit les étapes scientifiques préalable au chantier. La proposition pour l’escalier central sera débattue, avant d’être, ou pas, approuvée.  Pour ce qui est des axes de circulation, ils sont loin des descriptions alarmantes qui en ont été faites. Réversibles, puisque le béton a été coulé sur une membrane protectrice, ils matérialisent des circulations qui existaient à l’époque classique, tout en garantissant aux trois millions de visiteurs qui gravissent le rocher annuellement, un minimum de sécurité. Il faut se souvenir que les voies irrégulières qu’ils remplacent étaient à même la roche et convenaient peu à la fréquentation élevée du site, sans parler des jours pluvieux où la roche polie devenait glissante. Certes, gravir le rocher en marchant sur le marbre blanc lissé par la pluie et le soleil était une expérience unique. Le contraste de la roche irrégulière avec la partie couverte des Propylées tenait du miracle esthétique. C’est peut-être le seul reproche qui puisse être fait à l’aménagement. Le lisse du béton supprime le puissant contraste dialectique qui s’établissait entre les sols accidentés et le bâti préservé.

Le Parthénon en cours de restauration en 1902.

Mais est-ce suffisant pour rejeter le projet dans son ensemble ? Est-il réaliste de prétendre aborder l’Acropole en 2022 comme Byron ou Chateaubriand ont pu le faire, en promeneurs solitaires? L’Acropole, haut lieu du tourisme mondial, peut-elle faire l’économie d’un aménagement de ses accès ? L’ascenseur greffé sur le mur nord ou les rampes PMR réalisées ces vingt dernières années sont bien plus intrusives que les voies en béton, mais personne n’en conteste l’existence.
Quant à l’escalier, sa reconstruction pourrait comporter une dose de vérité historique, au-delà de la raison archéologique. Celle d’une réconciliation du temple avec l’ère de la culture de masse. Rome face à Athènes constitue un changement culturel. L’introduction de la grande échelle, urbaine et impériale, face à la mesure et l’échelle maîtrisée de la cité grecque. Dans ce contexte, reconstruire l’escalier « romain » pourrait être un acte réconciliant l’échelle et les usages de notre époque avec celle du monument athénien. Une façon d’inscrire le présent sans trahir le passé. Un acte de lucidité architecturale, fondé sur des critères archéologiques, venant corriger le contresens des aménagements éphémères, prétendument invisibles. 

Article paru dans le numéro 445 de l’Architecture d’Aujourd’hui

Antarctic Resolution – Apprendre de l’océan Austral

Si demain la glace de L’Antarctique devait fondre, ou même se retrouver dispersée sous forme de gigantesques icebergs dans les océans de la planète, le niveau de la mer s’élèverait de 63 mètres. Même Paris serait entièrement submergée. Ce scénario improbable donne une échelle de grandeur des réserves d’eau douce qui constituent ce continent de glace, très peu habitable, mais essentiel pour préserver l’habitabilité de notre planète.  Tout cela et bien plus est admirablement détaillé dans un des plus beaux catalogues d’architecture de l’année, Antarctic Resolution, édité par Giulia Foscari, qui avait déjà reçu le prix DAM Architectural Book en 2015 pour  Elements of Venise, avec l’OMA. Son nouveau projet, présent lui aussi à la Biennale de Venise sous la forme d’un livre déployé, constitue une véritable anthologie politique, architecturale et environnementale de la présence humaine sur le continent gelé.  L’ouvrage n’est pas sans évoquer le travail qui a été mené il y a une dizaine d’années par le Laba de l’EPFL avec les leçons de Barents, en arctique cette fois-ci. L’idée était alors d’ausculter sous plusieurs angles un territoire extrême, en pleine évolution. S’il part d’une intention semblable, le projet de Foscari semble pousser beaucoup plus loin l’analyse du territoire gelé.

The Amundsen-Scott South Pole Dome City. Courtesy of © United States Navy; US Antarctic Program, National Science Foundation.

Antarctic Resolution est incontestablement “koolhaasien” par sa disposition critique à étendre le champ de l’architecture au point de le dissoudre parmi les autres disciplines. L’ingénierie, l’urbanisme, la sociologie, le design et l’écologie sont abordés dans un même élan, mais aussi avec le sérieux que mérite chacun de ces domaines de savoir. Le volet politique de l’ouvrage fait, pour sa part, la généalogie du statut extraterritorial de l’Antarctique, avec un première phase de conquête tâtonnante et parfois concurrentielle, jusqu’au traité de 1959 qui gèle sans révoquer les revendications territoriales de la dizaine de nations qui en avaient formulé. Le traité fit de l’Antarctique un espace protégé. Il établit aussi la liberté d’y mener des recherches en y installant des missions scientifiques. À une époque ou le nucléaire était en pleine expansion, il proclama l’interdiction d’y mener des essais ou d’y stocker des déchets. À partir de ce moment, l’Antarctique est devenu le laboratoire du monde de demain, tant sur le plan de la coopération internationale qu’en matière de préservation des ressources naturelles. L’ouvrage consacre un chapitre assez fourni à la sociologie de ces expéditions, leur caractère essentiellement masculin, ou encore l’extrême promiscuité à laquelle sont confrontés ces chercheurs obligés de vivre de longs mois de confinements dans des conditions proches de celles d’un sous-marin. L’évolution de l’aménagement intérieur des bases, leur espaces de loisir, leur modularité ou encore leur démontage est présenté comme un véritable laboratoire constructif de l’occupation pérenne d’un milieu des plus hostiles. 

Architecture antarctique 

Si l’ouvrage s’efforce d’aborder toutes les approches envisageables, celle qui prime est incontestablement l’approche architecturale. Foscari offre un diaporama complet des différentes typologies ainsi que des enjeux de l’acte de construire en Antarctique. Outre les difficultés d’acheminement des matériaux et des éléments de construction, le gel des sols et les tempêtes hivernales, les architectes doivent jongler avec des fenêtres très restreintes pendant lesquelles les travaux sont possibles. Parmi ces nombreuses expéditions, il faut distinguer entre celles qui s’implantent sur la roche et la terre ferme, notamment sur le littoral et sur la péninsule antarctique, et celles qui s’aventurent à l’intérieur du continent, sur le glacier antarctique. Là, les choses sont encore plus difficiles. Outre des températures extrêmes et de longs hivers sans lumière, il faut gérer les fortes chutes de neige qui augmentent l’épaisseur du glacier d’un à deux mètres par an. Cela explique que de nombreuses expéditions ont instauré des camps enfouis, accessibles par des puits rallongés au fur et à mesure ou la structure s’enfonçait dans le glacier. D’une durée limitée, ces sous-marins dans la glace ont longtemps été la forme la plus évoluée pour maintenir des missions permanentes sur le glacier. Leur forme souvent ovoïde était calculée pour résister le plus longtemps que possible au poids de la neige qui s’accumulait au fil des ans. Au bout de quelques années, ils devenaient inutilisables. Impossibles à démonter, ces bases désaffectées, captives du  glacier continuent à dériver vers la mer au rythme de 100 mètres par an.

Calving Architecture: The Archeology of the Debris. Courtesy of British Antarctic Survey Archives Service, Archives ref. AD6/19/4/1/X/AA31. © A. Alsop, 1995

À cet égard, le glacier fonctionne comme un récipient qui se remplit par haut et qui se vide par les côtés. C’est pour pallier à l’obsolescence rapide et l’impact environnemental de ces camps enfouis, qu’est apparue l’idée de constructions sur pilotis capable de se rehausser au fur et à mesure qu’augmente le niveau du glacier. La nouvelle génération de bases fonctionne sur ce principe. Elle consiste à élever annuellement le bâtiment pour lui éviter l’ensevelissement. Placée sur des glissières, Halley 6 est de ces bases qui parviennent à rester à la surface en étant déplacées une à deux fois par an. Véritable Walking City d’Archigram, le bâtiment sur pilotis est glissé hors de son emprise au sol, sous le niveau d’enneigement. D’autres camps appliquent le même principe, sans avoir à tracter le bâtiment hors de sa fosse.

Neumayer, le projet allemand repose sur des verrins hydrauliques qu’il suffit de soulever pour positionner les appuis sur de la neige tassée. Le bâtiment est ainsi surélevé deux fois par an. Véritables vaisseaux sur pilotis, ces laboratoires ambulants ont un rôle essentiel à jouer dans la recherche autour de l’évolution du climat.  Si ces constructions ont, au même titre que la recherche spatiale, une dimension symbolique, elles rendent possible des travaux de recherche d’une extrême importance. C’est une mission en Antarctique qui a tiré la sonnette d’alarme sur la diminution de la couche d’ozone, c’est d’elles toujours que l’on essaye de comprendre les mécanismes climatiques menacés par l’augmentation des gaz à effet de serre. En cela elles sont doublement vitales. 

Article paru dans le numéro 446 de l’Architecture d’Aujourd’hui

Database, Network, Interface, l’architecture de l’information

Le savoir est structuré comme peut l’être un édifice. Tel est le point de départ du stimulant projet de Mariabruna Fabrizi et Fosco Lucarelli que l’on pouvait voir jusqu’au 7 décembre à la galerie Archizoom de l’EPFL.  En cherchant les liens entre les savoirs et l’architecture des dispositifs qui les archivent et les diffusent, cette recherche permet d’entrevoir les antécédents dans la constitution des systèmes d’organisation des connaissances. Il est question des bibliothèques, et de leurs systèmes de classement, décimal chronologiques et alphabétiques comme celui de Dewey, ou reposant sur des analogies et des rapprochements par affinités comme ceux de Sitterwek ou de Warburg. Il y est aussi question d’architecture des lieux de diffusion de la connaissance, avec certains plans d’universités comme ceux que  Candilis, Josic et Wood ont réalisés pour l’université libre de Berlin en 1963, et qui préfigurent des organisations non hiérarchiques du savoir. Il est finalement question de l’architecture de ces nouveaux espaces virtuels qui aspirent à se substituer au monde réel en s’appropriant la part d’aléatoire et d’imprévu qui le distingue ( certes plus pour longtemps ), des mondes virtuels. La centaines de projets exposés sous forme de plans ou de dessins forment une sorte de trame archéologique des supports d’assistance et d’organisation des connaissances à travers les âges, sans aucune prétention d’exhaustivité, mais plutôt avec la volonté d’exposer l’étendue du champs et la variété des éléments pouvant relever du sujet. Passant des dessins de Saarinen pour un « data center » dans les années 50, à ceux de Cedric Price pour un centre d’apprentissage modulable, en passant par des  “machines” élaborées pour convertir les musulmans du 14e siècle, on évolue dans un espace qui organise les éléments qu’il contient selon une logique qui lui est propre. Il ne s’agit pas d’épuiser le sujet mais de l’ouvrir.

L’exposition qui donne lieu à un très beau catalogue aux éditions Caryatide / Cosa mentale, est stimulante pour une raison supplémentaire. Elle pose l’exigence d’une compréhension des systèmes et des réseaux de connaissance et d’information, à un moment très précis de l’histoire des techniques ou une partie non négligeable des acteurs du numérique œuvrent pour leur opacification. Faces aux obscures dystopies immersives auxquelles nous voue Zuckerberg et à l’invisibilité des algorithmes prédateurs qui scandent nos vies privés et professionnels, Database, Network, Interface apparaît comme une ultime tentative de porter un regard critique et de se souvenir que ce filtre qui nous entoure et que nous appelons tantôt toile, tantôt réseau est bel et bien une construction, un édifice duquel on devrait pouvoir sortir de temps en temps. À défaut de détenir les clés du système, nous devons nous satisfaire de l’information qu’il s’agit bien d’une construction.  Cyril Veillon, directeur d’archizoom, me confiait que les étudiants de l’école d’architecture s’intéressent peu à ces choses là. Comprendre les machines qui les englobent n’est pas une priorité pour eux. La bataille pour garder le contrôle citoyens des  systèmes qui organisent le savoir, n’a pas été perdue; elle n’a tout simplement jamais eu lieu, et ne risque pas d’avoir lieu sur tik tok, sauf sous forme de parodie.


Article paru dans l’édition de janvier 2022 de la revue artpress