Le masque et le niqab

Une fois, dans un service d’urgences médicales (non, non, rassurez-vous , c’était il y a quelques années et je n’avais aucun symptôme respiratoire), j’ai eu un choc de peur en voyant sortir de l’ascenseur deux larges fantômes noirs dépourvus de visage. C’étaient deux femmes en niqab, objectivement terrifiantes. Mais tout aussi terrifiantes me sont apparues, tout récemment, ces deux jeunes femmes élégantes, porteuses sous le ciel bleu d’un masque sanitaire, sur la place du Dôme de Milan.

Depuis que j’ai vu cette photo dans une revue scientifique en ligne (www.scienzainrete.it) je cherche à comprendre ce qui m’a tétanisée. Comme pour les deux sombres oiseaux de l’ascenseur, je crois que c’est la violation de l’apparence humaine, la défiguration du rapport à autrui, de la libre présence dans l’espace de la vie.

Dans le cas du niqab, cette défiguration est imposée par une coutume barbare, et seulement aux êtres de sexe féminin, que le voilement de la personne entière dépossède de surcroît de toute identité sociale. Dans le cas du masque sanitaire, les deux sexes sont à la même enseigne, et les gens restent plus ou moins identifiables aux parties découvertes de leur tête et à leur corps. Pourtant, il y a là aussi quelque chose de barbare, un déni symbolique d’humanité.

Le contact est rompu avec l’environnement que nous devrions pouvoir partager avec nos semblables, l’air, les premiers souffles du printemps sur le bitume, la perception de l’humeur de cet homme, de cette femme, dans un magasin ou dans un autobus. Le sentiment d’appartenance à un même monde. La possibilité d’une parole non filtrée par un accessoire qui crée une barrière artificielle d’étrangeté.

Je ne me mêle pas de savoir qui doit porter un masque dans les circonstances actuelles, ni où, ni quand. Je suppose qu’il faut suivre les recommandations, pas toujours unanimes, il faut le reconnaître, des autorités sanitaires suisses et mondiales – ce que tout le monde ne fait pas, apparemment, puisque les pharmacies sont en rupture de stock. Je ne parle pas de cela. Je parle d’un cauchemar où nous nous contraindrions nous-mêmes à vivre en permanence sous notre petit niqab blanc portatif, renonçant à la liberté de respirer sans entraves et de communiquer avec les autres face à face.

Silvia Ricci Lempen

Silvia Ricci Lempen

Silvia Ricci Lempen est écrivaine. Son champ d’investigation préféré est celui des rapports entre les femmes et les hommes: un domaine où se manifeste l’importance croissante de la dimension culturelle dans la compréhension des fonctionnements et dysfonctionnements de notre société.

6 réponses à “Le masque et le niqab

  1. Comparaison pertinente entre niqab et masque sanitaire. Sauf que dans le premier cas la seule issue est la mort. Dans le cas du masque sanitaire, il y a quelque chance d’échapper au virus et à la mort.

  2. Une expéience pas très sympathique, mais néanmoins intéressante, avait été faite il y a environ trente ans sur cent-vingt bébés, pour savoir à quelles zones du visage ils reconnaissaient leur mère. Ce sont les yeux seuls, découverts dans une ouverture pas plus haute que celle du niqab, qui captaient tous les sujets reconnaissant leur mère sans hésitation. Plus exactement, on devrait dire que c’était les yeux, leur pourtour, les sourcils, qui ensemble donnent l’expression du regard. A noter que les mère se glissaient dans un défilé de dix inconnues apparaissant recouvertes de la même manière. Quand je vois des mères en niqab mener la poussette et se pencher sur leur enfants, je trouve désolant qu’elles s’adressent à eux ainsi masquées, mais peut-être que je me trompe puisque le test démontrerait que cela ne constitue pas de problème…

    L’adulte que je suis a été supris autrement quand un jour, j’ai levé les yeux en passant le long d’un grand car touristique garé devant la gare de Lausanne. J’ai eu un bref sursaut en voyant les visages qui se suivaient en chaîne derrière les grandes vitres, tous portant le masque sanitaire, et tous me regardaient ! Je me suis arrêté, j’ignore si mon geste était la conséquence d’une brève peur (les scénarios se développent très vite très vite dans l’imagination, ils ne sont pas conscients) : J’ai salué tout le monde en faisant signe avec la main, au moins un douzaine de mains se balançaient en l’air en même temps que la mienne, et tous ces yeux souriaient comme si nous vivions un instant heureux !..

    C’était un car de touristes japonais, peut-être portaient-ils tous un masque à cause d’un ou plusieurs grippés ou enrhumés parmi eux ? Ou suivaient-ils des conseils pour les déplacements à l’étranger ? Cela n’avait pas trop d’importance pour moi de savoir pourquoi. Maladie ou pas, mon signe de la main avait fait très plaisir, je pense qu’ils voyaient un habitant les accueillir spontanément en Suisse… Et dire que c’était leurs masques qui ont permis cette rencontre si sympathique !

  3. avec le port du niqab par leur mère, les enfants apprennent dès l’enfance que celle-ci n’a aucune apparence, donc existence incarnée dans l’espace réel, social…s’incruste en l’individu que la femme est un fantôme, une non-personne, qui a besoin d’être accompagnée d’un enfant, adolescent ou adulte mâle pour être autorisée à vivre en dehors de l’espace du cocon ( familial).
    Un peu comme en grammaire française l’apparition d’un chien oblige aux accords masculins…Cent femmes et un chien sont arrivés.

  4. Que le port du masque soit un obstacle à la communication, bien d’accord. Moins toutefois, pour moi en tout cas, que le téléphone et tous ses avatars actuels. Car le masque ne cache pas les yeux et j’ai toujours remarqué, chez moi, que j’étais incapable d’avoir un échange de chaleur humaine avec quelqu’un dont je ne vois pas les yeux (les fameuses fenêtres de l’âme). Même le skype me submerge d’une sensation de froid lorsque je dois l’utiliser pour communiquer. Donc niqab et burqa présentent pour moi une différence considérable. Le niqab ne cache pas les yeux.

    Cela écrit, tous les voiles infligés aux femmes sont absolument scandaleux. Cela a été ma première réaction lorsque j’ai découvert ces instruments – souvent de torture – il y a dix-huit mille cyclones. Et je me suis époumonée contre eux dans mes cercles d’amis, collègues et connaissances. Jusqu’au jour où une petite voix féminine m’a glissé dans l’oreille : « Réfléchis-y. Dans certaines circonstances – très nombreuses dans nos pays voilés – le voile est une protection. » J’ai failli en suffoquer et puis j’ai tourné autour. Et j’ai dû comprendre que la petite voix avait raison. Je l’ai compris d’autant mieux lorsque j’ai séjourné au Caire.

    Voilà. Si on me demande : « Interdirais-tu le voile intégral ? », je ne saurais que répondre. En revanche, une chose est certaine et devrait résoudre le problème : il ne faut en aucun cas forcer une femme rétive au voile à le porter. Une telle interdiction rendrait le voile plutôt ok. Mais on en est tellement loin.

    PS : je dois quand même préciser que la burka me fait horreur, non seulement à cause du camouflage des yeux mais parce que nous l’avons découvert en force avec la prise de pouvoir par les talibans en Afghanistan. A cette occasion, nous avons vu tant d’infâmes clichés, nous avons lu et entendu tant d’atrocités faites aux femmes afghanes que cette blessure n’a jamais guéri.

  5. En rapport avec le commentaire de Mme Carole

    Un jour j’ai vu au Centre thermal une femme voilée et en grande robe noire jouer avec ses enfants dans les remous de la piscine. Cette image était pour moi heureuse, je voyais une mère et ses enfants qui riaient, se faisaient des blagues. D’autres mères sans voile ne s’offrent pas toujours cette liberté sous le regard des autres, à une époque pas si lointaine les parents envoyaient leurs enfants jouer plutôt que de partager des moments foufous avec eux. Autour de cette femme s’ouvraient des regards étonnés, elle avait beaucoup de peine à remettre son voile mouillé, à tirer sur sa robe trempée pour monter les marches hors de l’eau tout en faisant signe à ses enfants de se calmer. Dans le monde des baigneuses libres sans robe et sans voile, je l’ai trouvée courageuse. Nous voulons les aider à se libérer ? Il faudrait d’abord les écouter, l’interdiction du voile est un débat qui les concerne en premier, indépendamment de celles qui veulent le leur faire ôter pour leur bien en recourant à une loi, et des autres prêtes à les condamner si elles enfreignent la religion. Que penser de la situation des adolescentes qui est encore plus difficile pour elles, prises entre leur famille, leurs camarades d’école, à un âge où il n’est déjà pas facile de construire son indépendance de caractère dans des conditions dites « normales ». Ce n’est pas une loi qui tombe au milieu de la classe qui va leur apporter la paix.

    Cette situation me fait penser, toutes proportions gardées, à la période où les femmes réclamaient le droit de vote. Ce sont les personnes non concernées qui ont voté pour elles : les hommes. Il ne faut pas oublier non plus que les femmes qui revendiquaient leur droit devaient affronter celles qui d’une manière ou d’une autre déclaraient : « Je ne veux pas voter, et ne veux pas que les autres femmes en aient le droit ! » Ces dernières ne sont pas devenues plus libres au lendemain des résultats des votations de 1971. Avaient-elles été toutes perdantes ce jour-là ? Non, certaines pouvaient enfin ne pas voter par choix. J’espère qu’un jour les femmes musulmanes auront la liberté de mettre le voile si c’est ce qu’elles veulent vraiment, et que la question de l’ôter ou non ne se posera plus.

  6. Je vous rejoins tout à fait dans votre analyse. Et, depuis avec le coronavirus, la situation a évolué. Devra-t-on mettre des masques sanitaires, femmes, hommes et même enfants y compris? Dans cette grave situation tout le monde est sur le même pied d’égalité. Un masque en cas de force majeure, difficile à imaginer tant ce masque est contraire à nos libertés.
    Imaginer que des femmes occidentales musulmanes s’approprient cette coutume patriarcale au nom de leur religion montrent à quel point leur état d’esprit est tordu.

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