Respecter les obèses, c’est leur dire la vérité

Aujourd’hui, 11 octobre, c’est la journée mondiale de la lutte contre l’obésité, et la date me semble tout indiquée pour faire état d’une réflexion politiquement incorrecte qui me taraude depuis longtemps : pourquoi les discours de prévention, qu’il s’agisse de l’obésité ou des méfaits du tabac, font-ils systématiquement l’impasse sur les facteurs génétiques qui nous rendent inégaux – à égalité de mode de vie – face au risque de prendre du poids dans des proportions pathologiques, ou de mourir prématurément d’un cancer du poumon ? Nous prend-on pour des imbéciles, qui seraient davantage sensibles aux recommandations de mener une vie saine si on leur cache l’existence  des injustices biologiques et leur lourde influence sur leur état de santé et sur leur longévité?

«Fumer tue», est-il écrit sur ce paquet de cigarettes. Formulation simpliste, censée faire peur jusqu’à renoncer à la consommation. Mais en réalité, fumer (combien ? 5 cigarettes par jour, 12, 25, 60 ?) ne tue pas par une relation de cause à effet vérifiable et mesurable, fumer ne fait qu’accroître  le risque de mourir plus tôt (de combien ? 1 an, 5 ans, 15 ans, 20 ans ?) que nous ne mourrions si nous ne fumions pas. C’est un risque (pas une certitude absolue), et un risque impossible à calculer, parce qu’il dépend de l’interaction des effets nocifs (incontestables) du tabac avec toutes sortes d’autres facteurs – notamment, justement, génétiques. Le message de la prévention n’est pas renforcé, mais affaibli par cette tentative de masquer ce que tout le monde peut constater en regardant autour de soi.

Mais revenons à l’obésité, puisque c’est son jour. Manger une pomme au lieu d’une tranche de pizza et aller régulièrement courir au lieu de s’avachir devant un écran, ça aide à ne pas trop grossir, ou même à perdre un peu de poids, c’est évident. Il faut, bien sûr, prendre toutes les mesures de santé publique nécessaires pour combattre les modes de vie malsains induits par notre contexte social contemporain. Mais faire croire aux obèses que tout dépend de leur comportement, c’est un mensonge, c’est comme si on me disait, à moi qui ne suis pas obèse mais qui mesure 1m.55, qu’en me suspendant tous les jours à la tringle de mon rideau de douche je vais arriver à 1m.75. Un mensonge culpabilisant et psychiquement destructeur. A-t-on peur de décourager les candidat.e.s à l’amaigrissement en leur disant la vérité, à savoir qu’une bonne partie d’entre eux sont tendanciellement gros de naissance et ne peuvent que limiter les dégâts ? Il me semble, au contraire, que ce serait leur témoigner le respect dont tout individu a besoin pour lutter contre les déterminismes dont il/elle est victime.

Isabelle Moret: une campagne ratée

Je ne suis de loin pas toujours d’accord avec les éditos du Temps, mais là je trouve que son rédacteur en chef a trouvé l’expression juste, au lendemain de l’élection d’Ignazio Cassis, pour qualifier la campagne d’Isabelle Moret : «ratée tant du point de vue de la clarté de son message que de son ambivalence quant au fait d’être une femme en politique». Si seulement ce verdict impitoyable mais incontestable pouvait stimuler la réflexion sur les mécanismes de tant d’échecs vécus par des politiciennes, en particulier au PLR, ce parti plus sournoisement misogyne que l’UDC !

Isabelle Moret a raté sa campagne, en particulier s’agissant du deuxième point de vue, parce qu’elle n’a pas su jouer la carte femme qu’elle avait pourtant en mains. Mais pour une femme dans sa situation la carte était pipée, et c’était trop tard pour réclamer un nouveau jeu.

Pour être un tant soit peu portée par son parti (ce qu’elle a été du reste très médiocrement), la candidate devait lui donner des gages de «PLR- compatibilité», dans ses positions politiques (y compris s’agissant des vrais intérêts des femmes dans la société) comme dans son profilage personnel. Elle ne pouvait pas se déclarer féministe (ce qu’elle n’est du reste pas), parce que c’est une race fort peu prisée chez les siens, et elle ne pouvait dès lors pas réagir comme il aurait fallu à l’innommable traitement qui lui a été réservé. Elle a avalé toutes les couleuvres avec un sourire de porcelaine, se contentant de mettre en avant l’argument le plus nul qu’une femme puisse brandir en politique, son expérience de mère. Ça, ça passe, ça ne mange pas de pain, à la limite ça rassure, surtout quand on s’abstient de tout positionnement politique un peu offensif sur le sujet.

Faite comme une rate, Isabelle Moret. Les femmes de gauche, et la gauche en général, ne l’ont pas assez soutenue ? Evidemment, à cause de ses positions politiques très droitières mais aussi à cause de son manque total d’intelligence et de combativité féministe. Dans un parti ou plus largement dans une société qui accule systématiquement les femmes ambitieuses à se justifier de l’être, il faut choisir son camp. Espérons que cet épisode serve de leçon à toutes celles, en politique ou ailleurs, qui s’imaginent pouvoir faire leur chemin en se calquant sur le modèle dominant.

On ne naît pas Pierre Maudet, on le devient

Pierre Maudet est présenté par les médias et par ses pairs politiciens des deux sexes, même hors de son parti, comme un brillant sujet, plus brillant que sa concurrente romande Isabelle Moret. Pierre Maudet est  intelligent, déterminé, ambitieux pour lui-même mais aussi pour la Suisse, c’est un animal politique, il a des idées, de l’envergure et de l’autorité, il incarne une certaine idée de la modernité.

Pierre Maudet est un homme, avec un petit h.

La question idiote à ne pas poser, c’est : est-ce que les médias et les milieux politiques se répandent en louanges sur Pierre Maudet parce qu’il est un homme ? Bien sûr que non. Pierre Maudet est bel et bien, objectivement, brillant, intelligent, déterminé etc. Il a même d’autres mérites dont, curieusement, on ne parle jamais : se lancer dans la bataille du Conseil Fédéral en ayant de jeunes enfants, n’est-ce pas faire preuve d’un courage extraordinaire ? Mais bon, laissons de côté ce détail, qui doit avoir été réglé avec l’épouse du candidat. La vraie question qu’il faudrait poser, et que personne ne pose, c’est : en quoi le fait d’être un homme a-t-il permis à Pierre Maudet de devenir le brillant sujet qu’il est sans doute, et d’être reconnu comme tel ?

Si personne ne se risque à poser et à se poser cette question, c’est qu’elle est horriblement difficile. Il faudrait disposer d’un logiciel capable d’analyser l’itinéraire de Pierre Maudet en tenant compte de toutes les variables et de toutes les interactions entre ces variables qui ont permis à ses qualités intrinsèques de s’épanouir sans entraves et d’être unanimement saluées – de transformer en somme un petit garçon doué en bête à succès. On verrait alors comment, justement, le fait d’être un garçon a créé autour de lui un climat propice, à la fois, à son développement personnel et à la légitimation de ses aspirations.

Pour ne donner qu’un seul exemple, rappelé à plusieurs reprises par les médias, il a été remarqué et soutenu par Pascal Couchepin ; or, il est rarissime qu’un homme (mâle) de pouvoir, en politique comme partout, par exemple dans les hautes sphères académiques, se choisisse un poulain femelle (Helmut Kohl ne mesurait probablement pas le potentiel de sa poulaine quand il a favorisé la carrière d’ Angela Merkel…).

Il faudrait non seulement fournir à ce logiciel tous les détails de la biographie de Pierre Maudet, mais le programmer pour qu’il sache décoder les encouragements informels qui alimentent l’assurance intérieure d’un individu, les attentes différenciées de la société à l’égard, respectivement, des candidats et des candidates à l’exercice du pouvoir, l’influence du modèle viril dans la sphère publique. Nous pourrions ainsi mesurer concrètement la force du vent qui pousse dans le dos les garçons doués, alors que ce même vent, les filles douées se le prennent le plus souvent en pleine figure….

Pour l’instant, ce logiciel n’existe pas. Un beau défi pour tous ceux qui déplorent le retard de la Suisse en matière de numérisation.

Médias et culture, même combat

Avec des anciens collègues journalistes, nous discutions il y a quelques soirs, en finissant les bouteilles, d’un sujet qui nous préoccupe tous, l’avenir des médias (c’était peu avant les deux annonces successives de restructurations au sein du groupe Tamedia, mais ça ne change rien). J’ai avancé une opinion que personne ne semblait partager : les médias privés, c’est comme la culture, sans financements non commerciaux, ils ne pourront bientôt plus remplir la mission qui leur avait été classiquement dévolue, contribuer à la formation d’opinions éclairées et au débat démocratique dans la société.

Ce qui dérangeait mes interlocuteurs, c’était le rapprochement entre les médias et la culture, mais je n’ai pas très bien compris pourquoi. Le système culturel est tout aussi consubstantiellement dominé par la recherche du profit que le système médiatique. Sans les subventions étatiques et para-étatiques, le mécénat et certains organismes soucieux du bien public (fondations etc.), certaines formes de culture auraient déjà complètement disparu du paysage : celles qui ne caressent pas le public dans le sens du poil et pour lesquelles, logiquement, le gros du public n’est pas disposé à payer. Or, la culture a une vocation par certains aspects similaire à celle des médias : secouer la paresse du regard que nous portons sur le monde, provoquer des émotions plus subtiles et plus signifiantes que celles conventionnellement répertoriées.

S’agissant des médias, le regard paresseux, c’est celui qui cultive la méconnaissance des faits un tant soit peu cachés, qu’ils soient proches ou lointains. L’écrasante majorité des faits que nous devrions connaître pour réfléchir avec un minimum de pertinence sur l’état du monde, ou de notre quartier, nous ne les connaissons pas, nous trouvons plus confortable de ne pas les connaître, nous ne voulons pas payer pour les connaître, et la logique de rentabilité des éditeurs nous encourage à suivre la pente de l’ignorance. Certes, la différence avec la culture, c’est que dans les médias il ne s’agit pas d’assurer la survie de formes d’expression de qualité minoritaires, mais bien de maintenir ou de réintroduire la qualité dans l’information majoritairement consommée par la population. Ce qui pose, entre parenthèses, la question plus générale de la déculturation massive de ladite population, qui a d’autres causes que les médias traditionnels. Mais quoi qu’il en soit, est-ce vraiment au sein du système éditorial tel qu’il est qu’on peut trouver, à coups de restructurations, un embryon de solution ?

Je n’ai pas une opinion arrêtée sur le financement public partiel des médias privés. L’argument selon lequel aider les éditeurs de presse reviendrait à enrichir des riches avec l’argent des contribuables n’est certainement pas dépourvu de fondement. Mais alors, ne faudrait-il pas tout simplement retirer les médias aux éditeurs ?

Une femme, forcément une femme?

Un élu d’un parti du centre-droite (pas du PLR), que je connais vaguement, me dit : «Alors, vous qui êtes féministe, vous tenez sûrement pour Isabelle Moret ?». Je lui réponds : « Mais vous savez, mes sympathies politiques ne vont pas au PLR…» Réponse idiote et à côté de la plaque, j’en conviens, puisqu’en l’occurrence, si j’avais envie de tenir pour quelqu’un parmi les candidat.e.s à la succession de Didier Burkhalter, ce ne pourrait justement être que pour un.e PLR. Ce que j’ai maladroitement tenté de dire, lors de cette conversation de deux minutes non promise à d’autres développements, c’est qu’à mes yeux le premier critère, dans le choix d’un.e responsable politique, ce sont ses idées ; ne partageant pas celles du parti auquel appartiennent les trois candidat.e.s, je me sens quelque peu prise au piège (mais c’est le système de concordance suisse qui le veut….) quand on me parle de préférence, ou de solidarité féminine, dans un tel contexte.

Le critère du sexe m’importe, et comment ! Il y aurait beaucoup à dire sur les ruses que notre système d’origine patriarcale met en  œuvre, consciemment ou inconsciemment, pour  que la politique reste foncièrement un entre-soi masculin. Par exemple, la répétition obsessionnelle du mantra de la compétence (qui serait plus importante que le sexe), alors qu’on n’est compétent.e que pour atteindre certains buts qui, tiens tiens, sont définis par le système ; ou l’hypocrite déploration du manque d’ambition ou de profilage des femmes, comme si des millénaires de socialisation différenciée et d’identification du charisme à la virilité pouvaient être effacés d’une chiquenaude.

Le critère du sexe, donc, m’importe beaucoup, et lors des votations fédérales, cantonales  et communales  je ne vote systématiquement presque que pour des femmes ; mais ces femmes, je les choisis à l’intérieur du cercle des personnes dont les convictions suscitent mon adhésion, c’est-à-dire sur des listes avec lesquelles, en gros, je sympathise. Dans une situation où la seule candidate éligible appartient à une formation avec laquelle je ne sympathise pas, je bénis le ciel de ne pas être parlementaire fédérale et de n’être donc pas contrainte de me prononcer. Si je devais quand même, le couteau sur la gorge, faire un choix, je «tiendrais» pour celle ou celui, primo, dont les convictions s’écartent le plus de celles majoritaires dans son parti (logique, non?), et secundo s’est engagé.e le plus pour faire progresser la cause des femmes en général dans une formation qui en tout cas se soucie comme d’une guigne d’être représentée par une des siennes au Conseil Fédéral. A étudier, donc.

 

 

Faune humaine en difficulté

Les balades en montagne favorisant la méditation, voici quelques petits fragments de mon vagabondage mental, pas plus tard qu’hier, lors d’une excursion au lac de Tanay, dans le Chablais valaisan. Je commence par un truc bien lourd, à plomber le 1er août, mais après vous verrez que c’est plus divertissant.

Les médias, se basant sur une étude scientifique, nous ont récemment alertés sur la destruction massive en cours d’une grande partie du patrimoine faunistique de la planète : nous serions dans une période comparable à celle de la disparition des dinosaures, il y a plusieurs dizaines de millions d’années. Notre évolution culturelle (exacerbation de l’idéologie de l’hypermobilité,  exploitation maximale des ressources naturelles, etc.) se reflète, même si apparemment ça ne nous empêche pas de dormir la nuit,  dans un changement spectaculaire des données biologiques de notre environnement.

Bon, maintenant j’en reviens à la dimension d’un minuscule individu humain, moi, qui a entrepris d’effectuer la montée du Flon (Vouvry) au col de Tanay (50 minutes d’après le panneau jaune, un peu plus si on prend ses aises), par une journée d’été raisonnablement chaude mais pas caniculaire. Rien d’héroïque, en somme, pour une personne en bonne santé, même ayant un certain nombre de décennies au compteur, ce qui est mon cas. Mais tel ne semble pas être l’avis de la majorité des randonneuses et randonneurs, quasiment tous bien plus jeunes que moi, qui m’emboîtent ou dont j’emboîte le pas à l’aller, ou que je croise au retour.

Il y a beaucoup de souffrance sur ce chemin, ça sue comme des bœufs, ça gémit, ça interroge avec angoisse le regard de ceux et celles qui descendent, est-ce que c’est encore loin, combien va durer ce supplice ? Lors d’un petit échange humoristique avec un groupe de sympathiques étudiants (des garçons), qui me félicitent pour le courage dont je fais preuve «à mon âge», je finis par me rendre compte que le problème est effectivement générationnel, mais à l’envers. «Vous comprenez, m’explique l’un d’eux, c’est une question de mode de vie, les écrans, la bibliothèque, la pizzeria, on n’a pas le temps pour la cardio, et voilà le résultat».

Je ne vais pas pousser plus loin, pour cause d’incompétence, l’analyse des raisons de la méforme physique qui semble être celle de beaucoup de vingtenaires ou trentenaires contemporains. Mais là aussi, probablement, comme pour la faune, la culture modifie la biologie. J’aimerais bien avoir des statistiques comparatives sur le nombre de personnes qui faisaient la course des Cornettes de Bise (plusieurs heures de montée à partir du lac de Tanay) en 1980 et qui la font en 2017. Tiens, les Cornettes de Bise. Je me souviens que, pendant cette ascension pour le coup vraiment héroïque, nous préparions du thé en faisant fondre l’eau des névés. Je me demande si, aujourd’hui, il y a encore des névés.

Digression estivale sur l’amitié

Les petites chroniques publiées dans les pages estivales du Temps n’ont pas la prétention de faire réfléchir au système de valeurs qui régit notre société, elles sont là pour nous divertir une poignée de secondes tout en contribuant à pallier le ralentissement de l’actualité. Il faut les prendre pour ce qu’elles sont et c’est ce que je fais généralement, souvent avec plaisir. Mais il y a quelque chose de pourri au royaume des historiettes vacancières lorsque la chroniqueuse en profite pour nous fourguer en contrebande une vision de l’éthique des relations humaines qui mériterait un débat de fond. Alors je prends le risque de sortir mon canon pour tirer sur ce moineau.

Marie-Pierre Genecand s’étonne (LT du 19 juillet) que Mélanie, 19 ans, se sente trahie par le projet de sa copine Léa, même âge, d’associer en partie son tout nouvel amoureux Samuel, rencontré peu avant le départ, à un grand périple asiatique en duo rêvé et préparé par les deux amies «depuis plusieurs années». La chroniqueuse, ne reculant devant aucun poncif («ne dit-on pas des voyages qu’ils forment la jeunesse ?») reproche à mots plus ou moins couverts à Mélanie sa possessivité et son manque d’ouverture. Les bras m’en tombent. Parce que, loin de se réduire à une «dispute de préau», cette anecdote pour réseaux sociaux en dit long sur l’analphabétisme de Léa (qui a pour elle l’excuse de la jeunesse) et surtout, malheureusement, de l’auteure de la chronique (qui doit avoir, à la louche, une trentaine d’années de plus qu’elle) s’agissant de l’une des expériences affectives et morales les plus précieuses qu’il peut nous être donné de vivre: l’amitié vraie.

Ayant eu et ayant encore et toujours le privilège (à un âge encore plus mûr que celui, présumé, de la chroniqueuse) de vivre cette expérience, j’ai envie de dire à Léa qu’il y a deux sortes de copines: celles avec qui la relation flotte au gré des flux et des reflux de la vie, notamment amoureuse,  de l’une et de l’autre (je rencontre le prince charmant et hop, tu passes au second plan – en tout cas jusqu’au moment où je vais revenir te pleurer dans le gilet parce que le prince charmant est allé charmer ailleurs) ; et celles avec qui la relation est basée sur la fidélité, le bonheur immuable des confidences et de la confiance, le respect absolu des engagements mutuels – indépendamment des chéris, amants et autres maris qui passent ou s’installent dans la vie de l’une et de l’autre. Celles-là restent à travers les années et les décennies. A 19 ans, ce n’est pas trop tôt pour y penser.

Les causes profondes de la discrimination salariale

Le débat sur les moyens de venir à bout de l’inégalité des salaires entre femmes et hommes, actuellement relancé par un projet de loi,  a quelque chose de fascinant. La gauche et les syndicats réclament des mesures volontaristes, des contrôles, des sanctions. Les chefs et les cheffes d’entreprise se rebiffent contre l’intrusion de l’Etat dans leur politique salariale et contre l’obligation d’établir régulièrement des rapports chronophages, mais font aussi observer que la détermination d’une rémunération dépend d’une telle quantité de variables que la comparaison sur la seule base du sexe est impraticable : c’est ce que disait plus ou moins explicitement, le 6 juillet matin, sur les ondes de la RTS, Nicola Thibaudeau, la patronne de MPS Micro Precision Systems à Bienne – par ailleurs connue pour son attachement au principe de l’égalité des sexes dans son entreprise. Et c’est là que l’affaire devient fascinante : vouloir totalement supprimer ces 7,7 milliards de différence (chiffre avéré) entre ce que gagnent les hommes et ce que gagnent les femmes, c’est comme vouloir attraper des poissons vivants à mains nues : ça frétille, ça glisse et ça file dans le courant.

D’après les chiffres présentés par Simonetta Sommaruga à l’appui de son (très modeste) projet de loi visant à réaliser une égalité salariale inscrite dans la Constitution fédérale depuis 1981, l’écart entre les salaires masculins et les salaires féminins est de 18%. Un peu moins de la moitié de cet écart (7.4%) semble relever d’une pure discrimination, c’est-à-dire qu’il est inexplicable par des facteurs autres que le sexe : et c’est bien assez pour justifier que l’on demande aux entreprises de mettre de côté leurs états d’âme libéraux, de rendre compte de cette injustice et de la réparer. Quant au reste, il dépendrait de ces fameuses variables inhérentes à la situation et à la biographie personnelle des employé.e.s – formation spécifique, trajet professionnel, ancienneté, disponibilité, productivité etc. – qui comme par hasard pénalisent les femmes, sans qu’on puisse imputer aux seules entreprises la discrimination effective qui en découle.

Le problème de l’inégalité salariale n’est pas uniquement un problème interne au monde de l’économie ; il renvoie à l’attribution séculaire aux femmes de la responsabilité de la vie familiale, aux attentes différentes que la société continue encore aujourd’hui à adresser aux deux sexes, à l’intériorisation par les femmes elles-mêmes de leur moindre légitimité à faire valoir leurs droits (pas seulement salariaux) en matière de travail rémunéré. Il ne pourra pas être résolu sans une réflexion de fond sur les aspects «genrés» du lien intrinsèque entre vie professionnelle et vie privée. Autant dire que la pêche va rester maigre encore un certain temps.

224 femmes élues en France: un tournant?

L’Assemblée nationale française (577 sièges) comptera désormais 224 femmes (38.8%), d’après le média en ligne Mediapart. Les députées françaises reviennent de loin, elles étaient 6% en 1993, presque cinquante ans après l’introduction de l’égalité politique ; 18,5 % en 2007 ; 26,9% en 2012. Ce grand bond en avant est plus que réjouissant. Mais il est dû essentiellement au profil «société civile» des candidat.e.s LREM (la formation du président).

Combien des ces personnes, femmes et hommes confondus, arriveront-elles à s’imposer et à devenir des voix qui comptent dans la politique française ? Peut-on espérer que cette avancée spectaculaire soit le signe d’une désexualisation du pouvoir (le vrai) en France ? Rien n’est moins sûr. Même en Suisse, où la culture des quotas a favorisé un système politique plus women-friendly que chez nos voisins, le pouvoir reste dans bien des esprits un attribut viril. N’a-t-on pas entendu le conseiller national genevois Yves Nidegger s’étonner sur les ondes de la RTS, le jour de l’annonce de la démission de Didier Burkhalter, qu’un conseiller fédéral, en principe donc un prototype de «mâle alpha» (je cite) parle en conférence de presse de sa «petite voix intérieure» ?

Je viens de voir au cinéma L’Ordre divin, et je prends le risque de conforter Monsieur Nidegger dans ses stéréotypes en avouant que j’ai dû sérieusement me gendarmer pour ne pas perturber la séance avec mes sanglots d’émotion. Mon histoire personnelle n’a rien à voir avec celle de Nora, cette ménagère de la Suisse profonde qui prend progressivement conscience de son oppression et qui devient une militante active en faveur du suffrage féminin avant la votation historique du 7 février 1971. Et pourtant, quelque part, l’histoire de Nora est l’histoire de toutes les femmes qui, à un moment ou à un autre de leur vie, ont décidé de se battre contre la domination masculine, en politique mais également  dans la vie privée – qui, comme on le sait depuis le MLF, est aussi politique.

Les chiffres, c’est important, et la féminisation de l’Assemblée nationale française est une bonne nouvelle. Mais il ne faut pas se faire d’illusions, malgré des exceptions comme Angela Merkel ou Theresa May nous sommes encore à des années-lumière d’un système politique, social et familial d’où les préjugés millénaires sur la masculinité intrinsèque du pouvoir auraient disparu. L’inconscient patriarcal universel qui habite les mâles appenzellois en 1971 continue à habiter en 2017, sous des formes plus policées, non seulement Monsieur Yves Nidegger mais également les mâles alpha de tous les partis qui vont continuer à se disputer le vrai pouvoir en France sous l’ère Macron. Comme le dit une de mes amies féministes, c’est une histoire de quéquettes frustrées (ou triomphantes), anthropologiquement inscrite dans notre imaginaire, et qui pour l’instant n’a pas de fin.

Disruption: j’ai raté le coche

Je ne sais plus quelle maladie, bénigne mais nécessitant une assez longue convalescence, m’a contrainte, vers l’âge de treize ans, à une absence scolaire de trois semaines. Quand je suis retournée en classe, catastrophe : c’est justement pendant cette période que mes condisciples d’un lycée français avaient été initiés aux «mathématiques modernes», introduites dans l’enseignement hexagonal, si je ne fais erreur, dans les années soixante du siècle dernier. Je ne suis jamais arrivée à rattraper mon retard et j’ai suivi les cours de maths sans rien comprendre jusqu’au bac.

L’histoire se répète. Je n’étais pas malade, mais je devais être en train de penser à autre chose quand les médias ont commencé, il y a environ un an, à utiliser le terme «disruption» : dernier exemple en date, l’éditorial de Richard Werly dans Le Temps de ce 13 juin. Je suis une fan absolue de ce journaliste, dont la couverture de l’actualité française enfonce, à mon avis, le plafond de l’excellence, et en lisant son titre («Emmanuel Macron, la disruption républicaine») je me suis dit que, finalement, la signification de ce mot, que j’avais coupablement négligé d’approfondir, allait m’apparaître limpide. Malheureusement, il me manquait les bases, et j’ai bien peur que, tant que parler de «disruption» sera à la mode, il y aura un angle mort irréparable dans ma lecture du monde contemporain.

Etant nulle en maths, j’ai étudié la philosophie, et j’ai passé ma vie à expliquer aux gens que, non, on ne peut pas remplacer des mots comme «ontologie» ou «transcendantal» par des mots plus simples et compréhensibles par tous. C’est dire que je n’ai rien contre l’utilisation d’un terme qui, apparemment, désigne un phénomène irréductible à tous les autres phénomènes historiquement connus. Seulement, s’agissant d’un mot qui n’est pas réservé aux lectrices et lecteurs de Heidegger, mais répandu comme le chiendent dans les médias de masse, est-ce trop demander aux journalistes de nous expliquer, et nous réexpliquer si nous étions distraits, en quoi la «disruption» est différente, par exemple, de la «rupture», du «bouleversement», de la «révolution» ou du bon vieux vieux «tsunami» ? Juste pour éviter qu’on fasse le dos rond en attendant que ce mot incompris disparaisse des radars – comme cela s’est passé, d’ailleurs, pour les «mathématiques modernes».