Six histoires de confinements cinématographiques

Le confinement qui s’applique à une majorité d’Européens peut être l’occasion de revisiter quelques grands films qui en ont fait leur sujet. Cela afin de questionner la portée politique et plus généralement le sens qui a été donné par les cinéastes à l’enfermement domestique. Suivre scrupuleusement les mesures ne doit pas empêcher d’y réfléchir et de les considérer avec un regard vigilant et critique !

Pousse Michel! Une des scènes cultes de La Grande Bouffe, de Marco Ferreri, 1973.


La Grande Bouffe (1973) de Marco Ferreri

Le plus beau film de Ferreri, et son plus grand succès cinématographique, malgré la controverse à sa sortie en 1973. Quatre « mâles alpha » cinquantenaires, un pilote de ligne, un juge, un chef cuisinier et un présentateur de télévision, admirablement interprétés par Piccoli, Mastroianni, Noiret et Togniazzi se retrouvent dans une grande maison parisienne pour manger jusqu’à ce que mort s’ensuive. Ils sont rejoints par l’institutrice de l’école voisine (Andréa Ferréol) qui les accompagnera jusqu’au dernier. Les plats exquis se succèdent, rythmés d’épisodes grotesques, dans cette fable anti-consumériste d’une rare férocité. Ferreri, en anarchiste convaincu, transforme un suicide collectif en ultime chant du cygne d’êtres cyniques mais non dépourvus de sensibilité et de beauté.

L’ange exterminateur.

L’Ange exterminateur (1962) de Luis Buñuel

Une assemblée de bourgeois se trouve confrontée à un phénomène des plus étranges. Au moment de quitter une fête somptueuse, aucun des convives ne parvient à franchir le seuil de la salle de réception. Tous restent là, contraints par une force majeure qu’ils ne comprennent pas. Progressivement les formalités sont abandonnées au profit d’un laisser-aller généralisé qui va vite se transformer en théâtre de la grossièreté. L’assemblée distinguée devient égoïste, mesquine et laide. Buñuel expose ainsi tel un peuple d’insectes dans un vivarium, la bourgeoisie dans tous ses états.

Les fainéants de la vallée fertile.

Les Fainéants de la vallée fertile (1978) de Nikos Panayotopoulos

Film rare de 1978 basé sur la nouvelle d’Albert Cossery, Les Fainéants de la vallée fertile raconte le confinement de quatre hommes et de leur docile servante. Suite à un héritage, un père bienveillant accueille ses trois fils dans une maison où ils vont pouvoir vivre sans avoir à travailler. Le quartet d’hommes célibataires, de plus en plus dépendants de la servante, va s’enfoncer progressivement dans un état de léthargie quasi perpétuel. Plus le temps passe, plus le moindre déplacement devient difficile. Le père, en grand organisateur de cette hibernation collective ne redoute qu’une chose : que le plus jeune de ses fils, amant de la servante, mette à exécution ses menaces d’aller travailler en ville. Il n’ira jamais plus loin que le jardin de la villa.

Le Décaméron de Pasolini.

Le Décaméron (1971) de Pier Paolo Pasolini

Pendant une épidémie de peste, une bande de jeunes Florentins quitte la ville décimée pour s’installer dans une villa à la campagne où ils vont se distraire en se racontant des histoires. Basé sur le Décaméron de Boccace, le film de Pasolini est un hymne à l’amour libre.
L’absolu opposé d’un film qui en constitue l’abjuration, selon le terme qu’emploie Pasolini à son sujet : Salo (1975), adaptation du texte de Sade, dans lequel il met en scène des jeunes gens séquestrés et forcés de « s’instruire » à la faveur des récits à caractère pornographique qui leur sont contés par les « narratrices » et les « scélérats » de la villa où ils sont confinés. Si le récit joue dans Salo le rôle d’un apprentissage de la servilité et du consentement, dans Le Décaméron, il s’agit plutôt d’apprendre à s’aimer librement.

The Servant de Joseph Losey.

The Servant (1963) de Joseph Losey

Un aristocrate londonien se voit vampirisé par son domestique, être enchanteur et machiavélique joué par Dirk Bogarde. Dans le huis clos de la demeure bourgeoise, le rapport gentilhomme – serviteur va être progressivement inversé jusqu’à l’humiliation complète du maître. Le lien inversé qui se met en place va bien au-delà d’une réflexion sur le sado-masochisme, constituant à certains égards une illustration de la dialectique hégélienne du maître et de l’esclave.
L’esclave, initialement soumis et dépendant de son maître, parvient à inverser le rapport de force par le travail et la nature essentielle de son asservissement dans l’établissement de la supériorité de son maître. Nul n’est maître sans un esclave, autrement dit l’esclave est le maître inavoué du maître.

Canine, de Yorgos Lanthimos.

Canine (2009) de Yorgos Lanthimos

Un père pourvoyeur et hyper-protecteur élève ses trois enfants dans le huis-clos familial d’une villa isolée. La fratrie grandit dans l’ignorance du monde réel, persuadée qu’une mort affreuse les attend s’ils franchissement le portillon de la demeure familiale. L’univers des trois enfants bientôt devenus adultes est un vase clos auto-référentiel, dérisoire et destructeur, où les apprentissages et les loisirs ne doivent jamais laisser entrevoir un ailleurs. Lanthimos règle ainsi ses comptes avec la famille nucléaire et son idéal morbide de sécurité domestique.

Christophe Catsaros

Christophe Catsaros

Rédacteur en chef de la revue Tracés de 2011 à 2018, Christophe Catsaros est critique d'art et d’architecture indépendant.

2 réponses à “Six histoires de confinements cinématographiques

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