“… expert autoproclamé, à la recherche de mandats…”

«…expert autoproclamé, à la recherche de mandats… »

dixit Pierre Maudet sur RTS La 1ère le 20 février 2017 en réponse à mon intervention sur RTS La 1ère du 16 février 2017.

Chers lecteurs,

après 41 blogs traitant du métier de policier – que j’aime par dessus tout, est-ce nécessaire de le préciser ? –  et de géopolitique, vous ne m’en voudrez pas de parler de moi sur une telle longueur. Il s’agit sans doute du prix et de la valeur de mon expertise… comme celui de la liberté d’expression.

Monsieur Maudet défend ses intérêts politiques. Je le comprends.

Je défends le respect de la dignité humaine pour tous et par tous. Ai-je tort ?

 

Commentaire personnel 

Une fois n’est pas coutume.

Par respect des faits, des dates et des chiffres, je décline, ici, une fraction de ma trajectoire professionnelle en Suisse romande. Plusieurs mandats au profit de polices cantonales et municipales romandes ne sont pas divulgués car ils ont été contractés sous ordre de confidentialité totale. Je me tiens également à disposition pour traduire mes autres prestations alémaniques et européennes.

Contexte historique des années 2003 et 2004

Le Brevet fédéral du policier suisse opté par le Conseil fédéral doit être opérationnel pour 2004. Le Module Droits humains et éthique appliquée est l’un des quatre modules qui charpente le Brevet. Une forte pression se fait sentir dans les Corps de police.

On reconnaît mes compétences en matière de Droits humains.

Je poursuis une formation continue en Sciences de gestion à l’Université de Genève. On me sollicite.

D’emblée, j’implique les agents de terrain. Jusque-là, ils étaient peu considérés.

Je découvre un grand malaise – également observé et signalé dans le rapport de l’auditeur en chef de l’Institut Suisse de Police, voir ci-après, en date du 12 mai 2009.

J’insiste et donne la parole « au terrain », étant convaincu ainsi de pouvoir prévenir d’éventuels débordements, ou pire des exactions, résultants des insatisfactions chroniques constatées.

Mes cours sont unanimement appréciés par les participants. Je dispose de toutes leurs évaluations personnelles écrites (1.).

La parole se délie.

On essaie de me faire taire, de me mettre à l’écart, sans succès, grâce, entre autres, aux soutiens des Conseillers d’État David Hiler et Isabel Rochat.

Actualité

Il a fallu attendre treize années et l’audition de 4’500 policiers romands… pour qu’à des fins politiques Monsieur Pierre Maudet renie mon expertise ce 20 février 2017 sur les ondes de la radio romande. Ce dernier a pourtant sollicité mes conseils et m’a mandaté en mars 2009 pour la supervision de la refonte de la Police municipale genevoise dont il avait la responsabilité.

 

Les faits par ordre chronologique

1993 à 1996, Berne. Frédéric Maillard est président de la Commission nationale suisse de prévention et de vigilance des violences policières (sous l’égide de l’ONG ACAT-Suisse) réunissant une quinzaine de responsables policiers, militaires et politiques suisses. Cette commission de travail inaugure l’Observatoire des pratiques des polices en Suisse et forge les toutes premières propositions et résolutions en faveur d’un futur Brevet fédéral de policier.

2003. Sollicitation de Frédéric Maillard (FM) par la Police cantonale genevoise (Polcantge). A cette occasion, on lui précise : « Nous savons que vous aimez la police et avez comme nul autre compris son rôle vital, n’hésitez pas à être critique avec nous, nous en avons besoin. »

17 décembre 2004. Engagement formel de FM par la Commission de pilotage (composée de cinq cadres policiers représentant la Gendarmerie, la Police Judiciaire et la Police de Sécurité Internationale de la République et canton de Genève). Commission chargée de la préparation et de l’introduction du Brevet fédéral au sein de la Polcantge.

Janvier 2005 jusqu’à fin juin 2013. Conception, administration, ingénierie et animation principale du cours Formation de base (FOBA) en Droits humains (DH) et des cours Formations continues (FOCO) en Analyse de pratique professionnelle et Modèles de gestion d’affaires et de résolution des problèmes par l’éthique et la déontologie.

Janvier 2005 jusqu’à fin juin 2013. FM élabore et rédige la totalité des examens tests et officiels finaux et éliminatoires en DH du Brevet fédéral pour le compte de la Polcantge, sous l’égide de l’Institut Suisse de Police (ISP).

Volées 2009, 2010 et 2011. FM est chargé d’organiser les remédiations de l’examen final et éliminatoire en DH du Brevet fédéral pour le compte de l’Académie de Police de Savatan. A ces occasions, il reçoit des témoignages accablants.

Courant 2009. FM reçoit l’aide volontaire de 34 policières et policiers (y c. des officiers et des spécialistes du Groupe d’intervention) cantonaux genevois qu’il réunit et sollicite régulièrement en cours comme témoins et experts. FM met en place des relais multiplicateurs Droits humains et des conseils de terrain dans les postes et les Brigades. Malgré ses quatre rapports écrits et ses sollicitations, FM ne reçoit aucun signe, aucune approbation, aucune réponse de la direction. Les agent-e-s se portent volontaires mais ne reçoivent jamais aucun soutien. Ils s’en plaignent régulièrement. Dégoutés et continuellement désavoués – dans le cas présent, par un silence pesant – , ils n’ont pas de mots assez durs contre leur direction. FM a beaucoup de peine à canaliser leurs colères.

Mars 2009. Inscription, conception et dispense des cours FOCO dans le processus d’acquisition et de reconnaissance du Diplôme supérieur de policier, maîtrise fédérale ou Brevet fédéral II, sous la houlette de FM.

31 mars 2009. M. Pierre Maudet, Conseiller administratif de la Ville de Genève, confie le mandat de supervision du groupe de travail chargé de la mise en œuvre de la nouvelle organisation de la Police Municipale genevoise à FM et Yves Patrick Delachaux (YPD).

Courant 2009. Introduction du Diplôme supérieur de policier et de ses deux modules introductifs traitant du comportement policier par les analyses de pratiques professionnelles (après 6 ans de service) et de résolution des problèmes (après 12 ans de service) sous la responsabilité de FM.

12 mai 2009. Accréditation de FM par l’Institut Suisse de Police (ISP). Audition, inspection in vivo, validation et accréditation des cours de FM par le directeur des examens fédéraux et l’auditeur en chef, le Dr. M. Kurt Hügi (2.), vice-directeur de l’Institut Suisse de Police. Validation et accréditation obtenue et fournie sans conditions. M. Hügi précise par écrit dans son rapport (3.) : « M. Maillard est un excellent formateur… Excellents modèles présentés par l’instructeur (Frédéric Maillard ndlr.). L’auditeur a été impressionné par la qualité et l’engagement de l’instructeur. M. Frédéric Maillard est un spécialiste des matières traitées et connaît très bien la Police genevoise, élément qu’il convient de relever pour un instructeur externe. »

Remarque écrite de l’auditeur en chef dans le même rapport : « Le sentiment de malaise général dans la police, rapporté par les participants, a eu tendance à bloquer le processus d’apprentissage. »

15 et 16 décembre 2009. A Couvet/NE. Participation active et complète de FM au cours pour formateurs en Droits humains et éthique professionnelle de l’ISP.

Décembre 2009. Publication de l’ouvrage de FM (avec YPD) « Police, état de crise ? Une réforme nécessaire. » Préface du Conseiller d’État David Hiler, Président du Conseil dÉtat de la République et canton de Genève. Postface du Dr. M. Olivier Guéniat, docteur en sciences forensiques, criminologue et chef de la Police judiciaire du canton de Neuchâtel.

2009 – 2011. FM est consultant et formateur continu (avec YPD) des polices municipales de Vernier et de Veyrier (sises en République et canton de Genève).

1er mars 2010. Lettre de M. Pierre Maudet remerciant FM et YPD « …le rendu de votre rapport final met un terme à votre mandat et je vous réitère mes remerciements pour le travail fourni. »

17 mai 2011. Implication de FM en qualité d’expert-consultant extérieur autour du projet « Phénix » par Madame la Conseillère d’État Isabel Rochat en vue des nouvelles visions et stratégies de réorganisation de la Polcantge.

Courant 2011. Engagement de FM et YPD pour la formation de base obligatoire et éliminatoire en Droits humains et relations interculturelles de l’ensemble des Polices municipales genevoises.

16 mai 2012. FM réorganise la pédagogie des formations continues dispensées à la Police cantonale genevoise et instaure, à la demande de la cheffe Mme Monica Bonfanti, une nouvelle gestion des ressources éthiques et déontologiques.

19 juin 2013. FM reçoit une lettre de la cheffe Mme Monica Bonfanti et du DRH de la Polcantge signifiant le terme de son mandat. Extrait : « … nous souhaitons encore préciser que cette décision ne relève en rien de votre compétence en tant que chargé de formation, mais bien d’une divergence d’opinion sur l’exemplarité et le devoir de réserve. Nous ajoutons que le fait de ne pas avoir été informés de vos projets de communication et de vos publications… » (en référence à l’ouvrage daté de décembre 2009 cité plus haut et préfacé par le Président du Conseil d’État David Hiler, ndlr.)

Commentaire personnel 

Cette rupture de collaboration intervient peu avant le terme du mandat politique d’élu de M. David Hiler, Conseiller d’État jusqu’au 10 décembre 2013. « Jusque-là j’étais protégé par sa présence et subsidiairement par celle de Madame Isabel Rochat. A l’approche de la fin du mandat exécutif de M. Hiler, j’ai été surveillé par deux policiers lors d’une conférence publique à Genève et auditionné le 11 juin 2013 par le responsable ad intérim du Centre de Formation de la Police de Genève en des termes et des moyens dignes de la Stasi. »

28 juin 2013. FM écrit à M. le Conseiller d’État Pierre Maudet (successeur d’Isabel Rochat) pour faire rapport de fin de mandat. Ce dernier le reçoit dans son bureau quelques jours plus tard. L’entente est franche et cordiale. M. Maudet désapprouve la rupture du mandat de FM. Au terme de l’entretien, il précise « N’est-ce pas que cette police est malade ? » Frédéric Maillard lui rétorque : « Non, elle est composée de gens extraordinaires, mais les flux de communication son bouchés. »

9 juillet 2013. FM répond en pli recommandé à la Cheffe et au DRH de Polcantge. En vertu de la Loi fédérale sur le principe de transparence au sein de l’Administration publique, FM demande les copies des documents le concernant. A ce jour, il n’a toujours pas reçu d’avis de réception à son courrier.

2 février 2015. Sur sollicitation, FM intervient, avec le partenariat du CICR (Comité International de la Croix-Rouge), auprès d’une dizaine de représentants officiers de la Garde nationale et de la Sûreté nationale de Tunisie au sein de Police de Lausanne.

6 juillet 2015. Le municipal M. Grégoire Junod sollicite, signe et confirme l’engagement de FM et YPD comme chargés de mission et consultants à Police de Lausanne. Mandat : examiner et rapporter la qualité de l’accueil du public dans les postes de quartier et à l’Hôtel de Police.

20 novembre 2015. Remise du Plan d’action pour une nouvelle gestion de l’accueil dans les postes et à l’Hôtel de Police de Police Lausanne.

2015 – 2016. FM (avec YPD) est formateur des correspondants et médiateurs de nuit de Police Nord Vaudois et du service de jeunesse et cohésion sociale d’Yverdon les Bains.

2017. FM accompagne aujourd’hui quatre corporations de police dans divers mandats en cours, dispense des cours en Haute école spécialisée et répond plusieurs fois par semaine aux médias et à diverses sollicitations de conseil en faveur d’Administrations publiques.

Commentaire personnel

J’ai bien assez de travail, je vous remercie. Mais, pour en avoir davantage, que je ne saurais supporter, je devrais me taire, non ?

Bilan quantitatif résumé

2004 à juin 2013. Frédéric Maillard a accompagné et dispensé le cours en Droits humains du Brevet fédéral de policier (FOBA – 16 à 24 heures selon les écoles) auprès de 26 écoles de polices cantonales et municipales et formé (FOCO – 8 à 16 heures) 1’500 policiers-ères confirmé-e-s, en Suisse romande. De plus, il a été chargé d’étudier la pratique professionnelle de 1’500 policières et policiers en trois configurations distinctes : municipales (milieu urbain), régionales et cantonales, aussi bien suisses alémaniques que romandes.

De fin 2003 à ce jour (20 février 2017 ndlr.) Frédéric Maillard a formé et analysé en continu la pratique de 2’000 policières et policiers au sein de quinze corporations suisses.

« J’ai passé la barre des 5’000 personnes avec la 3ème formation continue que j’ai dispensé à Police Région Morges le mardi 21 avril 2015. »

« Ce mercredi 1er mars 2017, je clôture la 12ème formation de base en faveur des policiers municipaux genevois, telle que je la dispense depuis 2008. »

Précisions

(1.) FM détient, pour chaque journée de formation, une évaluation écrite et rédigée par chacune et chacun des participant-e-s. L’identité des auteurs participants et les contenus à caractère policier sont garantis par la confidentialité.

(2.) M. Kurt Hügi est aujourd’hui directeur du centre de formation des polices zurichoises, deuxième centre de formation de police par importance de Suisse.

(3.) Pour chaque pièce évoquée dans ce texte, FM dispose d’un justificatif écrit et signé par le mandant ou le partenaire.

Fin, Frédéric Maillard, le 20 février 2017 à Berne et Lausanne

 

Le paradoxe discrétionnaire ou comment bannir le contrôle “au faciès”

Pas une semaine ne s’écoule sans qu’un agent de sanction ou d’ordre (policier, inspecteur du travail, garde-frontière, garde-faune, surveillant de détention, etc… ) ne m’interroge sur l’étendue de son moyen discrétionnaire.

(3 minutes de lecture – le féminin est compris dans le texte)

Autour de l’usage de ce moyen s’évaporent moultes interprétations. Il existe bel et bien une base juridique qui détermine le moyen – appelé aussi pouvoir – discrétionnaire. Les écoles de magistrature traitent de son étendue et de ses conséquences. Et les écoles de police ? Trop peu. C’est sans doute la raison pour laquelle la plus haute juridiction administrative de France (la Cour de cassation) a condamné l’État français pour avoir violé le respect de l’égalité de traitement lors de plusieurs contrôles “au faciès” effectués par ses policiers.

Définition du moyen discrétionnaire

Le moyen discrétionnaire permet à l’agent étatique assermenté d’ordre et de sanction de choisir la personne qu’il juge utile de contrôler ou l’orientation qu’il donne à son enquête. Il peut ainsi sélectionner son travail, fixer des priorités, privilégier son intuition professionnelle et confirmer ou non les soupçons, les signalements et les indices en sa possession. C’est le propre d’une mise à l’écart d’un danger ou d’une détérioration.

Rappelons que le policier municipal, cantonal ou fédéral – tout comme l’agent de détention malgré ses prérogatives réduites – bénéficie de deux pouvoirs exclusifs et exceptionnels nécessaires à l’accomplissement de son action professionnelle représentative de l’État, exposée et uniformée : le pouvoir de coercition et le moyen discrétionnaire. La coercition est maîtrisée par la proportionnalité et le discrétionnaire par la non discrimination négative. Ces deux maîtrises sont le b.a.-ba du job d’agent policier ou des parentés et constituent l’essentiel de son programme de formation.

Détails complémentaires

Ces deux attributs – ou ces privilèges – n’appartiennent qu’aux agents détenteurs de pouvoirs et assermentés par une entité (municipale, cantonale ou fédérale) d’État. Un employé administratif de l’État qui n’est pas concerné par l’assermentation ni ne dispose des pouvoirs d’intervention cités plus haut ne peut pas sélectionner l’orientation de ses prestations ni les destinataires de celles-ci. L’agent policier ou de détention, quant à lui, peut choisir d’interpeller une personne en particulier ou de fouiller telle cellule dès lors qu’il ne discrimine pas négativement le destinataire comparé aux autres. Mais, encore une fois, il ne peut pas discriminer négativement sur la base du genre, de l’origine culturelle, l’appartenance religieuse, etc. Le cas échéant, une telle dérive s’assimilerait à de la discrimination négative. Alors qu’une arrestation provisoire ou la recherche d’un individu répondant à des signalements précis correspond à de la détermination professionnelle ou à de la discrimination dite positive ou constructive.

Précisons encore que le moyen discrétionnaire se confond parfois au principe d’opportunité. Ce dernier n’étant reconnu et développé que par certaines doctrines et lois cantonales. Le principe d’opportunité concerne les polices et s’applique essentiellement lors de manifestations publiques.

Notre Constitution fédérale donne un cadre avec son article 5. Les lois, quant à elles, régissent les compétences des polices, de cas en cas, selon les cantons, les communes ou les ententes intercommunales (à l’exemple vaudois et ses neuf polices communales et régionales).

Le contrôle au “faciès” viole le respect à notre Constitution et est inefficace

On l’a vu, quand le policier ou l’agent de détention use de coercition, il se doit de maîtriser une juste proportionnalité de la force ou de la contrainte afin de préserver l’intérêt du public, sa propre sécurité et l’intégrité de la personne interceptée. Quant le même agent d’ordre étatique use de discrétion(-naire) pour s’engager dans une poursuite automobile ou toute autre investigation et enfin interpeller un individu plutôt qu’un autre, dans le but de prévenir un incident imminent, il se doit de maîtriser toute tentation ou toute facilité pouvant le conduire à de la discrimination négative vulgairement appelée contrôle “au faciès”.

Deux exemples :

La Police de Los Angeles exclut de ses pratiques tout contrôle de personne sur la base du statut ou des apparences. La Police Région Morges prend soin de former et d’analyser les pratiques de son personnel d’intervention sur ces questions et en continu.

Pour l’agent policier ou de détention, user de discrétionnaire sans discriminer c’est gagner en efficacité,

pour trois raisons :

  1. Il obéit à de vrais indices et à des signalements objectifs. Il évite ainsi que des préjugés personnels le commandent, selon l’adage qu’un corps fort obéit et qu’un corps faible est commandé. Les critères objectifs qui priment sur toute apparence offrent de bonnes garanties à la procédure judiciaire. Ce ne serait pas la première fois qu’une piste criminelle échappe à la police à cause des préjugés récurrents et infondés de certains agents.
  2. Il contient son champ d’action professionnelle. Combien de policiers s’épuisent et s’élancent dans toutes les directions lorsqu’ils cèdent à leur arbitraire personnel.
  3. Il est alors autorisé à quittancer (ou à clore) son travail. Si l’agent de sanction ne parvient pas à faire les bons choix dans sa large palette de “discrétion”, il peut “mourir” ou étouffer dans l’exercice même de sa fonction, ne parvenant pas à prendre suffisamment de recul.

 

 

Policier et journaliste : même combat ?

Le policier est à la sécurité publique ce que le journaliste est à l’information publique.

 

Dans le paysage médiatique suisse on trouve des acteurs de droit public et privé. La concurrence que se livrent les médias exige de ceux-ci une lutte acharnée pour survivre. Les trois cents polices suisses ne sont pas épargnées par quelques formes de concurrence, d’abord entre elles mais aussi face à certaines prestations des sociétés privées. Par contre, et heureusement pour nous, les polices ne sont pas astreintes à la rentabilité.

Depuis une génération les médias numériques sont à la portée de tout-un-chacun grâce à l’essor fulgurant des nouvelles technologies. N’importe qui peut relayer un fait divers, soumettre quelques traits d’investigation et le publier sur son blog personnel par exemple. C’est comme si la sécurité publique se passait progressivement du policier.

 

Pouvons-nous imaginer vivre, demain, la même mutation en matière sécuritaire que celle vécue, aujourd’hui, par les médias ?

 

Le journaliste fait face aux transformations du monde de l’information. Le journaliste se mue en médiateur et superviseur de forums, de blogs avec autant de chroniqueurs et contributeurs volontaires. Il offre à ses derniers une crédibilité et la notoriété de son journal.

A la police, le même phénomène s’opère, et, presque comme toujours, débute sur le continent américain. Là-bas, courir derrière le voleur n’est déjà plus l’exclusivité du flic. Dans une dizaine d’états, des chasseurs de prime s’en chargent. Chez nous aussi, nos polices ne pourront bientôt plus assumer toutes les tâches qui leurs sont dévolues.

Roger-H.goun
Roger H.Goun

Afin d’anticiper cette transformation sociétale et de ne point la subir, le policier devra, tout comme le journaliste le fait déjà, muter sa posture.

 

Le policier doit rester le seul rapporteur des preuves et des signalements auprès du pouvoir judiciaire. Tout le reste, il devra, tôt ou tard, s’en décharger ou le déléguer. Le policier est moins bon que le militaire dans la tactique de combat ; il est moins bon que l’informaticien dans les méandres d’internet. Le policier est potentiellement bon, excellent même, quand il doit poser un discernement ou une régie d’ordre sur les pièces à conviction, le constat des faits, l’enregistrement des témoignages et la détection des actes répréhensibles.

 

Le policier saura-t-il s’adapter à son temps comme le journaliste est en train de le faire ?

Ce sont les femmes qui humaniseront la police

Pour la première fois, les aspirantes policières de l’école régionale de Colombier (NE) sont plus nombreuses que leurs homologues hommes. Une tendance qui rassure ? J’ai sondé les représentants d’une dizaine de corporations. Il en ressort quelques peurs, dont celle de perdre le pouvoir – masculin –, et le constat d’un temps qui évolue.

A mon sens, cette tendance est un espoir. Comme le vœu – qu’on n’espère pas pieux – que la féminisation des polices puisse contribuer à mettre fin à une certaine suprématie des mâles. En tout cas de certains mâles, dominants, en certaines circonstances bien définies. Au-delà des questions de parité, toutes relatives, ou des capacités musculaires, tout aussi relatives au vu du développement des sciences bioniques, il y a clairement péril en la demeure pour les vieux de la vieille. Même s’ils seront bientôt une minorité.

Je le constate tous les jours, les profils féminins interrogent l’ancestrale discipline policière, bien plus que la discipline militaire suisse qui s’est vue réformée par la force du scrutin populaire et par les apports insolites de multiples compétences civiles, pluridisciplinaires et miliciennes. Car oui, il existe encore des institutions où les effets d’une féminisation policière sont redoutés. L’Académie de Savatan en est une. Elle a récemment fait parler d’elle en intégrant une grande partie de la formation de base des futurs policiers cantonaux genevois. Les dirigeants de cette école sont tous des hommes. Plusieurs ont été refoulés de leurs corporations respectives pour divers motifs. Vous aurez beaucoup de peine à déceler leurs cursus d’études. Ils n’apparaissent nulle part. Peuvent-ils revendiquer une formation initiale de policier ? Pas tous, tant il est vrai qu’elle n’est nullement nécessaire pour diriger une école de police. Alors, sont-ils titulaires d’une formation pédagogique ? Ce qui serait, vous en conviendrez, utile, pour former… d’autant qu’ils ne se contentent pas d’instruire mais prétendent éduquer des adultes, mères et pères de famille, candidats aux polices. Ni les uns, ni les autres ne sont diplômés en gestion institutionnelle ou en administration de biens publics. Il faut le dire franchement, ces lacunes sont très dommageables à terme. Formation juridique alors ? N’en jetez plus.

La gouvernance qui prévaut à la tête des polices doit retenir notre souffle de citoyennes et citoyens car elle conditionne celles et ceux qui, dans la partie latine de notre pays, nous serviront et nous protégeront demain. Les effets pour le moins compromettants de la situation actuelle se feront sentir plus vite qu’on ne le pense et les générations futures le paieront très cher.

Pourquoi ce détour à Savatan ? Imaginez un seul instant la venue de femmes au milieu de cet état-major d’hommes, rien qu’entre eux. Aucune chance.

Elles seront instantanément bluffées par la soldatesque, sur le champ d’une guerre imaginaire et des gloires… tant espérées. Les injonctions seront assassines. Quel grade Madame ? P’tite dame, avez-vous déjà menotté ? Les postulantes auront beau plaider leur tour du monde linguistique, leur doctorat en anthropologie, leur master en sciences criminelles, leur brevet d’avocate, leurs expériences dans les entreprises multinationales, elles seront toutes assignées à de la sous-traitance et à l’aumônerie. C’est-à-dire à tous les enseignements existentiels et fondateurs de notre démocratie – donc de nos polices – considérés par nombre de galonnés comme des jobs de «femmelette» et de «chochotte». Intimidés de la sorte, nos futures policières et futurs policiers hériteront d’un métier au socle vacillant, sans âme; d’un métier «qui s’exécute le cerveau dans les talons, un pas derrière l’autre», aligné, assujetti, inféodé. Le contre-exemple parfait à tous les profils plus que nécessaires à la lutte antiterroriste, aux investigations laborieuses et au courage de rompre la routine et d’investiguer par-delà les ordres. Sur ce plan, nos politiques sont, soit naïves, soit calculatrices. Elles ne sauraient ignorer les problèmes de casting et de gestion. Les notes de service, les rapports écrits et consignés, les témoignages, le nombre de départs plus ou moins volontaires, sont significatifs et de plus en plus nombreux… qu’ils devraient rompre les digues tôt ou tard.

La féminisation des polices est bien plus qu’une question de genre. Elle est la mise au tapis des mécanismes machistes et hiérarchisés à outrance.

En l’état, aucune femme ne peut franchir de postulation, de recrutement, d’admission professionnelle supérieure et, le cas échéant, serait épargnée par le couperet des qualifications – dont, par exemple, ladite académie tient le secret –, sur ses seuls faits d’armes. Aucune femme ne saurait diriger une école professionnelle, en Suisse, au seul motif de ses galons. Que la féminisation parvienne dans la police et la pratique évoluera; qu’elle entre en direction d’école de police et le mythe s’effondrera.

Bien entendu, nous ne pouvons pas généraliser. La femme «comme on ne fait plus d’hommes» existe aussi. Mais, en de telles circonstances, elle est et restera une exception. En effet, la femme doit faire preuve de toutes les ingéniosités du monde, celles-là même qui manquent aujourd’hui à plusieurs polices. Elle n’a pas le choix. Elle aiguise ses compétences sur les contours de la nature humaine et développe d’autres armes, par dizaines, mieux affûtées, plus fortes, audacieuses et perspicaces. Non pas qu’elle supplante le genre colosse d’avec celui de la prévention ou celui de la médiation mais, avec et par elle, la bête primitive est revisitée, critiquée, et en vient à s’autodéterminer. Le pouvoir imposé et menaçant devient autorité concertée, admise et reconnue. La femme en police n’est pas meilleure que l’homme mais elle oblige les récalcitrants à cultiver de vraies compétences de marché et non plus seulement quelques privilèges autarciques.

La féminisation des polices est bien plus qu’une question de genre. Elle est la mise au tapis des mécanismes machistes et hiérarchisés à outrance. Des mécanismes aliénants qui préjudicient gravement les capacités de nos polices. A quoi bon être un homme, un «vrai», sportif, discipliné, si je n’ose pas dénoncer l’indignité, si je n’ose pas m’opposer, par peur et par soumission, aux malfaisances qui rongent mon propre destin de vie professionnelle ?

C’est quoi un bon policier ?

L’évolution de nos sociétés provoque de fortes mutations sociales. Il existe encore des organisations de police qui les subissent. Chez elles, le statut policier se perd en conjectures. C’est quoi un policier ? A quoi reconnaît-on un policier ? Est-ce que le Brevet fédéral de policier fait d’un policier un bon policier ? Une habitante de Genève ou d’Yverdon peut se retrouver, par hasard, au coeur de l’action de trois, quatre, cinq, six polices différentes et parfois concurrentes. La police des transports est-elle une police comme les autres ? Les assistants de sécurité publique ou les gardes-frontière sont-ils policiers ?

Si nous nous penchons maintenant sur les fonctions policières, nous sommes davantage désorientés. Typiquement, le maintien de l’ordre est-il une tâche de sécurité publique ou de police ? Quelle est la différence ?

Les confusions naissent dès le recrutement puis s’échouent sur les plages des formations. En effet, plusieurs institutions de police conditionnent leurs aspirants dans le moule étroit d’une gymnastique guerrière. Durant mes analyses de pratique, j’ai répertorié quatre raisons, extraites des aveux policiers, qui conduisent à ce vice de forme. Les exigences d’engagements disciplinaires et physiques réduisent le policier à la confrontation militaire, alors qu’il n’a pas à s’y trouver. Cette sournoise sélection nous prive de nombreuses personnalités compétentes, qui manifestement ne peuvent pas répondre aux attentes des instructeurs recruteurs bodybuildés. Cette étroitesse managériale prétérite gravement les effectifs; insuffisants selon les déclarations de plusieurs syndicats et états-majors. Ce culte du corps bluffe la population, autant que le politique, sur les intentions et les réelles actions à mener. Dommage, parce que la police exerce un rôle bien plus important en amont et, si possible, avant que le crime ne vomisse ses effets visibles et désobligeants. De un. Je ne me lasse pas de le répéter. Je veux voir des policières et des policiers très bien entraînés. Mais qu’à leur entraînement optimal corresponde la meilleure formation tactique et technique possible. Cette catégorie de policiers ne représente qu’une fraction des 120 métiers que l’on trouve dans les polices suisses; métiers qui sont répartis dans plus de quatre-vingts corporations ou groupements thématiques et territoriaux. Réduire la police, et donc les facultés des jeunes filles et des jeunes gars que l’on recrute, à des gabarits physiques est une hérésie et une pure méprise; c’est ignorer les compétences et les réelles capacités de notre jeunesse; c’est aussi faire fi de notre fédéralisme.

Je souhaite des filles et des gars qui aient du courage, qui prennent des initiatives, qui sachent contredire s’il le faut, qui ne se laissent pas faire, qui nagent à contrecourant, qui en imposent, qui maîtrisent leurs verbalisations et leurs argumentaires, et encore qui ne craignent pas de passer des milliers d’heures derrière les écrans, devant les cartes géographiques, dans les laboratoires scientifiques, au coeur des réseaux sociaux, et qui puissent traquer tout ce qui peut nuire à la sécurité de nos enfants. Et, s’il le faut, après tout ça, les unités dites spéciales interviendront. J’ai vu les dégâts qu’entraîne le fait de retenir des patrouilleurs équipés de leurs lourdes ceintures de charges dans les bureaux: un lot de désolations, de frustrations, de démotivations, mais aussi des nuisances institutionnelles ainsi que des dépenses inutiles.

De deux. Le policier se situe à l’exact opposé du militaire. Le premier préserve la paix. Le deuxième fait la guerre. En Suisse, Dieu merci, le militaire milicien espère ne jamais la faire. Préparer le policier à l’affrontement avec des pratiques et des obligeances guerrières revient à sauter une étape – la nôtre et celles des anciens – qui depuis presque septante ans nous réjouit et nous invite à vivre en paix. Faire comme si on avait tout épuisé et, pire, échoué, pour faire peur, couver la menace et orienter nos jeunes dans le conflit dégénérescent est un aveu d’échec, un manque de confiance. Là encore, faut-il le rappeler, si la guerre devait, par la plus nocive des dégradations, éclater, nos policiers civils seraient assujettis aux militaires dans un rang auxiliaire. Le pouvoir judiciaire et ses tribunaux ainsi que les médias publics revêtiraient, eux aussi, l’organisation, la logistique et l’uniformisation militaires. Tous devraient abandonner leurs postures civiles. Mais, aujourd’hui le policier prête serment au pouvoir civil et non au pouvoir militaire. La manipulation qu’opèrent certains esprits commandeurs et nostalgiques est très dangereuse, décalée, inopérante et contre-productive. S’ils avaient raison, il ne nous resterait que peu de liberté pour penser nos échecs quant au maintien de la paix, quant à notre diplomatie, devenue soudainement infructueuse, et quant à nos manquements en prestations et formations d’adultes, tels que nous aurions pu les offrir à nos jeunes aspirants policiers.

De trois. Jusqu’à ce jour, pas un seul cadre de police, pas un, n’a pu et su me dire pourquoi une jeune fille douée d’intelligence investigatrice, tenace, polyglotte et diplômée en informatique, en transactions financières ou en sciences sociales, se déplaçant sur une chaise roulante, ne pourrait pas entrer dans la police ? L’embarras circule depuis des années, d’une main gantée à l’autre. «Oh, je sais…» J’ai tant de fois essuyé les mêmes excuses à propos du sexe faible dont on m’assurait l’impossibilité éternelle à rejoindre l’étalon police; ou de la taille, parce que pour combattre les grands il faut être grand; ou de la dictée; de l’âge limite avant et après; de la nationalité; du cousinage fiscal; du genre sexuel et j’en passe.

De quatre. La population semble être satisfaite lorsqu’un déploiement policier – souvent affublé d’un nom d’oiseau ridicule – est opéré dans son quartier ou à proximité de sa gare. La population peut y croire, mais pas le policier de terrain qui, lui, se sait manipulé. Enfermé des heures durant dans des fourgons aux vitres teintées, il perd progressivement le fil de ses ambitions comme de ses enquêtes au profit d’un acte de présence que des centaines d’autres agents de l’Etat pourraient accomplir, sans carte de police et sans avoir été rémunérés durant leurs formations. On en revient à la rareté et à la cherté des ressources humaines. Dans les polices inaptes au changement, ces deux armes sont savamment et quotidiennement aiguisées par ceux qui recrutent et se barricadent.

Zurich, Lucerne: les polices sont invitées à faire leur autocritique

L’interpellation de policiers zurichois, membres de la section «délits sexuels» et soupçonnés de corruption, est la part visible d’une gestion des ressources humaines au sein des corporations policières conventionnelles plus problématique qu’il n’y paraît. Ou, tout au contraire, s’agissant de la ville de Zurich, les prémices d’une nouvelle gouvernance qui soulève les problèmes afin de les résoudre. Bien que, dans les polices suisses, les affaires de corruption soient rares, chaque révélation nous oblige à l’incontournable exigence de remise en question.

Commençons par distinguer les deux organismes vivants qui composent toute police: celui, physique, de l’individu et celui, moral, de l’institution. L’individu de fonction policière n’est pas plus résistant qu’un autre. Je ne m’étonne pas qu’il puisse parfois trébucher. Nous ne pouvons pas attendre des policiers des miracles et encore moins qu’ils résolvent l’insécurité publique à eux seuls. Je m’inquiète davantage pour la personne morale, l’institution, et sa manière de gérer les défaillances internes.

Pourquoi? Parce que nombre de corporations policières fonctionnent en vase clos et perpétuent une déviance militaire qu’elles n’ont pas à revêtir, qu’elles ne savent pas porter ni supporter. Elles n’ont pas été créées pour se lancer dans la guerre, ni en vue de celle-ci, mais pour maintenir la paix. Les vices de forme se traduisent par des méthodes d’évaluation, des ordres de service et des formations qui prônent une discipline martiale, exposent une virilité dominante et soumettent les apprenants à des rapports de pouvoir qui réduisent la responsabilité, l’initiative et l’autonomie de la personne. L’armée suisse, ellemême, a abandonné nombre de ces pratiques depuis deux décennies.

Je constate tous les jours, sur le terrain, que l’essentiel, en fin de compte, réside dans notre Constitution démocratique et ses valeurs fondamentales. Celles-ci justifient et déterminent la police. Elles donnent du sens à l’exercice professionnel et autorisent le policier à résister aux exactions et aux irrégularités; du moins à les traiter ouvertement et avec l’aide de personnes extérieures, critiques et indépendantes. Conduire une enquête de police périlleuse, dangereuse et de longue haleine nécessite plus de conviction, de courage intérieur que de performance corporelle. Je ne parle même pas de l’âge qui avance, avec les premières difficultés de santé, lesquelles, naturellement, relativisent la condition physique.

C’est donc bien les valeurs qui fondent la police et soutiennent les entraînements techniques et tactiques. Non l’inverse.

Comment voulez-vous qu’un agent puisse se positionner face à des collègues à la dérive si les messages, parfois implicites, de l’organisation les employant sont basés sur des règles de domination et de confrontation?

Cette affaire zurichoise implique des individus. Alors, pourquoi la personne morale, l’institution, devrait-elle s’en inquiéter? C’est que la police représente et engage l’Etat et qu’elle dépose l’intérêt public sur les épaules de chacun de ses agents. On le voit à leur écusson ou blason, on l’entend à l’assermentation publique et on le constate à l’usage des pouvoirs de sanction et d’opportunité qui leur sont attribués. C’est toute la différence avec des employés de l’économie privée. C’est précisément dans cette juxtaposition – personne physique et organe moral d’Etat – que réside tout le danger du dysfonctionnement structurel.
Heureusement, des propositions voient le jour. A l’exemple du projet pilote initié par le gouvernement lucernois qui offre dorénavant aux collaborateurs – surtout aux collaboratrices – de la police cantonale un service de dénonciation des violences et des irrégularités internes. Ceci après qu’une enquête administrative indépendante eut reconnu le laxisme de la hiérarchie. Des médiateurs seront chargés, ensuite, de transmettre leurs recommandations à la direction du département. Hier, les personnes incriminées étaient éjectées vers le haut et prenaient du grade, ou, pire, étaient déplacées dans les centres de formation.

Le policier reçoit non seulement une force coercitive exceptionnelle (pouvoir de contrainte et de privation limitée de la liberté) mais aussi, et surtout, des moyens discrétionnaires. Ces derniers sont méconnus et négligés dans certaines écoles de police, notamment en Suisse romande. C’est pourtant ce pouvoir discrétionnaire qui forge l’excellence du policier et lui donne la garantie de pouvoir choisir l’orientation de ses actions – à discrétion – et l’invite à se remettre en question. Cette liberté d’enquête et d’initiative est le premier atout d’une police de droit. C’est aussi ce qui distingue une police civile d’une gendarmerie prévôtale ou exclusivement militaire.

La formation policière ne doit plus être seulement l’école des gros bras

Nombre de policiers exercent une fonction qui n’est pas celle qu’ils s’imaginaient. Ils se sont inscrits pour «bouffer du bitume»: c’est pour cela qu’ils ont franchi les tests éliminatoires et se sont entraînés physiquement et techniquement. Or, problème, les criminalités ont muté et leurs commanditaires n’arpentent pas les rues. Ils se cachent.

C’est pourquoi je propose d’inverser les intentions politiques actuelles qui prévoient d’unifier et de centraliser les parcours de formation des tout jeunes – et malléables – aspirants. Je préconise l’élargissement des critères d’admission, la création de plusieurs voies de recrutement, la mise en place de perfectionnements continus, variés et surtout de deux filières de formation de base. Une telle multiplicité ne devrait pas nous poser problème. Notre pays a de l’expérience en matière de fédéralisme, de cohabitation des langues, des confessions, des cultures et des apprentissages.

Mis à part notre police fédérale, chargée de coordonner la lutte contre les grandes criminalités, nous comptons, pour l’heure, presque autant de polices que de cantons, d’ententes intercommunales et de villes. C’est une bonne chose, même si nous devons encore intensifier les coopérations. Toutes ces entités invitent naturellement à entrevoir plusieurs types de formation. En plus, leurs différences sont utiles pour deux raisons.

D’une part, la saine concurrence que se livrent toutes ces polices freine l’ardeur éblouissante, mais dangereuse, d’une caste policière versée dans la chorégraphie militaire. Cette frange encasernée a tendance à prendre l’état de paix pour celui de la guerre. La paix est une construction qui fait appel à la responsabilité, à la liberté des individus et surtout à une extrême patience. La paix se nourrit de dispositifs ouverts, transparents, transversaux et préventifs.

D’ailleurs, la grande majorité des prestations de police échappent à la dégénérescence du conflit armé. On ne peut donc réduire l’action policière à la tactique de combat; ce serait négliger l’importance croissante des criminalités qui se propagent dans les bureaux feutrés et empruntent les circuits informatisés, à l’abri de tout regard. La méthode guerrière est une impasse pour l’avenir de la police et surtout pour ses agents qui, en déploiement risqué, seront peu à peu, et fort heureusement, remplacés par de la robotique.

Par ailleurs, diversifier les formations permettrait d’élargir le bassin des compétences requises et de pallier le déficit du recrutement. Ce dont se plaignent justement certains états-majors et certains syndicats.

De nos jours, qu’un commandant d’école étouffe l’esprit d’initiative de ses apprenants dans des avalanches d’ordres de service et de parades moyenâgeuses, ou qu’un chef de corps se fige devant des statistiques, ils se verront aussitôt mis en confrontation avec d’autres visions politiques, d’autres dirigeants, issus d’autres milieux professionnels, d’autres corps de police, d’autres régions, d’autres cantons. De tels échanges critiques renforcent l’employabilité professionnelle – promue dans toutes les administrations publiques – et donnent la possibilité au policier peu à l’aise au sein d’une corporation d’en rejoindre une autre.

A la fin, nous bénéficions d’une pluridisciplinarité policière à même de réjouir tout biologiste qui sait pertinemment que la nature doit sa survie et ses capacités d’adaptation et de défense à la diversité de ses organismes.

Mais, pour réformer les dispositifs de formation, il nous faut distinguer les impératifs de sécurité publique de ceux liés aux tâches d’une police évolutive. En effet, courir le crime nécessite des moyens physiques. Ce que peut offrir une école professionnelle. Les diplômés obtiendront alors une carte d’agent de sécurité publique d’Etat. Il est vrai que pour produire une tactique de rue, soutenir un assaut armé et, le cas échéant, user d’armes lourdes, ces agents doivent pouvoir disposer des meilleurs équipements et des meilleures technologies possible.

Pour enquêter jusqu’aux sources des maux des trafics de toutes espèces, remonter les filières mafieuses, déjouer leurs ramifications, il faut savoir appréhender les nouvelles formes de criminalité actives dans les domaines financier, numérique et génétique –, et Dieu sait s’il y a urgence à combler les retards – analyser, dresser des rapports, comparer et archiver. Ces candidats, quant à eux, passeront des tests de connaissances générales en sciences sociales et économiques. Ils obtiendront une carte d’agent de police d’Etat. Pour eux, il ne sera pas nécessaire de fréquenter, des centaines d’heures durant, les salles de musculation.

Une première voie pour celles et ceux qui veulent s’extraire de leurs postes, se rendre visibles et rassurer la population; et une deuxième voie, accueillant des profils variés, tous âges confondus, y compris des personnes avec un handicap physique, pour déjouer les complots cachés du crime.

Les droits humains sont la légitimité du policier

Quand on me demande pourquoi je consacre autant de temps à la police, j’explique que la police d’un Etat de droit est la pièce de voûte de l’édifice démocratique. Mais qu’on ne s’y trompe pas, il ne suffit pas d’invoquer les forces de l’ordre pour préserver ce bien commun.

Chez nos voisins, des banlieues s’enflamment. Chez nous, des braquages s’opèrent à l’arme lourde, nos rues deviennent dangereuses et l’immigration d’Afrique du Nord nous assaille.

Est-ce que ce sont de telles situations qui auraient porté à la guerre dans le passé? Cette ultime question, nous devons nous la poser. Si nous constatons qu’il n’en est rien, nous devons alors étudier le pourquoi et le comment.

Considérant que le crime a la place qu’on veut bien lui laisser, je préfère vous raconter une histoire, ou plutôt une contre-histoire. La mienne. Celle-ci débute dans le golfe de Guinée, en Afrique, se poursuit au Proche-Orient jusqu’en Europe du Sud-Est, en passant par l’Amérique du Sud et les Grandes Antilles. Là-bas, j’ai rencontré des enfants, des femmes et des hommes, brisés; à cause des revendications de liberté et de survie qu’ils ont osé exprimer publiquement. Je me souviens, comme si c’était hier, des coups de feu, des cris, des hurlements, de la poussière. Lorsque j’enregistrais leurs témoignages, je songeais à mon village natal (fribourgeois), à mes proches et à nos rêves du jour après la nuit. Une aspiration inassouvie me serrait la gorge. Une quête qui me conduisait, de découvertes en heurts, aux abords du feu des guerres, des exactions, aux limites de l’inhumanité. Parce que l’inhumanité existe bien plus qu’on pourrait le croire et s’importe ou s’exporte, par portions, jusqu’ici, à Lausanne, ici, à Berlin, ici, à Amiens. Plusieurs de mes partenaires locaux ont été arrêtés, quelques-uns retrouvés traumatisés et défigurés sous la torture, d’autres portés disparus. Leurs bourreaux étaient tous des agents d’Etat, policiers ou militaires, parfois les deux en un; des voyous organisés. Une soldatesque dressée en caserne d’isolement et condamnée, pour en sortir, à commettre l’innommable, sans autre mot d’ordre que la prise du pouvoir des premiers sur les autres. Ces agents portaient – et portent toujours – le même type d’uniformes que nos policiers et disposent, pour la plupart, des mêmes outils de travail. Sans changer mon fusil d’épaule – on n’échappe pas à sa lignée d’ancêtres officiers mercenaires suisses ayant servi nations et royaumes étrangers des siècles durant –, j’ai compris alors que cette puissante malversation corporative deviendrait le mobile de mes futurs combats de vie. Et, depuis, je n’ai cessé d’arpenter les écoles militaires et surtout de police.

Parce que toute pratique excessive peut engloutir l’être si elle n’est pas réfléchie, j’ai voulu comprendre l’action policière, avec soin et précision, dénicher le moindre motif inavouable, saisir à bras-le-corps cette fonction et surtout examiner pourquoi elle s’exerce de façon très différente d’un point à l’autre du globe. En effet, si on analyse de près les mécanismes institutionnels qui peuvent conduire un agent d’Etat policier à commettre des exactions, on découvre d’abord la vulnérabilité de l’être ayant rencontré des difficultés dans sa sphère privée. Puis apparaissent la nature de l’entraînement subi et les privations de sommeil, les menaces et sévices qui annihilent le sens critique de l’individu. Comme si le monde se refermait sur lui. La réalité devient celle qu’on lui impose. Autant d’oppressions qui couchent n’importe qui d’entre nous devant plus musclé que soi et vous contraignent à reproduire toutes les compromissions qui vous garantiront une bonne place dans la pyramide des avancements et des grades de l’organisation pervertie. Tous les ingrédients sont alors réunis pour vous vêtir d’une carapace… autorisant l’affrontement violent plutôt que la résolution des problèmes. C’est connu, la coquille solide contient le cœur mou.

En situation de paix, sous nos latitudes, le policier est garant des droits humains, proclamés et convention- nés internationalement par l’Etat de droit qu’il représente. Dieu merci. Aucun autre agent d’Etat, plus que le policier, dans la réalité des opérations concrètes, dans la réalité de nos jours et de nos rues, ne détient si ouvertement le précieux constituant. Les droits humains sont donc la légitimité du policier et, en quelque sorte, ses vitamines. Ils ne se voient pas. Ils ne s’affichent pas dans les actions de maintien de l’ordre, dans les gardes à vue, les auditions et… font sourire en formation continue. Mais ils tiennent le corps policier en santé démocratique. Imaginons… imaginons, un seul instant, ce que deviendraient tous ces corps physiques et institutionnels s’ils souffraient de carences vitaminées… corps décharnés, décalcifiés, compensant leur manque de confiance avec toutes sortes de stéroïdes anabolisants… Imaginons: les circuits sanguins bouchés, embolies, thromboses et j’en passe. Imaginons encore le désastre des agents dopés, caméras greffées sur le front, sans discernement, sans valeurs ni références, machines à intervenir, à trancher; robotisés. Imaginons enfin l’édifice étatique, encouragé par la vindicte populaire, se séparant de ses droits, pierre par pierre, jour après jour, sans trop s’en rendre compte, stimulé par les peurs galopantes des incivilités, de l’insécurité, triant, alignant et débauchant les orientations culturelles, les revendications, les critiques.

Le corps social tient tout du corps humain biologique, à une autre échelle. L’un comme l’autre sont mortels. L’un comme l’autre sont agressés de l’extérieur. L’un comme l’autre se sentent impuissants face à l’accident, à la maladie, au cancer imprévu et foudroyant. L’un comme l’autre ne parviendront pas à franchir les obstacles de la vie sans la collaboration pluridisciplinaire (mon père a été guéri par un médecin dont il ignorait tout de ses savoirs). Il y a donc cet apprentissage du corps intérieur au sein du corps extérieur. Il y a nos anticorps qui nous épargnent du temps à vieillir pour découvrir que la force physique est aléatoire, que les intentions ne suffisent pas. Il y a ce mystère qu’est la vie, cette mortalité qui nous tient debout et nous invite à la résolution chaque matin, dans l’idée d’un meilleur recommencement. Sans ces contraintes de vie, sans cette fragilité existentielle, aurions-nous le courage de vaincre les problèmes, aurions-nous l’idée et la volonté de dresser des projets de bien public, de combattre l’abus de pouvoir? Certainement pas. A quoi bon?

La démocratie subsiste parce qu’elle est sensible, parce que les agressions développent son immunité et l’empêchent de sombrer dans la facilité et, pire, de se soumettre aux idéologies évanescentes de quelques justiciers improvisateurs. Quant à la police d’Etat, elle n’échappe pas non plus à cette règle de vie. Dotée d’exceptionnels attributs de coercition et d’investigation, notre police mettrait en danger sa santé constitutive si elle ne maîtrisait pas de tels pouvoirs. La proportionnalité et la non-discrimination négative sont ses maîtrises. Elles sont fondées sur l’existence même des droits humains. Ce sont des facultés vitales qui reposent sur l’intelligence et le comportement responsable du policier, nécessitant de sa part une grande dextérité et un discernement sans cesse renouvelé. Et c’est là toute la distinction faite d’avec les salopards évoqués plus haut. Cultive-t-on assez cette différence pour empêcher toute dérive?

Ne nous laissons pas tromper par les apparences. Veillons à ce que nos polices interviennent avec force et détermination dans la lutte contre les criminalités, y compris usant des moyens techniques les plus évolués, mais sans jamais – ô combien jamais! – négliger les vitamines qui renforcent tout corps démocratique: les droits humains!

Violences: qui est responsable ?

Depuis toutes ces années que j’analyse les pratiques des policiers, aux côtés de ces derniers, je n’ai jamais été autant questionné par le public. A l’image des actionnaires d’une société, la leur, nombre de citoyens ne comprennent pas grand-chose de ce que leurs policiers tentent d’exprimer aujourd’hui.

Les policiers revendiquent beaucoup. Mais qu’ont-ils à nous dire pour nous rassurer, si possible de façon constructive ?

Les policiers se plaignent d’être toujours plus victimes de violences, ce qu’on ne peut nier. C’est grave. Mes interlocuteurs, victimes de vols à la tire, de cambriolages et de violences physiques, me disent l’être tout autant, si ce n’est plus et, chronologiquement, subissent ces méfaits avant les policiers. Ils me disent aussi ne pas avoir choisi d’être confrontés à ces violences et qu’ils ne bénéficient pas de centaines d’heures d’entraînement intensif pour se défendre.

Il y a donc un malentendu. Un décalage: c’est comme l’ouvrier de la construction qui perd définitivement son collègue dans un accident de travail. On ne sait pas quoi dire contre le job, contre les mesures de sécurité, contre les conditions de travail, contre l’employeur, contre tout le monde.

On cherche un responsable.

Vaincre le danger professionnel ne se commande pas. «Moi, j’ai choisi ce métier parce que ça bouge et ça bagarre», me confiait encore récemment un aspirant policier suisse. De Saint-Gall à Genève, les polices sont agitées tout autant que l’est la société. Alors, pourraient-elles répondre par un message de paix et d’assurance ? Il semble que non. Les polices n’ont pas été formées pour cela. Malheureusement.

Longtemps, j’espérais entendre une voix policière forte qui puisse nous rappeler le fondement et la légitimité de son rôle de gardien de la paix, qui puisse nous rassurer quant à sa volonté d’obéir à l’autorité démocratique, suivant en cela son propre choix et son assermentation. Bref, une parole qui innove plus qu’elle ne se lamente. J’espérais entendre les voix des victimes portées et soutenues par celles des policiers. J’espérais, toujours, voir naître des démonstrations et des réalisations concrètes, dans la forme et le contenu, comme n’importe quelle entreprise qui se trouverait en difficulté. Or je n’ai droit, comme nous tous, qu’à des plaintes et des complaintes.

Pourquoi la forme ? Tout changement n’est visible que sur le terrain, à l’intersection des besoins des citoyens et des besoins des policiers. C’est précisément à ce point de rencontre, concret, que toute transformation s’incarne. Je peux évoquer l’exemple du service de radio-oncologie du CHUV à Lausanne, qui a repensé et redessiné l’aménagement de ses locaux d’accueil. Et son directeur de préciser que les apports des artistes, architectes et autres maîtres d’œuvre dans l’accomplissement de ce qui est, aujourd’hui, incontestablement, une amélioration notoire des conditions de travail, ont été déterminants. J’y songe souvent à la vue de certains locaux de police, misérables, sans aménagement convivial, aux enseignes illisibles et effacées par le temps. Quelle image et quelle volonté de changement de tels conteneurs figés dans le passé traduisent-ils ?

Et le contenu ? Une caste par trop préservée, repliée sur ellemême, trop hiérarchisée, trop militarisée, vous répondra que l’on ne peut pas comprendre parce que nous ne menottons pas des voyous tous les jours. Non seulement c’est faux, l’attache des défaillances sociales est aussi l’affaire de milliers de travailleurs sociaux, d’enseignants, d’huissiers, de secouristes, d’infirmiers et j’en passe, mais cela reviendrait à dire que les branches de l’arbre ne se souviendraient plus de leur tronc… Les missions de police, ce sont les branches, celles que nous avons conçues pour notre service et notre protection. Nous, citoyens, policiers ou non, sommes le tronc. Que l’on ne nous fasse pas croire que l’on résout les conflits institutionnels ni qu’on oriente et dirige une police avec des menottes.

Là où l’on peut rejoindre les préoccupations des policiers comme étant les nôtres, c’est dans le constat que nous faisons, autant qu’eux, des dégénérescences sociales et des hostilités ouvertes et agitées des auteurs de violences. Violences qui expriment des malaises, pire, des vengeances ou l’appât de gains faciles, comme autant de défiances de l’ordre public. Dès lors, que faut-il comprendre quand des policiers narguent et défient leurs propres autorités, et par conséquent, leur employeur, l’Etat ?

Dans la même période, je n’ai jamais autant enregistré de témoignages de policiers, en lentes et tragiques repentances, pas fiers du tout de leurs actes violents et démesurés contre des personnes interpellées dans un passé plus ou moins proche. On imagine bien que de tels antécédents, qui pèsent lourd dans les conscien-
ces, ne puissent pas donner au policier confiance en l’avenir.

Il faut d’abord se remettre en question. Négliger ce mérite professionnel qu’est l’introspection, c’est mettre une barrière à toute réforme, perçue comme une menace. Il est donc nécessaire, et ce avec la plus grande rigueur, de considérer toute l’épaisseur des violences, d’où qu’elles viennent. Car elles se conjuguent, se confondent et finissent toutes, les unes comme les autres, dans le néant. L’exemple doit être donné par nous tous dans le contenu, mais aussi dans le contenant.

Nous, les civils, pouvons – et même devons – nous rapprocher et soutenir nos corporations policières, leur offrir nos critiques et nos compétences; exiger l’élargissement des conditions de recrutement, intervenir dans les formations pour empêcher les manipulations d’instructeurs techniques d’ancienne garde et construire des passerelles transdisciplinaires.

Eux, les policiers, peuvent mieux nous accueillir, ouvrir leurs compétences au public, communiquer plus proactivement et plus efficacement. L’isolement corporatif et son droit coutumier constituent la gangrène de l’innovation.

Le responsable est trouvé. Il se cache dans notre incapacité à changer et à innover.

Comment rendre au policier le goût de son métier

Les forces de sécurité publiques sont mal en point: elles font face à une hausse de la violence, à la difficulté de recruter ainsi qu’à la contestation de leur légitimité. De plus, la plupart des tentatives de réforme échouent car elles ne prennent pas en compte l’essentiel: le policier lui-même.

Les polices suisses, les unes après les autres, se réforment. Elles adaptent leur gouvernance et leurs moyens de lutte pour faire face aux multiples formes criminelles, ressenties ou réelles, mais aussi pour assumer les nouvelles exigences de gestion d’entreprise qui leur incombent.

Elles font face à trois problèmes largement évoqués dans les médias ces derniers temps:

  • l’apparition de violences publiques insoupçonnées, pas vraiment nouvelles, mais inquiétantes et pouvant déboucher sur des dégénérescences sociales
  • la difficulté de recruter
  • le rapport au pouvoir judiciaire vécu par plusieurs policières et policiers de terrain comme un obstacle supplémentaire à leur travail, notamment depuis l’introduction du nouveau code de procédure pénale.

L’introduction du nouveau code de procédure pénale démontre la nécessité pour le policier de faire évoluer ses pratiques

Pour affronter le premier problème, les polices disposent du pouvoir de coercition, à ce jour, heureusement, intact. Pour le deuxième, les polices tentent d’élargir leurs critères d’admission et sondent les milieux estudiantins. A ce propos, je préconise un prolongement de l’âge d’admission, sans limites, à l’exemple de la Police cantonale bernoise. Pour le troisième, l’invitation est faite au policier de développer son sens du discernement que l’on appelle dans le jargon technique policier: moyen discrétionnaire. Ce dernier est malheureusement méconnu, donc trop peu exploité. Il laisse une grande liberté d’investigation au policier, pour autant qu’il sache l’utiliser, et lui permet d’établir les faits, de monter des dossiers rigoureux à charge des personnes prévenues et, le cas échéant, de se confronter aux avocats de manière constructive.

Concernant maintenant la gestion d’entreprise de la plupart des corps de police suisses, je rencontre dans mes analyses institutionnelles deux obstacles:

  • une organisation et une logistique trop militarisées
  • une hiérarchisation pyramidale plutôt qu’elle ne résout ou concilie.

Pour des corporations civiles chargées de la préservation de la paix, ayant pour devise «servir et protéger», et confrontées aux réalités sociales, une caste militarisée ne peut que freiner l’autonomisation, les relations culturelles et les capacités d’innovation des agents. Un tel système, oppressif, ne prépare pas à l’accueil des plaignants, ni à l’interpellation des prévenus d’ailleurs, toujours mieux informés et bien plus exigeants aujourd’hui qu’hier.

Aussi, l’introduction du nouveau code de procédure pénale démontre chaque jour la nécessité pour le policier de faire évoluer ses pratiques, et ce, sans tarder. Par exemple, un gendarme qui ne fait qu’exécuter des ordres et des contre-ordres au terme d’une longue chaîne de voie de services se retrouve frustré et démotivé. Après quelques années déjà il laisse tomber ses ambitions, il renonce aux défis l’invitant à renforcer son ingéniosité, sa force de persuasion, ses facultés critiques et sa dextérité.

Ces deux obstacles empêchent nombre de policiers de douter, de résister voire de contester un collègue. L’indifférence et parfois même la compromission, conditionnées par les effets de groupe, semblent l’emporter encore trop souvent. J’observe ce phénomène dans les formations continues. J’appelle cela la surprotection personnelle. En d’autres termes, le policier risque de convenir du minimum et fera le strict nécessaire, sans plus, se détournera des civils spécialistes et ne pensera plus la protection publique comme un bien communautaire.

La surprotection personnelle pousse au retranchement et à la méfiance. Le seul moyen de franchir ce risque de «démission» sociale est la remise en question. Cela est d’autant plus vrai pour un corps très visible, uniformé et de service public.

Enfin, une institution de police qui s’appartient trop, qui peine à s’ouvrir aux compétences pluridisciplinaires extérieures et qui ne soigne pas ses fondements démocratiques comme les valeurs universelles de son action, est vite débordée. Elle souffre de non-reconnaissance et devient réfractaire à toute réforme. Les conséquences apparaissent auprès des policiers de la base dans le déni qu’ils opposent aux formations, dans le rejet des discours de la hiérarchie, qui sonnent creux. Vous aurez des policiers qui s’en prendront à leurs propres employeurs et à toutes les personnes qui osent critiques et visions. Les boucs émissaires sont alors servis sur un plateau d’argent. Si l’anticipation est abandonnée, les problèmes s’accentueront jusqu’au dépérissement professionnel.

Les réformes institutionnelles de polices sont comme de nouveaux avions qui transportent de nouvelles visions et de nouvelles idées de fonctionnement. Les policiers de la base, quant à eux, sont la piste d’atterrissage. Vous pouvez bien construire un nouvel avion, l’équiper des instruments les plus performants, le baptiser et l’inaugurer en grande pompe; il peut bien décoller, mais quand il aura épuisé ses réserves, il sera contraint d’atterrir. A ce moment-là, il sera trop tard pour vérifier les fondements de la piste d’atterrissage. Si le terrain corporatif n’est pas prêt à recevoir le nouvel engin, aussi prodigieux soit-il, le crash est assuré.

Une corporation tourmentée ne peut pas réceptionner des réformes uniquement par le haut. Sur le terrain, les comportements d’une police ancestrale se perpétueront et la gradation hiérarchique profitera toujours aux passations de pouvoir complaisantes. Enfin, le pouvoir judiciaire comme les autorités politiques seront encore perçus comme des menaces.

Agir à la racine, c’est vouloir, mais vraiment vouloir, restaurer la piste d’atterrissage.

Pour renouveler les organisations et franchir les défis policiers de demain, il faut d’abord tisser un réseau de confiance de bas en haut et de haut en bas, puis emmener l’ensemble des membres de la corporation vers une recherche d’identité professionnelle. C’est quoi la police? La police repose sur quels fondements? Comment les polices peuvent-elles réformer leurs structures si les fondations restent fragiles, si le sentiment d’insécurité guette la moindre action, si les membres ne sont pas reconnus à leur juste valeur et si les dangers profitent aux courants populistes et réducteurs? Les policières et policiers ne cèdent pas, par principe de précaution, à la facilité. Ne leur faisons pas avaler tout rond des réformes qu’ils ne digéreront pas. Aucune réforme conceptuellement structurée ne parviendra à changer les pratiques internes si elles ne sont pas d’abord examinées, avec soin. Pour ce faire, il faut créer des lieux de vidage et de ressourcement pour les collaboratrices et collaborateurs de terrain, les soulager des contraintes administratives et, enfin, supprimer toute inspection générale des services. Cette dernière superposition de police n’est pas crédible et augmente la défiance au lieu de susciter un réel engouement d’aspiration future. Réussir une réforme, c’est garantir les conditions d’atterrissage.