Trop nombreux?

Dans ce quartier résidentiel de Rome, aux avenues ombragées bordées d’immeubles mil neuf cent, il est impossible de parcourir cinquante mètres sans se faire aborder par un des jeunes hommes africains qui traînent dans  les rues en quête de quelques euros. Certains mendient tout simplement, un gobelet en carton à la main, d’autres essaient de vendre des mouchoirs en papier, des stylos, des blocs-notes ou des chaussettes. «Pour me payer un café, pour m’acheter un sandwich…» S’il fallait donner ne serait-ce qu’un euro à chacun de ceux rencontrés en deux heures en faisant son marché, en passant à la poste puis en s’arrêtant à une terrasse pour boire un jus de fruit, on en aurait pour une vingtaine d’euros par jour. Aussi les retraitées et retraités qui, le matin en particulier, forment le gros des passants, s’ils acceptent bien, de temps en temps, d’ouvrir leur porte-monnaie, finissent toujours par prononcer, avec un soupir, la phrase fatidique :«Vous êtes trop nombreux !».

Trop nombreux, sans doute, pour vivre, ou survivre, d’une charité au compte-gouttes accordée de mauvais gré, exaspérants par leur insistance (beaucoup insistent) et désolants par leur résignation quand ils s’éloignent sans mot dire, la tête dans les épaules. Mais trop nombreux, ces garçons de vingt ou trente ans qui ne demanderaient qu’à apprendre, à travailler, à s’insérer dans la société, à jouer leur rôle de forces vives de l’économie mondiale?

La vieille Europe se barricade contre cette énorme vague vivante, potentiellement riche de renouvellement et d’espoir. Le gaspillage d’énergie humaine est incalculable. Trop nombreux ? Oui, trop nombreux à rester sans rien faire devant la porte du supermarché en attendant d’entendre tinter une pièce. Et dramatiquement trop peu nombreux à se voir offrir la possibilité élémentaire d’apporter une contribution à la bonne marche de notre planète à toutes et à tous.

Corps nus

C’est l’été, on se déshabille, en tout cas dans notre climat et notre culture. Sur la plage catalane que j’ai un peu fréquentée récemment, un très vaste secteur est livré aux naturistes. En m’y promenant les pieds dans l’eau, j’ai eu l’impression qu’il s’agissait surtout de personnes d’âge mûr, des deux sexes – comme si les jeunes, et surtout les jeunes femmes dotées d’une anatomie plaisante, étaient conscientes du risque de confusion : ici, on ne se dénude pas pour taper dans l’œil des voisins, mais pour jouir d’une liberté corporelle et d’un contact avec les éléments inaccessibles le reste de l’année. Ailleurs sur la plage le maillot de bain, plus ou moins seyant, sert d’arme de séduction ou au contraire d’artifice pudique pour déguiser les plis et les bourrelets.

Sauf chez les naturistes ou à l’hôpital, les corps moches se laissent rarement voir en entier. Il y en a un, pourtant, qui nous accueille dans le hall du Musée Terracotta de Bisbal d’Empordà, dans la province de Gérone. C’est la statue monumentale en céramique, extraordinairement réaliste, d’un homme nu, pièce maîtresse d’une exposition d’un artiste catalan. Le modèle est un quinquagénaire ou sexagénaire bedonnant, aux tissus relâchés, un peu voûté. Etant donné le lieu qui abrite le musée, une ancienne fabrique de matériaux de construction à base d’argile, on imagine qu’il s’agit d’un ouvrier abîmé par des décennies de labeur pénible, qui a trop et mal mangé et passé ses dimanches à regarder la télévision pour récupérer de l’épreuve du quotidien. Et on se dit aussi que ce corps émouvant de travailleur manuel vieillissant, non entretenu à coups de jogging et de yoghurts 0%, ne pouvait être qu’un corps masculin.

Il y a quelques mois, j’avais mentionné dans ce blog l’omniprésence des nus féminins dans l’art occidental, mais c’est justement une tout autre affaire. Dans l’écrasante majorité des cas, les femmes nues que nous montrent les artistes classiques et modernes sont jeunes, belles, délicieusement lisses, sinueuses et oisives ; ce sont des fantasmes d’éternel féminin embastillés dans le regard des hommes qui les peignent ou les sculptent. Elles n’évoquent ni l’épanouissement de la chair non contrainte des naturistes ni la vérité de l’usure physique et du passage du temps. L’égalité devra aussi passer par les significations qu’on projette sur les corps nus.

Une démocratie à 33,7%

Quand j’ai écrit ici, il y a dix jours, que j’allais m’abstenir aux votations du 10 juin, j’ai reçu un certain nombre de commentaires acerbes. J’avais pourtant pris la précaution d’expliquer qu’habituellement j’étais une citoyenne exemplaire : le problème, cette fois, c’était l’illisibilité politique des objets proposés, en particulier s’agissant de l’initiative «monnaie pleine».

Ce matin, le chiffre ressort, blanc sur fond noir, en p. 4 du Temps : taux de participation, 33,7%. Donc, problème il y avait bel et bien, et je n’ai pas été la seule à renoncer à m’exprimer sur des objets non seulement techniquement complexes mais difficiles à déchiffrer sous l’angle d’un choix de société.

A preuve, les Valaisan.ne.s ont voté, de leur côté, certes pas en masse mais quand même à 62,6%, ce qui est tout à fait honorable, parce qu’ils et elles avaient une question autrement palpitante à trancher, celle des JO. Les perdants de cette votation valaisanne ne cessent pas de répéter, depuis hier, qu’ils sont néanmoins fiers de l’exercice démocratique qu’a représenté cette consultation, et ils ont raison : deux visions de l’avenir s’affrontaient, l’une d’entre elles l’a emporté, le vote est clair non seulement d’un point de vue chiffré mais surtout du point de vue du message que la majorité du peuple a voulu transmettre.

Je n’ai pas de solution pour résoudre le problème que posent les objets de votation à la fois complexes et politiquement peu parlants. Peut-être que les promoteurs d’idées nouvelles telles que «monnaie pleine» devraient passer par d’autres voies que le recours au peuple pour les faire avancer. Ou peut-être qu’il faut, au contraire, se résigner à des taux d’abstention déprimants, en se disant qu’un débat vraiment participatif va quand même finir par se développer un jour sur ces objets. Il me semble en tout cas que cette faille évidente de la démocratie semi-directe suisse mériterait réflexion.

Cette fois je ne vais pas voter

Pour la première fois depuis… cinq ans ? huit ans ? dix ans? – pour la première fois depuis très longtemps, cette fois je ne vais pas voter. J’ai ouvert l’enveloppe, qui s’est mal déchirée (ce n’est pas la première fois, les enveloppes de vote de l’Etat de Vaud doivent être mal conçues) et ce minuscule agacement a emporté ma décision : allez, au vieux papier !

Bon, j’ai quand même pris la précaution de découper mon bulletin en plusieurs morceaux, au cas où la dame du rez-de-chaussée, mère de quatre enfants et toujours débordée, ou l’étudiant russe du premier étage, auraient l’idée d’aller fouiller nuitamment la benne de l’immeuble pour s’en approprier.  Mais enfin, j’ai fait ça, moi qui ai acquis la nationalité suisse moins de deux ans après l’obtention du droit de vote par les femmes et qui m’étais juré de ne jamais rater une occasion de l’exercer : j’ai renoncé à dire mon mot sur deux objets concernant l’avenir du pays, alors que la possibilité m’en était offerte à domicile, sans faire ne serait-ce que trente secondes de queue et gratuitement à part le prix du timbre.

Il est vrai qu’en cette fin de printemps 2018, pour des raisons sans intérêt ici, je manque de temps de cerveau disponible, mais un quart d’heure, j’aurais pu le trouver  – sauf qu’il m’aurait fallu au moins une douzaine de quarts d’heure, ce qui est beaucoup pour 90% de la population, pour réfléchir aux divers problèmes que me pose la loi sur les jeux d’argent. Je suis contente que le pactole généré par ces jeux contribue substantiellement au bien commun, mais suis-je vraiment à l’aise avec ce système un peu tordu ?  Et puis, ignorant tout de l’univers des jeux en ligne, dois-je vraiment me risquer à choisir un sujet pareil pour trancher une des questions les plus casse-gueule de notre époque, celle de la réglementation de l’Internet ?

Quant à l’initiative «monnaie pleine», non seulement je me sens absolument incompétente, même après avoir lu divers articles et dossiers,  pour comprendre tous les enjeux de cette «plénitude» financière, mais en plus elle me laisse coite en tant que citoyenne. En général, lorsqu’un sujet de votation me paraît techniquement non maîtrisable, je fais comme tout le monde, je vote avec le cœur, ou si l’on veut je choisis la réponse qui me paraît, comme ça, à la louche, la plus conforme à l’idée que je me fais d’une société vivable. Mais là, nada, mon électroencéphalogramme politique reste plat.

Je me demande si, en soumettant au peuple des objets de ce type, on ne frôle pas les limites de la démocratie semi-directe. Qui reste bien entendu le pire des systèmes à l’exclusion de tous les autres.

LinkedIn post mortem

Il y a quelques semaines, j’ai reçu l’invitation d’un ami – appelons-le J., dans un souci de protection des données – à le rejoindre sur LinkedIn. Des messages de ce genre, on en reçoit souvent, mais cette fois je suis restée pétrifiée, parce que J. est mort il y a plus de six mois. Apparemment son entourage n’a pas fermé son compte, l’empêchant ainsi de savoir lui-même qu’il n’existe plus ; il a d’ailleurs suivi le protocole jusqu’au bout, effectuant les deux relances réglementaires auprès de celles et ceux qui n’avaient pas réagi.

Une fois surmontée ma sidération, je me suis demandé si LinkedIn ne pratique pas une forme améliorée de spiritisme, où le medium aurait cédé la place aux algorithmes : esprit de J., si tu es là, clique trois coups. Convaincue que la part immatérielle de notre être n’est pas séparable de sa part matérielle, et que le corps de J. étant mort son âme l’était aussi (sauf, bien entendu, dans la mémoire des vivants, mais ceci est vraiment une autre histoire), j’ai jeté sans scrupules les deux premiers messages ;  j’ai par contre mis du temps à jeter le troisième, taraudée par le doute que l’au-delà informatique pourrait être plus réel que l’enfer et le paradis.

Il y a plusieurs années, alors que j’hésitais à booster ma carrière en adhérant à LinkedIn, j’y avais renoncé en découvrant que cette plateforme professionnelle ratisse périodiquement le carnet d’adresses de ses ouailles sans même prendre la peine de les avertir. Vous allez me demander si je tombe de la lune, et effectivement, je suis peu amatrice de réseaux sociaux (sauf WhatsApp, eh oui, personne n’est parfait), de sorte que j’ai des réticences d’un autre siècle et je n’ai pas envie que mes ami.e.s et connaissances se fassent draguer par un robot qui se fait passer pour moi.

Mais là est la question, est-ce que nos vies virtuelles, sur lesquelles nous avons de moins en moins d’emprise, ne font pas désormais partie intégrante de notre identité ? Peu importe que je ne fréquente pas Facebook ou Instagram, j’existe sur le web plus que dans mon quartier. Mon vrai moi, comme celui de J., s’est dilaté jusqu’à inclure tous mes moi imposteurs. C’est pourquoi, en fin de compte (puisque son compte lui survit), j’ai peut-être eu tort de ne pas répondre au troisième coup de l’esprit de J.

P.S. Si vous n’avez rien compris, tant mieux, c’était le but.

La femme est toute entière dans son utérus (Hippocrate)

Le Temps s’engage pour l’égalité entre femmes et hommes, c’est bien, et depuis le début de cette opération de nombreux articles très intéressants ont été publiés. Mais il existe un sujet que ni Le Temps ni les autres médias n’ont apparemment pas l’idée d’aborder de front (ou peut-être ne l’osent-ils pas), c’est le rôle que joue dans la perpétuation des inégalités (économiques, sociales, culturelles etc.) la perception consciente ou inconsciente des femmes comme des êtres définis par leurs organes sexuels.

Le phénomène des «vierges jurées» d’Albanie, dont il était question dans l’édition du 23 avril de ce journal, n’est pas seulement un résidu, probablement en voie de disparition, d’antiques préjugés balkaniques : c’est l’illustration crue d’un invariant anthropologique – la réduction de «la femme» à son entrejambe, à ses courbes érotiques et à son ventre fécond – qui continue à influencer de manière souterraine les rapports entre femmes et hommes dans toutes les sociétés contemporaines de la planète, y compris les plus progressistes.

Le renouveau actuel de la conscience féministe est parti d’une avalanche de révélations sur les ravages du harcèlement sexuel. Mais les médias ont de la peine à établir un lien direct entre cet aspect spécifique du sexisme et tous les autres : la discrimination salariale, le plafond de verre dans l’entreprise, la domination masculine dans la culture et dans l’art (par exemple s’agissant des réalisateurs et réalisatrices de cinéma), l’insuffisante implication des hommes dans les tâches éducatives et ménagères, la désignation courante de la «conciliation» entre travail et famille comme une problématique féminine etc.

Or, ce lien existe, et il faudrait avoir le courage de le mettre en évidence. Les «vierges jurées» albanaises acquièrent le droit d’être traitées comme des hommes, c’est-à-dire comme des personnes à part entière, participant de l’universalité humaine, en renonçant à la vie sexuelle et à la reproduction, soit aux fonctions qui constituent leur unique raison d’être en tant que femmes – alors que les hommes, eux, sont des individus complets, sexuels, certes, reproducteurs, certes, mais aussi pensants, agissants, légitimés à exercer une maîtrise sur leur vie.

Tota mulier in utero, disait Hippocrate bien avant les Albanais. Et c’est le lointain écho de cette inégalité ontologique qui se fait entendre encore aujourd’hui dans toutes les formes de résistance à la réalisation d’une véritable égalité. Main aux fesses et refus du congé paternité : même origine, même combat ! Il faut le dire et l’écrire, au risque de désespérer les bonnes âmes qui croient qu’avec un peu de pédagogie le problème sera résolu. Allez, Le Temps, encore un effort! Ce n’est pas la psyché féminine qui est un «continent noir», comme le prétendait Freud, mais bien l’inconscient collectif patriarcal venu du fond des âges et relayé depuis des millénaires par toute notre culture. Difficile et dangereux à explorer, j’en conviens.

La déchetterie, lieu philosophique

Le stress d’un déménagement passe pour être presque aussi éprouvant que celui du deuil d’un être cher ou celui d’une perte d’emploi. Dans un pays comme la Suisse, où l’on n’est pas chassé de chez soi par l’épuration ethnique, la guerre ou la faim, cela me paraît un poil exagéré. Mais quoi qu’il en soit, déménager est aussi une aventure intérieure, qui porte à méditer sur toutes sortes de questions – en particulier sur l’attachement de l’animal humain aux objets, meubles, livres, vêtements et papiers qui pour lui/elle sont l’équivalent de la coquille de l’escargot. Si j’étais une animatrice de «cafés philosophiques», j’en organiserais un parmi les bennes d’une déchetterie.

Dans ce chef d’œuvre qu’est Outremonde de Don Delillo, roman paru en français en 1999 chez Actes Sud, l’un des personnages, contemplant une gigantesque décharge, se dit qu’il s’agit là «du comportement humain, des habitudes et des impulsions des gens, de leurs besoins incontrôlables et de leurs souhaits innocents, peut-être de leurs passions, certainement de leurs excès et de leurs faiblesses mais aussi de leur bonté, de leur générosité (…)». La planète (terre et eau) étouffe sous les déchets, mais c’est un peu court d’incriminer seulement notre débauche (réelle) de consommation : les déchets sont faits de la matière des émotions.

Depuis que je sais que je vais déménager, je suis devenue accro des virées à la déchetterie. J’adore cet endroit, où les «ambassadeurs du tri» (à noter qu’il y aussi des «ambassadrices») font léviter lampes rouillées et fours à micro-ondes cassés dans une ambiance euphorisante de pop à plein tube. Je regarde les gens, ceux qui ont de la peine à jeter même leur trousse de crayons mordillés de l’école primaire et ceux qui jouissent de se débarrasser de trois sacs pleins de lettres, peut-être d’amour. Deux jeunes femmes radieuses m’offrent leurs cartons vides, c’est ce samedi qu’elles inaugurent une nouvelle vie.

Non, je vous assure, il n’y a pas mieux qu’une déchetterie pour proposer une réflexion sur L’Etre et le Temps de Heidegger.

Vroum vroum

La mienne est plus grosse ! Oui, mais la mienne fait plus de bruit…

Je parle de machines, bien entendu. Le 27 mars, vers les 7h.35, sur RTS La Première, le chef de l’état major de l’armée suisse, Claude Meier, notait, à propos du refus de l’achat des Gripen en 2014, que le seuil de tolérance de la population à l’égard des nuisances sonores s’est abaissé. En somme, à force d’avoir peur qu’on les rende sourds, les gens seraient devenus coupablement aveugles aux exigences d’une défense nationale crédible. Un peu plus tard, interrogé sur la place des femmes dans l’armée suisse, le haut gradé a convenu, du bout des lèvres – tellement du bout des lèvres qu’il semblait penser le contraire – que les effectifs féminins restaient insuffisants. Mais à quoi songeait-il, cet homme, pour oublier qu’il est désormais formellement interdit de ne pas s’enthousiasmer en faveur de l’égalité des sexes ? Peut-être à l’antique jouissance du citoyen-soldat, mise en péril par les hypersensibles de la feuille, quand il entend rugir une escadrille de F/A18 dans le ciel calme du lac de Morat ?

Hasard ou astuce, sur les mêmes ondes, vingt minutes après, la chroniqueuse Rinny Gremaud nous informait que la Formule 1 n’est plus ce qu’elle était. Les deux principales innovations sont, depuis 2014 (tiens, quelle belle année !) l’équipement obligatoire des voitures avec des moteurs hybrides, moins polluants et beaucoup moins bruyants , et la disparition, depuis dimanche dernier, des filles en culotte de latex sur le bord des circuits. La baisse des décibels, il paraît que ça passe mal, les fans se plaignent, c’était le bruit qui les faisait rêver. Au point qu’on songe à introduire dans les moteurs hybrides des micros de céramique pour l’amplifier. Quant aux demoiselles en tenue suggestive, aucun être sensé, en cette ère post-Weinstein, n’oserait avouer qu’il les regrette. Je jurerais cependant que certains n’en pensent pas moins, pestant en leur for intérieur contre cette autre police des rêves.

Trop chou

Avez-vous remarqué que la créativité des concepteurs des campagnes publicitaires de Migros s’atrophie systématiquement à l’approche de Pâques ? Il est vrai que leur marge de manœuvre est étroite : il s’agit d’apprêter à toutes les sauces le lapin, mais en prenant soin d’éviter d’évoquer la sauce à la moutarde (ou au vin blanc), ce qui pourrait semer le trouble chez leur public-cible. A quel âge les petits enfants découvrent-ils et elles que le nouveau doudou destiné à étoffer leur déjà riche collection est le même animal qui pourrait se retrouver, au repas de famille pascal, dans leur assiette ? Probablement à l’âge où on cesse de croire au Père Noël.

Cette année, le slogan choisi, c’est : trop chou. Trop chou, les bébés peluches (bleus, jaunes ou roses). Pâques sera trop chou, ai-je même vu sur des affiches. Ou le degré zéro de l’inventivité, ce parangon de la vacuité verbale figurant sans doute dans le top ten (ou même dans le top five) des expressions francophones prononcées quotidiennement dans notre monde où, paraît-il, les images de chatons sont les plus regardées sur les réseaux sociaux.

Entendons-nous. Le lapin de Pâques, ça fait partie de la culture suisse (en Italie, à côté de l’œuf, c’est plutôt l’agnelet en sucre) et je suis définitivement favorable au maintien des petits rituels saisonniers qui permettent aux enfants de se situer dans le monde. Quant aux peluches, étant grand-mère je sais très bien que la quarante-septième est absolument indispensable. Ce qui me navre, c’est d’assister à la prolifération de ce stupide chou sans trognon dans notre espace mental. L’aplatissement du langage favorise le conformisme intellectuel, mais également le conformisme de la sensibilité, la noyade collective dans la mélasse. Ce qui peut-être est encore pire.

La Journée des femmes en profitocratie

Non, non et non! Ras le bol à la fin! Les lectrices et lecteurs de ce blog savent que les vociférations  de rage primaire ne sont pas vraiment  le genre de la maison – mais là trop c’est trop, ça me fait mal au ventre. La marque de montres Tissot s’adresse à la population,  en prévision du 8 mars, Journée internationale des femmes:  «Célébrons les femmes. Avec un cadeau spécial journée de la femme. Ladies, this is your time.» Enfin, à la population:  à ses membres masculins,  invités à se rattraper au cas où, par distraction, ils auraient zappé  les roses de la Saint-Valentin;  ou  à prendre les devants en vue de la Fête des Mères, ça n’empêchera pas les asperges au restau.

Eh oui, messieurs, la femme étant la meilleure amie de l’homme (elle a avantageusement remplacé le cheval) il ne faut perdre aucune occasion pour la glorifier. Et vu que le temps est passé de lui octroyer le droit de s’asseoir avec l’homme sur le banc devant la maison, comme le préconisait Charles-Ferdinand  Ramuz, une jolie montre Tissot fera l’affaire. Regarde, chérie, ce que je t’offre pour TA  Journée.  Hein, si tu avais dû te la payer avec ce que gagnes…. C’est TA  soirée, et pour te le prouver, je vais lancer moi-même la lessive. Redis-moi juste, pour mes vêtements de sport, c’est 30 degrés ou 40? J’oublie toujours…

Depuis plus d’un siècle, le 8 mars est une journée de lutte contre les discriminations qui frappent les femmes. Les régimes communistes l’ont instrumentalisée, les régimes libéraux ont fait de tout pour l’ignorer, et voici que maintenant les profitocraties la détournent en épiphanie de l’Eternel Féminin. Alors, au moins un conseil aux âmes naïves: méfiez-vous de tous ceux qui, en 2018, persistent à célébrer LA FEMME  au singulier. Seulement LES FEMMES, au pluriel, font partie de l’humanité. Et tout ce qu’on leur souhaite, c’est qu’elles se célèbrent toutes seules.