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Les flux de réfugiés vont-ils changer les villes ?

Et si l’arrivée massive de réfugiés syriens dans les grandes métropoles européennes, et l’élan de solidarité qu’elle suscite, modifiait la perception des villes ? De fait, elle pourrait avoir une incidence positive sur l’évolution de certaines d’entre elles.

L’été 2015 constitue un tournant dans l’histoire des migrations : pour la première fois, l’Europe voit débarquer sur ses côtes des familles avec enfants. Bon nombre d’entre elles proviennent des campements d’Anatolie, constitués pour l’essentiel des habitants des villes dévastées du Levant. Cette population fuyant la guerre, issue de la classe moyenne, souvent éduquée et urbaine, contraste avec le stéréotype du jeune migrant issu des milieux ruraux. Elle bouscule les idées reçues sur la place qu’occupent les réfugiés dans les sociétés qui les accueillent et appelle une nouvelle approche sur leur rôle dans le développement des villes européennes.

Des villes qui rétrécissent

Alors que tout semblait impossible et qu’on disait la capacité d’accueil saturée, la politique de l’asile a pris un tournant inattendu, donnant subitement au phénomène une dimension historique. L’Allemagne fait état de centaines de milliers de réfugiés qui pourront être redistribués sur l’ensemble de ses villes à proportion de leurs ressources.

La France, plus réservée, compte ses forces avant de s’engager sur des chiffres et se demande si ces nouveaux arrivants ne pourraient pas trouver leur place dans certaines communes qui perdent des habitants au lieu d’en gagner. L’assemblée extraordinaire des maires au Ministère de l’intérieur, samedi 12 septembre, cherchait précisément à impliquer les élus locaux dans une stratégie nationale d’accueil des réfugiés.

Le terrain d' aventure Lollard, sur le site d'une école bombardée, à Londres.
Le terrain d’ aventure Lollard, sur le site d’une école bombardée, à Londres. (DR)

Le phénomène des shrinking cities, autrement dit le rétrécissement d’agglomération résultant d’un déclin économique chronique, hante la France depuis un certain temps. Si le phénomène reste peu abordé — les communes étant récalcitrantes à être reconnues comme décroissantes (les politiques préfèrent le terme plus neutre et moins alarmiste de zones détendues)—, il est pourtant bien réel. Il concerne pas moins de 69 zones urbaines sur un total de 354 que compte le pays. Toutes ont en commun d’avoir perdu des habitants entre 1975 et 2007[1]. Des grandes villes comme Saint-Etienne, Le Havre ou Valencienne sont concernées. Dans certaines petites villes industrielles, la perte de population atteint 1% par an. Un indice de l’ampleur du phénomène est la quantité de logements détruits dans le parc immobilier social. Si l’Allemagne, réunification oblige, a dû affronter la question de la décroissance par une politique volontaire, la France a préféré se réfugier dans le déni. Brandissant son taux de natalité exceptionnel, elle a laissé de nombreuses communes se débrouiller avec les conséquences de la décroissance urbaine : la dégradation des infrastructures, la baisse des recettes fiscales et l’endettement.

L’idée d’inverser ce lent dépérissement par une perfusion de nouveaux habitants semble cohérente. Il se pourrait en effet que les populations fuyant la guerre contribuent à inverser le déclin de centaines d’agglomérations, un problème chronique (la décroissance) trouvant inopinément sa solution dans un autre problème (l’urbicide syrien).

Un nouveau souffle venu d’Orient

Ce scénario semble jouer un rôle déterminant dans l’optimisme et la générosité manifestés par l’équipe de M. Hollande.  Ce à quoi il va falloir être attentif, c’est le milieu dans lequel ces familles vont être intégrées. Une véritable refonte de certains quartiers sur les bases des besoins de cette nouvelle population serait nécessaire. Loger des familles dans des appartements désuets, perdus au milieu de nulle part et dont personne ne veut, risque d’être aussi improductif que l’inaction des dernières décennies. Le repeuplement d’agglomérations déclinantes doit s’accompagner d’un véritable travail sur leur cartographie culturelle, sociale et économique. Il serait souhaitable que cela prenne la forme d’une véritable refonte des collectivités sur des bases volontaires au lieu de tenter de disséminer discrètement les gens pour en atténuer l’impact. Donner à cette intégration l’allure d’un acte souhaité plutôt qu’un geste subi serait essentiel pour sa réussite.

Ce qui devrait être recherché, c’est précisément l’effet d’un nouveau souffle. Dans les ensembles désolés de barres et de tours de Valenciennes ou Saint-Etienne, de nouveaux quartiers éphémères pourraient voir le jour. Insérés dans les grands ensembles rectilignes, des maisons préfabriquées, des commerces et des écoles en bois, en bouleverseraient le fonctionnement. Les nouveaux habitants y apporteraient l’esprit des villes qu’ils ont fui. L’intégration des réfugiés permettrait ainsi une forme de perfusion d’une culture urbaine moyen-orientale d’exception dans des ensembles en quête désespérée d’urbanité. Il se pourrait que le savoir vivre syrien soit précisément ce qui manque aux grands ensembles en perte de vitesse pour enfin devenir ce qu’ils n’ont jamais été : des villes.

[1] Shrinking Cities, villes en décroissance : une mesure du phénomène en France, Manuel Wolff, Sylvie Fol, Hélène Roth et Emmanuèle Cunningham-Sabot, décembre 2013. Cybergeo – revue européenne de géographie.

 

 

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Christophe Catsaros

Christophe Catsaros

Christophe Catsaros a étudié la philosophie à l’Université de Nanterre. Critique d’architecture, il est, depuis 2011, rédacteur en chef de Tracés, la revue de la SIA.

2 réponses à “Les flux de réfugiés vont-ils changer les villes ?

  1. Bonjour
    Enfin un article constructif sur la crise des migrants…nous sommes à Bruxelles, un collectif d’enseignants chercheurs qui travaillons avec un groupe de réfugiés syriens (des centaines de familles) sur comment penser leur place dans la ville autrement au travers de la question de la scolarisation de leurs enfants……c’est tout petit, le début…mais votre article me donne des ailes…
    merci
    Juliette

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