De Billag à…? Attention au symbolique!

J’ai reçu un rappel de Billag, j’ai oublié de payer ma dernière facture, qui arrivait à échéance le 15 décembre. La honte pour l’opposante acharnée que je suis à l’initiative «No Billag» ! Dès que ce papier a émergé de la pile que j’avais coupablement laissé s’accumuler pendant les Fêtes, je me suis empressée de régler mon dû.

Cela étant dit, ce petit épisode m’a rappelé l’agacement que j’avais éprouvé quand le nom de cette société était apparu sur mes factures. Je suis d’une génération qui croyait (qui croit encore) aux bienfaits d’une SSR forte, et j’avais trouvé navrant de devoir payer ma redevance par l’intermédiaire d’une société dont le nom et la raison sociale n’évoquent en rien le service public audiovisuel. J’avais beau comprendre, intellectuellement, les raisons pour lesquelles il avait fallu confier le recouvrement de la redevance à un organisme dont le nom était parfaitement inconnu à la quasi-totalité des citoyennes et des citoyens, quelque chose de mon lien identitaire, et même affectif, avec l’«Idée Suisse» s’était rompu.

Les promoteurs et promotrices de «No Billag» n’en ont rien à battre du service public audiovisuel, et ce n’est évidemment pas ce petit déchirement symbolique qui les a motivés à lancer leur initiative. Mais pour celles et ceux qui, comme moi, restent profondément attachés à «leur» SSR, ne faudrait-il pas réfléchir à un moyen (si l’initiative, comme je l’espère ardemment, ne passe pas) de restaurer la perception immédiate, sur les factures, du rapport entre l’argent versé et la cohésion nationale ?

Billag va de toute façon sortir de scène, puisque dès 2019 le mandat qu’elle détenait, s’il a toujours lieu d’être, sera attribué à une autre société, Serafe SA. Prions pour qu’au moins Serafe SA n’aille pas faire figurer sur ses factures le nom de la société mère à laquelle elle appartient : Secon.

Le système Marc Bonnant, d’après une histoire vraie

Lancer une gâteau à la crème à la figure de l’avocat genevois Marc Bonnant, comme cela a été fait ces derniers jours, n’est certainement pas la bonne manière pour neutraliser cet individu socialement, politiquement et culturellement nuisible. Mais la complaisance éhontée des médias et de bien d’autres cercles à son égard voue de toute façon à l’échec toute tentative plus civilisée pour le démasquer.

A l’automne 2016, dans le cadre d’une manifestation organisée dans une petite ville de Suisse romande, quatre écrivains et deux écrivaines jouissant d’une certaine reconnaissance dans le paysage littéraire romand devaient participer à une table ronde sur le thème de l’engagement en littérature. Appelons-les Ecrivain 1, Ecrivain 2, Ecrivain 3, Ecrivain 4, Ecrivaine 1 et Ecrivaine 2.

Malheureusement, quand le panel complet a été rendu public, ces six personnes choisies parce qu’elles avaient quelque chose à dire sur le sujet ont dû constater qu’il comprenait également un septième individu, aussi facilement repérable comme «l’intrus» qu’une truite parmi six mammifères dans les jeux proposés par les magazines pour enfants. Il s’agissait de Marc Bonnant, non-écrivain et saltimbanque genevois adulé par les médias et certains milieux culturels pour son art oratoire pourtant désormais rance et ses provocations éventées de vieux réac.

Pour la plupart d’entre nous (moi, c’est Ecrivaine 2), Marc Bonnant est un personnage infréquentable, à cause de ses positions politiques antidémocratiques, de son mépris des femmes et de ses pratiques professionnelles plus que douteuses, notamment son implication dans des affaires de paradis fiscaux révélées par les Panama Papers. Cependant, nous n’avons pas tous eu la même réaction. Ecrivain 1 a été le premier à se désister, sans fracas et sans prosélytisme, arguant simplement qu’il avait mieux à faire que de discuter avec ce monsieur. Ecrivain 2 a commencé à s’agiter, diffusant des documents compromettants pour l’intéressé et faisant pression pour que nous nous retirions tous en bloc du débat. De mon côté, j’ai cherché à convaincre l’organisatrice d’annuler l’invitation faite à «l’intrus» pour sauver la manifestation – mais sans succès, cette personne par ailleurs charmante et compétente en littérature étant visiblement trop impressionnée, voire envoûtée, par les effets de manche de ce coq décati.

Ecrivain 3 et Ecrivaine 1 ont suivi Ecrivain 2 et se sont décommandés, Ecrivain 4 a maintenu sa participation. Pour ma part, j’ai longtemps hésité. J’avais envie d’en découdre avec Marc Bonnant, avec qui j’avais déjà eu maille à partir par le passé au sujet de sa misogynie. Comme toujours, les femmes invitées étaient largement minoritaires et j’enrageais à l’idée d’avoir l’air de craindre mon mâle contradicteur. Mais j’ai fini par me décommander moi aussi, par solidarité avec les autres et dans l’espoir que l’effondrement du débat donnerait à réfléchir à l’organisatrice et au public.

Erreur ! On avait dégotté au dernier moment deux oratrices de secours, ignares de tout, dont l’une, une ancienne politicienne féministe pourtant, s’est laissée écraser sans protester par la condescendance patriarcale de Marc Bonnant. Ecrivain 4 n’a pas dit un mot sur les casseroles panaméennes et le public, nombreux, n’a pas manifesté le moindre étonnement quant à l’absence de cinq sur sept des personnes annoncées sur le programme. Rires, applaudissements, triomphe du rhéteur.

A qui la faute ? Sans doute en partie à la naïveté des écrivain.e.s, qui s’y prennent décidément toujours mal pour faire passer leurs messages. Mais aussi, surtout, à tous les faiseurs d’opinion, médiatiques et autres, qui, pour faire de l’audience à bon compte, déroulent le tapis rouge à un manipulateur professionnel.

Taisez-vous, par pitié!

Emoi au Spa des Bains d’Yverdon, une cliente d’aspect par ailleurs normal manifeste la prétention inconcevable de faire respecter les écriteaux invitant à limiter la pollution verbale dans ce lieu de détente, accessible moyennant un  supplément par rapport au prix de la piscine. Comme il s’agit de moi, je peux vous donner tous les détails.

D’abord, dans le jacuzzi, je me suis adressée, poliment mais fermement, à deux messieurs qui, dans une langue slave par moi non identifiable, tchatchaient en continu et à haute voix depuis dix minutes sur des thèmes apparemment culturels (je crois avoir entendu le nom d’un théâtre européen), sans le moindre égard pour les six ou sept autres individus qui, les yeux fermés, tentaient de faire le vide en s’abandonnant à la caresse des bulles. Et ensuite, sur un ton, je l’avoue, un peu plus agacé, j’ai interpellé une femme et trois hommes qui, après de multiples allées et venues rigolardes et venteuses entre l’intérieur et l’extérieur du sauna, s’étaient installés en cercle sur les banquettes dans la manifeste intention de se raconter, à 70 degrés, leurs vies depuis trois mois.

Ceux-là parlaient français avec l’accent vaudois, mais rien n’est plus cosmopolite que l’incivilité. Je ne passe pas ma vie à aller au Spa d’Yverdon ou d’ailleurs, et donc mon expérience est assez limitée, mais je n’ai jamais constaté de différence  entre les nationalités, pas plus qu’entre les sexes.  Une fois, j’avais dû me farcir le récit haut en couleurs du mariage du fils de l’une des deux dames genevoises qui suaient à un mètre de moi dans le hammam, et une autre fois  j’avais été carrément plongée dans une ambiance de Carnaval de Rio grâce à un trio de jeunes Brésiliens sémillants (deux filles et un garçon en mode séduction triangulaire).

Dans les deux cas racontés plus haut, les pollueurs sonores ont obtempéré, de plus ou moins bonne grâce, même si l’un des deux amateurs de théâtre est allé par la suite quérir confirmation du bien-fondé de mes protestations auprès de l’employée du Spa. Ils se sont mis à chuchoter…puis se sont tus…puis, au bout de deux minutes ont déserté jacuzzi et sauna, comme si je les avais privés du véritable but de leur présence en ces lieux: communiquer ! Et c’est ce qui m’a le plus stupéfiée dans cette histoire : l’incapacité désormais généralisée de simplement imaginer qu’il pourrait exister, dans l’espace public, de rares et minuscules enclaves où les gens auraient le droit (ayant payé pour cela, bien entendu !) de se relaxer le corps et l’âme sans devoir écouter, de la bouche de parfaits inconnus, le compte-rendu d’une colique rénale ou d’un entretien avec une DRH.

Peut-être l’indice d’une perte symétrique encore plus grave chez une bonne partie de nos contemporains –  la perte du besoin de se découper, de temps en temps, des instants privilégiés pour écouter le son de sa propre vie intérieure, à l’abri du bruit de fond permanent de la vie d’autrui.

Armée: sens interdit

Dans une chronique parue dans Le Temps du 24 novembre, Marie-Hélène Miauton explique l’attractivité croissante du service civil par une comparaison entre la vie quotidienne des soldats et celle des civilistes. Cette dernière ressemble à celle des travailleurs normaux, tandis que la vie en caserne est décrite en ces termes : « On aligne cinq jours de présence impliquant un lit fait au cordeau, le port d’un uniforme dernier cri, la garde par n’importe quel temps, les repas en cantine ou en campagne, les exercices physiques, la discipline et le poireautage immobile sur l’asphalte surchauffé ou glacial, pour un retour vanné à la maison le vendredi soir et un week-end passé à récupérer.»

La chroniqueuse semble favorable à la position du Conseil fédéral et des Chambres consistant à conditionner le nombre des admissions au service civil aux besoins de l’armée en soldats – ceci au nom de la nécessité, pour la Suisse, de disposer d’une «défense crédible». Mais, curieusement, elle ne nous explique pas en quoi faire son lit au cordeau, porter un uniforme, manger de la tambouille et faire la garde par tous les temps en guettant l’arrivée d’un assaillant plus qu’improbable seraient des occupations formatrices pour devenir de bons défenseurs de la patrie (je m’en tiens au masculin puisque seuls les hommes sont concernés par l’obligation de servir). Face aux menaces contemporaines, qui exigent des compétences toujours plus pointues et, de manière générale, une stimulation de l’intelligence, qu’apportent des activités qui ratatinent le cerveau ?

La réponse tient peut-être, dans l’esprit de Madame Miauton, dans l’acquisition de cette fameuse discipline qui est considérée comme le nerf de la guerre par tous les militaires de toutes les armées du monde. Sauf que l’obéissance aveugle, déjà en soi toxique, et de plus à des ordres abrutissants, n’est en tout cas pas le nerf d’une «défense crédible» dans le contexte social actuel, où la motivation des troupes ne peut passer que par l’esprit de coopération et des objectifs inspirants.

Restent les exercices physiques, a priori bénéfiques même à une époque où l’ennemi n’est plus au bout de l’arquebuse – mais apparemment conçus par l’armée dans le but de les faire haïr plutôt que de les faire apprécier par les recrues. Les esprits s’atrophient, les corps s’épuisent et se révoltent et les jeunes hommes rêvent d’un service qui ait du sens.

Affaire Ramadan: le sexe du charisme

Ce qui me frappe dans les témoignages des adolescentes et des jeunes femmes qui accusent Tariq Ramadan d’abus sexuels, c’est l’insistance sur l’ascendant que cet homme exerçait sur elles. Elèves fascinées par ce professeur séduisant, sûr de lui, irradiant une autorité «naturelle». Croyantes idéalistes magnétisées par cet intellectuel brillant, guide spirituel, auteur à succès, orateur envoûtant. Une grande partie des femmes hétérosexuelles (moi y comprise, dans ma première jeunesse !) ont éprouvé cela une fois ou l’autre : l’attraction irrésistible pour un homme charismatique, l’érotisation (pas nécessairement à des fins de «consommation») d’une figure de mâle dominant, fût-il moins beau gosse que Monsieur Ramadan. Ça fait des millénaires que ce schéma a été implanté dans notre inconscient (celui des femmes comme celui des hommes), et il faut beaucoup de maturité pour ne pas s’y enferrer.

La plupart des «porcs» «balancés» ces derniers temps n’ont pas plus de charisme qu’un poireau, ce sont seulement des machos répugnants ; par ailleurs, la plupart des hommes reconnus comme charismatiques n’ont ni l’habitude ni le besoin de se repaître compulsivement de chair fraîche féminine. Pourtant, cette histoire de charisme mérite d’être un peu creusée si on s’intéresse à certains aspects de l’inégalité des sexes qui sont totalement imperméables aux lois.

En effet, primo, le charisme est certes un don, mais c’est un don auquel la société permet ou non de s’épanouir. Or, ce don ne consiste pas dans la simple faculté de charmer des partenaires sexuels potentiels (faculté plus ou moins également répartie entre femmes et hommes), mais bien dans la faculté d’exercer un pouvoir intellectuel ou spirituel sur la population en général – tout le contraire de ce qu’on a toujours attendu des femmes et de leurs charmes, au pluriel. Et secundo, et c’est là que ça se complique encore plus, dans l’inconscient collectif (féminin et masculin) le pouvoir de séduction sexuelle d’un homme et son pouvoir de séduction morale se renforcent mutuellement, parce qu’ils puisent aux mêmes stéréotypes de la masculinité (assurance, audace, leadership etc) ; en revanche, les différents modèles de femme charismatique (il y en a ) sont rarement propres à susciter l’excitation érotique – en tout cas chez les hommes, dont l’appareil pulsionnel archaïque résiste à associer séduction sexuelle féminine et déploiement des oriflammes du pouvoir.

Et voilà pourquoi, Monsieur Ramadan, vos groupies sont muettes, et le resteront sans doute très longtemps, vu que personne ne veut fracasser l’inconscient à coups de marteau.

 

Mentir sur soi: les réseaux sociaux n’ont rien inventé

C’est l’histoire d’un type qui va s’acheter une paire de chaussures. La semelle de mesure du magasin est formelle, il lui faut du 42. Lui, cependant, s’obstine, il veut prendre du 41. «Mais vous voyez bien comme vos pieds sont coincés», objecte le vendeur. «Ecoutez, rétorque le type. Ma femme m’a quitté, j’ai perdu mon boulot, mon fils se drogue à l’héroïne et ma fille a un cancer. Alors, au moins, le soir, quand je vais me déchausser, je vais goûter un moment de bonheur.» Ce que l’histoire ne dit pas, c’est que ce même individu, interrogé anonymement par téléphone quant au degré où il se place sur l’échelle du bonheur, va probablement se qualifier d’ «assez heureux».

Un article du Temps du 28 octobre nous alerte sur les mensonges que les gens racontent sur les réseaux sociaux, mais débitent aussi aux sondeurs commerciaux et aux enquêteurs sociologiques, pour se construire un «mythe personnel» gratifiant. Nous voulons toutes et tous faire croire, aux autres mais aussi à nous-mêmes, que notre vie est une brillante réussite : notre vie familiale et amicale est sans nuages, nos dernières vacances ont été idylliques, point de vue santé et sexe nous pétons la forme, nos ambitions professionnelles se réalisent et nous passons avec joie nos soirées à visionner l’intégrale de Godard.

Cela s’appelle le «biais de désirabilité sociale», et j’ai été enchantée, en lisant l’article du Temps, de pouvoir enfin mettre un nom scientifique sur une attitude tellement répandue qu’elle en devient invisible (et donc anxiogène pour celles et ceux qui ne la percent pas à jour). Mais s’agit-il vraiment d’une spécificité de notre «société de l’affabulation et du simulacre» ? Un expert interrogé par Le Temps note qu’il n’y a en fait rien de nouveau sous le soleil et que de tous temps les animaux sociaux que nous sommes ont tenté, pour combattre l’angoisse de leur imperfection, de paraître, y compris à leurs propres yeux, meilleurs et plus comblés par l’existence qu’ils/elles ne le sont.

Moi qui ne fréquente pas les réseaux sociaux mais qui mène une vie normalement riche de contacts humains, cela fait longtemps que je me pose la question. Comment se fait-il que, d’après les études sérieuses ou foireuses dont les médias nous abreuvent périodiquement, la population suisse se déclare globalement satisfaite de ses conditions de vie, alors que la majorité des gens que je fréquente de près sont affligés par des chagrins d’amour, des deuils, des échecs professionnels, des crises d’arthrose invalidantes ou de menaçants retards d’impôts ?

De deux choses l’une. Soit j’ai moi-même cédé au «biais de désirabilité sociale» en me targuant de connaître suffisamment de monde pour avoir une idée de l’état moral de mes semblables – alors qu’en fait je ne fréquente qu’un petit cercle, non représentatif, de déprimés, ratés, frustrés et autres brouillons humains. Soit j’ai la chance d’être entourée de gens avec qui le masque du «mythe personnel» n’est pas de mise, ni de leur part ni bien sûr de ma part. Bref, avec qui on se like comme on est.

Respecter les obèses, c’est leur dire la vérité

Aujourd’hui, 11 octobre, c’est la journée mondiale de la lutte contre l’obésité, et la date me semble tout indiquée pour faire état d’une réflexion politiquement incorrecte qui me taraude depuis longtemps : pourquoi les discours de prévention, qu’il s’agisse de l’obésité ou des méfaits du tabac, font-ils systématiquement l’impasse sur les facteurs génétiques qui nous rendent inégaux – à égalité de mode de vie – face au risque de prendre du poids dans des proportions pathologiques, ou de mourir prématurément d’un cancer du poumon ? Nous prend-on pour des imbéciles, qui seraient davantage sensibles aux recommandations de mener une vie saine si on leur cache l’existence  des injustices biologiques et leur lourde influence sur leur état de santé et sur leur longévité?

«Fumer tue», est-il écrit sur ce paquet de cigarettes. Formulation simpliste, censée faire peur jusqu’à renoncer à la consommation. Mais en réalité, fumer (combien ? 5 cigarettes par jour, 12, 25, 60 ?) ne tue pas par une relation de cause à effet vérifiable et mesurable, fumer ne fait qu’accroître  le risque de mourir plus tôt (de combien ? 1 an, 5 ans, 15 ans, 20 ans ?) que nous ne mourrions si nous ne fumions pas. C’est un risque (pas une certitude absolue), et un risque impossible à calculer, parce qu’il dépend de l’interaction des effets nocifs (incontestables) du tabac avec toutes sortes d’autres facteurs – notamment, justement, génétiques. Le message de la prévention n’est pas renforcé, mais affaibli par cette tentative de masquer ce que tout le monde peut constater en regardant autour de soi.

Mais revenons à l’obésité, puisque c’est son jour. Manger une pomme au lieu d’une tranche de pizza et aller régulièrement courir au lieu de s’avachir devant un écran, ça aide à ne pas trop grossir, ou même à perdre un peu de poids, c’est évident. Il faut, bien sûr, prendre toutes les mesures de santé publique nécessaires pour combattre les modes de vie malsains induits par notre contexte social contemporain. Mais faire croire aux obèses que tout dépend de leur comportement, c’est un mensonge, c’est comme si on me disait, à moi qui ne suis pas obèse mais qui mesure 1m.55, qu’en me suspendant tous les jours à la tringle de mon rideau de douche je vais arriver à 1m.75. Un mensonge culpabilisant et psychiquement destructeur. A-t-on peur de décourager les candidat.e.s à l’amaigrissement en leur disant la vérité, à savoir qu’une bonne partie d’entre eux sont tendanciellement gros de naissance et ne peuvent que limiter les dégâts ? Il me semble, au contraire, que ce serait leur témoigner le respect dont tout individu a besoin pour lutter contre les déterminismes dont il/elle est victime.

Isabelle Moret: une campagne ratée

Je ne suis de loin pas toujours d’accord avec les éditos du Temps, mais là je trouve que son rédacteur en chef a trouvé l’expression juste, au lendemain de l’élection d’Ignazio Cassis, pour qualifier la campagne d’Isabelle Moret : «ratée tant du point de vue de la clarté de son message que de son ambivalence quant au fait d’être une femme en politique». Si seulement ce verdict impitoyable mais incontestable pouvait stimuler la réflexion sur les mécanismes de tant d’échecs vécus par des politiciennes, en particulier au PLR, ce parti plus sournoisement misogyne que l’UDC !

Isabelle Moret a raté sa campagne, en particulier s’agissant du deuxième point de vue, parce qu’elle n’a pas su jouer la carte femme qu’elle avait pourtant en mains. Mais pour une femme dans sa situation la carte était pipée, et c’était trop tard pour réclamer un nouveau jeu.

Pour être un tant soit peu portée par son parti (ce qu’elle a été du reste très médiocrement), la candidate devait lui donner des gages de «PLR- compatibilité», dans ses positions politiques (y compris s’agissant des vrais intérêts des femmes dans la société) comme dans son profilage personnel. Elle ne pouvait pas se déclarer féministe (ce qu’elle n’est du reste pas), parce que c’est une race fort peu prisée chez les siens, et elle ne pouvait dès lors pas réagir comme il aurait fallu à l’innommable traitement qui lui a été réservé. Elle a avalé toutes les couleuvres avec un sourire de porcelaine, se contentant de mettre en avant l’argument le plus nul qu’une femme puisse brandir en politique, son expérience de mère. Ça, ça passe, ça ne mange pas de pain, à la limite ça rassure, surtout quand on s’abstient de tout positionnement politique un peu offensif sur le sujet.

Faite comme une rate, Isabelle Moret. Les femmes de gauche, et la gauche en général, ne l’ont pas assez soutenue ? Evidemment, à cause de ses positions politiques très droitières mais aussi à cause de son manque total d’intelligence et de combativité féministe. Dans un parti ou plus largement dans une société qui accule systématiquement les femmes ambitieuses à se justifier de l’être, il faut choisir son camp. Espérons que cet épisode serve de leçon à toutes celles, en politique ou ailleurs, qui s’imaginent pouvoir faire leur chemin en se calquant sur le modèle dominant.

On ne naît pas Pierre Maudet, on le devient

Pierre Maudet est présenté par les médias et par ses pairs politiciens des deux sexes, même hors de son parti, comme un brillant sujet, plus brillant que sa concurrente romande Isabelle Moret. Pierre Maudet est  intelligent, déterminé, ambitieux pour lui-même mais aussi pour la Suisse, c’est un animal politique, il a des idées, de l’envergure et de l’autorité, il incarne une certaine idée de la modernité.

Pierre Maudet est un homme, avec un petit h.

La question idiote à ne pas poser, c’est : est-ce que les médias et les milieux politiques se répandent en louanges sur Pierre Maudet parce qu’il est un homme ? Bien sûr que non. Pierre Maudet est bel et bien, objectivement, brillant, intelligent, déterminé etc. Il a même d’autres mérites dont, curieusement, on ne parle jamais : se lancer dans la bataille du Conseil Fédéral en ayant de jeunes enfants, n’est-ce pas faire preuve d’un courage extraordinaire ? Mais bon, laissons de côté ce détail, qui doit avoir été réglé avec l’épouse du candidat. La vraie question qu’il faudrait poser, et que personne ne pose, c’est : en quoi le fait d’être un homme a-t-il permis à Pierre Maudet de devenir le brillant sujet qu’il est sans doute, et d’être reconnu comme tel ?

Si personne ne se risque à poser et à se poser cette question, c’est qu’elle est horriblement difficile. Il faudrait disposer d’un logiciel capable d’analyser l’itinéraire de Pierre Maudet en tenant compte de toutes les variables et de toutes les interactions entre ces variables qui ont permis à ses qualités intrinsèques de s’épanouir sans entraves et d’être unanimement saluées – de transformer en somme un petit garçon doué en bête à succès. On verrait alors comment, justement, le fait d’être un garçon a créé autour de lui un climat propice, à la fois, à son développement personnel et à la légitimation de ses aspirations.

Pour ne donner qu’un seul exemple, rappelé à plusieurs reprises par les médias, il a été remarqué et soutenu par Pascal Couchepin ; or, il est rarissime qu’un homme (mâle) de pouvoir, en politique comme partout, par exemple dans les hautes sphères académiques, se choisisse un poulain femelle (Helmut Kohl ne mesurait probablement pas le potentiel de sa poulaine quand il a favorisé la carrière d’ Angela Merkel…).

Il faudrait non seulement fournir à ce logiciel tous les détails de la biographie de Pierre Maudet, mais le programmer pour qu’il sache décoder les encouragements informels qui alimentent l’assurance intérieure d’un individu, les attentes différenciées de la société à l’égard, respectivement, des candidats et des candidates à l’exercice du pouvoir, l’influence du modèle viril dans la sphère publique. Nous pourrions ainsi mesurer concrètement la force du vent qui pousse dans le dos les garçons doués, alors que ce même vent, les filles douées se le prennent le plus souvent en pleine figure….

Pour l’instant, ce logiciel n’existe pas. Un beau défi pour tous ceux qui déplorent le retard de la Suisse en matière de numérisation.

Médias et culture, même combat

Avec des anciens collègues journalistes, nous discutions il y a quelques soirs, en finissant les bouteilles, d’un sujet qui nous préoccupe tous, l’avenir des médias (c’était peu avant les deux annonces successives de restructurations au sein du groupe Tamedia, mais ça ne change rien). J’ai avancé une opinion que personne ne semblait partager : les médias privés, c’est comme la culture, sans financements non commerciaux, ils ne pourront bientôt plus remplir la mission qui leur avait été classiquement dévolue, contribuer à la formation d’opinions éclairées et au débat démocratique dans la société.

Ce qui dérangeait mes interlocuteurs, c’était le rapprochement entre les médias et la culture, mais je n’ai pas très bien compris pourquoi. Le système culturel est tout aussi consubstantiellement dominé par la recherche du profit que le système médiatique. Sans les subventions étatiques et para-étatiques, le mécénat et certains organismes soucieux du bien public (fondations etc.), certaines formes de culture auraient déjà complètement disparu du paysage : celles qui ne caressent pas le public dans le sens du poil et pour lesquelles, logiquement, le gros du public n’est pas disposé à payer. Or, la culture a une vocation par certains aspects similaire à celle des médias : secouer la paresse du regard que nous portons sur le monde, provoquer des émotions plus subtiles et plus signifiantes que celles conventionnellement répertoriées.

S’agissant des médias, le regard paresseux, c’est celui qui cultive la méconnaissance des faits un tant soit peu cachés, qu’ils soient proches ou lointains. L’écrasante majorité des faits que nous devrions connaître pour réfléchir avec un minimum de pertinence sur l’état du monde, ou de notre quartier, nous ne les connaissons pas, nous trouvons plus confortable de ne pas les connaître, nous ne voulons pas payer pour les connaître, et la logique de rentabilité des éditeurs nous encourage à suivre la pente de l’ignorance. Certes, la différence avec la culture, c’est que dans les médias il ne s’agit pas d’assurer la survie de formes d’expression de qualité minoritaires, mais bien de maintenir ou de réintroduire la qualité dans l’information majoritairement consommée par la population. Ce qui pose, entre parenthèses, la question plus générale de la déculturation massive de ladite population, qui a d’autres causes que les médias traditionnels. Mais quoi qu’il en soit, est-ce vraiment au sein du système éditorial tel qu’il est qu’on peut trouver, à coups de restructurations, un embryon de solution ?

Je n’ai pas une opinion arrêtée sur le financement public partiel des médias privés. L’argument selon lequel aider les éditeurs de presse reviendrait à enrichir des riches avec l’argent des contribuables n’est certainement pas dépourvu de fondement. Mais alors, ne faudrait-il pas tout simplement retirer les médias aux éditeurs ?