Discours à Oslo du Dr Mukwege, prix Nobel de la Paix

Accordez trois minutes de lecture au discours courageux du Dr Mukwege…

 

Dans la nuit tragique du 6 octobre 1996, des rebelles ont attaqué notre hôpital à Lemera, en République Démocratique du Congo (RDC). Plus de trente personnes tuées. Les patients abattus dans leur lit à bout portant. Le personnel ne pouvant pas fuir tué de sang-froid.

Je ne pouvais pas m’imaginer que ce n’était que le début.

Obligés de quitter Lemera, en 1999 nous avons créé l’hôpital de Panzi à Bukavu où je travaille encore aujourd’hui comme gynécologue-obstétricien.

La première patiente admise était une victime de viol ayant reçu un coup de feu dans ses organes génitaux.

La violence macabre ne connaissait aucune limite. Cette violence malheureusement ne s’est jamais arrêtée.

Un jour comme les autres, l’hôpital a reçu un appel. Au bout du fil, un collègue en larmes implorait : « S’il vous plaît, envoyez-nous rapidement une ambulance. S’il vous plait, dépêchez-vous. » Ainsi, nous avons envoyé une ambulance comme nous le faisons habituellement.

Deux heures plus tard, l’ambulance est revenue. A l’intérieur une petite fille de tout juste dix-huit mois. Elle saignait abondamment et a été immédiatement emmenée en salle d’opération.

Quand je suis arrivé, les infirmières étaient toutes en larmes. La vessie du nourrisson, son appareil génital, son rectum étaient gravement endommagés. Par la pénétration d’un adulte.

Nous prions en silence : mon Dieu, dites-nous que ce que nous voyons n’est pas vrai.

Dites-nous que c’est un mauvais rêve.

Dites-nous qu’au réveil tout ira bien.

Mais, ce n’était pas un mauvais rêve.

C’était la réalité.

C’est devenu notre nouvelle réalité en RDC.

Quand un autre bébé est arrivé, j’ai réalisé que ce problème ne pouvait pas trouver une solution au bloc opératoire, mais qu’il fallait se battre contre les causes profondes de ces atrocités.

Je me suis rendu au village de Kavumu pour parler avec les hommes : pourquoi vous ne protégez pas vos bébés, vos filles et vos femmes ? Où sont les autorités ?

À ma grande surprise, les villageois connaissaient le suspect. Tout le monde avait peur de lui, car il était membre du Parlement provincial et jouissait d’un pouvoir absolu sur la population.

Depuis plusieurs mois sa milice terrorisait le village entier. Elle avait instillé la peur en tuant un défenseur des droits humains qui avait eu le courage de dénoncer les faits. Le député s’en est tiré sans conséquences. Son immunité parlementaire lui permettait d’abuser en toute impunité.

Ces deux bébés ont été suivis de dizaines d’autres enfants violés.

Lorsque la quarante-huitième victime est arrivée, nous étions désespérés.

Avec d’autres défenseurs des droits humains, nous avons saisi un tribunal militaire. Finalement, ces viols ont été poursuivis et jugés comme crimes contre l’humanité. Les viols des bébés à Kavumu ont cessé.

Les appels à l’hôpital de Panzi aussi. Mais l’avenir psychologique, sexuel et génésique de ces bébés est hypothéqué.

Ce qui s’est passé à Kavumu et qui continue aujourd’hui dans de nombreux autres endroits au Congo, tels que les viols et les massacres à Béni et au Kasaï, a été rendu possible par l’absence d’un État de droit, l’effondrement des valeurs traditionnelles et le règne de l’impunité, en particulier pour les personnes au pouvoir.

Le viol, les massacres, la torture, l’insécurité diffuse et le manque flagrant d’éducation, créent une spirale de violence sans précédent.

Le bilan humain de ce chaos pervers et organisé a été des centaines de milliers de femmes violées, plus de 4 millions de personnes déplacées à l’intérieur du pays et la perte de 6 millions de vies humaines. Imaginez, l’équivalent de toute la population du Danemark décimée.

Les gardiens de la paix et les experts des Nations Unies n’ont pas été épargnés. Plusieurs ont trouvé la mort dans l’accomplissement de leur mandat. La Mission des Nations Unies en RDC reste présente jusqu’à ce jour afin que la situation ne dégénère pas davantage. Nous leur en sommes reconnaissants.

Cependant, malgré leurs efforts, cette tragédie humaine se poursuit sans que tous les responsables ne soient poursuivis. Seule la lutte contre l’impunité peut briser la spirale des violences.

Nous avons tous le pouvoir de changer le cours de l’Histoire lorsque les convictions pour lesquelles nous nous battons sont justes.

Vos Majestés, Vos Altesses Royales, Excellences, Distingués membres du Comité Nobel, Chère Madame Nadia Murad, Mesdames et Messieurs, Amis de la paix,

C’est au nom du peuple congolais que j’accepte le prix Nobel de la Paix. C’est à toutes les victimes de violences sexuelles à travers le monde que je dédie ce prix.

C’est avec humilité que je me présente à vous portant haut la voix des victimes des violences sexuelles dans les conflits armés et les espoirs de mes compatriotes.

Je saisis cette occasion pour remercier tous ceux qui pendant ces années ont soutenu notre combat. Je pense, en particulier, aux organisations et institutions des pays amis, à mes collègues, à ma famille et à ma chère épouse, Madeleine.

Je m’appelle Denis Mukwege. Je viens d’un des pays les plus riches de la planète. Pourtant, le peuple de mon pays est parmi les plus pauvres du monde.

La réalité troublante est que l’abondance de nos ressources naturelles – or, coltan, cobalt et autres minerais stratégiques – alimente la guerre, source de la violence extrême et de la pauvreté abjecte au Congo.

Nous aimons les belles voitures, les bijoux et les gadgets. J’ai moi-même un smartphone. Ces objets contiennent des minerais qu’on trouve chez nous. Souvent extraits dans des conditions inhumaines par de jeunes enfants, victimes d’intimidation et de violences sexuelles.

En conduisant votre voiture électrique, en utilisant votre smartphone ou en admirant vos bijoux, réfléchissez un instant au coût humain de la fabrication de ces objets.

En tant que consommateurs, le moins que l’on puisse faire est d’insister pour que ces produits soient fabriqués dans le respect de la dignité humaine.

Fermer les yeux devant ce drame, c’est être complice.

Ce ne sont pas seulement les auteurs de violences qui sont responsables de leurs crimes, mais aussi ceux qui choisissent de détourner le regard.

Mon pays est systématiquement pillé avec la complicité des gens qui prétendent être nos dirigeants. Pillé pour leur pouvoir, leur richesse et leur gloire. Pillé aux dépens de millions d’hommes, de femmes et d’enfants innocents abandonnés dans une misère extrême… tandis que les bénéfices de nos minerais finissent sur les comptes opaques d’une oligarchie prédatrice.

Cela fait vingt ans, jour après jour, qu’à l’hôpital de Panzi, je vois les conséquences déchirantes de la mauvaise gouvernance du pays.

Bébés, filles, jeunes femmes, mères, grands-mères, et aussi les hommes et les garçons, violés de façon cruelle, souvent en public et en collectif, en insérant du plastique brûlant ou en introduisant des objets contondants dans leurs parties génitales.

Je vous épargne les détails.

Le peuple congolais est humilié, maltraité et massacré depuis plus de deux décennies au vu et au su de la communauté internationale.

Aujourd’hui, grâce aux nouvelles technologies de l’information et de la communication, plus personne ne peut dire : je ne savais pas.

Avec ce prix Nobel de la Paix, j’appelle le monde à être témoin et je vous exhorte à vous joindre à nous pour mettre fin à cette souffrance qui fait honte à notre humanité commune.

Les habitants de mon pays ont désespérément besoin de la paix.

Mais :

Comment construire la paix sur des fosses communes ?

Comment construire la paix sans vérité ni réconciliation ?

Comment construire la paix sans justice ni réparation ?

Au moment même où je vous parle, un rapport est en train de moisir dans le tiroir d’un bureau à New York. Il a été rédigé à l’issue d’une enquête professionnelle et rigoureuse sur les crimes de guerre et les violations des droits humains perpétrés au Congo. Cette enquête nomme explicitement des victimes, des lieux, des dates mais élude les auteurs.

Ce Rapport du Projet Mapping établi par le Haut-Commissariat des Nations Unies aux Droits Humains, décrit pas moins de 617 crimes de guerre et crimes contre l’humanité et peut-être même des crimes de génocide.

Qu’attend le monde pour qu’il soit pris en compte ? Il n’y a pas de paix durable sans justice. Or, la justice ne se négocie pas.

Ayons le courage de jeter un regard critique et impartial sur les événements qui sévissent depuis trop longtemps dans la région des Grands Lacs.

Ayons le courage de révéler les noms des auteurs des crimes contre l’humanité pour éviter qu’ils continuent d’endeuiller cette région. Ayons le courage de reconnaître nos erreurs du passé.

Ayons le courage de dire la vérité et d’effectuer le travail de mémoire.

Chers compatriotes congolais, ayons le courage de prendre notre destin en main. Construisons la paix, construisons l’avenir de notre pays, ensemble construisons un meilleur avenir pour l’Afrique. Personne ne le fera à notre place.

Mesdames et Messieurs, Amis de la paix,

Le tableau que je vous ai brossé offre une réalité sinistre. Mais permettez-moi de vous raconter l’histoire de Sarah.

Sarah nous a été référée à l’hôpital dans un état critique. Son village avait été attaqué par un groupe armé qui avait massacré toute sa famille, la laissant seule.

Prise en otage, elle a été emmenée dans la forêt. Attachée à un arbre. Nue. Tous les jours, Sarah subissait des viols collectifs jusqu’à ce qu’elle perde connaissance.

Le but de ces viols utilisés comme armes de guerre étant de détruire Sarah, sa famille et sa communauté. Bref détruire le tissu social.

À son arrivée à l’hôpital, Sarah ne pouvait ni marcher ni même tenir debout. Elle ne pouvait pas retenir ni ses urines ni ses selles.

A cause de la gravité de ses blessures génito-urinaires et digestives couplées à une infection surajoutée, personne ne pouvait imaginer qu’elle serait un jour en mesure de se remettre sur ses pieds.

Pourtant, chaque jour qui passait, le désir de continuer à vivre brillait dans les yeux de Sarah. Chaque jour qui passait, c’était elle qui encourageait le personnel soignant à ne pas perdre espoir. Chaque jour qui passait, Sarah se battait pour sa survie.

Aujourd’hui, Sarah est une belle femme, souriante, forte et charmante.

Sarah s’est engagée à aider les personnes ayant survécu à une histoire semblable à la sienne.

Sarah a reçu cinquante dollars américains, une allocation que notre maison de transit Dorcas accorde aux femmes souhaitant reconstruire leur vie sur le plan socioéconomique.

Aujourd’hui, Sarah dirige sa petite entreprise. Elle a acheté un terrain. La Fondation Panzi l‘a aidée avec des tôles pour faire un toit. Elle a pu construire une maison. Elle est autonome et fière.

Son histoire montre que même si une situation est difficile et semble désespérée, avec la détermination, il y a toujours de l’espoir au bout du tunnel.

Si une femme comme Sarah n’abandonne pas, qui sommes-nous pour le faire ?

Ceci est l’histoire de Sarah. Sarah est Congolaise. Mais il y a des Sarah en République Centrafricaine, en Colombie, en Bosnie, au Myanmar, en Iraq et dans bien d’autres pays en conflit dans le monde.

A Panzi, notre programme de soins holistiques, qui comprend un soutien médical, psychologique, socioéconomique et juridique, montre que, même si la route vers la guérison est longue et difficile, les victimes ont le potentiel de transformer leur souffrance en pouvoir.

Elles peuvent devenir des actrices de changement positif dans la société. C’est le cas déjà à la Cité de la Joie, notre centre de réhabilitation à Bukavu où les femmes sont aidées pour reprendre leur destin en main.

Cependant, elles ne peuvent pas y arriver seules et notre rôle est de les écouter, comme nous écoutons aujourd’hui Madame Nadia Murad.

Chère Nadia, votre courage, votre audace, votre capacité à nous donner espoir, sont une source d’inspiration pour le monde entier et pour moi personnellement.

Le prix Nobel de la Paix qui nous est décerné aujourd’hui n’aura de valeur réelle que s’il peut changer concrètement la vie des victimes de violences sexuelles de par le monde et contribuer à ramener la paix dans nos pays.

Alors, que pouvons-nous faire ?

Que pouvez-vous faire ?

Premièrement, c’est notre responsabilité à tous d’agir dans ce sens.

Agir c’est un choix.

C’est un choix :

– d’arrêter ou non la violence à l’égard des femmes,

– de créer ou non une masculinité positive qui promeut l’égalité des sexes, en temps de paix comme en temps de guerre.

C’est un choix :

– de soutenir ou non une femme,

– de la protéger ou non,

– de défendre ou non ses droits,

– de se battre ou non à ses côtés dans les pays ravagés par le conflit.

C’est un choix : de construire ou non la paix dans les pays en conflits.

Agir, c’est refuser l’indifférence.

S’il faut faire la guerre, c’est la guerre contre l’indifférence qui ronge nos sociétés.

Deuxièmement, nous sommes tous redevables vis-à-vis de ces femmes et de leurs proches et nous devons tous nous approprier ce combat ; y compris les États qui doivent cesser d’accueillir les dirigeants qui ont toléré, ou pire, utilisé la violence sexuelle pour accéder au pouvoir.

Les États doivent cesser de les accueillir avec le tapis rouge et plutôt tracer une ligne rouge contre l’utilisation du viol comme arme de guerre.

Une ligne rouge qui serait synonyme de sanctions économiques, politiques et de poursuites judiciaires.

Poser un acte juste n’est pas difficile. C’est une question de volonté politique.

Troisièmement, nous devons reconnaître les souffrances des survivantes de toutes les violences faites aux femmes dans les conflits armés et les soutenir de façon holistique dans leur processus de guérison.

J’insiste sur les réparations ; ces mesures qui leur donnent compensation et satisfaction et leur permettent de commencer une nouvelle vie. C’est un droit humain.

J’appelle les États à soutenir l’initiative de la création d’un Fonds global de réparation pour les victimes de violences sexuelles dans les conflits armés.

Quatrièmement, au nom de toutes les veuves, tous les veufs et des orphelins des massacres commis en RDC et de tous les Congolais épris de paix, j’appelle la communauté internationale à enfin considérer le Rapport du Projet « Mapping » et ses recommandations.

Que le droit soit dit.

Cela permettrait au peuple congolais d’enfin pleurer ses morts, faire son deuil, pardonner ses bourreaux, dépasser sa souffrance et se projeter sereinement dans le futur.

Finalement, après vingt ans d’effusion de sang, de viols et de déplacements massifs de population, le peuple congolais attend désespérément l’application de la responsabilité de protéger les populations civiles lorsque leur gouvernement ne peut ou ne veut pas le faire. Il attend d’explorer le chemin d’une paix durable.

Cette paix passe par le principe d’élections libres, transparentes, crédibles et apaisées.

« Au travail, peuple congolais ! » Bâtissons un État où le gouvernement est au service de sa population. Un État de droit, émergent, capable d’entraîner un développement durable et harmonieux, non seulement en RDC mais dans toute l’Afrique. Bâtissons un État où toutes les actions politiques, économiques et sociales sont centrées sur l’humain et où la dignité des citoyens est restaurée.

Vos Majestés, Distingués membres du Comité Nobel, Mesdames et Messieurs, Amis de la paix,

Le défi est clair. Il est à notre portée.

Pour les Sarah, pour les femmes, les hommes et les enfants du Congo, je vous lance un appel urgent de ne pas seulement nous remettre le Prix Nobel de la Paix mais de vous mettre debout et de dire ensemble et à haute voix : « La violence en RDC, c’est assez ! Trop c’est trop ! La paix maintenant ! » Je vous remercie.

Denis Mukwege

Afrique du Sud: Un Forum social explosif contre l’économie extractive

 

 

Tout bouge en Afrique du Sud. Comme plusieurs mouvements en Europe, la nature reprend la place qu’elle avait avant la découverte de métaux précieux…

Une grande réunion a eu lieu les 12-15 novembre à Johannesburg qui a rassemblait quelques milliers de personnes venant de 60 pays, dont 28 d’Afrique, et aussi des deux Amériques, d’Asie Pacifique et d’Europe. Leur déclaration finale est sans ambiguïté : l’industrie extractive est destructrice, basée sur l’exploitation des  ressources naturelles  et des personnes qui y travaillent. « Nous reconnaissons notre diversité et nos perspectives différentes, mais nous sommes liés par notre désir d’un futur libre d’une économie extractive ! »

Qui sont-ils ? Un grand nombre de petits fermiers, des groupes de jeunes, d’Eglises, des pêcheurs, des représentants de syndicats et de communautés touchées par les activités des mines, des universitaires, des experts, etc. Tous veulent garantir l’intégrité de la nature et assurer un monde meilleur aux générations futures. Leurs exigences font échos à celles d’autres continents. Ils parlent tous par expérience : « Ces dernières décades, nous avons vu l’intensification de ce modèle économique néocolonial, raciste, patriarcal, basé sur une croissance sans limites sur une planète limitée ! Au nom du progrès, ce modèle a dévalué et dégradé notre terre. Il a surexploité les travailleurs, dépossédant les communautés concernées, ayant pour effet d’intensifier le réchauffement et créant une injustice climatique. Il a assujetti les communautés locales à une logique d’accumulation de capital qui profite aux entreprises transnationales, qui sont les nouveaux dirigeants du monde. »

« En plus, et comme si cela ne suffisait pas, des forces fascistes et autoritaires sont en progression partout qui nous menacent par la violence et la répression. Leur logique est d’accroître leur exploitation de la nature et de financiariser tout cela. Les océans, les fleuves, les petites rivières, les forêts, les montagnes, tout l’écosystème est maintenant au service du profit. Pour accompagner ce processus,  le spectre de guerres génocidaires apparaît qui montrera l’extermination des exclus et des marginalisés…Les paysans, les petits fermiers, les migrants, les personnes déplacées, les groupes de femmes, tous sont rendus esclaves du modèle patriarcal de développement d’extraction. Les droits des travailleurs ne sont souvent pas respectés, s’ils existent, les syndicats ne sont écoutés que s’ils sont d’accord avec l’entreprise. »

Les participants au Forum ne sont pas impressionnés par la révolution high-tech, le big data et l’intelligence artificielle qu’ils considèrent comme une mesure supplémentaire de l’industrie extractive. Ainsi, ils appellent à la résistance systématique contre les déplacements de populations,  la déforestation, la destruction des sources d’eau, et aussi l’extraction dans les mers.Toute l’assemblée a réclamé le droit de dire NON aux activités extractives sur leurs territoires, où les femmes ont un rôle important à jouer,  et OUI à une vie plus harmonieuse, à un modèle durable, respectueux de l’environnement. Ils demandent une transition juste, basée sur une reconversion industrielle où les travailleurs font un travail écologique et social, ou, s’ils ne peuvent pas, ils sont rétribués par un revenu et actifs dans les services publics essentiels. La déclaration explique la manière dont seraient gérées les communautés touchées par l’extraction minière. Avoir aussi le droit de laisser les ressources du sous-sol  (gaz, charbon, pétrole) qui ne doivent pas être exploitées à volonté pour maximiser le profit, mais pour un développement futur durable.

Oui aussi à des réparations pour les destructions écologiques faites aux peuples du Sud. La déclaration va loin en demandant l’abolition des investissements et des contrats commerciaux. Les communautés sont malheureusement divisées par la corruption et les fausses promesses où ceux qui résistent sont criminalisés, mis en prison ou tués, ceci avec la participation de leaders traditionnels, ce qui parle pour une démocratie populaire à tous les échelons. En fait la déclaration demande qu’on travaille au bien commun et à la préservation de cet impératif éthique. Elle affirme les droits de la nature qui n’est pas une propriété, mais sacrée.

En lisant cette déclaration, on se rend compte qu’elle se rapproche de l’encyclique du pape François « Laudato Si » qui met aussi en avant le bien commun et le caractère sacré de la terre. Mais comment vont réagir les multinationales,  et autres pays dictatoriaux qui achètent à coup de millions de dollars les terres des autres ou les endettent ? C’est le retour du balancier de la mondialisation à tout prix…

 

 

 

Une femme présidente de l’Ethiopie

 

Il aura fallu la démission du président Mulatu Teshome  pour qu’une femme soit élue présidente de l’Ethiopie, Shale Work Zwede. Depuis l’adoption d’une constitution moderne en 1995, elle devient la 4e cheffe de l’Etat.  Diplomate de carrière, elle a toutes les compétences. En effet, représentante spéciale du Secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, auprès de l’Union Africaine (UA),  elle a été ambassadrice en France, à Djibouti, au Sénégal,  et représentante permanente de l’Ethiopie auprès de l’Autorité intergouvernementale pour le développement ((IGAD) dans l’est africain.

Le choix de cette femme hors du commun, résulte de négociations entre 4 partis qui forment la coalition au pouvoir, le Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (EPRDF), depuis 27 ans au pouvoir. Ces 4 partis veulent surtout éviter la confrontation et se sont bornés à 3 résolutions : respect de la loi, multipartisme, démocratie élargie à des partis dissidents.

Sa fonction de cheffe de l’Etat est essentiellement honorifique. Le vrai pouvoir est aux mains du premier ministre Ably Ahmed qui représente son pays dans les grands sommets internationaux. Il avait été choisi en avril dernier par la coalition EPRDF. Il est issu, pour la première fois, du plus grand groupe ethnique, les Oromo.

Depuis avril, il n’a cessé de montrer sa volonté de réformes. Une tâche ardue dans un pays de 104 millions d’habitants où les violences entre les communautés sont nombreuses. A cet effet, la Commission européenne des Droits de l’Homme a accusé le gouvernement de ne pas avoir su mieux protéger les citoyens lors des violences inter-communautaires qui ont fait fuir un million de personnes et fait de nombreuses victimes. Une victoire importante néanmoins pour lui, il a conclu la paix avec l’Erythrée, a libéré des milliers de prisonniers et créé un nouveau gouvernement où la moitié des postes sont occupés par des femmes…

Selon Le Monde Afrique (25.10.2018), l’EDPRF pourrait ne pas survivre aux réformes démocratiques en cours. La crise politique qui a secoué le pays a fissuré la grande coalition et la désignation du nouveau premier ministre Ably Ahmed a redistribué les cartes. « Le leadership est perdu* a osé dire un ancien maquisard tigréen. Plusieurs nouveaux partis émergent qui ont aussi quelque chose à dire. Le premier ministre, plein de bonne volonté, aura la tâche dure, et  Shale Work Zwede aussi. On l’a vu dans de nombreux autres pays, vouloir établir la démocratie, est un exercice périlleux qui demande beaucoup de temps…

 

 

 

Pauvre Afrique: maintenant c’est les Russes après les Chinois

En décembre 2017, l’ONU a autorisé les Russes d’envoyer des armes et des instructeurs en République centrafricaine (RFA). Bien fait et vite fait. Début 2018, 5 militaires et 170 civils débarquaient. « Ils sont partout dans le pays, explique Roland Marchal du Centre d’études et de recherches internationales (Ceri) : drapeaux, pin’s, publicité de leurs actions, protection rapprochée du président Faustin-Archange Touadera ; en juillet ils étaient entre 300 et 400 ». Et Thierry Vircoulon, de l’Institut français des relations internationales (Ifri) ajoute : « Ce sont d’anciens militaires travaillant pour une société de sécurité, la Wagner (connue pour ses mercenaires), présente en Syrie et en Ukraine, et des militaires des Forces spéciales. Le 22 août, ils ont signé un accord de défense avec les Faca, l’armée centrafricaine, qui pourra être formée dans les écoles militaires russes… »

Un pied de nez fait à la France que Moscou veut affaiblir et aux 350 militaires français encore présents à l’aéroport de Bangui. En fait, coup classique, tout se passe comme les Français avaient fait du temps de la colonisation. Les Russes ont placé un homme, Valery Zakharov  au cœur du Palais présidentiel qui a plus de pouvoir qu’il n’en paraît. Les Français sont fatigués, déçus par le président  Touadéra qui n’a pas ramené la paix dans le pays où les ex-Seleka (à majorité musulmans) s’entre déchiraient contre les Balaka d’obédiance chrétienne (le pays est encore chrétien à 80 %.) L’ancien président Bozizé, un règne marqué par le népotisme et le tribalisme. Il avait  fait venir des Sud-Africains pour le défendre en 2013, mais effrayés par la cruauté des clans et ayant perdu 13 soldats, ils se sont retirés rapidement. En 2015 le pape François est allé redonner confiance à toutes les parties en allant notamment prier à la mosquée de Bangui avec le grand Imam. Mais la réconciliation a été de courte durée, le pays est retombé dans une situation de non-droit  malgré la présence des Français qui ont eu alors « l’idée » de dire  au président centrafricain d’aller demander l’aide du président Poutine de venir les remplacer, et à l’ONU, d’accepter la levée de l’embargo sur les armes pour la RFA…

Evidemment, venir dans le pré carré de la France, n’est pas pour déplaire à la Russie qui est aussi attirée par les ressources minières (diamants) et à du retard par rapport aux autres puissances.  Mais du temps de la guerre froide, ils soutenaient les mouvements de libération  dans les années 60-70. Et comme les Russes ne font rien pour rien, on craint qu’ils utilisent les méthodes brutales qu’on connaît en Syrie et en Ukraine.  En effet,  trois journalistes russes qui voulaient enquêter sur la mystérieuse société Wagner et ses mercenaires, ont été assassinés le 30 juillet dernier. Son gérant est Evgeni Khodotov homme de main d’ Evgeni Prigozin, un proche du président Poutine, propriétaire de la société.  De plus, les Russes, qui disent faire de l’humanitaire, ont ouvert deux bases militaires dans le nord-est du pays près des zones diamantaires à Bria et Ouata. Leur venue coïncide aussi avec une campagne antifrançaise dans les media centrafricains, pour affaiblir l’influence de la France sur la scène africaine et de ce fait gagner des voix à l’ONU. Une stratégie à long terme, comme la Chine…

Sur le plan politique, les Russes aimeraient arriver à obtenir une signature entre les groupes armés. Le 28 août, la Russie a obtenu la signature d’une entente de paix entre les leaders des ex-Seleka et quelques chefs des anti-Balaka à Khartoum, en présence de membres du gouvernement. Ceux qui sont venus ont touché 40 millions de FCFA (61 000 Euros). Un nouvel accord avec les leaders manquants pourrait ensuite partager les ressources minières en trois : un tiers pour le gouvernement, un tiers pour les groupes armés, un tiers pour les Russes. Et voilà, on recommence avec d’autres !

Les vautours sont toujours plus nombreux planant dans le ciel du continent africain  avant de plonger et de se repaître de ses précieuses ressources. Ces vautours ont besoin de groupes armés locaux et étrangers, soit pour défendre leur butin, soit pour combattre certaines multinationales, qui, elles veulent assurer un développement rapide chez eux (Chine) ou le plein emploi et les rentes de vieillesse (Europe). Même des Etats vautours sont en quête de terres arables pour nourrir leurs peuples (Vietnam, Corée, Libye, etc..),  ou les chameaux de l’Arabie saoudite. Enfin il y a les marchands d’armes européens, chinois, coréens du nord qui luttent ainsi contre le chômage chez eux et enveniment l’avenir africain.  Penser que la Suisse puisse en faire partie est inacceptable. Elle a un autre rôle à jouer avec sa réputation humanitaire.

Il y a heureusement beaucoup des mères et pères courage sur ce continent malmené par tant de mauvais vents contraires, comme le docteur Mukwege, récent prix Nobel de la Paix ?

Nicolas Hulot et l’Afrique

Evidemment il y a la récupération politique de gauche et de droite, mais Nicolas Hulot c’est tout autre chose. Même si sa manière de quitter le gouvernement français est choquante, mais il est sincère. Nul mieux que lui à parcouru la planète dans tous les sens, dans les airs et dans les mers, et spécialement en Afrique dont il nous a fait découvrir les beautés époustouflantes par son émission Ushuaïa

Une société, a-t-il dit, qui est incapable de descendre dans la rue pour laisser à ses enfants une planète décente, et qui, égoïstement, assiste aux conséquences du dérèglement climatique dans les pays du Sud et notamment en Afrique par la sécheresse, sans vouloir renoncer à son confort et à son modèle de développement… Peut-on l’appeler encore « société » ?  C’est le court terme qui compte, et tant pis pour le long terme qui est « le temps de l’écologie », mais dont le politique ne veut pas entendre parler. Est-que l’éthique dont les entreprises se targuent à bon marché aujourd’hui dans leurs offres d’actions, peut encore être synonyme de responsabilité ? Non ! On ne veut pas reconnaître qu’on est en face d’un défi de civilisation qui prime sur tout. Déjà Jacques Chirac disait « la maison brûle », mais qu’est-ce qu’on fait ? Cela nous concerne tous, pas seulement un ministre et un ou deux gouvernements ou pays, mais toute l’humanité, notre « maison commune » comme le dit le pape François dans sa très intéressante encyclique Laudato Si . Mais qui l’a lue ? Les journaux préfèrent parler des abus sexuels honteux d’ecclésiastiques…

Et en Suisse on ne fait pas mieux. Le Conseil fédéral a accepté de changer la loi qui interdisait d’exporter des armes dans les pays en guerre, maintenant c’est possible ! Les entreprises d’armement sont allées pleurnicher auprès de nos institutions et ont fait un intense lobbying pour assurer le plein emploi dans ce domaine. Court terme d’abord ! Et c’est notre Coopération au développement qui assurera le service après-vente en tentant de réparer les dégâts ! Alors nos valeurs de neutralité et notre réputation de médiateurs, sous le tapis. Où sera encore notre crédibilité avec le CICR ? On détruit ce qui nous assurait la paix.

 

Un accord au Soudan du Sud ?

Parmi les réfugiés que la Suisse accueille, il y a plusieurs sud-soudanais. Pourquoi ?  Créé en 2011, le Soudan du Sud est le plus jeune Etat d’Afrique. En 2013, un conflit a éclaté entre le président Salva Kiir et son vice-président Riek Machar accusé d’avoir fomenté un coup d’Etat. Ils sont issus de deux groupes ethniques importants, les Dinkas et le Neuers. Ils vont s’affronter pendant 5 ans, et le pays s’enfonce dans une guerre civile qui fera fuir près d’un million de personnes en Ouganda où ils seront bien accueillis, en recevant même un lopin de terre en attendant un retour. Ils seront aidés en outre par le HCR et le PAM. (Programme Alimentaire Mondial)

Ainsi, en 2018, 7 millions de Sud-Soudanais sont encore dépendants dans leur pays de l’aide humanitaire et survivent avec peine, car la faim fait son apparition, les brigandages, les viols, la prostitution. Cela a motivé des jeunes à émigrer en Europe.

Mais coup de théâtre dimanche 5 août,  un accord sous forme de pacte est signé à Khartoum, en présence d’Omar El Béchir, entre les deux frères ennemis qui s’engagent à aboutir à un accord de paix définitif et à former un gouvernement de transition pour une durée de 3 ans avec 35 ministres  se partageant le pouvoir. « C’est du bricolage », commente un chercheur du CNRS, Roland Marchal, « mais pourquoi pas ? ». Une nième tentative visant à établir la paix au Soudan du Sud  où tant d’êtres humains luttent pour leur survie. On a même pu voir ces jours à la TV des enfants-soldats démobilisés…

Cette fois-ci, on est vraiment tenté d’y croire à cause de l’arrivée au pouvoir du Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed en avril 2018 qui a fait la paix avec l’Erythrée et vise la stabilisation de toute la région. Un exemple à suivre donc et il semble que les deux rivaux sud-soudanais y soient prêts. A suivre…

L’éléphant indien en Afrique

                                         

Le continent africain, malgré son insécurité due à des rebelles dangereux dans plusieurs pays, attirent les investisseurs étrangers grâce à ses énormes potentialités économiques et au dynamisme de ses habitants qui sont plus d’un milliard. Les Chinois s’y sont installés durablement depuis deux décennies, pas trop aimés de la population africaine qui ne voit pas vraiment les retombées de leurs investissements. Ils profitent surtout aux cadres que les Chinois ont corrompus et au développement de la Chine. Et voilà maintenant les Indiens, qui, à vrai dire, sont là depuis longtemps sur la côte Est et en Afrique du Sud que Gandhi avait vus au début du XXe siècle.   Il y a entre eux un lien important, celui d’avoir été colonisés et non-alignés.

Le Premier ministre indien Narenda Modi veut que son Etat  se fasse une place plus grande sous le  soleil africain. En 2015 à New Delhi lors du sommet Inde-Afrique, l’Inde avait déjà promis d’accorder aux pays africains des prêts concessionnels de 10 milliards de dollars ainsi qu’une aide de 600 millions de dollars sur cinq ans, auxquels s’ajouterait un nouveau fond de développement Inde-Afrique en discussion. L’Exim Bank of India qui a financé jusqu’ici des projets d’infrastructures à l’Est et au Sud, a aussi ouvert des bureaux à Abidjan et Dakar avec des antennes à Johannesburg et Addis Abeba. En plus des 29 ambassades qu’elle a déjà, elle en a ouvert de nouvelles qui permettront de consolider les liens avec la diaspora indienne établie dans plusieurs pays africains.

Le ministre indien du commerce, Seresh Prabhu, estime que « l’Inde et l’Afrique gagneraient à négocier un accord de libre-échange pour renforcer les échanges commerciaux bilatéraux qui demeurent en deça de leurs potentiels » (voir Hebdo3, 6.04).  Il a aussi exhorté les pays africains à utiliser le régime préférentiel indien de franchise de droits pour les pays les moins avancés (DFTP), qui pourrait faire passer les échanges commerciaux de 53 milliards en 2017 à 150 milliards d’ici cinq ans.

Il est important de noter que dans le cadre du 1er sommet de l’Alliance solaire internationale ((ASI), le gouvernement indien a annoncé l’octroi d’un milliard de dollars à 13 pays africains (Bénin, Burkina Faso, Mali, Togo, entre autres) pour financer des projets d’énergie solaire. Imaginée par l’Inde et la France lors de la Cop21, l’ASI est destiné à diminuer le coût de l’énergie solaire. En effet, les panneaux solaires seront fournis par des entreprises indiennes dont les prix sont plus bas que les chinois !

Pour renforcer son implantation sur le continent africain, le gouvernement indien s’est allié au Japon pour lancer une initiative commune baptisée Asia African Growth Corridor (AAGC), la route de la croissance Asie-Afrique. Elle est surnommée la « Route de la Liberté », car considérée  comme une alternative au projet chinois pharaonique de la Route de la Soie (One Belt, One Road). La riposte indo-nippone au projet chinois a été annoncée une dizaine de jours seulement après le premier sommet international sur la Route de la Soie organisé à Pékin en 2017.  On ne peut que se réjouir de ces initiatives indo-niponnes qui cassent le monopole chinois sur l’Afrique.

  

Un marché unique africain comme en Europe ?

 

Les choses ne traînent pas à l’Union Africaine (UA) qui s’était réunie les 28-29 janvier en Assemblée générale à Addis Abeba (voir blog LT) et avait élu l’efficace Paul Kagame comme président. Les 54 chefs d’Etat et de gouvernement du continent se réunissent ce 21 mars à Kigali au Rwanda pour signer un traité instituant une zone de libre-échange continentale (Ziec). Mais le Nigeria, 190 millions d’habitants, probablement sous pression de syndicats et de milieux d’affaires, n’en fait pas partie. Pour le moment sans doute.

Il y a 20 ans que cette idée d’instaurer un marché commun continental a émergé. Pourquoi le continent africain ne profiterait-il qu’aux puissances extérieures ? Europe, Chine, USA, Brésil, Turquie, etc. ? Le commissaire aux Affaires économiques de l’UA, Victor Harison, estime que la croissance africaine devrait se maintenir autour des 4 % en 2018, ceci malgré la pauvreté et le chômage des jeunes. Néanmoins, selon lui, la création d’une telle zone interne de libre-échange devrait permettre une hausse de 52 % du commerce interne d’ici à 2022. L’idée de formater le continent africain avec les mêmes structures que le continent européen pour mieux se hisser au niveau du commerce mondial, a fait son chemin. En 2015, un accord tripartite de libre-échange a réuni trois communautés : Afrique occidentale, Afrique australe et de l’Est qui représentent 530 millions d’habitants et un PIB de 512 milliards d’euros, soit la moitié des richesses produites par le continent. La Ziec se propose d’élargir cette base pour toute l’Afrique. Victor Harison explique : « Abaisser les barrières douanières, libéraliser les services, ouvrir son marché à la concurrence, exige que l’on tienne compte des disparités entre pays. Cela veut dire qu’il faudra beaucoup discuter et négocier.

Les pays plus développés adopteront sans doute la Ziec, car cela leur ouvrira de nouveaux marchés, mais ceux qui disposent de ports desservant des pays enclavés auront peur de perdre des revenus douaniers. Ils voudront aussi plutôt commercer avec l’extérieur comme le Nigeria où le conseiller Schneider-Ammann va se rendre ces jours… Va-t-il desservir la cause de l’Union Africaine ?

Quand on pense aux difficultés qu’a l’Union Européenne, notamment avec les pays de l’Est, on peut penser que cela prendra beaucoup de temps encore, et que tous ne signeront pas,  mais l’Afrique a toujours eu le temps de son côté. « Le continent ne peut pas se permettre de rater ce rendez-vous avec l’histoire », affirme Victor Harison. L’Union Européenne de son côté peut s’attendre à voir son commerce diminuer, notamment avec ses Accords de Partenariats Economiques (APE)…

Afrique du Sud: “So help me God” !

                                         

Il est vraiment important de rendre hommage à deux figures du syndicalisme en Afrique australe tant leur parcours politique se ressemble, mais pas leurs destins. Il s’agit de Morgan Tsvangirai, du Zimbabwe, mort d’un cancer à 65 ans dans un hôpital de Johannesburg, et Cyril Ramaphosa, ancien syndicaliste, 65 ans également,  devenu président  de l’Afrique du Sud après la démission forcée de Jacob Zuma. Morgan Tsvangirai a lutté toute sa vie pour la démocratie et le multipartisme, bête noire du dictateur Mugabe que les sbires ont emprisonné à plusieurs reprises, torturé et menacé de mort. Lors d’un accident provoqué par ses assassins, il s’en est sorti, mais sa femme est décédée ce qui l’avait beaucoup affecté. En 2008, il avait gagné le premier tour des élections, et a proposé une union nationale avec le parti de Mugabe, la Zanu-PF. Des violences ont alors éclaté faisant 200 morts, ce qui l’a persuadé de se retirer.

L’ensemble de la classe politique a salué sa mémoire, à commencer par le président Emmerson Mnangagwa (ancien militaire) qui a succédé  à Mugabe il y a trois mois. L’Union Européenne a loué son courage et  de même Boris Johnson, le ministre britannique des Affaires étrangères. Morgan Tsvangirai est mort pauvre, alors que Mugabe reçoit 3 millions de rente par année et la promesse qu’on ne touchera pas à ses nombreuses propriétés dans un pays qu’il a ruiné.

Cyril Ramaphosa, lui aussi syndicaliste de la première heure,  était même venu en Namibie alors sous mandat de l’Afrique du Sud, pour parler de son travail et aussi se renseigner sur les syndicats namibiens qui existaient déjà. Nelson Mandela l’avait pressenti pour lui succéder, mais les vieux cadres de l’ANC (African National Congress) refusèrent, préférant Thabo Mbeki plus manipulable.   Ramaphosa  préféra alors se tourner vers le privé où il fit fortune tout en restant fidèle à l’ANC qui l’a élu président en décembre dernier. Il a ainsi barré la route à Nkosazana Dhlamini Zuma, médecin, ex-femme de Zuma et qui a été présidente de la Commission de l’Union Africaine (2002-2014). L’ancien président sud-africain avait tout tenté pour qu’elle soit élue présidente de l’ANC et puisse ensuite devenir présidente de l’Afrique du Sud et le faire bénéficier d’une impunité pour ces multiples scandales. Lui aussi était en train de dévaliser l’Afrique du Sud avec la complicité de la famille indienne les Gupta. Le clan Zuma est aux commandes de nombreux postes stratégiques et il sera sans doute difficile à Ramaphosa de les faire travailler pour le bien de tous les Sud-Africains et non pour eux-mêmes. Sa prestation de serment était empreinte de modestie, d’humilité et du désir de faire du bien pour tous les Sud-Africains : « So help me God ». Son discours sur l’Etat de la nation au Parlement au Cap a été longuement ovationné par tous les partis. Il a jusqu’aux prochaines élections en 2019 pour réussir son pari. Mais des partis ennemis sont tapis dans l’ombre, dont les Combattants pour la liberté du trublion Julius Malema.

Pourquoi donc, dans le cas de Tsvangirai, son destin a-t-il été si tragique alors qu’il avait toutes les capacités pour gouverner, et dans le cas de Ramaphosa, il a pu accéder à la présidence au même âge ? C’est le problème de nombreux pays d’Afrique : RDC, Burundi, République centre africaine, Guinée Bissau, Cameroun, Tchad, etc. qui sacrifient des gens plus compétents qu’eux et aussi une partie de leur jeunesse qui, faute de travail, doit émigrer. Ces présidents sont aux mains de multinationales puissantes et de pays étrangers corrupteurs, de vrais vautours,  qui les aident à se maintenir en place avec leur clan afin de bénéficier des faveurs nécessaires pour piller les ressources de ces pays où les chacals collaborateurs sont partout.

 En Afrique du Sud, la démocratie est enracinée depuis longtemps,  les institutions sont stables, la société civile bien éduquée, du moins une bonne partie. Si l’ANC a accepté de démissionner le président Zuma, c’est pour regagner des voix perdues par les extravagances et les scandales du gouvernement. Cette victoire de la démocratie et de l’Etat de droit aura sans doute des répercussions positives sur tout le continent qui aspire à une vraie indépendance. C’est aussi ce AAque souhaite l’Union Africaine. Lors du remaniement de son gouvernement le 26 février, le président Ramaphosa, conscient qu’il faut maintenir un équilibre,  a réintégré deux ministres que Zuma avait limogés, Pravin Gordhan aux Affaires publiques (particulièrement minées par Zuma), et David Nhdlanhla aux Finances qu’il connaît bien. Mais il a gardé David Mabuza à la vice-présidence, qui s’était illustré par des manipulations de votes et même des assassinats, et l’ex-femme de Zuma Nkosazana-Dhlamini Zuma, dans l’équipe de la présidence. Un signe prometteur entre tous : le Rand est considérablement remonté.

Sous le Rwandais Paul Kagame, une nouvelle Union Africaine ?

La 30e session de l’Union Africaine (UA) qui s’est tenue les 28 et 29 janvier 2018 à Addis-Abeba s’est terminée, selon le communiqué, par des décisions « remarquables » qui paveront le chemin de l’agenda jusqu’en 2063 : continuation de la lutte contre la corruption,  réalisation d’une seule compagnie aérienne sur tout le continent, vitale pour atteindre une « Afrique intégrée, prospère et paisible » d’ici 2063. Elle favorisera le tourisme industriel, la croissance économique, la création d’emplois. 23 états sur 55 se sont déjà déclarés prêts à réaliser cet objectif.

Succédant au président guinéen Alpha Condé, le président rwandais Paul Kagame a été élu à la tête de l’UA. Il a la réputation d’être autoritaire, efficace et excellent stratège, ce qui lui permettra d’affronter les dossiers chauds : la corruption donc, la sécurité et la paix en Libye, en Centre Afrique, en RDC et au Burundi, au Soudan du Sud et dans la zone sahélienne frappée par des attaques récentes. Il souhaite la mise en place de la libre circulation des personnes (avec un seul passeport africain comme en Europe) et le libre-échange. Il saura sans doute redonner un élan à cette institution qui ronronnait dans son coin. Malgré les mots blessants de Donald Trump envers Haïti et les pays africains (« ces pays de merde »), il est le seul Africain à l’avoir rencontré au Forum de Davos avec lequel il s’est « bien » entendu. Le Rwanda est très proche d’Israël qu’il s’est abstenu de condamner à l’ONU sur la question de la reconnaissance de Jérusalem comme capitale. Il ouvre ainsi la porte aux Israéliens qui sont d’ailleurs déjà très présents sur le continent là où il y a des diamants…Le Rwanda entretient également d’excellentes relations avec la Chine, l’Inde, les Emirats Arabes Unis et Singapour.

Les Américains  ont aussi des visées en Afrique, mais sont plus discrets que les Chinois. En effet, ces derniers ont construit en 2012 le magnifique bâtiment de l’UA « don de la Chine aux amis de l’Afrique ». Mais récemment, des informaticiens ont découvert que tout le bâtiment était truffé de micros et autres instruments informatiques et que les serveurs transmettaient tout à Shanghai depuis 6 ans… Ce sont des ingénieurs algériens qui ont effectué les réparations. Mais la secousse a été sérieuse pour les chefs d’Etats et ministres africains peu au courant de ces méthodes informatiques ! Un ancien fonctionnaire de l’OUA (1963-2002) ne s’est pas énervé : «Les Chinois sont là 27 heures sur 24, on laisse faire et on ne dit rien ». Selon Le Monde, d’autres puissances ou organisations internationales avaient ou ont encore leurs services secrets pour espionner.

L’UA, qui était jusqu’à présent sous perfusion des bailleurs de fonds internationaux devra, dès 2018, financer 40 % du budget de l’institution – 770 millions de dollars – ce qui sera difficile, car à part l’Afrique du Sud, l’Algérie, le Nigéria et l’Egypte, les autres pays sont de mauvais payeurs. Certains arrivent même aux rencontres bisannuelles avec des sacs plein d’argent ! Mais le président Kagame, et le président de la Commission de l’UA, le tchadien Moussa Faki Mahamat, veulent y mettre de l’ordre et améliorer la gestion. « Sans indépendance, l’Afrique n’est rien du tout, avec son indépendance, elle peut être tout », affirme le Tchadien. Les rémunérations des 1174 employés de l’UA restent basses, loin de celles des fonctionnaires de l’ONU, 5000 $ par mois, à moins d’être  à la tête d’une des 7 commissions de l’UA qui couvrent tous les domaines importants du continent.  Cela procure ainsi la possibilité à l’UA de se profiler au niveau international et c’est aussi ce que recherche Paul Kagame : hisser le continent africain au même niveau institutionnel que l’Europe. Cependant, il est vrai que tous les fonctionnaires ne sont pas modestes. La Sud-Africaine, Nkosazana Dlamini-Zuma, ex-femme du président Zuma, qui était à la tête de la Commission de l’UA (2002-2014), recevait 3 millions de dollars de son pays en plus du salaire de l’UA. Cette générosité s’expliquait par le fait que le président Zuma comptait sur elle pour gagner l’élection de la présidence de l’ANC, puis celle du pays. Zuma ayant été forcé par son parti de démissionner le 15 février 2018,  Cyril Ramaphosa, un ancien syndicaliste puis homme d’affaires, est élu président de l’ANC, puis de l’Afrique du Sud. Il a été longuement ovationné au Parlement du Cap lors de son discours sur l’état de la nation. La démocratie et l’Etat de droit ont vaincu le désordre. Cela aura sans doute des répercussions positives sur l’UA et le reste du continent, surtout en RDC où l’Eglise catholique défie ouvertement le gouvernement Kabila qui emprisonne ses prêtres et jette des bombes lacrymogènes dans les églises en pleine messe.