Plaidoyer pour ielles, beau pronom inclusif

Je suis tombée récemment sur ielles dans un texte littéraire, et ça m’a drôlement plu.

En littérature, l’écriture inclusive est difficilement praticable, il faut l’admettre. Ils et elles (ou elles et ils), ça va une fois toutes les vingt pages, en guise de piqûre de rappel : hé, je vous signale que l’humanité est mixte, et que le masculin universel est une arnaque. Mais trois fois par page, c’est affreusement lourd et ça détourne l’attention de l’essentiel de ce que vous essayez de dire. Ielles, c’est fluide, musical, et si tout le monde l’adoptait, au bout de cinq ans on ne s’en apercevrait même plus.

Ce qu’on essaie de dire quand on écrit un roman, ou a fortiori un poème, c’est quelque chose qui s’adresse à l’imagination, qui tend à susciter des émotions, des pensées impalpables qui ne se résument pas aux faits éventuellement racontés. On se meut pour cela dans un univers linguistique dont on a hérité, qui est l’univers commun à toute la société. Cet univers linguistique, malheureusement, surtout en français, est intrinsèquement sexiste. Mais en littérature on ne peut pas le changer par une démarche obstinément volontariste, comme il est par contre, à mon avis, recommandé de le faire, par exemple, dans les textes administratifs, qui ne veulent dire que ce qu’ils disent.

En littérature, la langue est un instrument excessivement fragile et subtil. On ne peut pas y aller sans autre avec les gros sabots de l’écriture inclusive systématique, il faut utiliser toutes sortes d’astuces narratives et stylistiques pour rappeler, mettons, que des villageois terrifiés par le grondement d’une avalanche sont des femmes et des hommes – sans pour autant casser le rythme des phrases ou suggérer que le sexe des villageois est plus important que leur terreur de l’avalanche. La reconnaissance par les dictionnaires d’un néologisme simple et élégant comme ielles permettrait d’enfoncer un coin dans ce monument du patriarcat qu’est la langue française.

Silvia Ricci Lempen

Silvia Ricci Lempen

Silvia Ricci Lempen est écrivaine. Son champ d’investigation préféré est celui des rapports entre les femmes et les hommes: un domaine où se manifeste l’importance croissante de la dimension culturelle dans la compréhension des fonctionnements et dysfonctionnements de notre société.

4 réponses à “Plaidoyer pour ielles, beau pronom inclusif

  1. A vrai dire, je suis presque étonné que les éditeurs n’aient pas déjà sautés sur l’occasion de faire systématiquement écrire 2 versions aux auteurs, l’une avec un liseret rose et l’autre bleu.
    Votre proposition, au moins, aurait de mérite de nous l’éviter, ainsi que des livres avec 1.4x plus de pages pour le même contenu (elles et ils, etc).

  2. On peut dire que l’écriture inclusive est juste une horreur. Et dans les faits, et dans l’intention.
    La question serait plutôt: cela vaut-il vraiment la peine de s’y attarder et ainsi justifier l’action de 3 pov’ traumatisées de la vie qui la promeuvent en s’y intéressent sur un millier de personnes?
    Je ne pense pas que ce soit utile, et ne pas leur faire plaisir, accessoirement, me réjouit.

    Car fondamentalement, c’est un viol.
    Un viol de la langue, qui livrée à elle-même, évolue très bien toute seule sans qu’on l’y force. La langue est autonome et vivante, et là, on lui tord le bras (pour autant qu’elle en ait).

    Et si on se met à la place des incitatrices féministes, c’est un peu la honte. Si on n’a que ce biais là pour (faire semblant d’) exister, c’est d’une pauvreté confondante.
    Allez donc créer quelque chose ( je ne sais pas moi, une oeuvre d’art, une nouvelle symphonie, une percée scientifique majeure, ou à défaut les meilleures crèpes Suzette ever seen in the world,) ce qui aurait une vraie valeur ajoutée pour l’humanité. Car oui, avec un petit effort, vous devriez être capable d’exister. En vrai.

    PDO

  3. Je ne comprends pas cette obsession de continuer à mettre les hommes en premier et ne comprend pas que vous vous abaissiez à faire l’apologie de cette manière de faire. C’est une honte.

    Eille serait nettement plus approprié et sonne nettement mieux.

  4. Chère Marjorie,
    J’ai envoyé une réponse à votre intervention à Mme Lempen. Elle ne souhaite pas le publier, ce qui est son droit. Je tiens simplement à vous faire part du fait qu’une réaction avait été produite. J’ai la prétention de répondre toujours à mes interlocuteurs, c’est la plus élémentaires de politesses, même si mon texte aurait pu ne pas vous plaire.
    C’est chose faite.

    PDO

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