L’utopie au quotidien

Si le centenaire de la révolution d’octobre reste un sujet polémique en Russie, la position officielle oscillant entre la célébration d’un événement d’envergure mondiale et le rejet des idéaux insurrectionnels qu’il incarne, il n’aura pas manqué de donner lieu à une des plus belles expositions présentées en suisse romande ces cinq dernières années.

 

« L’utopie au quotidien » au Musée des Beaux-Arts de La Chaux-de-Fonds, est tout à la fois une exposition d’objets, de documents et d’idées. Le design d’objets y côtoie la photographie, le graphisme et la création littéraire et intellectuelle grâce à toute une série d’extraits visant à reconstituer autant que cela se peut, l’imaginaire de la vie courante en Union Soviétique. Allant bien au delà du cliché d’une société noyée dans la propagande collectiviste, le projet révèle les subtilités d’une culture qui entretenait un rapport particulier aux biens de consommation. A la fois vénérée et négligée, la marchandise est la clé de voute furtive de l’édifice soviétique, son véritable talon d’Achille aussi. Tout en privilégiant, sur un plan théorique, la valeur d’usage sur la propriété, L’Etat soviétique doit faire face à un fétichisme de fait, très différent de celui qu’attise la publicité en Occident. Là, c’est la rareté de certains produits, et l’écrasante uniformité des biens disponibles, qui rend la marchandise désirable.

La société soviétique envie l’occident pour l’image d’abondance qu’elle lui renvoie. Cela ne l’empêche pas d’être fière de ses propres achèvements en matière de production et d’équipement de la vie quotidienne. Toute proportion gardée, en URSS comme en occident, les années 60 seront une période d’abondance et de progrès.
Les moscovites se pressent au pavillon américain de l’exposition universelle de 1964. Ils admirent l’incroyable étalement de biens, sans ignorer que, contrairement à ce qui prévaut en URSS, l’accès à la marchandise dans le monde capitaliste reste inégalitaire et sujet à la grande disparité des revenus.
En URSS, le frigidaire, le verre, la pantoufle et le slip relèvent d’un service d’Etat, d’un plan quinquennal et d’une production centralisé. On s’inscrit sur une liste et on attend son tour pour être livré. Il est évident qu’un tel système encourage d’autres formes de privilèges, d’autres dérives aussi. Chaque secteur a ses petits avantages en nature, qu’il peut monnayer contre ceux d’un autre secteur. On se fait pistonner pour avoir une télé, on vend en semi illégalité, dans des réunions de type Tupperware, le surplus de biens auquel notre position nous donne accès.

L’idéologie de l’objet

Au delà de ces grandes lignes, l’exposition a le mérite de révéler ce que le rapport aux biens de consommation peut avoir d’idéologique, c’est à dire d’un acte conceptuel visant à comblé l’écart entre la condition réel et la condition souhaitée. Il y a ce qu’une voiture vous permet effectivement de faire, et ce qu’elle vous permet d’imaginer pouvoir faire : l’écart entre les deux, c’est l’idéologie.
Les objets soviétiques portent souvent des indices d’aspirations collectivistes à un monde nouveau, juste et égalitaire. Sans doute que la facilité que nous avons aujourd’hui à discerner le substrat idéologique des objets en Union soviétique devrait nous aider à identifier celui qui enrobe nos propres biens. L’hallucination collective des Soviétiques face à une cuisine équipée américaine, n’est pas moins prégnante que celle qui conditionne notre propre rapport aux biens de consommation. Et cela d’autant plus que nous sommes montés d’un cran de l’époque ou Jean Luc Godard fustigeait le caractère idéologique de la marchandise, dans Deux ou trois choses que je sais d’elle.

Aujourd’hui nous vivons greffés à des gadgets qui monopolisent et structurent, en plus de nos imaginaires, notre rapport au temps et à l’espace. L’emprise idéologique de nos nouveaux fétiches semble à même de conditionner l’existant dans son moindre recoin. Si l’engouement d’une jeune moscovite pour une paire de jeans s’arrête à l’image qu’elle se fait d’elle même, celui d’une adolescente lausannoise pour le tout dernier iphone s’avère plus à même de modeler sa vie. Son gadget ne sera pas juste un déguisement qu’elle portera le samedi soir, mais bel et bien un outil qui va structurera sa vie quotidienne, son rapport au savoir, au travail, à l’amour, au réel.
Ne plaignons donc pas les Soviétiques pour leur innocent aveuglément face à l’aura d’un tube de dentifrice. Plaignons plutôt les listes du père-noël des jeunes occidentaux qui virent au « tout numérique » dès l’âge de 8 ans, au point de générer une véritable crise existentielle dans l’industrie du jouet.

L’idéologie qui a eut raison de la société soviétique n’est pas celle de la doctrine officielle d’une morale collectiviste de la frugalité, du partage et de la solidarité. Non, l’idéologie qui aura gain de cause du socialisme existant est précisément celle qu’entretien la culture médiatique occidentale. Celle des printemps radieux cachés dans une boite de lessive.

L’exposition trouve sa forme la plus aboutie dans le catalogue conçu comme un véritable index d’objets, de mots et d’images. Elle se complète d’une série de projection et de débats qui font de ce centenaire le véritable événement culturel de l’année de la plus ouvrières des cités jurassiennes.

Christophe Catsaros

Christophe Catsaros

Christophe Catsaros a étudié la philosophie à l’Université de Nanterre. Critique d’architecture, il est, depuis 2011, rédacteur en chef de Tracés, la revue de la SIA.

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