Sainte-Sophie, millefeuille millénaire

Les yeux ne se peuvent arrêter longtemps & considérer un endroit, sans être aussitôt attirés par la Beauté des autres. Les spectateurs sont dans un transport, & dans une agitation continuelle qui procède du doute de ce qu’ils y doivent le plus admirer. Leur esprit suit le mouvement de leurs yeux, & après s’être tourné de tous côtés il demeure en quelque sorte en suspension. En voilà assez sur ce sujet.

Description de Sainte Sophie, Procope de Césarée, vers 550. 

Procope de Césarée n’est pas architecte et son ouvrage Sur les monuments (Περὶ Κτισμάτων), panégyrique des grands chantiers de l’empereur Justinien, n’a pas la teneur d’un traité d’architecture. Pourtant sa description dithyrambique de Sainte Sophie rend compte, peu après son inauguration, d‘une qualité qui caractérisera cette bâtisse emblématique pour les siècles à venir : son éclectisme.
Aujourd’hui encore, comment trouver l’apaisement face à un tel ravissement des sens ? Comment atteindre la quiétude afin de prier dans ce clair-obscur savamment orchestré, où coexistent des mosaïques byzantines, des chérubins et les noms de prophètes soigneusement calligraphiés, le tout ordonné par l’aléatoire des diverses missions archéologiques qui s’y sont succédées ? Pour transformer Sainte-Sophie en lieu de culte, il a fallu installer des rideaux, des tapis et des paravents, afin de retrouver une atmosphère propice à la prière. Malgré l’effort d’aménagement, le caractère hautement éclectique du lieu demeure ; il est même, à certains égards, renforcé par la quête forcément vaine du croyant d’un message clair dans ce haut lieu de la polysémie culturelle.  
Bien avant que le père de la nation turque n’ordonne, dans un élan progressiste et séculier, la transformation de la mosquée en musée, Sainte Sophie était déjà la somme éclectique des deux principales civilisations qui ont gouverné la ville, depuis sa création. C’est ainsi qu’elle était perçue aux 16e et 17e siècles, quand se rendre à Constantinople prenait plusieurs semaines et constituait l’étape la plus avancée du Grand Tour, ou encore au 19e siècle, quand les frères Fossati, mandatés pour restaurer et consolider l’édifice, vont égaliser les minarets et révéler au passage les mosaïques de la galerie. 
La décision du président Erdogan de reconvertir Sainte Sophie en Mosquée s’inscrit dans une série de transformations symboliques et politique, constructives et archéologiques, qui depuis le 6e siècle de notre ère, ont forgé l’identité du monument. Choisir pour Sainte Sophie un substantif — basilique, mosquée ou musée — ne peut qu’être réducteur puisque l’identité du lieu se trouve précisément dans son aptitude de basculer de l’un à l’autre, c’est-à-dire à faire preuve de résilience et d’adaptabilité. 
On rapporte que l’acte de transformation initial de Sainte Sophie en Mosquée, en 1453, acte qui en préserve le nom, s’accompagne d’un récit d’appropriation symbolique qui élève la réparation au rang de fondation. La naissance de Mahomet correspond à peu de chose près à la première destruction de la coupole de la basilique, suite à une série de tremblements de terre  en 553, 557 et 558. Selon ce récit mythique, c’est la naissance de Mahomet qui aurait généré la faille dans la coupole, et c’est, dit-on, grâce à sa salive mélangée à du sable de la Mecque qu’elle a pu être réparée, en prévision de sa future affectation. Cette réparation mythique se révèle d’une grande importance pour quiconque souhaite placer la valeur de l’édifice non pas dans une identité figée, celle des 900 ans où elle fut basilique, ou des 500 années où elle fut mosquée, mais dans son aptitude à glisser d’une civilisation à l’autre. L’appropriation Ottomane, se prête à une telle interprétation. Elle peut à juste titre être considérée comme salvatrice, et sinon respectueuse de l’état antérieur, au moins capable d’en épargner les principaux attributs. L’iconoclasme qui qualifie le nouveau culte qui s’y instaure au 15e siècle n’empêche pas la préservation d’une bonne partie des mosaïques, recouvertes de plâtre au fil des siècles, et redécouvertes minutieusement par des missions archéologiques à partir du milieu du 19e siècle. Plus important, la culture Ottomane et son modèle de gouvernance par millet se caractérise par une disposition à l’autonomie administratives des communautés religieuses non musulmanes. Le culte chrétien persiste dans le nouvel Empire, et la société Ottomane se construit, de façon pragmatique, dans le brassage des cultures et des langues qui précédaient la conquête. Les Ottomans ne pouvaient pas faire autrement pour administrer des territoires, comme les Balkans où ils étaient minoritaires. Reste que cet Islam tolérant, qui accueille les Juifs persécutés d’Espagne, et qui laisse les Grecs et Arméniens prospérer au point d’incarner au 19e siècle la bourgeoisie des principaux centres urbains, cet Islam qui érige en principe fondamental le droit à l’autogestion des communautés, mériterait une place dans le tableau du commun culturel européen. On ne peut pas dire que ce soit le cas.
L’intégration de l’éclectisme Ottoman dans le grand récit de l’Europe serait pourtant une façon d’ancrer le multi-culturalisme dans l’histoire du continent. Ce serait surtout un geste signifiant pour construire du commun, sur un plan pédagogique, culturel et politique avec les 16 millions de Musulmans vivant dans les différents pays de l’Union européenne.  Au lieu de cela, c’est le récit de la « forteresse chrétienne » qui semble revenir en force. Le geste des Islamistes au pouvoir en Turquie est-il autre chose qu’une réaction au refus de l’Europe de considérer la Turquie comme faisant partie de son héritage partagé ? En voilà assez sur ce sujet. 

Sainte Sophie “reconvertie” en basilique sur un billet de banque grec du début du 20e siècle.

Sainte Sophie, la transformation figée

Il y a dans l’image diachronique du monument, dans la forme même du bâti, quelque chose qui raconte sa transformation et l’élève au rang de qualité. L’acte essentiel de cette transformation qui pourrait valoir pour un archétype de principe de reconversion, n’est autre que l’adjonction des minarets, réalisée, en plusieurs étapes. Les quatre tours qui englobent la basilique dans un parallélépipède virtuel, sont des ajouts externes et à certains égards des attributs manifestes de la reconversion. Ils cadrent la basilique, la contiennent et la restituent dans sa dimension iconique. Prothèses manifestes, les minarets constituent un geste quasi postmoderne, celui d’une captation par l’ajout d’un cadre permanent. Ce qui est moins manifeste, ce sont les innombrables actes de réparation qui s’y accomplissent au fil des siècles et qui expliquent la longévité du monument. Au 16e siècle, l’érections des minarets s’accompagne de l’adjonction de contreforts massifs, qui vont se révéler essentiels pour la résistance de l’édifice aux nombreux tremblements de terre de cette région sismique. Plus de seize secousses majeures depuis sa création n’en sont pas venues à bout. Cette longévité est certes le fait de ses qualités constructives, mais aussi et surtout de son entretien perpétuel et quasi obsessionnel au fil des siècles, tant par les Byzantins que par les Ottomans. 
En satisfaisant une demande de la frange la plus radicale de son électorat, Erdogan s’attaque à l’héritage séculier de la Turquie moderne, telle qu’il fut dessiné par Atatürk il y a bientôt un siècle. Il participe ainsi à un renforcement du religieux qui s’observe dans la plupart des sociétés à fortes inégalités sociales. La monté en puissance de l’islamisme politique en Turquie est du même ordre que le renforcement du nationalisme hindouiste ou que l’expansionnisme évangélique (et que son épiphénomène, le trumpisme). Sauf que dans le cas d’Erdogan, ce geste politique a aussi une conséquence involontaire. En reliant l’expansion néo-ottomane à un monument symbole de polysémie culturelle, en refaisant de Sainte Sophie l’objet d’une conquête, il crée les conditions d’une contestation de la légitimité de ses aspirations. Qu’est ce qui aujourd’hui contesterait le droit de la Turquie de disposer de cet héritage, si ce n’est l’acte d’Erdogan lui-même ? Son geste remet en scène une prédation oubliée de tous, dans la seule intention de raviver une polarisation. Erdogan invoque des ennemis et des menaces fantomatiques, avec le fol espoir de les voir peut-être sortir du caveau. Le journal Orthodox Times titrait, quelques jours après cette prière inaugurale, sur la mort mystérieuse (suite à une crise cardiaque) du muezzin qui avait officié la cérémonie symbolique. La pensée magique se délecte de ces occultes échos, de ces correspondances inexpliquées, d’autant plus précieuses qu’elles émanent du camp adverse. 
La reconversion en mosquée a pour ultime conséquence de maintenir Sainte Sophie dans une position à la fois centrale et tragique de monument tiraillé, contesté. Elle suspend et perpétue indéfiniment un acte, la prise, qui habituellement ne dure qu’un instant, celui d’une conquête ou d’une révolution. Qu’elle puisse être le centre à la fois des mondes grec et turc échappe probablement à la sensibilité de la plupart des croyants, Musulmans ou Chrétiens qui, cantonnés dans leur foi, louent ou maudissent la reconversion en lieu de culte. Et pourtant leur obstination, leur ressentiment et leur satisfaction, sont constitutives de l’attrait symbolique de l’édifice, peut-être même plus que toutes les beautés qu’on peut y admirer, que tous les selfies (voilés ou pas) qui y ont été faits, dans sa brève affectation muséale. La transformation en mosquée n’a rien d’un outrage. Elle ne fait en définitive qu’ajouter une couche à l’épais millefeuille millénaire que l’on appelle Sainte Sophie. Elle n’en viendra pas à bout, bien au contraire elle ne peut que l’enrichir.

Article paru dans le numéro 483-484 d’artpress

Christophe Catsaros

Rédacteur en chef de la revue Tracés de 2011 à 2018, Christophe Catsaros est critique d'art et d’architecture indépendant.

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