Considérations sur une façade aveugle et monumentale

Malgré certaines qualités dans sa façon de constituer un nouvel espace public, l’architecture du nouveau MCBA soulève de nombreuses questions, notamment dans son rapport à l’environnement ferroviaire. 
La proposition de Fabrizio Barozzi et Alberto Veiga repose sur un renversement: celui d’une transformation radicale du site qui prend à contre-courant ses à priori paysagers et topographiques. La façade côté lac, celle qui de toute évidence offre une vue panoramique et qui sera perçue quotidiennement par des dizaines de milliers d’usagers des CFF, cette façade reste aveugle, mutique. C’est l’autre côté, celui qui donne sur la cour, qui est pourvu des ouvertures et qui sert d’interface publique au bâtiment.
Par ce retournement, Barozzi et Veiga répondent en partie à un des enjeux du projet: celui de générer un nouvel espace urbain. La place intérieure qui se dégage constituera bientôt contrepoint culturel aux infrastructures de transport qui qualifient cette partie de la ville. C’est la même formule qui avait été employée en 1978 par Piano et Rogers lors de la création du Centre Pompidou à Paris. En construisant sur la moitié du terrain disponible, ils offraient à la ville un nouvel espace public, la piazza.

Bunker muséal

Si le nouveau musée lausannois reconduit avec succès cette formule, il manque l’occasion de construire un lien plus intime avec à la gare. L’hostilité de l’aménagement à l’environnement ferroviaire s’établissait déjà dans les propos des architectes lors de la présentation de leur projet, en 2011. Ils faisaient alors état de menace et de nécessité de protéger le musée et son contenu des nuisances et des risques liés au passage des trains.
Ainsi, la façade sud du bâtiment a été pensé comme une barrière, un ouvrage défensif digne des réalisations de Fritz Todt, conçu pour protéger le musée d’une hypothétique catastrophe ferroviaire. Or, derrière ce mur musée ne circuleront pas que des convois potentiellement explosifs, mais aussi et surtout des passagers. Le caractère paradoxal de la crainte d’une catastrophe s’accroît quand on sait qu’à moins de cinquante mètres de l’autre côté des voies, se déploie une zone densément peuplée : le quartier sous-gare. À l’exception d’un seul portique conservé, le nouveau musée tourne le dos aux quais, à la vue sur le lac, ainsi qu’au quartier qui a appris avec le temps à ne plus considérer les grincements nocturnes des trains comme une nuisance mais comme un détail faisant partie de la poétique du lieu.

L’explication sécuritaire d’une menace pour les oeuvres en cas d’accident majeur évoque fortement les arguments dont abusent les assureurs pour gonfler les contrats qu’ils négocient. L’un des plus prestigieux musées dans le monde, celui de Pergame à Berlin n’est-il pas traversé par une ligne de chemin de fer? Si le risque d’un désastre ferroviaire est toléré pour les milliers de Lausannois qui vivent à moins de cent mètres d’une voie ferrée, il aurait pu l’être aussi pour des oeuvres, aussi précieuses soient-elles.
Le projet compense ce défaut d’intégration dans son contexte ferroviaire et urbain par une mise en scène. Celle qui consiste à reconstituer un décor industriel. Dans les typologies des nouveaux musées du 21e siècle, Rem Koolhaas distingue deux grandes catégories : les gesticulations du type Guggenheim et les préservations monumentales de type Tate Modern. Il va désormais falloir en ajouter une troisième : les nouvelles constructions qui adoptent le langage des usines du passé. Si le monolithe opaque en briques grises parvient à reconstituer l’effet monumental d’une ruine industrielle, son principal défaut reste de ne pas en être une. Toute l’audace de la reconfiguration se perd dans cette contradiction. A la place de la halle ferroviaire qui a été démolie, Barozzi et Veilla proposent un ensemble sobre, qui évoque l’architecture industrielle de l’entre deux guerre. Si le fait de s’inspirer des typologies industrielles n’a rien de répréhensible en soi, il acquiert une toute autre dimension dans le cadre d’une démolition reconstruction.

Le décor d’une centrale électrique des années 1930


Quand elles ne sont pas trop lissées, les friches industrielles dégagent cette discrète mélancolie des lieux de labeur un jour férié, celle des périples désoeuvrés des personnages d’Antonioni dans les quartiers industriels. Plus près de nous, les friches reconverties sont les indices d’une transition réussie ou de nouveaux usages s’accommodent du bâti existant.

La centrale électrique de Saint-Ouen.

A Lausanne, le fait d’avoir démoli une halle ferroviaire pour construire un bâtiment à l’apparence d’une centrale électrique est un geste qui rate incontestablement cette dimension. Le décor reconstitué est attrayante, mais il y a contresens. La différence est la même entre une rue commerçante d’un centre historique et les centres commerciaux qui en adoptent les proportions. Manque l’authenticité qui fait de la première une portion de ville et de l’autre un décor.
Dépourvu de la justesse qui consiste à faire avec ce que l’on a, le projet s’engage sur la piste minée des préservations ornementales. En concédant le maintien d’un fragment de l’ancien bâtiment, il réduit la préservation à ce qu’elle a de plus anecdotique, évoquant les pires moments du postmodernisme des années 1980.
Le résultat est un ensemble qui évoque fortement un monument funéraire. Certes, l’encart entre l’architecture funéraire et la fonction muséale est petit. Un musée n’est-il pas le cénotaphe des formes du passé? L’apparence mortuaire de la façade aveugle serait-elle un éclat de paranoïa critique de la part des architectes? Un fragment de clairvoyance sur la signification des musées, contenu dans un acte manqué? Toute improbable qu’elle puisse être, cette hypothèse semble aujourd’hui la plus a même de justifier cette image, celle qui ne manquera pas de devenir l’emblème de ce musée, d’un gigantesque mur aveugle qui sépare l’art de la vie.

Christophe Catsaros

Christophe Catsaros

Critique d'art et d’architecture, Christophe Catsaros a étudié la philosophie à l’Université de Nanterre.

8 réponses à “Considérations sur une façade aveugle et monumentale

  1. Quelle chance de pouvoir philosopher. Moi , jour après jour , je ne vois qu’une morte façade , comme un crachat à la vie , une pure abnégation du mouvement.

  2. Entièrement d’accord avec vous. Le projet au bord du lac était esthétiquement de très loin supérieur à cette triste, grise et “casernale” réalisation.

  3. “une façade aveugle et monumentale”

    Hélas, un peu la définition du canton de Vaud, assez rural, autiste (dont son poids lui donne même des conseillers fédéraux) et qui doit son succès à son paysage d’exception, + deux trois malins qui vendent la patrie à de riches investisseurs étrangers.
    Jusqu’à sa justice qui n’est qu’une farce.

    Mais les miracles n’ont que la face de la croyance et la durée que chacun veut bien leur donner et tant de démographie ne sera pas tant bon pour beaucoup de démocratie.

    Et comme nul n’est prophète en son pays, je ne vis plus là où coule la Venoge, et même si pas vaudois j’y ai beaucoup vécu et son Léman (Lake of Geneva) me manque 🙂

    1. P.S. me suis demandé si je racontais des conneries, alors

      Cesla Amarelle [DFJC]
      Béatrice Métraux [DIS]
      Jacqueline de Quattro [DTE]
      Nuria Gorrite [DIRH, présidente du Conseil d’État]
      Pascal Broulis [DFIRE, vice-président de 2018-2019]
      Philippe Leuba [DEIS]
      Rebecca Ruiz [DSAS]

      la réponse est oui, car à part Leuba, peu sont vaudois, donc le problème est ailleurs
      🙂

      1. @Olivier Wilhem
        Cher Olivier,
        “Les bons vaudois pure sucre” ont accumulé une dizaine de milliards de dettes au fil du temps, et puis les étrangers sont arrivés au pouvoir depuis 15 ans, petit à petit, pour mettre de l’ordre et pour rembourser la dette. Vaud est classé aujourd’hui AAA comme Zurich. Amicalement,

        1. Cher Elie,
          (ne vois votre réponse que maintenant, sorry)
          Non, rien contre les étrangers et ne suis pas vaudois, mais je trouve que Vaud a un développement exagéré qui lui fait revoir toutes ses infrastructures engorgées, mais c’est dans l’air du temps, la croissance exponentielle.
          Mais aller trop vite et l’expérience le prouve, génére souvent plus de problèmes que de solutions. Merci de votre commentaire.

  4. Toute la ville est orientée nord/sud, vers l’un des panoramas le plus beau du monde. Chaque locataire ou propriétaire qui en jouit sait à quel point elle lui est chère.
    Dès lors toute personne saine d’esprit s’offusquerait du choix des architectes de murer cette vue que le monde nous envie.
    Vu du train, ce mur interpelle, intrigue et pique la curiosité par son non-sens plus qu’apparant.
    Si on descend du train et qu’on prend la peine de traverser prometteuse place, à l’arrière (à l’avant), du musée, qu’on pénètre l’antre, on comprend.
    On comprend que, depuis la nuit des temps, les artistes ont choisi leurs ateliers orientés au nord pour la qualité et la stabilité de leur lumière.
    Mais la vue alors? Elle est magnifiquement mise en valeur dès le grand hall d’entrée, l’air de dire « on aurait pu faire ça, mais on a réfléchi ».
    Alors on peut être critique d’Art/architecture sans savoir se mettre à la place d’un artiste …ou d’un spectateur.

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