Gouttes d’eau et marée noire

Il y a quelques jours, j’ai commis une mauvaise action. Oh, je vous assure, pas de gaîté de cœur, cela m’a pris quelques heures de tourment moral pour me décider à faire cette vilaine chose : organiser un aller-retour de deux jours en avion (oui, en avion) pour une destination juste inférieure aux 1200 kilomètres en-dessous desquels tout individu doté d’un minimum de conscience écologique se doit de privilégier le train. Pas pour un week-end all inclusive, non, pour une obligation sérieuse dont la date n’est pas compatible avec un séjour plus long. J’ai choisi de résister aux charmes de la compagnie low cost qui me souriait de toutes ses dents oranges et j’ai pris une compagnie nationale plus chère. Mais tout de même, c’est un peu la honte.

Des mauvaises actions, en fait, j’en commets tous les jours. Figurez-vous que je continue à m’acheter des mouchoirs en papier, agents destructeurs des forêts boréales, au lieu de me coudre, à mes moments perdus, de jolis mouchoirs en tissu, comme me l’a suggéré il y a quelque temps Greenpeace. Et ce matin même, à la Migros, je me suis laissé tenter par des carottes fines et juteuses, certes bio et «de la région», mais préemballées (aïe !) au lieu de remplir mon petit sac en filet réutilisable de carottes en vrac énormes et à l’aspect ligneux.

Allez, je me moque, surtout de moi-même, et en réalité, des petites choses pour le climat, à mon échelle, j’en fais pas mal ; mais je dois avouer que l’antienne du «changement des comportements individuels» commence à me courir sur le fil, face à la schizophrénie d’une partie de celles et ceux qui nous gouvernent – la majorité, en fait, puisqu’ils et elles arrivent à bloquer presque toutes les mesures politiques qui nous permettraient de prendre un vrai tournant pour tenter d’assainir notre terre malade.  Pas besoin de rappeler, on en a parlé partout, l’échec de la loi sur le CO2 ou le refus du Conseil des Etats de responsabiliser les multinationales basées en Suisse sur les dégâts, entre autres environnementaux, produits par leurs filiales à l’étranger.

Ne nous laissons pas éblouir par la magnifique mobilisation d’une partie des jeunes: dans les faits, le gros de la population continue à se comporter sans grands égards pour l’avenir de la planète, et c’est bien le système qui l’y encourage. Faisons ce que nous pouvons, essayons de gérer nos contradictions et de donner l’exemple, mais ce sont des gouttes d’eau dans la mer. La mer au large de La Rochelle, pour nous entendre. Noire.

Egalité des sexes et avenir de la planète: c’est la volonté politique qui manque

Cette fin d’hiver 2019, l’inégalité des sexes et le réchauffement climatique sont au coude-à-coude dans l’occupation de l’espace médiatique. Nul ne peut plus ignorer que la domination des hommes sur les femmes se porte encore très bien sur la planète, et que par contre la planète elle-même se porte de plus en plus mal. Ce qu’il serait intéressant de dire plus souvent et plus clairement, c’est que le mouvement écologiste et le mouvement féministe se heurtent essentiellement au même obstacle, l’absence de volonté politique.

L’idéologie de la mise à sac des ressources naturelles n’est pas aussi ancienne et universelle que le patriarcat, mais en l’état actuel de notre civilisation occidentale elle est à peu près aussi difficile à extirper. Dans les deux cas, une vision dramatiquement myope et à court terme des intérêts de l’économie freine le passage des discours aux actes. Le slogan «le privé est politique» a été inventé par les féministes, au début des années 1970, mais maintenant ce n’est pas autre chose que disent, avec d’autres mots, les citoyennes et citoyens qui exigent des mesures énergiques pour éviter le désastre écologique : l’appel à des comportements individuels responsables peut avoir quelques effets sympathiques, mais il ne suffit de loin pas – c’est à vous, les décideurs et les décideuses, de modifier radicalement votre manière de gérer le monde. Quand vous aurez cassé net le système qui permet aujourd’hui de prendre l’avion pour le prix de trois pizzas, vous verrez que nous nous en passerons, de nos week-ends low cost.

Pour réaliser l’égalité des sexes dans le monde du travail, il faut des mesures coercitives contre la discrimination salariale et des congés parentaux identiques pour le père et la mère, le reste c’est du blabla. Et pour stopper la destruction de la biosphère, avec les conséquences sociales qui vont avec, il faut pénaliser financièrement, notamment fiscalement, les modes de production et de consommation basés sur la recherche sauvage du profit et le gaspillage – là aussi, le reste c’est du blabla. Une autre économie est possible, plus juste, plus humaniste et aussi, oyez oyez, plus performante. Mais la politique devrait reprendre la main, au lieu de se cacher hypocritement derrière la glorification de la liberté du renard dans le poulailler.

Hotspot

Lors d’une instructive conversation avec un technicien de Swisscom, ayant pour objet une anomalie de fonctionnement de ma borne Wifi mobile de marque Huawei, j’ai appris un nouveau mot : hotspot. Ou plutôt, j’ai appris que le mot hotspot, que jusque-là j’associais vaguement à l’idée générale d’une concentration d’activité quelconque, est le nom que les experts donnent à ce petit boîtier en forme de savonnette ayant pour fonction de créer un réseau Wifi. Très utile en cas de séjour dans des endroits non connectés, en Suisse ou ailleurs.

Ma première réaction a été de me demander si, dans dix ou quinze ans, le mot hotspot, dans cette acception, sera remplacé par son équivalent chinois. Je crois savoir que la firme de Shenzhen traverse des turbulences, mais cela n’enlève rien au fait que, dans le domaine de la technologie, la Chine étend à pas de géante son empire. Ce serait amusant qu’elle le fasse aussi dans le domaine linguistique, ça nous changerait de l’empire américain. Evidemment, ça demanderait un petit effort de formation, en tout cas pour les gens comme moi qui, étant plus branchée culture que technologie, m’obstinais, les premiers temps, à déclarer que j’utilisais un produit de la marque Ai Weiwei.

Ma deuxième réaction a été de consulter la page d’homonymie de Wikipedia, histoire de m’abandonner à quelques rêvasseries sémantiques. Hotspot, en fait, ça peut vouloir dire beaucoup de choses. Par exemple, «un endroit  à la surface d’une planète ayant une activité volcanique régulière» (là, l’analogie avec la production d’un réseau Wifi se tient assez bien) ou «une infection de la peau, ou pyodermite, notamment chez les chiens» (là, plus subtil, on pourrait déceler une allusion à la plaie sociale qu’est la connexion permanente…).

Mais la première définition, celle qui probablement nous est le plus familière, renvoie aux lieux de tri des migrants sur territoire européen (genre Lesbos ou Lampedusa, pour nous entendre). Et dire que, toujours selon la page en question de Wikipedia, un hotspot peut aussi désigner «un point chaud de biodiversité», c’est-à-dire un lieu où la biodiversité est particulièrement riche.  Végétale et animale, mais pas humaine, peut-être.

 

Vale, une entreprise qui vous veut du bien

Vale, c’est la multinationale minière responsable de la mort ou de la disparition, ces derniers jours, au sud-est du Brésil, de centaines de personnes, à la suite de la rupture consécutive de deux barrages de rejets industriels. Sa contribution exemplaire à la dévastation et à la pollution de la région amazonienne, et la ténacité peu commune qu’elle déploie à bafouer tous azimuts les droits humains ont déjà été récompensées en 2012 par le prestigieux Prix du Public de l’organisation Public Eye (ex-Déclaration de Berne). Son nom veut dire vallée en portugais, mais quant à moi, qui ne sais pas le portugais mais qui ai encore en tête quelques souvenirs de latin, je ne peux pas m’empêcher d’y entendre un message subliminal, émis involontairement (ou pas – là, ce serait du grand art) par son service de communication.

Vale ! Porte-toi bien ! disaient les anciens Romains à leurs amis en partance pour la guerre ou pour une mission dans les marches de l’Empire. Nos chemins se séparent, seuls les dieux savent si nous nous reverrons, mais je te souhaite le meilleur, là où tu vas. Et moi aussi, dit Vale, je vous souhaite le meilleur. Porte-toi bien, toi, le travailleur exploité, malade ou mis à la porte pour activités syndicales ! Porte-toi bien, toi l’habitante du Minas Gerais dont la maison et la famille ont été englouties par des millions de mètres cubes de boues toxiques ! Portez-vous bien, vous, les victimes de partout de la dura lex sed lex du profit ! Vale n’est pas un monstre, non, Vale a un cœur, à preuve, chaque famille de personne disparue va recevoir l’équivalent de 23.000 euros, ce qui n’est pas rien, il faut en convenir. Vale vous souhaite de bien vous porter dans vos communautés détruites, vos forêts massacrées, au bord de vos cours d’eau empoisonnés. Elle vous le dit, forte du soutien des décideurs et décideuses du monde entier, qui n’ont pas de plus cher désir que de sauver nos habitats, protéger les droits des plus faibles et instaurer la justice sociale. De quoi être optimistes pour notre avenir.

Merci, Laure Adler, l’imaginaire, il n’y a que ça!

AAAAHHHH !!!!! Comme j’étais seule dans la pièce, j’ai pu pousser ce cri primal, non de terreur mais de satisfaction, en lisant l’interview de Laure Adler dans l’édition de ce jeudi 17 janvier du Temps. En particulier cette phrase : «Il faut faire plus confiance aux femmes à la fois dans leur scientificité, leur rigueur, leur intellectualisme, mais aussi dans leur imaginaire.» Moi qui ai intitulé ce blog Imaginaires, quand on m’a proposé de le tenir il y a trois ans, une phrase de ce genre, je l’attendais depuis longtemps.

La culture, c’est un champ relativement peu labouré par le féminisme, mainstream mais aussi académique, au moins pour trois raisons. Primo, c’est un domaine où, avec raison, la notion de justice n’a pas cours : le talent ne se mesure pas et le succès, comme l’amour, est enfant de Bohème et n’a jamais connu de lois. Deuxio, la culture est invisible : on voit ses produits, les œuvres, on les consomme, on en jouit, mais qui a envie de se gâcher le plaisir en allant farfouiller dans le terreau qui les nourrit ? Et tertio, la culture, c’est plus vieux que les murs de Troie, c’est notre passé, c’est là d’où nous venons, nous en avons toutes et tous besoin pour trouver notre place dans la vie.

«C’est l’histoire de la domination masculine, dit Laure Adler. Pour pouvoir créer, les femmes doivent sortir leur univers symbolique de leur tête, de leur cerveau, représenter le monde autrement que ce qu’elles voient.» Ce qu’elles voient, c’est le monde tel qu’il est représenté depuis toujours, Eve et la pomme, Blanche-Neige avec seau et balai, souvent femme varie et fol est qui s’y fie, va voir maman papa travaille etc. Renverser tout ça, c’est les douze travaux d’Herculine. Mais il y en a, des braves qui ont commencé, comme par exemple (citée par Laure Adler) la sculptrice Louise Bourgeois avec son araignée monstrueuse, sobrement intitulée : Maman.

L’imagination des femmes, dit encore Laure Adler, «peut nous aider à vivre plus intensément le monde». Je ne suis personnellement pas convaincue que l’imaginaire féminin et l’imaginaire masculin soient définitivement complémentaires, je pense plutôt que si un jour (lointain), l’imaginaire réprimé des femmes acquiert autant d’autorité que celui des hommes, la grande aventure de l’imaginaire humain prendra d’autres chemins. Mais pour l’instant, nous en sommes encore à considérer comme universel l’imaginaire d’une moitié de l’humanité.

Charlie-Hebdo et les Lumières

Dans le numéro commémoratif de l’attentat d’il y a quatre ans, l’éditorialiste de Charlie-Hebdo dénonce le climat «anti-Lumières» qui règnerait désormais en France. Un réflexe d’ancienne journaliste me fait employer le conditionnel, s’agissant d’une opinion rapportée – mais en réalité, je suis d’accord, cent fois d’accord. Sauf que de mon point de vue la déploration n’est pas de mise – il faudrait plutôt remplacer les ampoules, pour voir plus loin que le bout du nez de Mahomet.

Les Lumières, c’est un formidable mouvement de pensée qui, il y a deux siècles et demi, a permis aux Français de se débarrasser de la monarchie absolue et des restes les plus visibles du régime féodal, et à de nombreux autres peuples d’avancer, chacun à son rythme, avec beaucoup de lenteurs et de retours en arrière, vers l’Etat de droit, le libéralisme et l’émancipation, notamment de l’oppression cléricale. Mais les Lumières, historiquement, ça a été une affaire d’hommes blancs, «occidentaux» des deux côtés de l’Atlantique, qui au moment même où , eux, «se libéraient», colonisaient de plus belle et réduisaient en esclavage de vastes portions du reste de l’humanité – tout en consolidant, au nom de la Raison, la hiérarchie patriarcale des sexes.

Les Lumières ont allègrement laissé dans l’ombre les noirs, les jaunes, les rouges et les marron ; les animistes, les musulmans et tous ces autres «orientaux» pratiquant des cultes pittoresques ; les femmes blanches et bien sûr celles de toutes les couleurs ; les homosexuels, les romanichels, les fous, les pas assez savants, ou pas assez riches, ça va souvent ensemble, pour participer à la mise en coupe réglée de la planète. Maintenant, toutes et tous ces exclus se rebellent dans le désordre, dans une confusion qui, à première vue, contredit la Raison ; mais c’était une Raison faussement universelle, une arnaque dont le démasquage est, il est vrai, au prix d’un certain retour d’obscurité.

Les Lumières, ça a bien servi contre les lettres de cachet ou contre la dictature de la Bible sur la science (qu’avait expérimentée, par exemple, Galilée) ; mais désormais il faudrait autre chose, des éclairages plus puissants et à plus large spectre, une Raison inclusive de toute la diversité et aussi de toute la complexité humaine. Bonne Année !

Il faut que tout change pour que tout reste comme avant (Noël aussi)

Ce dimanche, je me suis offert le pur bonheur d’aller revoir Il Gattopardo (Le Guépard), qui était projeté à Lausanne pour une unique séance, dans le cadre de la rétrospective Visconti de la Cinémathèque. La fameuse sentence emblématique du film, «Il faut que tout change pour que tout reste comme avant», garde certainement toute sa pertinence en Sicile, vu que cent soixante ans après la chute du monde ancien, avec l’unification politique de l’Italie, la vie civique à Palerme, même sans les Bourbons, ne ressemble toujours pas à la vie civique à Oslo ; mais soyons lucides, point de vue résistance au vrai changement, nous sommes toutes et tous des Siciliens.

Le prince Salina trouverait peut-être que je suis hors sujet, mais j’y pense beaucoup en observant la course aux achats de Noël. Notre cerveau informé et rationnel sait parfaitement que la coutume de l’orgie de cadeaux est dévoreuse d’énergie en amont et productrice, en aval, de montagnes de déchets non recyclables. Une grande partie des objets que nous offrons et recevons sont fabriqués aux antipodes par des personnes exploitées, dans de mauvaises conditions de travail ; et leur transport dégage ces fameux gaz à effet de serre qui sont en train d’empoisonner notre planète. Notre cerveau informé et rationnel sait tout cela, parce qu’on nous l’explique tous les jours en long, en large et en travers.

Nous devrions changer une fois pour toutes nos comportements – seulement voilà, notre cerveau émotionnel proteste. Nous avons besoin de la «magie de Noël» telle qu’on nous l’a transmise depuis le berceau dans nos sociétés de consommation occidentales : ficelles dorées, craquement du papier de fête (qui a coûté la vie à quelques arpents de forêt), gadgets inutiles pour mettre de l’ambiance et surtout éclairs de joie dans les yeux des enfants. Ça fait partie des rituels qui nous arriment au monde, et ce n’est pas demain la veille que nous allons y renoncer.

C’est ce qu’avait compris le prince Salina en contemplant avec un scepticisme mélancolique, en 1860, le face-à-face de la culture ancestrale sicilienne et des idéaux progressistes de la nouvelle Italie. Et nous aussi, urgence climatique ou pas, nous continuons à faire semblant de changer, pour que la «magie de Noël» reste comme avant.

Le Black Friday, ou la mort du désir

Ma collègue blogueuse Dorota Retelska a déjà dit des choses fort pertinentes sur ce funeste vendredi, qu’elle me pardonne d’y ajouter, moi aussi, mon grain de sel.

Contrairement à Halloween, fête importée mais ayant un sens aussi chez nous, puisqu’elle se pose en alternative au Jour des Morts chrétien, le Black Friday des commerçants n’a strictement aucune tradition ni aucune signification en Suisse. Zéro de chez zéro. Aux Etats-Unis, c’est le vendredi qui suit le jeudi de Thanksgiving, où on s’autorise une poussée de consommation après avoir remercié (Dieu ou la grandeur de l’Amérique) pour les bienfaits reçus pendant l’année. Chez nous, c’est juste une anticipation, à une date venue de nulle part, de la fièvre acheteuse de Noël.

En observant, ces jours, dans les magasins de Lausanne (c’est là que j’habite, mais c’est sans doute pareil ailleurs) toutes ces marchandises bradées par anticipation ­– dans l’attente, ce vendredi, de leur ultime dépréciation – je me suis demandé d’où vient la sensation d’avilissement que me provoque ce spectacle.

Les «actions», ça aide à boucler les fins de mois, et si des gens se sont tapé dessus, l’hiver dernier, en France, pour des pots de Nutella à prix cassé, ça veut juste dire que, contrairement à ce qu’on s’imagine dans les sphères privilégiées de la société, les tartines des enfants, ça peut peser dans le budget (de même d’ailleurs que le plein d’essence si on gagne 1200 euros par mois, comme le prouve le mouvement des «gilets jaunes»). Ce n’est pas ça.

Les soldes d’après-saison comme on les pratiquait autrefois répondaient à une logique commerciale respectable : les commerçants écoulaient leur invendus et les gens s’offraient, en différant l’achat, des biens qu’ils n’auraient pas pu s’offrir un mois plus tôt. Ce n’est pas ça non plus.

Ce qui me donne des haut-le-cœur dans ce vendredi noir (à ne pas confondre, hahaha, avec le jeudi noir de l’écroulement de la bourse en 1929), c’est la prostitution injustifiée des marchandises, à une date qui ne rime à rien, si ce n’est à diffuser l’idée que consommer à bas prix est un verbe intransitif, sans complément d’objet direct (selon la terminologie de la bonne vieille grammaire d’autrefois). Acheter pour acheter, pour profiter de l’occasion. Sinistre court-circuitage du désir.

 

Littérature: pas de quotas, mais un peu de sociologie!

La dernière sélection du Prix Goncourt 2018, dont Nicolas Mathieu est sorti vainqueur, ne comportait aucun livre écrit par une femme, et seulement 12 femmes ont obtenu, en 115 ans, le plus prestigieux des prix littéraires français. Je trouve personnellement horripilante l’idée de forcer un jury littéraire à respecter des quotas d’appartenance sexuelle. Je sympathise avec la revendication d’une parité obligatoire dans les autres domaines (par exemple, puisqu’il en est beaucoup question en ce moment, au Conseil Fédéral et dans d’autres instances politiques) ; mais la valeur estimée d’une œuvre de création résulte d’une alchimie bien trop complexe pour introduire sans précautions dans le jugement le critère du genre tout nu et tout cru. Je suis en revanche catastrophée de constater que la réflexion accessible au grand public sur les ressorts (genrés et autres) du succès littéraire reste quasiment proche de zéro.

Côté auteur-e-s : le sexe, mais aussi l’âge, l’ethnie, le style (par exemple, bagout ou timidité étudiée), l’histoire personnelle, la provenance sociale, les compétences en matière d’autopromotion. Tous ces facteurs ne sont pas juxtaposés, ils se combinent et se détournent mutuellement, donnant lieu à des profils dont le potentiel de séduction ne peut être déduit d’aucun d’entre eux seulement. Une écrivaine séduit autrement qu’un écrivain, mais n’échoue jamais à séduire seulement parce qu’elle est une femme.

Côté texte : bien sûr, s’agissant de romans, l’histoire racontée, les personnages, l’écriture, l’adéquation aux attentes du temps, les résonances avec l’actualité, ou au contraire l’originalité. De nouveau, le critère du genre interfère avec tous ces facteurs, mais pas nécessairement toujours dans le même sens. Par exemple, c’est un fait que, dans la «bonne» littérature, les personnages masculins sont dominants, et les tragédies «universelles» de l’époque sont incarnées bien plus souvent par des hommes que par des femmes. Cela étant dit, une histoire à succès, pour le public contemporain, biberonné à Metoo et aux guerres orientales, ce peut être une histoire de viol ou d’héroïques combattantes kurdes.

Côté système littéraire : c’est un jeu de pouvoir, et ce pouvoir-là, dans nos contrées, appartient toujours à des hommes blancs, généralement issus de l’establishment intellectuel. Mais un exercice astucieux du pouvoir peut amener à valoriser des talents exotiques, des écrivaines intéressantes, des auteurs, hommes et femmes, né-e-s dans les couches inférieures de la société. Ce qu’il faudrait observer de plus près, c’est l’intériorisation persistante, par les femmes qui ont leur place dans le système, des critères de légitimation, quels qu’ils soient, dictés par les héritiers de la culture patriarcale.

Alors, surtout pas de quotas, mais un peu de sociologie !

Ce sont des «ils» qui font la Fête des Vignerons

Faire du neuf avec du vieux : l’expression est souvent prise en mauvaise part, mais c’est un tort. Parmi les mille manières de produire de la culture, celle qui consiste à revisiter explicitement une tradition pour l’ancrer dans le présent est indispensable à notre inscription dans le monde. La Fête des Vignerons 2019 semble bien partie pour réussir ce double mouvement de conservation et de dépassement de l’héritage du passé qui fait avancer les sociétés humaines. Sauf sur un point – mais il est vrai qu’à l’impossible nul n’est tenu.

L’excellente série que Le Temps a consacrée la semaine dernière aux personnalités phares de la grande manifestation veveysanne s’intitulait «Ils font la Fête». «Ils», parce que le masculin l’emporte sur le féminin dans la grammaire française, mais aussi parce que, en l’occurrence, il l’emporte numériquement, et de beaucoup : une seule femme figure parmi les cinq créateurs (-trices…) principaux de la Fête – six en fait si l’on y ajoute, bien sûr, le grand maître d’œuvre, Daniele Finzi Pasca. «Ils» ne sont pas machos pour un sou, et d’après ce qu’on nous fait entrevoir l’édition 2019 reflétera autant que possible les aspirations égalitaires de notre époque. N’empêche, c’est à des «ils» que nous en serons redevables. Or, en culture comme ailleurs, le dépassement de la domination masculine, ce n’est pas que des hommes prennent des décisions favorables aux femmes, c’est que les femmes prennent elles-mêmes les décisions.

Ce qui m’a frappée dans le portrait de l’unique femme figurant dans les hautes sphères de l’équipe artistique, Maria Bonzanigo, la «compositrice principale», c’est que toutes les sources d’inspiration qu’elle invoque sont masculines : Henri Dès, Gilles et Urfer, Léonard de Vinci, Paul Glass, Bach, David Lynch, Tarkovski, Edouard Artemiev, Valerio Jalongo… Rien d’étonnant à cela : moi-même, du temps de mes études de philosophie, avant d’ouvrir les yeux sur la question du genre, non seulement je ne m’étais pas étonnée, mais je ne m’étais même pas aperçue que mes auteurs de référence, Kant, Nietzsche, Heidegger et tant d’autres, appartenaient tous, absolument tous, à un sexe qui n’était pas le mien.

La culture du passé, celle qui nous a été transmise, celle dont nous nous sommes nourri-e-s et continuons à nous nourrir, toutes et tous tant que nous sommes, dans les musées, les bibliothèques, les salles de concert etc., a été presque exclusivement, voire exclusivement dans certains domaines, produite par des hommes. Pour la renouveler, on tend donc encore et toujours à se tourner principalement vers des créateurs hommes (plus que talentueux en l’occurrence, là n’est pas la question), et la femme qu’on embarque dans l’aventure continue, elle, tout naturellement – pourrait-elle faire autrement sans renier ses racines? – à s’en référer à des mentors hommes. De ce point de vue-là, et quelle que soit la part de réinvention, y compris s’agissant du rôle des femmes, qu’on aura le plaisir de découvrir dans le spectacle, le neuf fait avec le vieux reste plus vieux que neuf.