Lab City par l’OMA à Paris-Saclay: de la grille subvertie aux smart grids

Sur le plateau de Saclay, à la lisière de l’aire urbaine de 12 millions d’habitants, Paris construit sa Silicon Valley. Elle se situe à 30 km de son centre. Cet ancien pôle de recherche technologique est aujourd’hui en pleine mutation avec une prolifération de chantiers qui évoquent la dynamique chinoise plutôt que la lente et prudente édification pratiquée en Europe. Le site sur lequel s’activent déjà des dizaines de milliers de chercheurs et d’étudiants est pour l’instant assez mal desservi. Il faut plus d’une heure trente pour s’y rendre en transports publics depuis le centre de Paris. À cet isolement, un autre grand chantier voudrait mettre fin. Le Campus Paris-Saclay sera une étape du Grand Paris Express, la nouvelle ligne de métro périphérique qui veut transformer d’ici 2025 l’articulation entre Paris et sa banlieue.

En attendant, le campus en rase campagne reste une enclave dépourvue des principales qualités qui font la ville. Certains étudiants y résident, mais il n’y a encore aucun commerce. C’est probablement à ce défaut d’urbanité que répond Lab City, l’un des deux pôles de l’école d’ingénierie CentraleSupélec (le deuxième bâtiment, d’une superficie de 25 000 m2, réalisé par Gigon Guyer), conçu par l’OMA. Pensée comme une ville dans un édifice, l’organisation du bâtiment de 48 000 m2 dispose les laboratoires autour d’une grande halle centrale baignée de lumière zénithale. Les unités de recherche et d’enseignement sont comme branchées sur le grand espace transitoire qui fait office de lieu de socialisation, d’espace de travail informel et de restauration.

La halle centrale est située sur la rue intérieure qui traverse le bâtiment en diagonale
© Photo: Philippe Ruault pour OMA

La halle centrale, qui présente tous les attributs d’un learning center, est située sur la rue intérieure, un axe aux allures de canyon qui traverse en diagonale le bâtiment orthogonal. Au regard des crispations sécuritaires qui régissent l’accès des bâtiments publics en France, cette perméabilité est tout à fait révolutionnaire.

La lumière du jour qui inonde la place intérieure animée recrée les conditions d’un extérieur. La toiture légère est constituée de coussins translucides en éthylène tétrafluoroéthylène (ETFE). Interrogée sur les grandes lignes de cet aménagement, Elen van Loon, de l’OMA, ne cache pas que l’objectif fut de créer un espace urbain dans un campus qui en manque terriblement.

La grille koolhaassienne revisitée

Au grand axe diagonal s’ajoutent des axes secondaires, ainsi que des places de travail en accès libre dans les espaces interstitiels. Le choix de faire ville à l’intérieur du bâtiment est accentué par le traitement du volume sombre qui fait l’angle de l’ensemble. La façade extérieure en béton noir se poursuit à l’intérieur le long de l’axe couvert, créant un effet de contraste qui évoque l’alternance des bâtiments d’une rue. Les étudiants évoluent ainsi dans un environnement complexe aux ambiances variées, ouvert et fluctuant, à l’image des réseaux virtuels qui structurent tant leur apprentissage que leur vie privée.

Les axes secondaires, ainsi que des places de travail en accès libre dans les espaces interstitiels sont baignés de la même lumière zénithale.
© Photo: Vitor Oliveira pour OMA

Lab City renoue avec certains concepts d’origine du fondateur de l’OMA, Rem Koolhaas, la Bigness, l’éloge du désordre, mais surtout la déconstruction de la grille, un thème qui traverse son œuvre depuis ses débuts. Si la grille koolhaassienne n’a jamais été rigide, celle du Lab City en est l’ultime version, en parfaite résonance avec l’esprit de réversibilité et d’indétermination qui caractérise les nouveaux espaces d’apprentissage et de travail.

Ainsi subvertie, la grille ne sert pas à délimiter les fonctions qui participent à la configuration du lieu de savoir. Elle est plutôt la trame sur laquelle ces fonctions se croisent, s’entremêlent pour finalement fusionner. Comme le smartphone, qui mélange indistinctement loisir et travail, le Lab City opte pour le décloisonnement généralisé, avec tout ce que cela implique : la fin de la hiérarchie inscrite dans les gènes de l’édifice et la garantie que tout ce qui y trouve une place le mérite. Au Lab City, comme au Rolex Learning Center de l’EPFL d’ailleurs, n’importe quelle entreprise peut louer des amphithéâtres pour se mettre en scène en acteur de la recherche. À Lausanne comme à Saclay, l’espace ouvert se révèle surtout un espace de mise en scène. Un décor de sociabilité permettant à l’institution de valoriser son image et de grimper dans les classements.

Si à la fin du 20e siècle, la grille koolhaassienne a été un outil de dé­­constru­ction des rapports de force établis, elle devient au début du 21e siècle le support d’une mise en scène du pouvoir inhérent au savoir.

Ce retournement d’une disposition critique en vecteur des nouvelles gouver­nances disjonctives qualifie le nouveau bâtiment et plus généralement la posture schizophrène de l’OMA, tout à la fois porteur d’un questionnement critique pertinent, et mandataire au service d’en­seignes de luxe, ou de régimes contestables. Prada et Michel Foucault, tout en un !

Projet pour la rénovation d’une prison panoptique en 1979
© OMA

Cette contradiction s’illustre dans une parabole possible entre le nouveau campus et un projet phare de l’OMA jamais réalisé : la proposition de rénovation d’une prison panoptique en 1979. Là aussi, il avait été question d’un croisement de rues intérieures qui viendraient déconstruire l’ordre panoptique circulaire en créant les conditions d’une urbanité au cœur du dispositif carcéral. 40 ans après sa publication, ce concept refait surface dans un projet de campus emblématique, censé incarner la qualité et la pertinence du système éducatif français. La parabole entre la prison et le campus illustre parfaitement la reconversion d’un dispo­sitif critique (l’ordre panoptique perverti) en outil de communication (le learning center générique). Par ce projet, l’OMA génère un cas emblématique de la mutation néolibérale de l’université.

La parabole témoigne finalement de la persistance de la disposition critique dans le travail de l’OMA, par son aptitude à questionner les nouveaux codes de l’interaction entre savoir et pouvoir. En incarnant parfaitement le nouveau dogme néolibéral, le Lab City offre une prise, ne serait ce que théorique, sur un pouvoir furtif et insaisissable.

article paru dans le revue Tracés.

Christophe Catsaros

Christophe Catsaros

Critique d'art et d’architecture, Christophe Catsaros a étudié la philosophie à l’Université de Nanterre.

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