Chroniques de la zone : ce que la guerre laisse en héritage à la ville _ 2e partie

Berlin séparée, réunie

Si Paris et Mumbay dissimulent leurs zones démilitarisées pour mieux s’en servir, Berlin peut se prévaloir d’avoir renoncé pendant quelque temps aux stratégies de pouvoir et de domination. La destruction de la ville pendant la Seconde Guerre mondiale a généré de nombreux espaces vacants. Les Berlinois ont fait plus que s’accommoder d’une ville fragmentée; ils y ont pris goût. La culture du terrain vague, cette nouvelle façon de percevoir la ville, transparaît dans les films de nombreux cinéastes, comme Wim Wenders, Ulrike Ottinger ou Werner Fassbinder. L’attrait de ce Berlin post-apocalyptique persiste encore aujourd’hui, et cela malgré la reconstruction. Quand la ville reprend ses droits et les immeubles neufs remplissent les parcelles vides, les habitants cherchent et trouvent d’autres no man’s land à investir. Mais avant d’en arriver là, il y a une histoire de frontière, qui fait du cas berlinois un archétype : une ville qui a pu se penser dans son ensemble, pendant plusieurs décennies, comme une zone.

Peter Falk dans Les Ailes du désir, de Wim Wenders, 1987

L’enchaînement des destructions qui ont frappé la ville au milieu du 20e siècle en ont forgé l’esprit. Les bombardements à partir de 1942, la bataille de Berlin en 1945, la séparation de la ville en 1956 vont modifier non seulement la forme de la ville, détruite à plus de 70%, mais aussi la mentalité de ses habitants. La violence de ces transformations laissera en héritage une étrange sensation de désœuvrement qui a parfaitement été saisie dans les films de Wim Wenders. Les déserts urbains de Berlin parsemés de ruines, un terrain vague avec une cantine ambulante plantée au milieu de nulle part sont le décor de la contre-culture qui va se développer des cendres du Troisième Reich. L’esprit de Berlin est sur ce point caractéristique des grands perdants de l’Histoire. On retrouve la même posture mêlant défaitisme et autocritique dans le cinéma japonais d’après-guerre. Cette sensibilité serait peut-être l’héritage le plus précieux des villes et des nations détruites par la guerre. L’esprit du Berlin-Ouest des années 1970 est celui d’une ville qui refuse de rejouer le jeu de la grandeur et du pouvoir. La ville, devenue une enclave, va fonctionner pendant plusieurs années comme une terre d’asile. L’exemption du service militaire pour les jeunes berlinois va attirer de nombreux artistes, des contestataires et des homosexuels. Le cinéma d’Ulrike Ottiger, peuplé d’étranges créatures qui paradent dans les décombres de la ville, résume ce mélange réussi entre l’esthétique des ruines et l’esprit contestataire des années 1970. Ici, la zone devient une sorte d’exception urbaine et critique. Le lieu où se déploie le renoncement à l’ordre établi. Berlin ne va jamais atteindre l’efficience économique d’autres grandes villes allemandes comme Francfort ou Hambourg. Pendant quelques décennies, elle trouve mieux à faire. Elle préfère rester en suspens, pour jouir discrètement de son régime d’exception.

La guerre en héritage

Si la  «zone» est ce que la guerre laisse à la ville, cela peut être à la fois ces trois choses distinctes : l’inimitié du clivage social comme à Paris (l’origine de la guerre des ghettos) la domination culturelle mais aussi l’appropriation comme à Mumbay (la guerre coloniale) et, finalement, un certain sens du renoncement (la guerre suspendue) comme à Berlin. Le tout dernier épisode dans l’histoire de la ville semble confirmer cette hypothèse. La reconstruction progressive depuis la réunification et le comblement des espaces vacants n’ont pas privé la ville de son goût pour les grands espaces désaffectés. La fermeture de l’aéroport Tempelhof et son ouverture au public aura été une sorte de redécouverte du vide pour les Berlinois. Tempelhof est devenu un espace informel de loisir et de socialisation. Entre installations éphémères, agriculture urbaine et débats sur l’avenir des villes, le no man’s land des pistes abandonnées s’est mué en authentique espace public. Il incarne l’idéal d’une zone d’exception face à l’urbanisme fonctionnel, trop souvent spéculatif. Il pose l’exigence d’un temps d’arrêt et de réflexion.

l’Aéroport berlinois Tempelhof, devenu depuis sa fermeture un parc public.

Les anges qui peuplent certains films de Wenders peuvent éclairer la signification des friches comme Tempelhof. Ils sont assez détachés du monde pour pouvoir développer un point de vue critique et assez proche de la société pour pouvoir en faire partie. Ainsi, la zone aéroportuaire réinvestie est à la ville ce que l’ange est à l’homme du 20e siècle : son négatif dépourvu de corps mais toujours doté de ses attributs intellectuels ; la ville défaite, dématérialisée mais encore habité par ce qui a pu exister sur le territoire vide. C’est cette sensation qui se redéploie aujourd’hui à Tempelhof. Dans ce haut lieu de l’hitlérisme (le premier aéroport moderne de l’histoire), les citadins redécouvrent le bien-être sans éclat de la guerre interrompue. L’aéroport n’est plus le lieu de la destruction mais celui de la trêve : l’étendue sur laquelle se manifeste le renoncement aux pouvoirs qui conditionnent tant l’édification que sa destruction de la ville.

La zone, territoire du politique

C’est loin du ciel, habituellement peuplé de créatures célestes, qu’Andreï Tarkovski cherche le sens qui vient à manquer à l’homme moderne. Dans un ruisseau jonché de souvenirs, au ras du sol, ou dans une bâtisse aux allures de grotte. Sa façon de filmer le sol transforme le périple en quête chthonienne. Dans cette théologie dépourvue de dieu, l’homme se retrouve seul, mais toujours aussi dépendant. La topographie contraignante de la zone serait là pour démontrer l’échec d’un affranchissement de l’emprise divine. L’homme déicide, soi-disant libre, ne serait qu’un pantin dévoré par ses obsessions et paralysé par ses psychoses. Figure tragique d’une libération inachevée, il se débat contre ses propres démons. La zone est le terrain où va pouvoir se matérialiser cette lutte ; l’enclos dans lequel ce schisme va prendre toute son ampleur.

Stalker, d’Andreï Tarkovsky, 1979

Car la zone de Stalker est aussi le résidu d’une guerre. Mais de laquelle? Celle hypothétique de la menace nucléaire qui hante la génération de Tarkovski, celle réelle des goulags staliniens, celle traumatique de 1945 qui a vu partir définitivement plus de 20 millions de Soviétiques, ou celle héroïque (regrettable pour Tarkovski) qui couronne la victoire définitive du matérialisme sur la spiritualité russe? La richesse de l’adaptation du roman d’Arcadi et Boris Strougatski réside dans l’ouverture de la zone, assez vaste pour laisser errer en elle toutes ces interprétations. La zone est tout à la fois le goulag, le désert matérialiste, l’inconscient, l’outre-tombe, le désastre passé et celui à venir. Aussi indéterminée que ce qui la hante et qui ne se laisse pas nommer, elle n’est pas pour autant un non-lieu.
Au ras du sol, dans ce no man’s land parsemé d’armes désaffectées, dans la moiteur d’une végétation qui clame la défaite du savoir objectif, les personnages rampants font bien plus que méditer sur le monde. Ils y progressent péniblement, et nous les suivons. Ils vont vers ce qu’ils sont venus trouver. Sauf qu’à trop anticiper une quelconque théophanie, on oublierait presque que le territoire dévasté de la zone est le véritable objet de leur quête. Si les personnages l’ignorent, le cinéaste lui, le sait, et ne manque pas de nous le rappeler : L’épreuve est tout entière dans le territoire: cette zone instable qui évolue en fonction de ce qui la traverse. Changeante, et même parfois capricieuse, c’est elle qui dicte la règle du jeu, prenant un malin plaisir à se reconfigurer pour chaque traversée. Comme à Paris, Mumbay ou Berlin elle est le symptôme d’un basculement imprévisible : Guerre nationale qui se transforme en guerre sociale, dispositif militaire camouflé en terrain de jeu, la zone serait au territoire ce que l’accident est à l’évolution ; l’accélération d’un processus ordinaire, sa mutation en quelque chose d’indéterminé. Espace de manifestation de ce qui reste caché par l’ordre des choses, la zone de Stalker traduit cette variabilité qui caractérise le temps et le lieu des révolutions. Elle en est la parfaite interprétation poétique.

Texte paru dans l’ouvrage collectif Phénomène Stalker aux éditions l’Âge d’Homme.

Chroniques de la zone : ce que la guerre laisse en héritage à la ville _ 1ère partie.

La Zone, c’est un système très complexe… de pièges, si on veut, qui tous sont mortels. J’ignore ce qui se passe ici en dehors de notre présence… mais il suffit qu’on se montre pour que tout entre en mouvement. Nos humeurs, nos pensées, nos sentiments, toutes nos émotions, provoquent ici des changements que nous ne sommes pas en mesure de concevoir. Les anciens pièges disparaissent tandis qu’en surgissent de nouveaux, les endroits sûrs deviennent impraticables, et le chemin tantôt se fait plus simple et aisé, tantôt se complique de manière impossible. C’est cela, la Zone.

Extrait du scénario de Stalker, réalisé par Andreï Tarkovski en 1979.

La guerre hante Stalker. Elle traverse le film de part en part, comme une rumeur obsessionnelle. Ce n’est pas de la guerre des grands gestes ni de celle des grands dénouements qu’il s’agit. C’est un état de guerre perpétuelle qui tourmente et ne trouve l’apaisement dans aucune issue. Cette guerre, passée ou à venir, relève plus de la folie que de l’événement. Elle imprègne indistinctement les personnes, les choses, mais surtout le territoire. C’est ce territoire interdit, ravagé et mutant, qualifié tout au long du film de  zone, qui nous intéresse. Pour essayer d’en saisir la signification, nous en avons fait une brève généalogie. Nous avons comparé la zone quasi métaphysique de Stalker à celles, réelles, qui se déploient à la périphérie de certaines villes. Qu’elles soient industrielles, démilitarisées, portuaires ou ferroviaires, c’est là que se trouve l’une des clés pour comprendre le rôle qu’Andreï Tarkovski fait jouer au territoire.

Là-bas derrière, la zone

Pour avoir longtemps désigné les banlieues déshéritées, la zone en est venue à qualifier ce qui de l’extérieur hante le dedans : le refoulé du développement, ou ce que la ville laisse derrière elle dans sa fuite en avant. De la constitution des grands pôles urbains au 19e siècle à la réflexion post-fordiste sur le potentiel créatif des délaissés, l’histoire des villes semble s’écrire à leur lisière. Les usines désaffectées, les bâtiments en ruine, les projets avortés sont des enclaves spatiales et temporelles porteuses de sens. Fragments de périodes révolues, ces espaces perdurent envers et contre tout ce qui ordonne leur suppression. Quand ils sont le fait de la guerre, ils maintiennent en vigueur l’acte destructeur qui annule et contredit la ville. Ils constituent, pour cela, malgré leur charge négative, des rappels critiques de la guerre en temps de paix. C’est un fragment de ce type qui porte à Hiroshima la lourde tache d’évoquer l’anéantissement nucléaire de la ville. Au-delà de ces cas extrêmes où des ruines deviennent des symboles, le déploiement des villes traduit souvent des situations conflictuelles. La zone que nous cherchons à définir serait donc un territoire capable de témoigner de certains conflits: des brèches critiques, porteuses d’histoire malgré elles.

L’enceinte de Thiers

A Paris, la zone a longtemps désigné les quartiers informels qui s’étendaient en dehors des murs de la ville. Malgré l’abandon progressif des fortifications, l’urbanisation du 19e siècle va intensifier le clivage entre un dedans prospère et un dehors déshérité, entre la stabilité à l’intérieur et l’indétermination à l’extérieur. La suppression des murs à l’ère moderne n’aura pas pour conséquence l’ouverture de la société; ils seront remplacés par la fracture sociale entre les plus aisés et les classes laborieuses. Les frontières mentales et topographiques seront maintenues. L’histoire de la zone parisienne est caractéristique de cet état, où la suppression d’une barrière en augmente l’impact.
Dans la seconde moitié du 19e siècle, Paris entame sa grande mutation. Celle-ci débute en 1841 avec la création de l’enceinte de Thiers, se poursuit en 1860 avec l’annexion des communes périphériques et se termine en 1882 avec la démilitarisation des fortifications. pendant cette période de quarante ans qui sépare l’édification de l’enceinte de sa désaffection, Paris connaîtra une extension vertigineuse, une vaste opération d’embellissement dirigée par le baron Haussmann, un siège suite à la défaite face aux Prussiens et, pour finir, une guerre civile aux allures de massacre. La zone va devenir le dépotoir de tous ces épisodes que l’histoire officielle préfère minimiser, quand elle ne les ignore pas.

Histoire d’un mur

Entre 1841 et 1844, Paris entreprend la construction d’une nouvelle enceinte défensive qui vient doubler sa superficie. La barrière des Fermiers généraux datant du 17e siècle, sera remplacée par un ouvrage moderne qui permettra d’inclure les nouveaux quartiers populaires qui se développent à la périphérie. Si les fortifications revêtent tous les attributs d’un ouvrage militaire, leur véritable fonction est toute autre: soumettre à l’octroi les quartiers industriels et populaires qui y échappent. Ainsi, en 1860, la ville étend ses limites pour englober les nouveaux arrondissements. Paris atteint alors sa taille actuelle. Les fortifications de Thiers suivent à peu de choses près le tracé du boulevard périphérique.
Autour de l’enceinte s’étendait la zone non ædificandi : un périmètre de 200 mètres où il était strictement interdit de construire. Le glacis, comme il est appelé en langage militaire, désigne ce terrain découvert, généralement aménagé en pente douce à l’extérieur d’une enceinte. Il a pour fonction de n’offrir aucun abri aux attaquants. La zone non aedificandi est le vide autour de la ville qui garantit le fonctionnement optimal de son artillerie. L’histoire de la zone commence donc par la démilitarisation de ce terrain qui encerclait la capitale. L’enceinte était devenue obsolète. L’augmentation de la portée de l’artillerie et la modernisation progressive des stratégies de combat la rendaient caduque. C’est la guerre franco-allemande de 1870 et la défaite des Français qui en démontrèrent l’inutilité. En 1871, Paris est assiégée. Les forces prussiennes se tiennent à 10 km de l’enceinte. Pourtant, ce n’est pas l’ouvrage de fortification qui repousse les Prussiens, mais leurs réticences à s’engager dans des combats de rue, dans le cas d’une invasion de la capitale. Ils misent plutôt sur l’épuisement des Parisiens. Après l’armistice et la conquête symbolique de la ville, la guerre nationale va muter en guerre civile, avec d’un côté les forces insurrectionnelles qui souhaitent garder leur emprise sur Paris et de l’autres les forces loyalistes, sous le commandement de Thiers, qui s’efforcent de reprendre le contrôle de la capitale. La commune va tenir quelques mois avant d’être noyée dans le sang.

Plan des terrains expropriés ou à exproprier en 1944.
Bibliothèque de l’Hôtel de Ville © Roger-Viollet

En 1882, les fortifications sont démilitarisées. La zone non constructible va immédiatement être prise d’assaut par les plus démunis, qui s’y installent dans des constructions de fortune. C’est ainsi que Paris se retrouve cernée d’une zone d’habitat précaire : un bidonville, objet de toutes les angoisses. Les zonars deviennent rapidement une menace pour le nouvel ordre bourgeois. Travailleurs pauvres, apaches, voyous et prostituées forment cette nouvelle population périurbaine, fruit de la cruauté du capitalisme débridé du 19e siècle. Cette portion de ville informelle contraste avec la splendeur des opérations de modernisation qui façonnent la capitale. Elle la facilite aussi, puisque les laissés-pour-compte des grands boulevards y trouvent refuge. C’est dans la zone que se retrouvent ceux qui vont être déplacés pour construire «la capitale du 19e siècle». Car entre temps, Paris a entamé sa grande opération d’embellissement : les travaux du baron Haussmann. Percement d’avenues, créations de réseaux d’utilité publique, d’écoles, de marchés, de parcs. Bien entendu, l’émergence du nouveau Paris implique toute une série d’expropriations. La violence de cette modernisation forcée va laisser des traces, non seulement dans l’imaginaire des plus pauvres, mais aussi et surtout dans la géographie socioéconomique de la ville. Si Paris reste aujourd’hui l’une des grandes villes les plus clivées d’Europe, c’est pour avoir été développée telle qu’elle l’a été au 19e siècle.
La zone va donc devenir la décharge humaine des travaux d’embellissement de la capitale : le négatif d’une ville dont le raffinement dépasse les standards de l’époque. Mal éclairée, sans eau ni réseaux d’évacuation, elle est l’envers du décor. Le boulevard périphérique qui va remplacer les bidonvilles à partir des années 1930 ne corrige pas cette séparation entre la ville prestigieuse et son arrière-cour délabrée. Il va plutôt l’accentuer. Aujourd’hui encore, Paris souffre de cette séparation artificielle entre une population aisée intra-muros et des quartiers en difficulté de l’autre côté du périphérique. La zone, au lieu de disparaître, aura contaminé tout ce qui s’étendait au-delà de l’ancienne enceinte défensive.

La zone et ses abords, vers 1943.
Vue panoramique de la portion de zone comprise entre la porte de Clignancourt et la porte Montmartre.
Bibliothèque de l’Hôtel de Ville © Roger-Viollet

La zone tampon : du maidan colonial de Mumbay, à l’esplanade de Corfou

La zone parisienne maintenait en vigueur les clivages de la guerre une fois celle-ci terminée. Elle était le symptôme d’une guerre nationale qui muta en guerre sociale. Dans le même cas de figure, l’urbanisme colonial britannique produisit des espaces à double sens, capables à la fois de défendre et de contrôler les populations qu’ils étaient censés protéger. Le besoin de défendre l’arrière des places fortes a parfois donné lieu à de grands espaces dégagés entre les ouvrages défensifs et le tissu urbain. La délimitation d’un périmètre vide à l’arrière des forts, pour prévenir un éventuel contournement de la place forte, garantissait surtout une zone tampon capable de tenir à l’écart les populations locales. La défense du fort devenait une action tous azimuts. La ville qu’il protégeait représentait autant une menace que d’éventuels assaillants venus de loin. La fin du règne colonial et la démilitarisation des places fortes ou des garnisons urbaines dota ces villes de grands espaces libres. C’est le cas de nombreuses villes indiennes, mais pas seulement. Ces terrains devenaient alors, s’il ne l’était pas déjà, des esplanades : des espaces dégagés pouvant servir de promenade, ou de terrain de jeu. (Pour en savoir plus à ce sujet, consulter l’ouvrage Reclaiming the urbanism of Mumbai aux éditions Sun Academia, et plus particulièrement l’article intitulé Mumbai’s Maidans de Janina Gosseye.)

Le maidan de Bombay

Que peuvent bien avoir en commun, la ville d’Inde la plus peuplée et la plus italienne des îles grecques ? Elles ont toutes deux fait partie, au cours du 19e siècle, de l’Empire britannique, et comportent pour cela des aménagements défensifs destinés à repousser la population colonisée, en cas d’émeute. Le plan du 19e siècle de Mumbay ne laisse aucun doute : la vaste étendue qui borde le fort est un champ de tir visant à tenir à l’écart les habitants de la ville, dont les fréquentes révoltes inquiètent les colons. Vue sous cet angle, la grande pelouse qui se déploie sur plus de deux km2 fait partie de la stratégie de conquête et de contrôle de l’autorité coloniale. Bien avant l’indépendance, ce vide au coeur de la ville a été utilisé comme une zone de loisir et de détente pour les colons, mais aussi pour les habitants des quartiers surpeuplés. Les Britanniques vont y cultiver leur art de faire pousser des pelouses et le criquet. Avec le sport, ils pensent pouvoir exporter leurs valeurs morales et culturelles. En apprenant à jouer, les Indiens s’initient à l’éthique de leurs maîtres. Plus efficace que la propagande, le fair-play va devenir la pierre d’achoppement de l’assimilation des Indiens à l’édifice colonial Britannique. « Qui est fair-play assume son assujettissement et ne se révolte pas ». Tel pourrait être l’adage de la soumission par le sport. Le maidan actuel demeure la trace vive de cette «domination douce». Il démontre que l’aménagement d’un espace de détente et de loisirs peut faire partie d’une stratégie de conquête coloniale, au même titre que la menace des canons. Toute l’ambiguïté du colonialisme réside dans ce va-et-vient entre le bâton et la main tendue.
Loin de constituer une exception, l’aménagement d’esplanades aux abords des forts est une pratique courante. On en trouve dans la vieille ville de Corfou, entre le fort et le centre-ville dense, peuplé majoritairement d’ouvriers et d’artisans. La zone dégagée qui date de la période vénitienne va devenir sous le règne britannique une pelouse d’agrément. Comme à Mumbay, on y pratique le cricket, et on garde un oeil sur une population jugée séditieuse. Le cas de Corfou présente un double intérêt puisque le désir d’indépendance est augmenté d’une dimension sociale. A la revendication de rattachement à la Grèce s’ajoute une authentique culture ouvrière qui fera de l’île l’un des haut lieux de la lutte sociale à la fin du 19e siècle. L’esplanade, ce dispositif militaire camouflé en aire de loisirs, serait le terrain de déploiement de ces conflits potentiels ou réels qui ont forgé l’évolution de la petite société insulaire.

Carte de la ville de Corfou datant de la période vénitienne. La séparation entre la ville et le fort est déjà présente.

Texte paru dans l’ouvrage collectif Phénomène Stalker aux éditions l’Âge d’Homme. La deuxième partie sera publiée samedi 22 septembre.

Case Design – A School in the Making : la contribution d’Archizoom à la biennale d’architecture de Venise

Quand l’acte de construire se nourrit du processus pédagogique : l’Avasara Academy en Inde.

Image: Ariel Huber

La construction d’une école, plus que de n’importe quel autre édifice, permet à l’architecture de se déployer en tant qu’acte social. Il y a, dans le fait de construire un lieu d’enseignement, un supplément de sens capable de rendre à l’architecture l’une de ses caractéristiques fondamentales : celle qui consiste à produire les communs, à matérialiser ces fonctions symboliques qui font qu’un ensemble d’individus fait société.

Quand cette école s’avère être le fruit du travail d’anciens collaborateurs de Studio Mumbai (Case Design, Samuel Barclay, Anne Geenen), on peut, à juste titre, s’attendre à de très belles choses : une prolifique rencontre entre les fondamentaux tectoniques modernes (un Dom-Ino corbuséen brut de décoffrage), un aménagement intérieur remarquable, savant mélange d’éléments récupérés et d’objets confectionnés par des artisans, et une solide performance climatique et environnementale, plus low que high-tech.

Image: Ariel Huber

L’école de jeunes filles Avasara en Inde est une construction syncrétique comme on en croise rarement de nos jours. Un de ces projets où le fond épouse la forme. Exposée en bonne place dans l’Arsenal à la Biennale de Venise, l’école fait l’objet d’une publication aux éditions Archizoom. Recueil photographique d’un chantier en site occupé qui s’est étalé sur dix ans, l’ouvrage comporte aussi de nombreux témoignages tant des commanditaires que des concepteurs et des bâtisseurs. Les textes, en anglais, confirment ce que les images laissent entrapercevoir : que la construction d’une école atteint son plus haut niveau quand l’acte de construire parvient à se nourrir du processus pédagogique. Quand l’école parvient à instruire les bâtisseurs sur ce qu’ils sont appelés à faire.

Image: Ariel Huber

L’édition à la reliure suisse, sans couverture, est à l’image de l’architecture rudimentaire et qualitative qu’elle documente. L’iconographie généreuse permet de comprendre l’esprit du lieu : sa structuration moderne, simple et lisible, relevant du plan libre. L’honnêteté constructive est ici au service du rafraîchissement passif de l’ensemble qui, notons-le au passage, n’est pas climatisé. L’absence de faux plafond, les sols minéraux et les parois en béton brut contribuent au renouvellement de l’air par les conduits de ventilation verticaux qui émergent sur le toit et constituent les véritables attributs architecturaux des trois bâtiments. Des portes en bois récupérées dans une ancienne école démolie de Mumbai au mobilier fait main, sans oublier un aménagement paysager capable de générer une partie des fruits et légumes qui nourrissent les écolières, l’ensemble est remarquable sur toute la ligne.

Image: Ariel Huber

Le terrazzo des sols et la mise en couleur réalisée par la coloriste danoise Malene Bach confèrent aux bâtiments cette qualité que l’on aime attribuer au premier modernisme du Bauhaus, celui des pionniers qui, de Weimar à Berlin, ont su théoriser la rencontre fructueuse entre une esthétique moderne, fonctionnelle et un artisanat réinventé.
Si le Bauhaus est peu mentionné dans les textes de l’ouvrage, il est difficile de ne pas y penser. Ce projet fait indéniablement partie de ce que la Biennale a de meilleur à montrer.

Article paru dans la revue Tracés.