Qui entrave la liberté de qui?

Petit frisson de malaise en apprenant que l’Autriche s’apprêterait à confiner les personnes non vaccinées contre le covid. C’est violent, et je me réjouis qu’il ne soit pas question d’une telle mesure en Suisse. En même temps, c’est une occasion pour faire un peu de philosophie politique : en Suisse, entre vacciné.e.s et non vacciné.e.s, ce sont les seconds qui portent atteinte à la liberté des autres. Il faut que cela soit dit, et plus clairement que ce n’est le cas généralement.

L’usage que font les antivax de la notion de liberté est totalement spécieux. Ce sont elles et eux qui, en refusant la vaccination, empêchent ou retardent le retour à une vie sans pass sanitaire – instrument de contrôle qui n’aurait pas lieu d’être dans une société où la circulation du virus aurait été plus ou moins bloquée. Dans un pays démocratique, c’est évidemment impossible d’imposer la vaccination à tout le monde, la refuser est un droit fondamental. Mais c’est un peu fort de café de renverser le raisonnement.

Les vacciné.e.s, majoritaires, doivent accepter que leur propre liberté de mouvement soit entravée par l’exercice d’un droit fondamental de la part d’une minorité. C’est une question de pesée d’intérêts, le droit de ne pas laisser introduire une substance étrangère dans son corps étant plus important que le droit de ne pas devoir s’identifier pour aller manger une pizza. Mais il faut bien voir que, dans la situation actuelle, ces deux droits sont antagonistes et pas complémentaires.  Plus la minorité des antivax exerce son droit  à refuser la vaccination, plus la majorité de la population doit composer avec une limitation de son droit à mener une vie normale.

Notre liberté, ce sont les antivax qui la menacent. La société doit vivre avec, et c’est ce qu’elle fait, pour ne pas se rendre coupable d’une violation de la liberté d’une partie de la population (sous la forme d’une contrainte à la vaccination) qui serait plus grave que celle que cette partie de la population fait endurer à l’autre. Mais la moindre des choses, ce serait que les résistant.e.s à la vaccination remercient les autres de bien vouloir respecter leur choix, et la bouclent, au lieu de s’agiter indécemment en brandissant une conception pervertie du vivre ensemble.

Mon illusion perdue

Illusions perdues, le film tiré du roman de Balzac, nous oblige à nous poser la question : en va-t-il si différemment dans nos sociétés contemporaines – je parle bien entendu de celles qu’on dit démocratiques, pas de la Turquie d’Erdogan ou de la Russie de Poutine – qu’il en allait dans la France de 1830 ?

Balzac, et le réalisateur du film, Xavier Giannoli, après lui, dépeignent un monde où les journalistes, et en particulier les critiques culturels, sont vendus au plus offrant ; où une pièce de théâtre est applaudie ou sifflée en fonction de la somme payée à la claque mercenaire ; où la décision d’un éditeur de publier ou pas un livre se prend uniquement sur la base des retours d’ascenseur escomptés.

«La presse française n’est plus celle de Balzac. Vraiment ?» se demande Richard Werly dans une chronique récemment parue dans Le Temps (ce dernier 28 octobre). Commentant la décision prise par le quotidien Ouest France de pas publier les sondages relatifs à la prochaine élection présidentielle, l’auteur souligne le rôle aussi obscur que pervers que peuvent jouer ces photographies de l’opinion à un moment donné sur la fabrication des résultats finaux.

Mais il y a aussi, je ne fais que recopier les plus savants et savantes que moi en la matière, l’influence létale des réseaux sociaux, dont la gestion – voir l’état florissant des finances de Facebook (que j’ai personnellement fait le choix, je le précise, de ne pas fréquenter) – répond à l’unique exigence du profit ; et tous les autres trafics d’intérêts, divers et variés, en termes pécuniaires et en termes de pouvoir, qui président à la circulation et à la hiérarchisation des informations et des produits culturels. J’aimerais croire que les avancées de la démocratie, sans doute réelles dans certaines régions de la planète, ont fait d’autant reculer le cynisme, mais c’est mon illusion perdue à moi.

Consommatrices et consommateurs, faits comme des rats

Cette boutique d’habillement annonce des rabais «sur plusieurs articles». Le pantalon que je viens de choisir correspond à mon style, sa couleur est parfaite, il est de la bonne taille et son prix n’est pas ruineux, 119 francs. C’est dire que l’éventualité du rabais ne joue pas un grand rôle dans ma décision d’achat, néanmoins j’éprouve une petite satisfaction en constatant que la pastille verte collée sur l’étiquette donne droit à une remise de 30%.

– Vous avez un compte chez nous ?

– Non, et je ne veux pas en ouvrir un.

– Mais les rabais sont seulement pour nos clients. Et ça vous donne droit à un autre rabais de bienvenue de 15%, si vous décidez d’acheter un autre article.

– Je n’ai aucune intention d’acheter un autre article.

Silence. J’ai l’impression que je vais me faire arnaquer, moralement plus que financièrement, quelle que soit la suite que je donne à cette histoire.

– Bon, alors je dois faire quoi ?

– Oh, c’est tout simple, vous scannez le code QR et vous remplissez le questionnaire.

Manquait plus que le code QR, ce gendarme de nos vies qui, non content de décider si j’ai le droit d’aller manger une pizza, se mêle maintenant de mes achats vestimentaires. Je suis tellement agacée que je dois m’y reprendre à trois fois en présentant mon I-Phone au gendarme.

Je remplis le questionnaire en ligne, livrant à la boutique Machin toute une série de données commercialement intéressantes. Acceptez-vous de recevoir nos offres ? Non, je n’accepte pas. Page suivante. Aïe, pas page suivante, parce que je ne peux pas avancer. Pour ouvrir un compte de cliente à la boutique Machin, je dois accepter de recevoir ses offres.

– Je ne veux pas recevoir vos offres.

– C’est obligatoire.

Obligatoire ?! Je quitte le site, sors ma carte bancaire et informe la vendeuse que je vais payer le prix entier de 119 francs et basta. Plus grandiose aurait été le renoncement à l’achat, avec abandon du sac déjà prêt à la caisse et serment de ne plus remettre les pieds dans ce magasin – mais ce pantalon, il me plaisait vraiment trop.

 

Les religions doivent rester libres face au «mariage pour tous»

Maintenant que le «mariage pour tous» fait partie de l’appareil législatif suisse, les Eglises pourraient-elles être contraintes d’accepter de marier religieusement des couples de même sexe, même si cela va à l’encontre de leur doctrine? J’avoue que je suis abasourdie de voir apparaître cette question dans les médias.

Dans notre pays, personne n’est obligé d’adhérer à une religion et d’accepter ses règles du jeu internes. Le mariage religieux est aussi facultatif que la robe blanche et la tourte à étages. Les lesbiennes et les gays qui désirent en bénéficier peuvent essayer de faire évoluer les institutions religieuses dans lesquelles ielles se reconnaissent , si celles-ci renâclent ; mais les règles du mariage civil peuvent tout au plus servir d’inspiration, pas d’argument légal. Comme le dit fort bien le jésuite Etienne Perrot dans Le Courrier (1.10.2021), il en va du principe de laïcité.

Eh oui, la laïcité implique que la religion reste une affaire rigoureusement privée. Obtenir la bénédiction religieuse d’une union n’est pas plus un droit que la demander n’est un devoir, et c’est très bien ainsi. Malgré les apparences de «démocratisation», en faire un droit serait un retour en arrière vers l’époque où la Constitution suisse a été placée – pour les siècles des siècles, semble-t-il – sous le patronage de «Dieu Tout-Puissant». La séparation de la sphère de la citoyenneté et de celle de la religion devrait être renforcée, pas brouillée.

Le mariage civil va probablement évoluer, à terme, vers une institution de type contractuel où l’Etat cessera enfin de se mêler de savoir qui couche avec qui, et même si quelqu’un couche avec quelqu’un – un engagement fort contracté entre des individus souhaitant devenir des partenaires de vie solidaires, quel que soit leur sexe et indépendamment de leur éventuel désir de se reproduire. Certaines personnes continueront à avoir besoin de quelque chose de plus – par exemple de placer leur union à l’enseigne d’une transcendance, de se sentir bénies et accompagnées par Dieu. Espérons que toutes ces personnes pourront être accueillies par leurs autorités religieuses respectives – mais ce n’est pas à la loi d’y pourvoir.

Liberté et solidarité

Les réactions des populations aux contraintes qui leur sont imposées par les politiques sanitaires anti-Covid varient selon la culture qui leur a été transmise. J’y pensais lors d’un tout récent séjour à Rome, une ville dont les habitant.e.s ont été séculairement biberonnés au fatalisme. Devoir dégainer son green pass dix fois par jour ou se faire refouler un dimanche matin du vénérable Caffé Ruschena pour cause de quota atteint, ça agace un peu, mais probablement plus pour des questions de confort et de fluidité de la vie quotidienne que pour de hautes considérations de liberté individuelle.

La mythologie de la liberté, par contre, fait partie de l’ADN des Suisses (et par extension des Suissesses, même si elles ont eu historiquement peu d’occasions d’en être les héroïnes). Sur le plan international, le fantasme archaïque de nos monts indépendants s’avère désormais totalement irréaliste, sur une planète où aucun pays ne peut quasiment plus rien faire tout seul. Est-ce pour cette raison que la droite souverainiste met maintenant le turbo sur la revendication de l’indépendance personnelle des individus ?

Je laisse la réponse aux politologues, mais il me semble que, dans le contexte actuel, il vaudrait la peine de réfléchir un peu à la notion d’interdépendance telle qu’elle se présente, non pas sous l’angle macroscopique de la globalisation du monde, mais sous l’angle du vivre ensemble dans une société. On connaît la devise selon laquelle ma liberté s’arrête là où commence la liberté d’autrui. Il ne s’agit pas seulement de renoncer à rouler à toute bombe dans une flaque pour sauvegarder la liberté de marcher sur un trottoir sans se faire éclabousser. Il s’agit, plus généralement, de faire attention aux besoins des autres, d’en prendre soin et de se soucier du bien commun, afin que la liberté dont théoriquement nous jouissons toutes et tous puisse s’exercer concrètement pour tout le monde.

Cela s’appelle la solidarité et oui, il est vrai que sa mise en œuvre peut impliquer des restrictions à notre liberté de comportement et de mouvement, de même que passer une soirée à assister une personne malade peut m’obliger à renoncer à ma liberté souveraine d’aller au cinéma. Mais je trouve inquiétant que cette tension entre liberté et solidarité à l’échelle d’un pays ne soit même pas thématisée par les sonneurs de cloches du T-shirt d’Ueli Maurer et autres dénonciateurs de la «dictature sanitaire». Il est possible que nos autorités ne fassent pas tout juste, mais l’usage que ces gens font du beau terme de liberté est tout bonnement indécent.

La numérisation et la polysémie du monde

J’ai perdu cet été une tranche précieuse de mon temps en tentant de remplir le formulaire en ligne qui était requis pour passer la frontière entre la Suisse et l’Italie. Je n’y suis arrivée que par la ruse, en livrant à la bête des informations fausses, qui lui ont convenu mieux que les vraies.

Nos interlocuteurs informatiques sont souvent à la fois psychorigides et stupides, une combinaison que l’on n’aime pas rencontrer chez les humains. Mais leur pire défaut est d’être arc-boutés sur leur monolinguisme : soit tu me parles dans ma langue, soit je ne te cause pas. C’est déjà gênant pour l’accomplissement des tâches sociales quotidiennes, en tout cas pour les gens de ma génération, mais ça devient inquiétant pour tous les âges, et surtout pour les plus jeunes, quand cet impérialisme risque de s’étendre à la manière d’interpréter le monde.

J’y pensais en lisant un récent article du Temps (30 août) sur les résistances à la numérisation dans les écoles romandes. Il est évident que les enfants des années 2020 doivent maîtriser l’usage du langage informatique, et pas seulement sous les formes élémentaires que la plupart d’entre elles et eux pratiquent dès leur plus jeune âge (réseaux sociaux, musique, jeux etc.). Ne pas savoir «parler numérique», c’est être analphabète, se couper de l’accès à des ressources cognitives, par conséquent se priver des moyens d’agir sur son propre destin. Oui. Mais le danger est que ce mode de communication devienne un code de lecture obligatoire du réel.

A propos de lecture, je suis plongée en ce moment dans un roman* dont la protagoniste, une habitante de Beyrouth, emploie ses journées à traduire en arabe ses livres préférés de la littérature mondiale. Comme, à part l’arabe, elle ne connaît bien que l’anglais et le français, elle traduit, par exemple, Dostoïevski ou Sebald à partir de traductions dans ces deux langues. Sans ambitions de publication, pour le plaisir de jouer avec la plasticité infinie des significations.

Le réel, c’est encore plus vertigineux que la littérature, il n’y a que les imbéciles pour penser qu’il y a un texte original. Les résistances à la numérisation scolaire viennent peut-être de la crainte d’une perte possible de la diversité des lunettes à travers lesquelles  on peut le regarder.

 

*Rabih Alameddine, Les vies de papier, éd. Les Escales

Jean Romain et les femmes afghanes

J’ai failli laisser tomber ma tartine, ce matin 17 août vers les 7h.50, en entendant, dans la Matinale de la RTS-La Première, le philosophe, écrivain et politicien PLR Jean Romain commenter les événements d’Afghanistan. Il y a deux problèmes, a-t-il dit en réponse à la journaliste qui l’interpellait sur le sujet, un problème politique et un problème humain. Le problème humain, si j’ai bien compris son propos, ce sont les femmes, qui vont gravement avoir à souffrir de la prise de pouvoir des Talibans.

Le principe de l’émission, c’est de demander à l’invité.e de s’exprimer, non seulement sur le sujet dont iel est l’expert.e, mais sur d’autres thèmes d’actualité . Il ne faut donc pas en vouloir à Jean Romain, qui était là pour dire tout le mal qu’il pense de la réforme de l’orthographe, s’il n’a rien de particulièrement original à dire sur l’Afghanistan. Mais pour quelqu’un qui se présente comme philosophe et défenseur de la correction du langage, c’est un peu fort de café de ranger la question des femmes afghanes du côté de «l’humain», comme s’il s’agissait de sauver les victimes d’un tremblement de terre.

Ce qui manque encore et toujours, en tout cas chez certain.e.s, dans la perception des discriminations de genre, qu’il s’agisse de celles qui persistent dans nos sociétés occidentales ou de celles, macroscopiques, qui ravagent la vie des habitantes d’autres pays, c’est justement la conscience de leur nature éminemment politique. Il faut arrêter de se lamenter sur ces pauvres femmes afghanes menacées par l’obscurantisme taliban, il faut regarder en face d’où vient cet obscurantisme. Il vient du même lieu d’où venait autrefois le déni de citoyenneté et d’autonomie opposé aux femmes des pays «démocratiques». Il relève, sous une forme exacerbée, de la même structure anthropologique universelle de la domination masculine que nous tentons péniblement de modifier aujourd’hui chez nous.

Rien n’est plus politique que la «question des femmes», en Afghanistan, en Suisse ou n’importe où. Mais c’est évidemment plus confortable de parler d’un problème «humain», ce qui n’oblige pas à réfléchir sur la mutation radicale des rapports de pouvoir qui serait nécessaire pour le supprimer.

AVS et armée: tenons bon!

La Société Suisse des Officiers a choisi le cœur de l’été pour en appeler à l’extension de l’obligation de servir à la totalité de la population. Voilà qui nous manquait, après le vote des Chambres, il y a quelques semaines, en faveur d’un alignement de l’âge de la retraite des femmes avec celui des hommes – pour l’instant 65 ans. L’égalité est en marche, paraît-il. Voyons.

Pour justifier l’augmentation de l’âge de la retraite des femmes, on invoque l’argument de la sécurisation financière de l’AVS, question qui évidemment importe à tout le monde, même s’il y a désaccord  sur les solutions à adopter. Pour justifier une éventuelle conscription féminine, l’argument invoqué est celui du maintien des effectifs de l’armée, qui par contre indiffère une partie de la population. Mais quoi qu’il en soit, dans l’un et l’autre cas, on appelle en renfort l’égalité des sexes, qui est censée susciter un enthousiasme unanime. Comme ça  tombe bien, n’est-ce pas : la résolution de deux problèmes présentés comme majeurs pour l’avenir du pays passe par la suppression de privilèges désuets, vu que désormais il est acquis que citoyennes et  citoyens doivent avoir les mêmes droits et les mêmes devoirs.

Le piège est infernal. Mises à part les mesures légales relatives à la maternité, où entre en jeu une différence biologique, la petite année de moins pour l’âge de la retraite et l’absence de l’obligation de servir sont les deux seules dispositions voyantes de l’arsenal juridique du pays qui sont, stricto sensu, en faveur des femmes. Or, elles s’inscrivent dans un contexte social dont l’inégalité de sexes en faveur des hommes est littéralement le matériau de base. C’est cette inégalité-là qu’il faut commencer par supprimer.

Les femmes  (en tant que catégorie bien sûr, pas en tant qu’individus) sont perdantes partout dans l’accès concret aux ressources collectives : argent, influence, reconnaissance, emplois gratifiants, liberté personnelle, temps de repos et de loisirs, etc. Alors, ces deux seules cartes légales qu’elles ont en mains, il faut les garder bec et ongles et ne les  lâcher sous aucun prétexte. Quoi qu’on puisse penser de la nécessité de résoudre les deux problèmes en question, il est exclu que cela se fasse au détriment de la moitié de la population qui verse déjà un tribut exorbitant à la bonne marche de la société.

Réinventer l’art de bien manger

Cuit au four en croûte de sel, le loup de mer (sauvage et à peine pêché) est aussi délicieux que grillé. Sa saveur et sa consistance sont plus moelleuses, le filet d’huile d’olive lui convient mais on s’abstiendra de la giclée de citron. Dans ce restaurant de plage de la côte ligure, où aucun plat ne coûte plus de 20 euros, on se fait goûter d’une assiette à l’autre, on compare et on se régale.

Et que dire de ces fondantes costine di maiale au Barolo servies dans un établissement du vignoble piémontais ? Juste qu’il vaut mieux renoncer à traduire par côtelettes de porc, pour ne pas créer de fausses représentations. De même qu’il vaudrait mieux renoncer à utiliser le même terme de courgette pour désigner le légume cultivé en Suisse et les zucchine trombette longues et fines de l’Italie du Nord.

Ce n’est sans doute pas un hasard si le mouvement Slow Food, désormais bien implanté sur la planète, a vu le jour en 1986 dans un pays comme l’Italie, où la culture du goût, basée sur la diversité géographique des produits et de la manière de les apprêter, fait partie de la culture tout court. Son lieu de naissance est Bra, à une cinquantaine de kilomètres au sud de Turin, commune au sein de laquelle le village de Pollenzo (qu’il vaut la peine de visiter) est désormais le siège de la première Université des Sciences gastronomiques. Si j’en juge par ce que j’ai pu lire sur le site de Slow Food, l’objectif du mouvement n’est rien moins que de réinventer l’art de bien manger, aux deux sens du terme, dans un monde cruellement maltraité par l’humanité prédatrice.

Il s’agit en effet de se battre contre la malbouffe industrielle et en faveur de la préservation des traditions culinaires locales, mais pas seulement dans une optique conservatrice. Le mouvement vise la diffusion d’une gastronomie durable, et d’après la petite expérience que j’ai faite en consultant la page Slow Fish du site, qui liste les espèces menacées par la surpêche, celle-ci ne coïncide pas toujours avec la gastronomie ancestrale : la consommation du loup de mer est déconseillée, mieux vaut privilégier des poissons moins connus. Aïe aïe. Pas si simple de manger «authentique» !

L’«authenticité» gastronomique de demain n’est pas nécessairement identique à celle d’hier. Que le ciel nous préserve de devoir un jour commander une escalope de soja dans une trattoria du Barolo. Mais il faudra faire certaines concessions, pour tenter de réparer les dégâts que nous avons nous-mêmes commis.

 

 

 

Les enfants face à la démocratie

Ce dernier dimanche, à l’heure où sont tombés les résultats des votations, un sondage improvisé m’a permis de constater que même des enfants de l’école primaire peuvent aspirer à se prononcer sur des questions qui concernent leur avenir, telles que le réchauffement climatique. Moi qui me demandais s’il serait bien raisonnable d’abaisser l’âge du vote à 16 ans, j’ai en tout cas reçu une réponse.

Cela étant dit, le cas de figure de ce petit non à la loi sur le CO2 (de même d’ailleurs que celui du petit non à l’initiative pour des entreprises responsables il y a quelques mois) me fait penser que les règles de la démocratie ne sont pas si faciles que ça à expliquer aux plus jeunes. Le choix de la majorité, fût-elle infime, doit l’emporter, point barre. Même si la majorité se trompe ? Oui, même si la majorité se trompe. Difficile à avaler pour des enfants à qui on donne une mauvaise note en cas d’erreur dans la récitation des livrets.

Je vous vois venir, vous allez me dire qu’il n’y a qu’à enseigner aux enfants que leur opinion politique (ou celle de leurs parents) peut être fausse, alors que 7 x 8 ne peut pas faire autre chose que 56. Mais je ne suis pas d’accord. Ce qu’exigent les règles de la démocratie, ce n’est pas d’admettre que l’autre, qui pense le contraire que moi, pourrait avoir raison, c’est de plier devant la force du nombre. La nuance est de taille.

Il nous arrive à toutes et à tous de ne pas savoir quoi voter sur tel ou tel sujet, ou de nous dire que, ma foi, je vote A au plus près de ma conscience, mais il y aurait peut-être des arguments valables pour voter B. La situation est toute différente dans certains cas où nous avons la conviction absolue que voter B est une terrible erreur.

Est-ce que c’est mal d’avoir des convictions absolues ? Certainement pas. Les hommes et femmes politiques doivent se décarcasser pour trouver des compromis, c’est leur métier, mais c’est l’honneur des citoyennes et citoyens d’avoir, parfois, des opinions non négociables. Ce qu’il faut donc enseigner aux futurs citoyennes et citoyens, ce n’est pas à renoncer à penser que les feuilles des arbres, qu’elles et ils voient vertes, sont effectivement vertes – c’est à s’incliner devant celles et ceux, plus nombreux, qui pensent qu’elles sont bleues. Indispensable pour respecter la démocratie, mais pas évident à emballer pédagogiquement.