Chroniques du déconfinement : l’île Derborence de Gilles Clement.

Derborence est le nom d’une forêt valaisanne, où se situe un roman de montagne de Ramuz, autour d’un revenant. Quelqu’un que l’on croyait perdu à jamais revient au village, à la grande stupeur des siens.
La parcelle secrète qui en porte le nom, dans le parc Matisse à Lille, pourrait tout aussi bien être une affaire de revenant. Juchée à sept mètres sur un plateau inaccessible, cette portion de nature imaginée par Gilles Clement est à l’abri des usagers du parc, qui ne peuvent ni la traverser ni l’observer intégralement. Ils ne peuvent que la contempler en contre-plongée du bas des falaises rigidifiées qui la délimitent.
Cette parcelle en retrait est d’une grande importance pour la faune et la flore du parc, qui y trouvent un environnement épargné de toutes les nuisances, mais aussi de toutes les attentions qui altèrent le vivant dans les espaces verts urbains. Sur un plan symbolique, cette île constitue un arrière-pays imaginaire, une forêt idéale à l’abri de la fréquentation et même de la simple observation qui lui ôterait son aura d’inaccessibilité.

Pour le vivant, elle est un refuge absolu, offrant aux oiseaux 2, 6 hectares de nature intacte. Taillée en négatif dans une montagne de gravats, l’île Derborence est surtout un concept où s’appliquent de façon exemplaire les qualités du tiers paysage : ces espaces abandonnés, laissés en friche, sans valeur car inexploitables, où la nature reprend ses droits et laisse se développer des milieux propices à la vie. L’île Derborence, encerclée par une pelouse homogène, raconte l’importance de ces délaissés qui permettent au vivant d’y trouver refuge, en marge des terres agricoles aseptisées. Tel l’îlot mental que reconstitue l’astronaute à la fin de Solaris de Tarkovsky, l’île met en scène une utopie de biodiversité au cœur d’un parc urbain. Une façon de revisiter la fable de l’îlot de nature intacte qui nourrit l’imaginaire des parcs, du 18e siècle à nos jours.

Christophe Catsaros

Christophe Catsaros est un critique d'art et d'architecture indépendant. Il a notamment été rédacteur en chef de la revue Tracés de 2011 à 2018. Il est actuellement responsable des éditions du centre d'architecture arc en rêve, à Bordeaux.

10 réponses à “Chroniques du déconfinement : l’île Derborence de Gilles Clement.

  1. Magnifique et très intéressante réalisation.

    Une précision, Derborence n’est pas une forêt mais un hameau de mayens (chalets) dans la Vallée du même nom, Valais / Suisse. Près du hameau, il existe une réserve naturelle composée d’un petit lac et d’une forêt primaire, l’Ecorcha (l’écorchée), vous trouverez plus d’informations sur le site http://www.derborence.ch

    1. Ca doit être un point de vue fédéraliste, sans doute, ou plutôt valaisan?
      Derborence part de Solaleix, deux-tiers sur Vaud, un tiers valaisan, mais on peut rêver, 🙂
      Je sais, je l’ai fait. De là dire que Ramuz est valaisan ou parisien, il n’y a qu’une petite vallée!

  2. Bonjour,
    petite précision, “de taille”: Derborence mesure 0,3 hectares, et non pas 2,6 comme généreusement annoncé. (C’eût été trop beau).
    Refuge absolu certes, mais micro confetti à l’échelle de la tache urbaine. Belle expérience, mais manque despace et d’ambition au regard des besoins vitaux de la flore et faune locale.
    Toutefois, son inaccessibilté totale la rend aérienne, désirable et mystérieuse, c’est déjà beaucoup à nos yeux de rampants terrestres.

  3. Voilà tout s’explique…Ayant dû faire des recherches pour en faire mention auprès d’étudiants > C’est un hommage et une citation de Gilles Clément en quelque sorte, il existe donc, 2 îles Derborence > copyriht http://www.hortalia.org/2019/02/04/entretien-gilles-clement/Entretien avec Gilles Clément “En ce qui concerne l’île Derborence, Derborence est le nom d’une forêt qui est située dans le canton du Valais Suisse, sur un pic. Il s’agit d’une forêt quasiment primaire qui, au moment du concours, avait été très endommagée par une tempête. La nature allait bien sûr se reconstruire mais il y avait de nombreux articles à son sujet dans des revues d’écologie, j’ai donc trouvé intéressant d’en faire un sujet. Concernant le parc Matisse nous nous sommes dits, on va laisser émerger une forêt mais en la disposant comme un bijou, en la mettant sur un socle, et même si celle-ci était inaccessible ce n’est pas grave. Le relief était là, il s’agissait d’une colline de gravats qui résultait de la construction de la gare. Nous n’avons gardé que le centre c’est-à-dire la partie la plus haute, ensuite suivant un dessin particulier ont été faites des parois moulées avec du béton coulé dans la colline. Cela donne des murs verticaux avec au-dessus une plateforme qui est donc faite de gravats, nous n’avons rien rajouté. Le but n’était pas d’interdire l’accès mais de montrer un espace de 2000 m2 au cœur du parc à la manière d’une statue, comme une chose rare, fabriquée par la seule nature, sachant que le reste du parc s’étend sur 8 ha accessible au public.”

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