L’ordonnance du spécialiste (y a pas que le Covid)

C’est l’histoire d’une dame qui consulte un spécialiste pour un problème de santé (somatique) à ne pas négliger mais somme toute assez banal. Elle a déjà fait tous les examens nécessaires, d’après lesquels il n’y a pas péril en la demeure, et la visite de l’organe dont le spécialiste est spécialiste confirme que la dame, à vues humaines, ne risque pas de voler prochainement au personnel soignant du temps et de l’énergie dont d’autres ont besoin, surtout en ce moment, si vous voyez ce que je veux dire. Pourtant, le monde est mal fait, le spécialiste n’est pas content.

Le spécialiste n’est pas content parce qu’il a vu dans le dossier que la consœur et le confrère qui ont déjà visité la dame lui ont bien prescrit deux médicaments, mais pas le curcuma*. En tant que spécialiste de l’organe dont il est spécialiste, le spécialiste ne jure que par le curcuma. A moins que…non, on ne va pas le soupçonner d’un tel cynisme…à moins qu’il ne soit dépité que le bon état de la patiente ne lui laisse, pour marquer quand même son territoire, que la ressource de lui prescrire une dose (minimale) de curcuma ? Tellement minimale (juste en prévention, précise-t-il) qu’on se demande si, à la place, il n’aurait pas pu aussi bien lui prescrire, mettons, de l’ail des ours.

Il griffonne son ordonnance et la tend à la patiente, en déclarant impérieusement : «Je vous mets sous curcuma !» La patiente, ça la ferait rire, tellement c’est une caricature, sauf qu’elle a repéré l’entrechat sémantique produit par l’inconscient de ce somaticien. Ce n’est pas mets sous qu’il a pensé, mais bien soumets. Je vous soumets à mon pouvoir de petit chef médical, au moyen d’une ordonnance de curcuma. Et ça, la patiente, elle n’a pas trouvé drôle du tout – si bien que l’ordonnance a fini au vieux papier.

Comme toutes les histoires, celle-ci a une moralité. Si les médecins du corps veulent être suivis par leurs malades, certains et certaines d’entre eux devraient être plus attentifs au genre de choses dont s’occupent les médecins de l’esprit.

 

* nom du médicament connu de la narratrice

Silvia Ricci Lempen

Silvia Ricci Lempen

Silvia Ricci Lempen est écrivaine. Son champ d’investigation préféré est celui des rapports entre les femmes et les hommes: un domaine où se manifeste l’importance croissante de la dimension culturelle dans la compréhension des fonctionnements et dysfonctionnements de notre société.

Une réponse à “L’ordonnance du spécialiste (y a pas que le Covid)

  1. Madame Ricci Lempen,
    Merci infiniment de votre texte rédigé de manière très amusante avec, en même temps, une très légère dose de cynisme que j’ai fort appréciée. Je vous adresse ici une autre petite histoire de “pouvoir médical” sous forme de test. Le test numéro 1 sur 10 tests environ, tous tirés d’une réalité hospitalière vécue, très cruelle mais parfaitement documentée (récupération des dossiers selon la Loi helvétique …).
    Car parfois les Lois ont du bon, parfois non.
    Le test subi était parfaitement inutile, nul besoin de le préciser.
    Régalez-vous !

    Test 1 – T1: Veuillez manger exclusivement des fruits cuits, 3 fois par jour et surtout 3 mois de suite. Même si vous êtes déjà plutôt maigre. Attention, pas de tricherie dans le cadre d’un protocole de recherche ! Pas de croissant au beurre, pas de filet mignon d’agneau, pas de délicieuse sauce aux fines herbes et à la crème mais exclusivement des fruits cuits, 3x/jour, durant 3 mois.
    On peut discuter d’alimentation après cette période probatoire de 3 mois, si la “personne test” n’est pas devenue squelettique et a encore la force de papoter.
    Puis, à la suite encore environ 4 ans ½, sans gras et sans sel, sans la moindre indication médicale sérieuse (absence persistante de diagnostic) et en étant donc déjà maigre comme un clou depuis le précédent régime.
    Puis, après toute la période de privation, nous pourrons parler tranquillement de nutrition et de la justification de pareils régimes alimentaires imposés à des enfants en pleine croissance et en milieu hospitalier vaudois.

    Bon appétit !

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