Architecture et agriculture: trajectoires communes

Initialement montrée à la Triennale d’Architecture de Lisbonne en 2019, l’exposition Agriculture and Architecture: Taking the Country’s Side, s’était ouverte en février à Archizoom, la galerie de l’EPFL, avant d’être fermée dans le cadre des mesures préventives pour ralentir la progression du COVID-19.

Voici un extrait de l’entretien de Sébastien Marot, philosophe et professeur d’histoire environnementale, publié en trois volets par la revue l’Architecture d’Aujourd’hui.

Christophe Catsaros : Le propos de l’exposition Agriculture and Architecture. Taking the Country’s Side présuppose un lien intrinsèque entre la campagne et la ville. L’intention qui se profile est celle de défaire l’antinomie entre le milieu rural et le milieu urbain et de montrer que ces deux entités ont toujours été liées.

Sébastien Marot : L’hypothèse qui est à l’origine de cette exposition est que l’agriculture et l’architecture sont deux disciplines jumelles. Elles sont nées en même temps, avec la révolution néolithique. Au même moment, on a vu apparaître, d’un côté la domestication des plantes et des animaux, et de l’autre les hommes, qui, en devenant sédentaires, se sont mis à construire en dur. L’agriculture et l’architecture sont prises dans un processus auto-catalytique dans lequel elles s’encouragent mutuellement. Afin de réfléchir aux rapports entre ville et campagne, il me semble important de s’interroger sur l’origine de ce lien. Le simple fait de mettre en évidence cette complémentarité est instructif. Par la suite, il s’agit de voir comment elle a évolué au cours des millénaires et surtout de ces cinq derniers siècles, avec les transformations considérables issues de la révolution industrielle et plus généralement la montée en puissance de l’économie de marché. Si ces deux évolutions ont produit des effets voisins, tant sur l’agriculture que sur l’urbanisme, elles ont aussi contribué à une forme d’éloignement des deux disciplines, à une perte de conscience de leur complémentarité.

CC : La modernité de Chicago est aussi celle de ses abattoirs. L’idée que la révolution industrielle trouve son origine dans une révolution agricole est évoquée dans l’exposition. Est-ce la capacité de cultiver différemment, massivement et plus intensément, qui a finalement ouvert la voie à l’industrialisation ?

SM : Disons qu’une forme de « rationalisation » ou de simplification, liée à l’émergence de l’économie de marché, au mouvement des enclosures et à la captation coloniale, a préparé le terrain. Comme toujours, il est difficile de savoir ce qui est premier, la poule ou l’œuf, et cela vaut aussi pour la révolution néolithique. Les préhistoriens sont partagés sur le fait de savoir si c’est la sédentarisation qui a conduit les humains à maîtriser les convertisseurs énergétiques que sont les animaux et les végétaux, ou, à l’inverse, si c’est parce qu’ils ont adopté la culture et l’élevage qu’ils se seraient sédentarisés. Sur cette question, je ne suis pas en mesure de trancher. En revanche, ce que l’on peut observer, c’est qu’il existe une certaine coïncidence entre les deux phénomènes. De la même manière, il y a eu, pendant la révolution industrielle, une coïncidence entre la simplification de l’agriculture intensive, générée par la monoculture, et cette autre simplification propres aux économies d’échelle que permet le recours aux énergies denses. Les mutations qui affectent l’agriculture et l’industrie sont analogues. Il y a une concomitance, sans que l’on puisse dire si ce sont les unes qui rendent possibles les autres.

CC : Ce qui apparaît très clairement dans l’exposition, c’est que les mêmes progrès en chimie vont changer l’industrie autant que l’agriculture.

SM : Matthieu Calame, ingénieur agronome, expert des problématiques agricoles et alimentaires, montre bien qu’au XIXe siècle, la chimie permit de comprendre un peu mieux ce qui fait pousser les plantes, le rôle des minéraux et des phosphates dans ce processus. Dans le sillage du chimiste allemand Justus von Liebig (1803-1873), la chimie organique a notamment permis d’identifier le rôle de l’azote dans la croissance des végétaux. Liebig lui-même s’érigeait contre la façon dont les nations industrialisées, à commencer par l’Angleterre, pillaient les réserves d’azote minéral d’autres régions (les ossements des champs de bataille de Waterloo ou des catacombes de Sicile, les montagnes de guano des côtes du Pérou, etc.), pour enrichir des sols qui se sont appauvris suite au développement des monocultures. Et c’est ce constat qui a poussé les chimistes à rechercher des moyens de convertir l’azote atmosphérique, ce qui s’est produit au début du XXe siècle avec le procédé Haber-Bosch, celui de la synthèse de l’ammoniac. C’est l’hydrogénisation de l’azote qui va rendre possible les engrais artificiels. Le problème est que ce procédé est très énergivore, et qu’il n’aurait pas été utilisé pour l’agriculture s’il n’avait été à la base de l’industrie des explosifs, développée pendant la Première Guerre mondiale. Ce procédé militaro-industriel a donc été reconverti dans l’agriculture dans la seconde moitié du XXe siècle.

François Kollar, 1931

Chicago, c’est encore une autre histoire. On y a vu se déployer un théâtre d’opération reposant sur les nouveaux moyens de transport. C’est cette évolution dans le transport et le conditionnement qui a créé une distanciation entre les lieux de production et les lieux de transformation. C’est un processus qui s’est généralisé au XXe siècle, à la faveur des deux guerres mondiales. Ces deux guerres ont provoqué une espèce de mobilisation industrielle autour de certains procédés militaires, qui ont trouvé par la suite une application dans l’agriculture. La reconversion des procédés de l’industrie militaro-industrielle dans l’agriculture concerne toute la chaîne de production : le transport, le conditionnement, les engrais, ou encore les pesticides (autre innovation qui trouve son origine dans les gaz organochlorés, également développés par Fritz Haber et Carl Bosch pendant la Première Guerre mondiale). Quant aux herbicides, ils ont surtout été déployés pendant la Seconde Guerre mondiale, pour détruire les rizières japonaises. De même pour les barbelés. Si on les utilisait déjà aux États-Unis au XIXe siècle, c’est leur utilisation pendant la Première Guerre mondiale qui a stimulé leur développement.

Et les transferts ne s’arrêtent pas là. Outre le passage du tank au tracteur, la logistique d’approvisionnement des fronts a ouvert la voie, une fois la guerre terminée, à l’industrie des aliments conditionnés, la culture des conserves. Certes, ces transferts technologiques ne concernent pas que l’agriculture. C’est la même histoire pour le béton. On sait ce que le renforcement de la filière après 1945 doit à l’usage qui en a été fait pendant la guerre, en particulier par les Allemands. Il y a donc un lien étroit entre l’effort de guerre et les progrès technologiques. Mais l’agriculture a sans doute été l’un des principaux théâtres d’opération du recyclage de l’industrie de guerre.


La suite de l’entretien est disponible sur le site de la revue L’architecture d’Aujourd’hui

Christophe Catsaros

Christophe Catsaros

Rédacteur en chef de la revue Tracés de 2011 à 2018, Christophe Catsaros est critique d'art et d’architecture indépendant.

3 réponses à “Architecture et agriculture: trajectoires communes

  1. Ici (hémisphère sud), cher Cristophe, c’est la sécheresse, quatre mois sans pluie. Les prés sont autant pelés que secs.

    Alors, au cul du monde, je ne vois pas bien le lien entre agriculture et construction, sinon un pillage des ressources de la planète, autant pour produire du béton avec un sable qui commence à faire défaut, que des pluies de plus en plus erratiques!

    Et quand elles viennent, elles amènent des pesticides d’ailleurs (bon, on ne va pas en rajouter une couche sur le corona, tout le monde en est déjà lassé, même si ce n’est pas fini).

    🙂

    1. Mais précisément, “la fin pillage des ressources de la planète”, est le sujet central tant pour l’évolution de l’architecture que de celui de l’agriculture

      1. Bon, je veux bien vous croire, bien que vous me sembliez un urbain parisien.
        Allez, je vous en mets une petite, quand la France avait de la geule et méritait encore mon respect 🙂

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