Chroniques de la zone : ce que la guerre laisse en héritage à la ville _ 1ère partie.

La Zone, c’est un système très complexe… de pièges, si on veut, qui tous sont mortels. J’ignore ce qui se passe ici en dehors de notre présence… mais il suffit qu’on se montre pour que tout entre en mouvement. Nos humeurs, nos pensées, nos sentiments, toutes nos émotions, provoquent ici des changements que nous ne sommes pas en mesure de concevoir. Les anciens pièges disparaissent tandis qu’en surgissent de nouveaux, les endroits sûrs deviennent impraticables, et le chemin tantôt se fait plus simple et aisé, tantôt se complique de manière impossible. C’est cela, la Zone.

Extrait du scénario de Stalker, réalisé par Andreï Tarkovski en 1979.

La guerre hante Stalker. Elle traverse le film de part en part, comme une rumeur obsessionnelle. Ce n’est pas de la guerre des grands gestes ni de celle des grands dénouements qu’il s’agit. C’est un état de guerre perpétuelle qui tourmente et ne trouve l’apaisement dans aucune issue. Cette guerre, passée ou à venir, relève plus de la folie que de l’événement. Elle imprègne indistinctement les personnes, les choses, mais surtout le territoire. C’est ce territoire interdit, ravagé et mutant, qualifié tout au long du film de  zone, qui nous intéresse. Pour essayer d’en saisir la signification, nous en avons fait une brève généalogie. Nous avons comparé la zone quasi métaphysique de Stalker à celles, réelles, qui se déploient à la périphérie de certaines villes. Qu’elles soient industrielles, démilitarisées, portuaires ou ferroviaires, c’est là que se trouve l’une des clés pour comprendre le rôle qu’Andreï Tarkovski fait jouer au territoire.

Là-bas derrière, la zone

Pour avoir longtemps désigné les banlieues déshéritées, la zone en est venue à qualifier ce qui de l’extérieur hante le dedans : le refoulé du développement, ou ce que la ville laisse derrière elle dans sa fuite en avant. De la constitution des grands pôles urbains au 19e siècle à la réflexion post-fordiste sur le potentiel créatif des délaissés, l’histoire des villes semble s’écrire à leur lisière. Les usines désaffectées, les bâtiments en ruine, les projets avortés sont des enclaves spatiales et temporelles porteuses de sens. Fragments de périodes révolues, ces espaces perdurent envers et contre tout ce qui ordonne leur suppression. Quand ils sont le fait de la guerre, ils maintiennent en vigueur l’acte destructeur qui annule et contredit la ville. Ils constituent, pour cela, malgré leur charge négative, des rappels critiques de la guerre en temps de paix. C’est un fragment de ce type qui porte à Hiroshima la lourde tache d’évoquer l’anéantissement nucléaire de la ville. Au-delà de ces cas extrêmes où des ruines deviennent des symboles, le déploiement des villes traduit souvent des situations conflictuelles. La zone que nous cherchons à définir serait donc un territoire capable de témoigner de certains conflits: des brèches critiques, porteuses d’histoire malgré elles.

L’enceinte de Thiers

A Paris, la zone a longtemps désigné les quartiers informels qui s’étendaient en dehors des murs de la ville. Malgré l’abandon progressif des fortifications, l’urbanisation du 19e siècle va intensifier le clivage entre un dedans prospère et un dehors déshérité, entre la stabilité à l’intérieur et l’indétermination à l’extérieur. La suppression des murs à l’ère moderne n’aura pas pour conséquence l’ouverture de la société; ils seront remplacés par la fracture sociale entre les plus aisés et les classes laborieuses. Les frontières mentales et topographiques seront maintenues. L’histoire de la zone parisienne est caractéristique de cet état, où la suppression d’une barrière en augmente l’impact.
Dans la seconde moitié du 19e siècle, Paris entame sa grande mutation. Celle-ci débute en 1841 avec la création de l’enceinte de Thiers, se poursuit en 1860 avec l’annexion des communes périphériques et se termine en 1882 avec la démilitarisation des fortifications. pendant cette période de quarante ans qui sépare l’édification de l’enceinte de sa désaffection, Paris connaîtra une extension vertigineuse, une vaste opération d’embellissement dirigée par le baron Haussmann, un siège suite à la défaite face aux Prussiens et, pour finir, une guerre civile aux allures de massacre. La zone va devenir le dépotoir de tous ces épisodes que l’histoire officielle préfère minimiser, quand elle ne les ignore pas.

Histoire d’un mur

Entre 1841 et 1844, Paris entreprend la construction d’une nouvelle enceinte défensive qui vient doubler sa superficie. La barrière des Fermiers généraux datant du 17e siècle, sera remplacée par un ouvrage moderne qui permettra d’inclure les nouveaux quartiers populaires qui se développent à la périphérie. Si les fortifications revêtent tous les attributs d’un ouvrage militaire, leur véritable fonction est toute autre: soumettre à l’octroi les quartiers industriels et populaires qui y échappent. Ainsi, en 1860, la ville étend ses limites pour englober les nouveaux arrondissements. Paris atteint alors sa taille actuelle. Les fortifications de Thiers suivent à peu de choses près le tracé du boulevard périphérique.
Autour de l’enceinte s’étendait la zone non ædificandi : un périmètre de 200 mètres où il était strictement interdit de construire. Le glacis, comme il est appelé en langage militaire, désigne ce terrain découvert, généralement aménagé en pente douce à l’extérieur d’une enceinte. Il a pour fonction de n’offrir aucun abri aux attaquants. La zone non aedificandi est le vide autour de la ville qui garantit le fonctionnement optimal de son artillerie. L’histoire de la zone commence donc par la démilitarisation de ce terrain qui encerclait la capitale. L’enceinte était devenue obsolète. L’augmentation de la portée de l’artillerie et la modernisation progressive des stratégies de combat la rendaient caduque. C’est la guerre franco-allemande de 1870 et la défaite des Français qui en démontrèrent l’inutilité. En 1871, Paris est assiégée. Les forces prussiennes se tiennent à 10 km de l’enceinte. Pourtant, ce n’est pas l’ouvrage de fortification qui repousse les Prussiens, mais leurs réticences à s’engager dans des combats de rue, dans le cas d’une invasion de la capitale. Ils misent plutôt sur l’épuisement des Parisiens. Après l’armistice et la conquête symbolique de la ville, la guerre nationale va muter en guerre civile, avec d’un côté les forces insurrectionnelles qui souhaitent garder leur emprise sur Paris et de l’autres les forces loyalistes, sous le commandement de Thiers, qui s’efforcent de reprendre le contrôle de la capitale. La commune va tenir quelques mois avant d’être noyée dans le sang.

Plan des terrains expropriés ou à exproprier en 1944.
Bibliothèque de l’Hôtel de Ville © Roger-Viollet

En 1882, les fortifications sont démilitarisées. La zone non constructible va immédiatement être prise d’assaut par les plus démunis, qui s’y installent dans des constructions de fortune. C’est ainsi que Paris se retrouve cernée d’une zone d’habitat précaire : un bidonville, objet de toutes les angoisses. Les zonars deviennent rapidement une menace pour le nouvel ordre bourgeois. Travailleurs pauvres, apaches, voyous et prostituées forment cette nouvelle population périurbaine, fruit de la cruauté du capitalisme débridé du 19e siècle. Cette portion de ville informelle contraste avec la splendeur des opérations de modernisation qui façonnent la capitale. Elle la facilite aussi, puisque les laissés-pour-compte des grands boulevards y trouvent refuge. C’est dans la zone que se retrouvent ceux qui vont être déplacés pour construire «la capitale du 19e siècle». Car entre temps, Paris a entamé sa grande opération d’embellissement : les travaux du baron Haussmann. Percement d’avenues, créations de réseaux d’utilité publique, d’écoles, de marchés, de parcs. Bien entendu, l’émergence du nouveau Paris implique toute une série d’expropriations. La violence de cette modernisation forcée va laisser des traces, non seulement dans l’imaginaire des plus pauvres, mais aussi et surtout dans la géographie socioéconomique de la ville. Si Paris reste aujourd’hui l’une des grandes villes les plus clivées d’Europe, c’est pour avoir été développée telle qu’elle l’a été au 19e siècle.
La zone va donc devenir la décharge humaine des travaux d’embellissement de la capitale : le négatif d’une ville dont le raffinement dépasse les standards de l’époque. Mal éclairée, sans eau ni réseaux d’évacuation, elle est l’envers du décor. Le boulevard périphérique qui va remplacer les bidonvilles à partir des années 1930 ne corrige pas cette séparation entre la ville prestigieuse et son arrière-cour délabrée. Il va plutôt l’accentuer. Aujourd’hui encore, Paris souffre de cette séparation artificielle entre une population aisée intra-muros et des quartiers en difficulté de l’autre côté du périphérique. La zone, au lieu de disparaître, aura contaminé tout ce qui s’étendait au-delà de l’ancienne enceinte défensive.

La zone et ses abords, vers 1943.
Vue panoramique de la portion de zone comprise entre la porte de Clignancourt et la porte Montmartre.
Bibliothèque de l’Hôtel de Ville © Roger-Viollet

La zone tampon : du maidan colonial de Mumbay, à l’esplanade de Corfou

La zone parisienne maintenait en vigueur les clivages de la guerre une fois celle-ci terminée. Elle était le symptôme d’une guerre nationale qui muta en guerre sociale. Dans le même cas de figure, l’urbanisme colonial britannique produisit des espaces à double sens, capables à la fois de défendre et de contrôler les populations qu’ils étaient censés protéger. Le besoin de défendre l’arrière des places fortes a parfois donné lieu à de grands espaces dégagés entre les ouvrages défensifs et le tissu urbain. La délimitation d’un périmètre vide à l’arrière des forts, pour prévenir un éventuel contournement de la place forte, garantissait surtout une zone tampon capable de tenir à l’écart les populations locales. La défense du fort devenait une action tous azimuts. La ville qu’il protégeait représentait autant une menace que d’éventuels assaillants venus de loin. La fin du règne colonial et la démilitarisation des places fortes ou des garnisons urbaines dota ces villes de grands espaces libres. C’est le cas de nombreuses villes indiennes, mais pas seulement. Ces terrains devenaient alors, s’il ne l’était pas déjà, des esplanades : des espaces dégagés pouvant servir de promenade, ou de terrain de jeu. (Pour en savoir plus à ce sujet, consulter l’ouvrage Reclaiming the urbanism of Mumbai aux éditions Sun Academia, et plus particulièrement l’article intitulé Mumbai’s Maidans de Janina Gosseye.)

Le maidan de Bombay

Que peuvent bien avoir en commun, la ville d’Inde la plus peuplée et la plus italienne des îles grecques ? Elles ont toutes deux fait partie, au cours du 19e siècle, de l’Empire britannique, et comportent pour cela des aménagements défensifs destinés à repousser la population colonisée, en cas d’émeute. Le plan du 19e siècle de Mumbay ne laisse aucun doute : la vaste étendue qui borde le fort est un champ de tir visant à tenir à l’écart les habitants de la ville, dont les fréquentes révoltes inquiètent les colons. Vue sous cet angle, la grande pelouse qui se déploie sur plus de deux km2 fait partie de la stratégie de conquête et de contrôle de l’autorité coloniale. Bien avant l’indépendance, ce vide au coeur de la ville a été utilisé comme une zone de loisir et de détente pour les colons, mais aussi pour les habitants des quartiers surpeuplés. Les Britanniques vont y cultiver leur art de faire pousser des pelouses et le criquet. Avec le sport, ils pensent pouvoir exporter leurs valeurs morales et culturelles. En apprenant à jouer, les Indiens s’initient à l’éthique de leurs maîtres. Plus efficace que la propagande, le fair-play va devenir la pierre d’achoppement de l’assimilation des Indiens à l’édifice colonial Britannique. « Qui est fair-play assume son assujettissement et ne se révolte pas ». Tel pourrait être l’adage de la soumission par le sport. Le maidan actuel demeure la trace vive de cette «domination douce». Il démontre que l’aménagement d’un espace de détente et de loisirs peut faire partie d’une stratégie de conquête coloniale, au même titre que la menace des canons. Toute l’ambiguïté du colonialisme réside dans ce va-et-vient entre le bâton et la main tendue.
Loin de constituer une exception, l’aménagement d’esplanades aux abords des forts est une pratique courante. On en trouve dans la vieille ville de Corfou, entre le fort et le centre-ville dense, peuplé majoritairement d’ouvriers et d’artisans. La zone dégagée qui date de la période vénitienne va devenir sous le règne britannique une pelouse d’agrément. Comme à Mumbay, on y pratique le cricket, et on garde un oeil sur une population jugée séditieuse. Le cas de Corfou présente un double intérêt puisque le désir d’indépendance est augmenté d’une dimension sociale. A la revendication de rattachement à la Grèce s’ajoute une authentique culture ouvrière qui fera de l’île l’un des haut lieux de la lutte sociale à la fin du 19e siècle. L’esplanade, ce dispositif militaire camouflé en aire de loisirs, serait le terrain de déploiement de ces conflits potentiels ou réels qui ont forgé l’évolution de la petite société insulaire.

Carte de la ville de Corfou datant de la période vénitienne. La séparation entre la ville et le fort est déjà présente.

Texte paru dans l’ouvrage collectif Phénomène Stalker aux éditions l’Âge d’Homme. La deuxième partie sera publiée samedi 22 septembre.

Case Design – A School in the Making : la contribution d’Archizoom à la biennale d’architecture de Venise

Quand l’acte de construire se nourrit du processus pédagogique : l’Avasara Academy en Inde.

Image: Ariel Huber

La construction d’une école, plus que de n’importe quel autre édifice, permet à l’architecture de se déployer en tant qu’acte social. Il y a, dans le fait de construire un lieu d’enseignement, un supplément de sens capable de rendre à l’architecture l’une de ses caractéristiques fondamentales : celle qui consiste à produire les communs, à matérialiser ces fonctions symboliques qui font qu’un ensemble d’individus fait société.

Quand cette école s’avère être le fruit du travail d’anciens collaborateurs de Studio Mumbai (Case Design, Samuel Barclay, Anne Geenen), on peut, à juste titre, s’attendre à de très belles choses : une prolifique rencontre entre les fondamentaux tectoniques modernes (un Dom-Ino corbuséen brut de décoffrage), un aménagement intérieur remarquable, savant mélange d’éléments récupérés et d’objets confectionnés par des artisans, et une solide performance climatique et environnementale, plus low que high-tech.

Image: Ariel Huber

L’école de jeunes filles Avasara en Inde est une construction syncrétique comme on en croise rarement de nos jours. Un de ces projets où le fond épouse la forme. Exposée en bonne place dans l’Arsenal à la Biennale de Venise, l’école fait l’objet d’une publication aux éditions Archizoom. Recueil photographique d’un chantier en site occupé qui s’est étalé sur dix ans, l’ouvrage comporte aussi de nombreux témoignages tant des commanditaires que des concepteurs et des bâtisseurs. Les textes, en anglais, confirment ce que les images laissent entrapercevoir : que la construction d’une école atteint son plus haut niveau quand l’acte de construire parvient à se nourrir du processus pédagogique. Quand l’école parvient à instruire les bâtisseurs sur ce qu’ils sont appelés à faire.

Image: Ariel Huber

L’édition à la reliure suisse, sans couverture, est à l’image de l’architecture rudimentaire et qualitative qu’elle documente. L’iconographie généreuse permet de comprendre l’esprit du lieu : sa structuration moderne, simple et lisible, relevant du plan libre. L’honnêteté constructive est ici au service du rafraîchissement passif de l’ensemble qui, notons-le au passage, n’est pas climatisé. L’absence de faux plafond, les sols minéraux et les parois en béton brut contribuent au renouvellement de l’air par les conduits de ventilation verticaux qui émergent sur le toit et constituent les véritables attributs architecturaux des trois bâtiments. Des portes en bois récupérées dans une ancienne école démolie de Mumbai au mobilier fait main, sans oublier un aménagement paysager capable de générer une partie des fruits et légumes qui nourrissent les écolières, l’ensemble est remarquable sur toute la ligne.

Image: Ariel Huber

Le terrazzo des sols et la mise en couleur réalisée par la coloriste danoise Malene Bach confèrent aux bâtiments cette qualité que l’on aime attribuer au premier modernisme du Bauhaus, celui des pionniers qui, de Weimar à Berlin, ont su théoriser la rencontre fructueuse entre une esthétique moderne, fonctionnelle et un artisanat réinventé.
Si le Bauhaus est peu mentionné dans les textes de l’ouvrage, il est difficile de ne pas y penser. Ce projet fait indéniablement partie de ce que la Biennale a de meilleur à montrer.

Article paru dans la revue Tracés.

L’armée de bénévoles du Président Macron

La séquence filmée avait largement circulé le 1er mai. Elle se déroulait en haut de la rue Mouffetard, à Paris. Elle avait cela d’intenable de montrer de près un jeune résistant l’arrestation, plus par peur que par défiance. Un adolescent paniqué, ne comprenant pas ce qui lui tombait sur la tête. Une scène d’humiliation publique comme on peut en voir sur des films d’archives montrant des civils en prise avec la brutalité militaire.

Que la brute s’acharnant sur le jeune à terre ne soit pas un policier est peut-être plus grave que s’il l’avait été. Etant policier, on lui aurait reconnu les circonstances atténuantes, d’avoir été ce jour là insulté, raillé, étouffé par son propre gaz lacrymogène. On lui aurait accordé d’être fatigué après plusieurs jours de mobilisation, d’en avoir marre de vivre dans un fourgon, d’en avoir plus que marre des plateaux repas destinés aux CRS en mission.
On aurait reconnu dans sa hargne dangereuse, le débordement d’un homme au bout du rouleau.

Le problème, c’est que M. Benalla n’est pas un policier. Il n’est pas obligé d’être là. Il est, officiellement, en congé. Il est là pour le plaisir, pour donner un coup de main (et de pied) , il est là parce qu’il aime ça.

Ce détail, le fait que son acharnement fasse l’objet d’un plaisir recherché plutôt que d’un débordement dans le cadre d’une mission imposée, en fait un élément capable à lui seul de dissoudre le caractère démocratique de la République Française.
La rôle de Benalla aux côtés d’Emmanuel Marcon le place parmi les cadres du premier cercle. Son ethos ne peut que contaminer celui pour qui il travaille. Il est indispensable que Benalla et tous les Benalla au service d’Emmanuel Macron soient identifiés et minutieusement écartés.

Une présidence de la République n’a pas besoin de gros bras qui vont « casser du manifestant » pour le plaisir en marge des opérations de maintien de l’ordre.
Cela a existé en Grèce en 1971, au Chili, en Turquie et en Russie aujourd’hui, et partout ailleurs ou des démocraties glissent méthodiquement vers des régimes dictatoriaux. Qu’Emmanuel Macron renonce à ses « bénévoles » aux méthodes de  forces paramilitaires  s’il veut continuer se dire président d’une République.

Nul homme n’est une île

Nul homme n’est une île n’est pas un feel-good movie, et pourtant on en ressort apaisés, sereins, à l’image de cet ébéniste autrichien qui dit mieux dormir de savoir qu’il a pris soin de l’arbre et de la forêt dont il exploite le bois.

Le film de Dominique Marchais est une lente immersion dans trois univers distincts : une coopérative agricole, sociale et écologique en Sicile, la culture du bâti telle que l’enseigne le grison Gion Caminada, et une approche holistique du travail sur le bois en Autriche.

Refaire une agriculture écologique et sociale là où la marche forcée du progrès n’envisage que des entrepôts et des voies rapides – construire en étant extrêmement attentif à l’existant – traiter le bois et sa transformation comme d’une activité relevant d’un travail sur le vivant et non pas d’un simple matériau de construction.

Allégorie et effets du Bon et du Mauvais Gouvernement.
Fresques d’Ambrogio Lorenzetti, à Sienne.

Trois univers distincts, politiquement séparés, sans liens apparents. Trois insularités qu’il va falloir relier, pour aller de l’avant. Par le cinéma d’abord, qui les juxtapose et les fait tenir dans un cadre commun, puis par notre propre disposition à lier les choses entre elles. Marchais ne va pas loin pour chercher ses sujets. Deux sont alpins, et le troisième italien. L’innovation est ailleurs. Dans le montage d’abord, sobre mais non dépourvu d’intention, et dans sa façon de faire consister le politique, non plus seulement dans ce qui est représenté, dans ce qui est énoncé, mais dans la manière qu’a chacun d’assembler les trois récits distincts.

C’est comme s’il demandait au public de faire une partie du travail : de relier les îles entre elles pour les faire exister dans un tout. Ce qui est politique, c’est précisément ce qui relie, et celui qui tisse pour faire tenir les choses distinctes entre elles, outre le cinéaste, c’est bien le spectateur.

En cela le film de Marchais est une réponse subtile à la crainte croissante d’une dissolution du politique, pulvérisé par la nouvelle fragmentation numérique des causes et des engagements : chacun dans son coin d’écran avec ses propres combats, sa propre sensibilité, sa propre hiérarchie des causes à défendre.

Le film parvient ainsi à réactualiser un vieil impératif de l’action politique. Celui qui prescrit que seule la disposition à relier peut faire avancer les choses. Rien n’est rouge ni noir dans ce film. La bonne gouvernance n’est pas nécessairement partisane. Elle est par contre sereine et juste.

Gion Caminada à Vrin

Nul Homme n’est une île sera projeté en présence du réalisateur Dominique Marchais, mercredi 20 juin à 18:30, au Pathé Galleries.
la projection s’accompagnera d’un débat avec Dominique Bourg, Enea Rezzonico et Alberto Mocchi.

Des névroses collectives et individuelles eu égard à l’habitat

«Svizzera 240: House Tour» des architectes zurichois Alessandro Bosshard, Li Tavor, Matthew van der Ploeg et Ani Katariina Vihervaara a reçu le Lion d’or, la plus haute distinction de la Biennale d’architecture de Venise. Un choix qui récompense une installation critique, à certains égards déstabilisante, sur la normativité de l’habitat.

L’étrangeté bâtie: Le pavillon suisse à la 16e Biennale d’Architecture de Venise.

Une succession de pièces vides, évoquant des intérieurs domestiques, perturbés par des jeux d’échelles. Des pièces deux fois plus petites que la normale, une cuisine deux fois plus grande, des couloirs trop bas, des fenêtres disproportionnées. De quoi ce jeu avec les proportions est-il le signe?
Si se retrouver adulte face à une porte dont la poignée est à deux mètres du sol peut s’apparenter à un jeu d’illusion de rétrécissement, il s’agit surtout d’une expérience radicale de la normativité et de la façon qu’a chacun de l’incorporer, notamment dans les principes qui régissent notre rapport à l’habitat.
Il s’agit donc bien d’une mise en espace d’une névrose collective: la norme de l’habitat comme référent commun; des règles implicites capables de faire société. La normativité helvétique est ainsi transformée en principal attribut identificatoire.
L’altération de l’échelle est celle qui permet soudain de réaliser à quel point tout un chacun est tributaire de ce codex inébranlable. La dérégulation sensorielle voulue par l’installation est une façon plutôt ludique et simple de rendre possible une expérience critique de la norme.
Et bien évidement l’expérience critique opère aussi sur ceux qui ne connaissent pas les détails des standards domestiques suisses. Les prises électriques type J, et les poignées de porte en inox.
Cette hétérotopie domestique ressemble beaucoup à ce que Jean Paulhan décrivait comme l’infini contenu dans une seule pièce, dans l’ouvrage intitulé La peinture cubiste. Dans cette perspective, la contribution suisse peut être rapprochée de l’interprétation qu’a faite le critique Aaron Betsky, de la thématique de la Biennale. Essayant de donner du sens à Freespace, le thème un peu vague de la Biennale de cette année, ce dernier a évoqué le «limbo space»; l’espace transitoire et indéfini.
Les limbes auxquels pense Betsky sont ceux des aéroports, des frontières, des territoires indéterminés, des non-lieux du quotidien. Pour Betsky, l’indétermination de ces espaces incertains est essentiellement politique.

La proposition suisse semble appliquer cette perte de repères, non plus à la cartographie mondiale, ni même à celle de la ville contemporaine, mais à l’espace intérieur, celui du sujet dans son rapport à son foyer. Elle met en doute une fonction psychologique indispensable pour tout être équilibré: sa façon de déléguer à la norme le fait de faire consister le réel.
Toujours dans cette optique, la contribution met littéralement en échec le réel afin de nous projeter pendant un bref instant dans une sorte de non-lieu individuel. Un territoire indéterminé du rapport de chacun à ses certitudes. Un lieu où la norme, c’est-à-dire la loi bâtie, ne garantit plus la constance inébranlable du monde.
Ce non-lieu où s’effondrent les convictions les plus intimes délimite une véritable enceinte critique. Libre à chacun de faire ce qu’il veut à l’issue de cette brève expérience: revenir sans tarder dans le giron protecteur de la norme, ou entrer dans une posture d’ouverture et d’expérimentation, parce qu’on aura compris qu’il est possible, et même parfois souhaitable, de négocier avec les normes.

Article paru sur le site Tracés / Espazium.ch

L’or et l’excrément

Il existe dans la concordance des deux chantiers, celui du nouveau siège du Comité International Olympique (CIO) et celui de la nouvelle station d’épuration des eaux usées de Lausanne (STEP) une corrélation bien plus forte que la simple coordination de la circulation des camions.

Outre le fait que, de loin, la proximité des deux sites fait apparaître le champ de grues comme un seul et unique projet de construction, les deux transformations recèlent sans doute d’autres affinités moins avouées.

Personne n’ignore la nuisance olfactive générée par la STEP, à quelques dizaines de mètres du CIO. On peut difficilement imaginer que l’organisme olympique ait décidé d’investir dans la reconstruction de son siège sans la garantie d’une requalification environnementale du site de Vidy. Une nouvelle usine opérant un traitement désodorisé a dû être la condition sine qua non à l’investissement olympique.

En dépit de cette possible entente, la proximité entre les deux équipements demeure un cas exemplaire de gestion égalitaire de l’espace, où les fonctions nuisibles ne sont pas relayées à la périphérie mais peuvent côtoyer les objets les plus prestigieux d’une ville.

Plan de situation du nouveu CIO

Cela établit, la juxtaposition des deux institutions, ce que la ville a de plus prestigieux et ce qu’elle rejette, produit un ensemble symbolique d’une rare intensité. La culture populaire voudrait que l’or dont le diable fait cadeau à ses amants se change en excrément, le diable et ses présents pouvant valoir comme métaphore de la vie pulsionnelle refoulée. Transposée dans le domaine de l’urbanisme, la triangulation du très haut, du très bas et du désir prend une toute autre signification.

A Vidy, entre «l’or olympique» et l’excrément refoulé, se déroule la plus belle fête populaire que connaisse la ville. Les pique-niques des dimanches d’été dans le parc Louis Bourget et sur la plage du Vidy débordent d’intensité et d’éclectisme. Les karaokés colombiens côtoient les petits bals ivoiriens, le tout sous un épais nuage de fumée, grouillant d’enfants, de décibels, de chiens et de travailleurs torse nu exhibant leurs talents de rôtisseurs. Bruyantes et festives, ces rencontres populaires font de ce lieu un élément incontournable de l’alchimie urbaine lausannoise.

Reste donc une chose à espérer : que la double transformation en cours n’ait pas pour conséquence une gentrification des abords du lac qui banirait la fête populaire du parc.

Éditorial du numéro 10/2018 de la revue Tracés

La privatisation du logement social parisien en marche


Après Londres et Berlin, Paris. Fallait s’y attendre : la capitale française sera la prochaine grande ville européenne à privatiser son parc immobilier social.

La tentation était grande pour un gouvernement réformateur comme celui d’Emmanuel Macron.
Comment ne pas tirer profit de cette manne inexploitée, quand on est régulièrement accusé par les premiers de la classe (les Allemands) de dépassement budgétaire ?
20% du logement de la capitale française est social, détenu par des bailleurs publics. A 10 000 euros le m2 en moyenne, ça a donné des idées à certains.

Voilà, mais comment faire pour réformer un système qui fonctionne ? Comment mettre en difficulté des organismes rentables, qui réinvestissent systématiquement leurs plus-values dans la création de nouveaux logement sociaux ? Comment fragiliser des opérateurs dont l’action vitale garantit le maintien d’une certaine mixité sociale dans un contexte immobilier très agressif où la spéculation se traduit par des hausses de 5 à 10% annuelles et cela depuis bientôt vingt ans ? Faut-il rappeler que cette hausse perpétuelle a déjà altéré la composition sociologique de l’agglomération, poussant une grande partie de la classe moyenne vers la périphérie ?

Pour bien signifier le désengagement de l’Etat, l’équipe gouvernementale a commencé par une baisse des subventions publiques à ces organismes. Dans un deuxième temps, elle s’apprête à définir un cadre législatif propice à la privatisation. Pour atteindre cet objectif, les golden boys de Macron semblent avoir eu une idée de génie !
La loi Elan qui sera débattue à partir du 28 mai est en partie basée sur un projet expérimental et militant : « Le permis de faire ».
Conçu initialement pour favoriser des démarches expérimentales, écologiques et participatives autour de l’habitat social, le « permis de faire » sera transformé, avec un cynisme d’une rare obscénité, en cadre d’une libéralisation sans précédent de la législation qui régit de logement social. La dialectique orwellienne qui nomme «paix» la «guerre» et «amour» la «haine», caractérise cette mutation d’une loi progressiste en dérégulation néolibérale.

La formule semble toute prête : vous transformez les plus fortunés des locataires du parc en propriétaires de leur logement (pour avoir la paix et ne pas trahir sa base électorale) et vous cédez progressivement les bailleurs sociaux à des fonds privés. L’expérimentation qui se voulait architecturale et culturelle sera tout simplement financière avec la possibilité offerte aux grands groupes d’augmenter leurs marges en faisant tout et n’importe quoi. Le logement social ne disparait pas, mais sa nature est sévèrement altérée.
La précieuse plus-value de la location sociale parisienne servait jusqu’à présent à deux choses : étendre le parc immobilier intra-muros, et aider des villes de la périphérie confrontées à des situations de paupérisation, ainsi qu’à des défaillances de paiement. Dorénavant elle servira à enrichir des portefeuilles d’actionnaires.
Pourtant, l’utilité de l’action des bailleurs sociaux dans le contexte parisien ne faisait aucun doute. Ils étaient le dernier rempart face à la transformation de la ville en ghetto pour investisseurs fortunés. Le désastre de certains arrondissements dépeuplés d’habitants, détenus par des riches Américains, devrait pourtant avertir sur l’importance d’un rééquilibrage permanent par une offre sociale exponentielle.

La ville de Paris travaille depuis longtemps dans ce sens, s’efforçant de casser l’homogénéisation due à la cherté du logement par un programme d’acquisition et de transformation d’immeubles dans des quartiers du centre. Forte de la santé financière de ses organismes, la ville s’est même lancée ces dernières années dans une surprenante compétition avec les promoteurs immobiliers pour extraire de leurs griffes des biens qu’elle ajoutait à son parc social. La rentabilité de leur activité le permettait, leur caractère public et non lucratif les y astreignait. C’est cette mécanique bien rodée que souhaite enrayer l’équipe Macron.

Dans une ville ou le logement social a permis de maintenir la classe moyenne inferieure dans un contexte immobilier qu’elle n’aurait pas pu affronter, détruire ce système revient à opter pour une dérégulation comme celle qui a fait de Londres une ville inabordable. L’ironie de l’histoire est que la loi qui rend possible cet incroyable dépeçage est un projet progressiste et expérimental visant à permettre l’innovation constructive. Le génie (maléfique) des gens de Macron est d’oser transformer cet élan de liberté et de démocratie de la fabrique urbaine en machine à sous d’une dérégulation néolibérale.

De la terrible beauté de deux tentatives désespérées d’atteindre une cible lointaine

Sur Vent d’Ouest, le court métrage qui s’est fait passer pour un manifeste filmique de Jean-Luc Godard.

La reconquête par l’Etat de la ZAD nantaise, avec son lot d’images contrôlées, se prêtait admirablement à un travail d’appropriation comme Jean-Luc Godard en a l’art : retourner contre elle et par la parole l’image officielle d’une opération policière filmée par un drone.
C’est très certainement pour cela que ce petit film engagé a pu se faire passer pour une œuvre du grand cinéaste retranché à Rolle. Godard n’en est pas l’auteur, mais ça aurait pu être le cas.

Dans la première séquence qui occupe une bonne partie de ce film d’un peu moins de cinq minutes, on assiste à la destruction d’une structure en bois reconstruite la veille. La ferme du Gourbi avait été assemblée et portée à bout de bras par des milliers de sympathisants de la ZAD, venus témoigner leur soutien un dimanche printanier d’avril. Leur geste festif se voulait une réponse ferme à la violence d’une destruction qu’ils jugeaient aberrante. La ferme, à demi reconstruite, sera à nouveau détruite dès le départ des milliers de manifestants, dans un empressement d’un rare nihilisme. Cette ferme reconstituée était un acte de civisme participatif d’une grande clarté. La démolir à nouveau, c’était s’attaquer à sa portée symbolique, c’est-à-dire à la démocratie en acte.

La séquence d’un fourgon blindé fonçant sur une structure qui incarne l’esprit collectif, est commentée par le propos tranchant de Jean-Luc Godard sur l’agonie sans fin du capitalisme.
Le film n’est peut-être pas de lui, mais le propos l’est intégralement, et la greffe prend.

Montage : la charge du fourgon blindé de Notre Dame des Landes me rappelle une autre charge, lancée sur une grille tenue par des étudiants en 1973 à l’école polytechnique d’Athènes.
Il n’y a pas eu de morts à Nantes comme il y en a eu à Athènes en ce funeste 17 novembre, mais l’acte procède de la même brutalité consistant à s’acharner avec des moyens militaires contre des idées et ceux qui les portent.

Que se passe-t-il exactement à Nantes ? À quoi l’Etat fait-il la guerre ? L’argument qui consiste à dire qu’il s’agit de défendre la propriété privée est un mensonge digne de la rhétorique trumpienne. Les terres de Notre Dame des Landes, expropriées, n’appartiennent à personne si ce n’est à tous les contribuables qui ont financé l’expropriation par l’impôt. Ces terres publiques ne pouvaient-elles pas faire l’objet d’un projet pilote d’agriculture écologique collective ?

L’initiative de ces quelques centaines de jeunes et moins jeunes, de vivre par leurs propres moyens sur une terre qu’ils ont arraché au néant, devrait faire l’objet d’un vaste soutien régional et européen. Ces jeunes qui cultivent de la rhubarbe, élèvent des moutons et des chèvres collectivement, devraient être félicités par la préfecture et non poursuivis.

Un tel projet serait parfaitement en phase avec les aspirations écologiques de la plupart des métropoles et des régions européennes. Pourquoi la préfète de Loire Atlantique manque-t-elle une si belle occasion d’être la pionnière dans un projet d’écologie politique qui oserait aller au-delà du greenwashing et des animations pseudo-environnementales ?
La préfète n’est peut-être pas libre de faire ce qui est bon pour sa région. Elle est peut-être prisonnière de la stratégie démagogique d’un gouvernement soucieux d’occuper le terrain à droite, où les choses semblent plus propices au changement.

La deuxième séquence du court film est censée incarner l’espoir. Elle montre la tentative désespérée d’atteindre un drone de la gendarmerie avec une roquette artisanale. La défense anti-aérienne de la ZAD tire et manque le drone qui survole ses positions. Le caractère désespéré de ce tir cristallise toute la légitimité d’une résistance, vouée à être écrasée. C’est peut-être parce qu’il échoue que ce tir est majestueux.

La séquence met en scène l’inégalité des armes et la hargne d’atteindre un ennemi qui fait un usage disproportionné de la force. Il y a dans ces quelques secondes la beauté d’une bataille perdue d’avance mais menée avec insolence. Il y a dans ce tir l’éclat d’une cavalerie lancée contre un barrage de feu infranchissable.

Ce tir de missile ne va pas sans en rappeler un autre, tout aussi inoffensif, contre l’ambassade américaine à Athènes dans la nuit du 12 janvier 2007. Ce soir-là, le tireur embusqué manquait de quelques mètres l’aigle des Etats-Unis sur la façade du bâtiment austère, œuvre tardive de Walter Gropius. Acte manqué contre le symbole d’un pouvoir indélogeable.

La ZAD est un écosystème végétal et humain d’une extrême fragilité, que 2500 gendarmes avec leurs armes et leurs plateaux repas ont irrémédiablement perturbé. Il y plane ces jours-ci la tristesse des champs de bataille après la défaite.

Ce n’est plus dans Vent d’Ouest mais sur place que se déroule cette petite séquence que je me permets d’ajouter au tableau. Celle d’un Zadiste qui s’avance seul dans un champs en jouant de la trompette face à une ligne de fourgons de la gendarmerie qui s’étend sur plusieurs kilomètres. Cette scène surréaliste s’est déroulée le lundi 23 avril. Elle s’ajoute à d’autres, comme celle d’un jeune venu contrer les projectiles de gaz lacrymogène avec sa raquette de tennis : deux scènes parmi les centaines du même ordre qui se jouent quotidiennement depuis que l’Etat a levé la main sur cette utopie d’écologie radicale.

L’espace du design

Entretien réalisé dans le cadre de Rêveries Urbaines une exposition d’Archizoom sur une nouvelle approche de l’espace public par le duo de designers Erwan et Ronan Bouroullec.

Christophe Catsaros: L’exposition présente une série d’atmosphères, dans le sens que pouvait donner à ce terme Constant dans son projet d’urbanisme unitaire, La nouvelle Babylone, des agencements de volumes, de sons et de textures censés évoquer un espace possible. Ces espaces qui varient et se ressemblent. De quoi s’agit-il au juste ?
Ronan Bouroullec: La question de l’atmosphère est au cœur de notre travail. De plus en plus, nous recherchons à saisir quel pourrait être l’effet d’un objet dans l’espace qu’il occupe. Pensez à l’image d’un sachet de thé dans une tasse d’eau chaude. La référence n’est plus Constant, mais Lipton! Nous essayons de penser les objets – une chaise, une lampe – comme ce sachet qui se propage dans l’eau dans laquelle il est plongé.
Une table, une fontaine produisent quelque chose qui est de l’ordre de la vibration, de la présence. Tout comme une personne qui arrive dans une pièce produit une certaine sensation. L’objet est une question très vaste, une question de confort, d’ergonomie, de prix, de distribution, de recyclage mais avant tout, pour moi, c’est une question d’atmosphère. Quelle sensation va-t-il générer ?
CC: Cette exposition constitue-t-elle un tournant ?
RB: Le design, c’est trente ans de carrière dans mon cas. Ma première exposition a eu lieu quand j’avais 18 ans. Cette discipline m’importe, je sais ce que j’y trouve, je sais qu’une bonne idée doit être multipliée.
Différentes raisons, justifiées et injustifiées, font qu’aujourd’hui, nous produisons des objets d’une certaine façon. Nous cherchons à produire correctement, avec des bons matériaux, pour un public qui peut s’offrir un travail qualitatif. Travailler sur l’espace public comme nous l’avons fait pour Rêverie urbaines, est une façon de renouer avec l’idée d’une production plus accessible. Cela correspond aussi à ce que j’attends de la discipline. Même si, faisant cela, on se trouve confronté à des questions politiques nouvelles, à une gestion de projet qui n’a radicalement rien à voir avec ce qu’on fait d’habitude.

“Rêveries Urbaines”, © Studio Bouroullec

CC: On trouve dans cette exposition des références au cirque, d’autres qui évoquent les friches ou les fêtes foraines. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur les ingrédients qui entrent en jeu dans cette alchimie? En tant que designer, on vous imagine précis. Or dans ce projet, on a l’impression que vous êtes plutôt en train de jouer avec l’imprécision, avec le hasard.
RB: Je ne sais pas si je suis quelqu’un de précis. Il est vrai qu’on a tendance à parler en millimètres, parfois en dixième de millimètres. Par contre ce qui m’intéresse, c’est la vibration des objets. La perfection ne m’intéresse pas en soi. Si c’était de la peinture, on serait proche du pointillisme. J’aime beaucoup Jacques Tati et il m’arrive souvent de me demander, quand je fais quelque chose, comment Tati le tournerait en dérision. J’aime le cirque, l’univers du spectacle. Même si notre langage est simple, j’aime faire en sorte qu’on puisse y trouver une forme de sensualité, de sourire, d’énergie : une vibration.

Vue de l’exposition à Archizoom
© Olivier Christinat

CC: Rêveries urbaines est à la fois utopique et pragmatique. C’est un projet adressé aux collectivités et supposé permettre la concrétisation.
RB:Le projet est très lié à une personne formidable, la mairesse de Rennes Nathalie Appéré. Elle est l’une des plus jeunes mairesses de France. Elle avait identifié plusieurs lieux dans la ville pour lesquels elle pensait pouvoir nous faire intervenir. J’ai été très flatté au départ, mais très vite j’ai compris que c’était une erreur de répondre spécifiquement au cas par cas sur les endroits qu’elle énumérait. Plutôt qu’un cahier des charges, j’ai proposé une forme de cahier de brouillons. C’est une rêverie pragmatique puisque la quasi-totalité des maquettes doit pouvoir être réalisée; un échantillon générique de solutions, des recherches applicables à des situations concrètes.
Travailler sur l’espace urbain est complexe. Si, du point de vue de la conception, il n’y a pas tellement de différences entre le fait de réfléchir à une lampe, une chaise ou une fontaine publique, la réalité technique d’un projet d’envergure est radicalement différente. C’est différent d’être face au propriétaire d’une entreprise qui décide de faire quelque chose avec vous, et d’être face à un maire qui peut être brillant, mais aussi très seul car entouré de collaborateurs qui ne le comprennent pas. Dans le premier cas, le commanditaire met au service une équipe d’ingénieurs qui sont disposés à faire ce qu’il faut faire. Dans le deuxième cas, les choses sont plus difficiles, il y a des résistances, des objections, il faut expliquer, persuader.

CC: Une partie non négligeable de votre création concerne des éléments qui partitionnent et scénographient l’espace intérieur, avec toute une série de dispositifs, je pense notamment aux cloisons opaques ou translucides, (les algues, les nuages, les textiles) censées structurer notre rapport à un lieu de vie ou de travail. Avec Rêveries urbaines, seriez-vous en train de sortir les meubles dans la rue, de transposer un savoir-faire d’architecture d’intérieur à l’espace urbain ?
RB: Il y a des villes dans lesquelles on aime déambuler, certaines rues aussi. Aujourd’hui, ces caractéristiques bien particulières ne sont pas forcément sollicitées dans la fabrique urbaine générique. On pense en termes de flux, de déplacements, de volume. Il me semble que quelque chose manque dans cette formule : la sensualité de certaines rues. Cette exposition tente effectivement de saisir ce qui fait qu’on se sent si bien dans certains environnements, qui tient à la fois à des questions de spatialité, des relations très humaines dans les écarts entre les choses: tel banc, telle église en Sicile, et des questions de matériaux, ce pavé et pas un autre. Il ne s’agit pas de dire que la ville a besoin d’objets.
Il y a une vingtaine d’années, le patron de Vitra Rolf Fehlbaum est venu nous voir pour qu’on réfléchisse aux environnements de travail. Initialement, je pensais que c’était une erreur de casting de sa part. Nous n’avions rien fait de la sorte jusque là. Il voulait qu’on réfléchisse à l’espace de travail, son organisation, les objets qui y rentrent. Nous avons commencé à proposer des choses, de manière très naïve.
On était face à un type extraordinaire, Rolf Fehlbaum, et un cerbère, l’ingénieur développeur technique, un Allemand extrêmement dur, pour qui rien n’était possible. Semaine après semaine, nous avons distillé les propositions. C’était une période extraordinaire et très vite nous sommes arrivés à des projets qui ont fonctionné.
Ça peut paraître évident aujourd’hui, mais c’est à ce moment là que nous avons pensé aux grandes tables connectées, les premières du genre, largement copiées ensuite, et c’est tant mieux. C’était le début de la fin du modèle du bureau individuel, avec des situations plus ouvertes, des espaces de repli aussi. Aujourd’hui, avec ce travail sur l’espace public, j’ai l’impression d’être dans la même situation de pionnier. Je retrouve cette fraîcheur, cette naïveté de considérer qu’il y a des choses à faire, qui ne l’ont pas encore été.

Vue de l’exposition à Archizoom
© Olivier Christinat

CC: Vous avez une définition assez étendue du design, qu’à certains égards vous faites coïncider avec celle de l’anthropocène.
RB: Habituellement on considère que le design est né avec l’avènement de l’ère industrielle en Angleterre. Il a fallu former des designers pour penser les objets qui allaient être produits massivement. Face à cela, une certaine conception médiatique du design en a fait un adjectif. On parle d’une chaise design, ou d’une brosse à dents design. En général, quand vous entendez ce terme utilisé de la sorte, ce sera la pire des chaises et la pire des brosses à dents.
En ce qui me concerne, mes influences incluent les Indiens d’Amérique, et plus généralement les civilisations nomades, pour qui les objets doivent être particulièrement bien pensés puisqu’ils doivent pouvoir être emportés. Je suis plus fasciné par les Indiens et leur mobilité que par Starck. Je suis aussi intéressé par l’artisanat, qui est à mon avis un véritable désastre européen, pour ne pas avoir été assez soutenu. La Suisse et l’Italie sont encore préservés, mais ce n’est pas le cas partout. Je pense que c’est une question presque politique, pour un designer, de se trouver des raisons pour travailler avec des artisans. Je me rends compte que ce qui m’intéresse, c’est la manière globale de penser les choses. Lier entre elles, telle pratique de tissage au Pakistan, avec telle façon de faire en Finlande. Et bien évidement tout le monde n’est pas obligé de faire comme ça. Certains designers passent leur vie concentrés sur quelques millimètres carrés, d’autres développent des marques de sport. Je conçois qu’on puisse aborder la question différemment.
CC: Le design d’espace urbain peut aussi comporter des solutions pour maintenir ou exacerber des inégalités. L’exposition des huit prototypes du mur mexicain qu’a visitée Donald Trump était une exposition de design. Est-ce que cet aspect négatif du design entre en considération dans votre travail ?
RB: Je pense que s’il fallait trouver une position éthique du designer aujourd’hui, ce serait probablement de ne rien faire. On peut décider d’en faire très peu. Moi j’ai choisi l’inverse: être au cœur de la machine. J’aimerais être partout pour essayer de faire au mieux, comme je pense que ça devrait être. Nous essayons de faire les choses de façon correcte: travailler avec des entreprises qui font des choses correctement, qui ont une certaine éthique, qui rétribuent correctement leurs employés. Ne vous méprenez pas: quand les prix baissent, soit les gens sont mal payés, soit il n’y a plus de gens du tout et tout est fait par des machines.

CC: Le design au 20e siècle s’est souvent fixé comme objectif de réduire les inégalités. Quand Jean Prouvé fait ce qu’il fait, c’est pour le bien commun. Qu’en est-il aujourd’hui de cette aspiration ?
RB: Jean Prouvé a passé sa vie à chercher des solutions dans un contexte d’après-guerre, de reconstruction. Il a élaboré des approches techniques tout à fait radicales, tout à fait nouvelles qui n’avaient pas toujours de finalité. Nous sommes dans une toute autre situation.

CC: Je repense à ce qui m’avait plu dans votre travail la première fois que j’ai remarqué une de vos créations. C’était une cloison textile (North Tiles) dans Airs de Paris, une exposition collective au Centre Pompidou en 2007. Le non standard, le sur-mesure usiné, était en train de devenir la nouvelle réalité architecturale. J’ai pensé tout simplement que votre travail donnait corps à cette nouvelle réalité, rendait lisible cette nouvelle condition du bâti qui allait tout chambouler.
RB: Quelques années après une première expérience mitigée autour d’un espace pour Issey Miyake, un fabricant danois de textile nous a demandé de concevoir un showroom à Stockholm. Nous lui avons proposé de réfléchir plutôt en termes d’éléments industriels textiles, qui pourraient être assemblés librement. Des sortes de briques textiles qui s’additionneraient. Nous avons trouvé la solution technique chez un fabricant danois de genouillères pour couvreur. Nous avons donc mis au point un lieu à Stockholm élaboré de cette manière. Des éléments textiles qui, un peu comme des tuiles, s’agrippaient les uns aux autres. La préparation a été longue, la mise au point lente, mais contrairement au magasin Miyake qui a mis des mois à se fabriquer, là, tout a été monté en quelques jours par des étudiants.

North tiles, 2006, pour kvadrat. mousse thermocompressée, textile.

CC: Quand vous faites quelque chose, est-ce que vous le faites correspondre à l’ensemble de votre œuvre ? Y a-t-il une “touche Bouroullec” à respecter ?
RB: Notre nom est quasiment considéré comme une marque. On pourrait parfaitement appliquer un certain nombre de recettes sur un certain nombre de sujets. J’apprécie qu’un système de rideaux, qu’une fontaine en cristal et des couverts fabriqués en millions d’exemplaires pour American Airlines aient des liens. Mais ce n’est pas quelque chose dont on va tenir compte dans l’élaboration. Encore une fois, ce qui fait la justesse d’un objet, c’est sa justesse individuelle dans son usage et dans son contexte. Un bon projet est un projet qui répond de manière juste à son contexte.

CC: Je vous ai déjà entendu dire que la France ne sait pas mettre en avant la culture du design. Pourtant c’est bien ici que tout a commencé. Les Anglais disent souvent que l’idée même d’un lien entre l’art et l’industrie leur est venue de l’école des Arts Déco, fondée à Paris au 18e siècle. La France aurait inventé le design, pour le perdre ?
RB: Le métier de designer n’a pas de référence administrative en France. Quelqu’un qui commence, s’il veut survivre, doit mentir en disant qu’il fait du design graphique afin de rentrer dans certaines corporations. Les autres, comme moi, ont le même statut qu’un dentiste. Nous sommes des indépendants. Il n’y a pas de reconnaissance du design sur un plan politique. Si l’on considère les grandes réussites industrielles des dernières années, il est facile d’observer ce que permet le fait d’associer des designers à l’industrie. La place du design dans l’économie est un indice caractéristique des pays qui s’en sortent mieux que les autres. Le fait que les politiques français n’aient pas conscience de cela est assez symptomatique. Dans des pays comme la Suisse ou en Europe du Nord, un designer est comme un médecin. On s’adresse à lui pour une raison précise, parce qu’on a tel outil de production, tel besoin et tel objectif. Le designer, parmi d’autres, peut aider à recentrer la production d’une entreprise en perte de vitesse.

CC:Qu’en est-il du fétichisme en matière de design? Doit-on s’en méfier ?
RB: Un objet réussi, c’est comme une chanson des Beatles. Elle peut exister dans le monde entier, du Japon à Quimper en passant par Lausanne, dans des environnements très différents. Prenez par exemple les tabourets d’Aalto. Il est intéressant de constater à quel point ils se sont généralisés. Que ce soit un architecte coréen ou un barman d’ici, chacun s’approprie l’objet de manière très différente, exactement comme pour une chanson. Les objets sont comme ça. Les objets réussis ont cette sensualité, cette force qui fait que ça marche partout.
Cyril Veillon: Comment la question du contexte intervient-elle dans Rêveries urbaines ?
RB: Je pense qu’il y a là un certain nombre de solutions qui, à l’image des automobiles qui sont les mêmes à Berlin et à Lausanne, peuvent fonctionner de manière générique. Certains sujets, certains objets sont trans- posables. Si on aborde la question de l’architecture, aujourd’hui, je préférerais dessiner des fenêtres en sachant qu’elles sont des produits industrialisés à usage ouvert. J’aime l’idée du contexte, mais le contexte, c’est aussi le prix, l’usage, le mode de production, le type de fabrication. Je conçois qu’en architecture, le contexte soit central. Mais je tiens aussi à ce que des objets, des interfaces, certaines fonctions, puissent être traités de manière industrielle, reproductibles et donc fonctionner dans différents lieux.

“Rêveries Urbaines”, © Studio Bouroullec

CC: Le lustre à Versailles est une pièce contextuelle?
RB: Oui, c’est la seule. Nous avons été invités il y a quelques années à dessiner le lustre d’entrée du Château de Versailles. Nous avons d’abord refusé, parce que l’idée d’une pièce unique ne correspondait pas à ce que nous cherchions à faire. Puis, piqués à vif par Jean-Jacques Aillagon, nous avons accepté. Nous nous attendions à des réactions, eu égard à l’antécédent de l’exposition Koons qui avait déchaîné des vives polémiques, et finalement ça s’est bien passé. Nous étions même un peu déçus de l’absence de réactions.

Rêveries urbaines est à voir à Archizoom jusqu’au 1er juin.

Rencontre Macron – Trump : l’opportunisme érigé en doctrine nationale.

Quand la plupart des dirigeants européens s’accordent pour considérer le populiste Donald Trump comme un personnage infréquentable, quand tous traînent des pieds pour le rencontrer, redoutant avant tout l’impossible exercice des déclarations communes avec «l’homme le plus intelligent du monde» (le risque étant d’entrer dans l’histoire pour avoir donné la réplique à une ineptie carabinée), quand la planète entière redoute son agenda suicidaire sur le commerce mondial et l’écologie, quand n’importe qui – homme ou femme sensible à la violence genrée – a de sérieuses raisons de se sentir agressé par sa grossièreté salace et son ethos de proxénète, quand tout cela converge et constitue un front, il existe un petit malin pour se dire qu’il peut en tirer quelque chose. C’est Emmanuel Macron, le jeune président persuadé que son prétendu charisme le protègera de trop fréquenter l’infréquentable. Cela avait commencé l’été dernier quand Donald Trump, refoulé de Londres et de Berlin, s’était rabattu sur la France.
Que peut espérer M. Macron de son escapade étasunienne? S’imagine-t-il, comme Rita Hayworth dans Angels Over Broadway, une comédie de 1940, pouvoir rouler les escrocs et filer en douce avec le blé? Pense-t-il être la souris qui parviendra à accrocher la clochette au chat? Pense-t-il sincèrement faire le poids et amener par des arguments Donald Trump à la raison, ou dessert-il un agenda tenu secret qui placerait la France aux côtés d’Israël, des Saoud et des USA face à l’Iran et la Russie ? Faut-il rappeler que les deux premiers dignitaires étrangers en visite officielle à Paris après son élection en mai 2017 furent Trump (14 juillet 2017) et Netanyahou (17 juillet 2017) ?
La réponse viendra probablement d’un tweet dans les jours à venir. Soit Emmanuel Macron est sincère et cherche vraiment à préserver l’accord avec l’Iran, dans lequel cas la stratégie de rupture de Trump le fera apparaître pour un partenaire bafoué, soit il est déjà du côté de ceux qui l’ont enterré pour passer au plan B : la guerre. L’avantage d’avoir un chef planétaire impulsif et psychotique, c’est qu’il ne nous fera pas attendre longtemps.