Loi sur le CO2 : quel impact sur le porte-monnaie ? Quel impact sur le climat ?

Le Conseil des Etats vient de terminer le traitement de la révision de la Loi sur le CO2. Alors que le Conseil national avait vidé de sa substance le projet du Conseil fédéral, qui était pourtant déjà largement insuffisant, le Conseil des Etats l’a amélioré en plusieurs points. Certaines des mesures suscitent cependant des inquiétudes de la part de la population : quel sera leur impact sur la situation financière des ménages ? D’autre part, la question se pose de savoir si les mesures prévues permettront vraiment d’atteindre les objectifs de l’accord de Paris et de répondre aux attentes des grévistes du climat.

Ce qui change avec le projet de loi

Dans le domaine du bâtiment, la taxe sur le CO2, qui existait déjà, pourra être augmentée jusqu’à 210 francs par tonne de CO2 (elle est actuellement à 96 francs la tonne de CO2). Depuis 2023, des prescriptions limiteront en outre la possibilité d’opter pour le mazout lors d’une rénovation du système de chauffage et empêcheront pratiquement de telles installations dans de nouvelles constructions. Dans le domaine de la mobilité, le système actuel (centime climatique), qui exige des importateurs de carburant qu’ils compensent une partie des émissions de CO2 générées par le trafic, sera renforcé. Une part plus importante de ces émissions devra être compensée. Le coût de ces compensations sera, comme c’est déjà le cas aujourd’hui, reporté sur le prix de l’essence, avec un plafond qui pourra aller jusqu’à 12 centimes. Par ailleurs, la Suisse reprendra les normes d’émissions de CO2 européennes imposées aux nouveaux véhicules mis sur le marché. En matière d’aviation, domaine pour lequel le Conseil fédéral n’avait prévu aucune mesure, le Conseil des Etats a validé une taxe sur les tickets d’avion de 30 à 120 francs. Enfin, le secteur financier est désormais cité dans la loi. La BNS et la FINMA devront mesurer les risques financiers liés au climat et en faire rapport au Conseil fédéral.

Quel sera l’impact sur le porte-monnaie ?

Des taxes ? Plutôt des systèmes de bonus-malus

Pour évaluer l’impact de ces mesures sur notre porte-monnaie, il faut comprendre le fonctionnement des taxes incitatives et tenir compte des prescriptions qui les accompagnent. Les taxes incitatives sont en réalité des systèmes de bonus-malus : leurs recettes, prélevées sur les comportements et les technologies polluantes, selon le principe du pollueur-payeur, retournent à la population et aux entreprises (c’est le bonus). Deux tiers des revenus de la taxe CO2 sur le mazout sont ainsi rétrocédés directement à la population (via une ristourne sur les factures d’assurances maladie de base) et aux entreprises (via les caisses de compensation AVS). Le tiers restant retourne également à la population et à l’économie, via des subventions qui incitent les propriétaires à isoler leurs bâtiments et à changer leurs systèmes de chauffage au profit des énergies renouvelables. Voilà pourquoi en Suisse, l’introduction de la taxe CO2 sur le mazout, en 2008, n’a pas suscité de manifestations : ce n’est pas un nouvel impôt, contrairement à la mesure qui a été proposée en France, et qui a généré le mouvement des gilets jaunes. Tout l’argent revient à la population et lui permet précisément d’accéder financièrement plus facilement aux alternatives propres.

La taxe sur l’aviation devrait fonctionner sur le même modèle. La moitié des recettes retournera directement à la population et ceux qui limitent leurs vols gagneront donc de l’argent. L’autre moitié des recettes ira à un fonds pour le climat et permettra de soutenir des mesures de réduction des émissions de CO2. Les Verts demandent que cet argent permette notamment de rendre le prix des trains de nuits plus abordable pour les voyageurs et d’augmenter l’offre dans ce domaine.

Avec des véhicules plus efficients, les automobilistes feront des économies

La question de la mobilité automobile est un peu plus complexe. En effet, la majorité conservatrice du parlement n’a jamais voulu entendre parler d’une taxe CO2 sur l’essence, dont les recettes seraient redistribuées aux particuliers et aux entreprises. Elle a au contraire imposé un système de compensations, dont les coûts sont répercutés sur le prix de l’essence. Ce que les automobilistes payent en plus sur l’essence ne retourne donc pas à la population, mais est investi dans des projets de compensations de CO2, qui ont lieu à 80 % à l’étranger. Cependant, les automobilistes ne doivent pas craindre la hausse annoncée du prix de l’essence liée à ces compensations. Elle s’accompagne en effet de prescriptions qui rendront les nouvelles voitures arrivant sur le marché beaucoup plus économes[1]. Si votre voiture consomme 30 % de moins d’essence, peu importe que cette essence coûte dix ou douze centimes de plus : vous êtes quand même gagnant.

La marge de manœuvre est énorme en Suisse. Les automobilistes achètent malheureusement des véhicules inefficients, qui consomment inutilement des quantités importantes d’essence. La moyenne des émissions des voitures nouvellement achetées en Suisse est la plus élevée d’Europe. Or il existe, pour chaque type de véhicule, des modèles bien plus efficients (voir l’écomobiliste: www.ecomobiliste.ch), qui vont se multiplier avec les nouvelles prescriptions. En choisissant de tels véhicules, les automobilistes feront des économies conséquentes. Par ailleurs, il est souvent possible d’échapper complètement à la hausse du prix de l’essence. Pour ceux qui le peuvent, prendre les transports publics[2]ou adopter la mobilité douce est la meilleure solution. Et pour ceux qui sont dépendants d’une voiture, l’achat d’une voiture électrique, dont l’offre va exploser dans les années qui viennent et les prix baisser, permet de s’émanciper complètement de l’essence et de bénéficier de coûts d’usage réduits[3]. Bref, des solutions existent, qui nous permettront à toutes et à tous de continuer à nous déplacer de manière plus écologique.

Quel sera l’impact sur le climat ?

Il faut saluer le travail du Conseil des Etats, dans la mesure où il a amélioré le projet initial du Conseil fédéral. Cependant, ce projet était gravement insuffisant et l’on part donc de loin. Malgré les améliorations apportées, la loi sur le CO2 n’est pas à la hauteur de l’urgence climatique.

Un objectif insuffisant et trop de compensations à l’étranger

L’objectif même inscrit dans la loi est insuffisant. En effet, la Suisse ne s’engage à réduire ses émissions de CO2 que de 50 % d’ici à 2030. Or, pour atteindre les objectifs de l’accord de Paris, il faudrait que nous réduisions nos émissions d’au moins 60 % dans un tel délai. Rappelons par ailleurs que les jeunes grévistes du climat demandent que nous nous fixions comme objectif la neutralité climatique en 2030 déjà. La Suisse peut et doit être ambitieuse, elle doit montrer la voie. Par ailleurs, non seulement l’objectif fixé est insuffisant, mais il ne doit en outre être réalisé en Suisse qu’à 60 %. Cela signifie, de facto, que la loi ne nous impose que 30 % de réduction des émissions de CO2 sur notre propre territoire. Le reste sera réalisé via des compensations à l’étranger, dont il est difficile de dire si l’impact, en termes de réduction des émissions de CO2, est effectif.

Une transition bien trop lente dans le bâtiment et en matière de mobilité

Par ailleurs, les mesures prévues dans le domaine du bâtiment et de la mobilité ne permettront pas une transition écologique assez rapide. Actuellement, seul 1 % du bâti est assaini par année. Cela signifie qu’à ce rythme, l’assainissement de l’ensemble des constructions existantes durerait un siècle. Certes, le Conseil des Etats permet au Conseil fédéral d’augmenter la taxe CO2 sur le mazout, mais cela ne sera pas suffisant. De même, les prescriptions imposées dès 2023 pour les rénovations permettront encore d’installer des chauffages à mazout dans les bâtiments bien isolés, de nouvelles installations qui vont continuer à émettre du CO2 durant vingt à trente ans. Avec de telles dispositions, il pourrait y avoir encore des chauffages à mazout en fonction en 2050 ! Le but de réduction des émissions de CO2 dans le domaine du bâtiment poursuivi selon la loi pour 2050 n’est d’ailleurs que de 80 %. Ceci n’est pas conforme aux objectifs de l’accord de Paris. Alors que des solutions de remplacement écologiques existent aujourd’hui déjà sur le marché, il ne devrait tout simplement plus être possible d’installer encore de nouveaux chauffages à mazout, que ce soit lors de rénovations comme pour de nouvelles constructions.

Dans le domaine de la mobilité, seuls 20 % des compensations prévues auront lieu en Suisse. La hausse du coût de l’essence aura ainsi relativement peu d’impact sur la transition écologique dans notre pays. Des prescriptions pour les nouvelles voitures arrivant sur le marché accompagnent certes ces compensations. Mais elles sont peu exigeantes. En effet, elles permettront encore que 60 % des nouvelles voitures mises sur le marché en 2030 soient des véhicules à essence. Or la durée de vie d’une voiture peut dépasser les dix ans. On est loin des mesures ambitieuses prises dans certains pays du Nord. La Norvège a notamment décidé de ne plus accepter de nouvelle voiture à moteur thermique sur son marché dès 2025. L’Irlande, l’Islande, la Hollande ou la Suède en feront de même dès 2030. Ces mesures donnent un signal clair au marché et aux collectivités publiques, qui doivent assumer la dynamique de la transition. A eux de fournir aux automobilistes des véhicules propres et une infrastructure de recharge ad hoc, alimentée aux énergies renouvelables (ainsi que des transports publics abordables et des infrastructures de mobilité douce pour les trajets qui s’y prêtent, bien sûr).

Il ne suffit pas de nommer la finance et de réaliser des rapports

Enfin, il faut saluer le fait que le Conseil des Etats ait intégré le secteur financier dans la loi. Celui-ci est formellement cité dans l’accord de Paris : les flux financiers doivent être rendus conformes à un développement à faible émission de carbone. La Suisse a une lourde responsabilité en la matière. L’entier de sa place financière génère plus de vingt fois autant d’émissions que toutes les activités réunies des entreprises et des particuliers de notre pays. Notre banque nationale investit encore dans les énergies fossiles, tout comme la plupart de nos caisses de pensions. Une analyse récente, effectuée sur la base d’un instrument d’évaluation climatique mis à disposition par la Confédération, a montré que les investissements actuels de ces dernières nous mènent à un réchauffement de quatre à six degrés.

La seule mesure concrète prévue dans la loi pour le secteur financier est l’obligation, pour la BNS et la FINMA, de rendre au Conseil fédéral des rapports sur les risques climatiques. En l’état, aucune transparence n’est assurée sur les impacts climatiques des investissements, alors que la France a par exemple déjà imposé des exigences en la matière et que cette mesure figure dans le plan d’action européen sur la finance durable. Aucun objectif de réduction des émissions n’est imposé à la branche. Cette inaction n’est pas à la hauteur de l’urgence climatique et, surtout, elle fait reposer l’entier de la responsabilité de la réduction des émissions de CO2 sur les épaules de la population et des entreprises de notre pays. Ce n’est pas correct. La justice climatique impose que tous les émetteurs de CO2, quels qu’ils soient, fassent leur part. Nous ne pouvons pas demander aux particuliers et aux PME de faire des efforts pour changer de comportement ou de technologies, alors que les acteurs financiers de notre pays continuent à investir ce qui est souvent notre argent ou celui de nos retraites, auprès des exploitants de charbon et de pétrole.

Dès lors, réjouissons-nous du fait que le Conseil des Etats ait fait quelques pas dans la bonne direction. Mais continuons à mettre la pression pour que notre pays adopte, finalement, des politiques publiques qui soient vraiment à la hauteur de la crise climatique.

Nous le pouvons dans la rue, nous le pouvons dans les urnes.

[1]A partir de 2021, les nouveaux véhicules ne devront plus émettre que 95g/CO2/km, alors qu’ils en émettent actuellement 134g/CO2/km, ne respectant même pas la norme actuellement en vigueur de 130g/CO2/km. La raison en est que les sanctions imposées aux importateurs ne sont pas assez élevées. La loi révisée va les augmenter progressivement, nous verrons si elle le fait suffisamment pour que les importateurs respectent enfin les normes qui leur sont imposées. Les automobilistes ont aussi leur responsabilité: ils doivent cesser de privilégier des véhicules inutilement lourds, puissants et polluants. Des prescriptions seraient d’ailleurs souhaitables en la matière, vu la gravité de la situation: il y a beaucoup trop de SUV sur nos routes.

[2]Il est regrettable à ce sujet que nous n’ayons pas de majorité pour instaurer une véritable taxe incitative dans le domaine de la mobilité. Plutôt que de servir à financer des projets de compensation à l’étranger, une partie des recettes prélevées sur l’essence pourrait être investie pour réduire le coût des transports publics. Les Verts s’engagent dans ce sens: taxe CO2 ou pas, les transports publics doivent être attractifs financièrement et en tous les cas plus avantageux que le trafic individuel motorisé.

[3]https://blogs.letemps.ch/adele-thorens/2017/08/16/pourquoi-il-faut-accelerer-la-transition-vers-lelectromobilite/

Les mots du climat, les maux de l’histoire

Il y a quelques semaines, le grand quotidien britannique The Guardian a rendu publique une décision interne concernant les termes qu’il utilise pour parler du climat. La presse francophone en a largement rendu compte[1]. Le journal va désormais soumettre ses articles à un nouveau « guide stylistique » pour ce qui concerne ce domaine, afin de mieux répondre à l’évolution des connaissances et de la société. La rédactrice en chef Katarine Viner explique ainsi que l’expression « changement climatique » sera notamment remplacée par « urgence climatique » ou « crise climatique », le mot « réchauffement » par « surchauffe », et l’expression « climato-sceptiques » par « négationnistes de la crise climatique ». Ce durcissement sémantique, explique encore Mme Viner, est basé sur le fait que « ce dont parlent les scientifiques est une catastrophe pour l’humanité ». Le vocabulaire utilisé pour décrire ce phénomène doit dès lors refléter ce degré de gravité et se radicaliser.

Les mots ont une histoire

Il s’agit certainement d’une bonne chose. Notre vocabulaire a notamment beaucoup évolué ces dernières années en ce qui concerne les femmes, il est logique que la prise de conscience qui est en cours sur l’importance et la dangerosité des changements climatiques, ainsi que sur la nécessité d’y apporter des réponses crédibles, ait aussi un impact sur notre langage. Cependant, dans la liste des mots qui seront nouvellement utilisés par le Guardian, il est un terme qui pose problème, en tous les cas en français. Je m’en suis rendue compte après l’avoir utilisé une première fois de manière spontanée alors qu’il ne faisait pas partie de mon vocabulaire habituel, probablement parce que j’avais lu un peu avant l’article de l’Express explicitant le nouveau wording climatique du Guardian. Il s’agit du mot « négationnistes », dont le Guardian veut désormais appliquer l’équivalent anglais aux propos ou aux personnes qui remettent en cause la crise climatique elle-même, ou son lien avec les activités humaines.

Le fait d’utiliser ce mot a immédiatement suscité en moi un profond malaise et son association avec le climat m’est apparue comme incongrue. Ce mot signifie effectivement « qui nie un fait historiquement ou scientifiquement avéré ». Là n’est évidemment pas le problème. Le problème est que ce mot a, comme tous les mots, une histoire. Or c’est une histoire très particulière. En effet, il a été utilisé – et l’est encore – pour décrire les propos et les personnes qui nient la Shoah, un événement inédit dans notre histoire, notamment parce qu’il incarne l’expérience, dans notre monde, du mal absolu. L’expression a certes été utilisée depuis lors pour décrire les propos et les personnes niant d’autres événements extrêmement graves, notamment les génocides arménien et tutsi. Il a donc déjà subi une évolution. Mais cela justifie-t-il qu’on lui fasse subir une évolution supplémentaire, en l’associant à quelque chose de nouveau et d’aussi différent que la crise climatique ?

Différencier clairement les notions de génocide et d’écocide

Ma conviction est que cela ne se justifie pas, pour deux raisons. D’abord parce que ce mot, non pas du fait de son sens effectif, mais du fait de son usage courant jusqu’ici, est désormais associé à la notion de génocide. Or la crise climatique et ses conséquences pour l’humanité ne constituent pas du tout un génocide. La notion de génocide implique l’expression d’une haine, de la part d’un groupe de personnes, envers un peuple spécifique, la volonté de ce groupe de personnes de détruire ce peuple, et enfin la mise en œuvre de cette volonté et la destruction effective de ce peuple. Il s’agit d’un phénomène extrême, épouvantable, presque indicible. Sans nier la gravité de la crise climatique, il faut admettre qu’elle ne correspond pas à cette définition. Nous toutes et tous, qui émettons du CO2, ne le faisons en aucun cas dans la haine ou même en étant habités par de mauvaises intentions envers qui que ce soit. Nous utilisons simplement des technologies ou avons des comportements complétement usuels dans notre société, qui ont même passé pendant longtemps pour des signes de progrès, améliorant notre confort et notre qualité de vie. Evidemment, la conséquence de ces pratiques anodines pourrait être, si nous n’agissons pas assez clairement et rapidement, le déplacement voire la mort d’un nombre considérable de personnes, un peu partout dans le monde, des personnes dont l’environnement ne serait tout simplement plus vivable. Mais ces victimes de la crise climatique, même si elles étaient très nombreuses, ne constitueraient pas pour autant un peuple spécifique. Dès lors, l’impact, certes dramatique, des changements climatiques, ainsi que les actes qui sont à son origine, n’ont rien à voir avec un génocide.

C’est pour cette raison que des philosophes et des juristes sont aujourd’hui à la recherche d’un terme nouveau, pour qualifier les impacts destructeurs sur l’environnement et sur l’humanité de nos activités actuelles. La notion d’écocide, sur laquelle je suis intervenue au parlement[2], pourrait s’imposer et définir un nouveau type de crime international. Elle décrit précisément la destruction massive des espaces vitaux de notre planète, dont dépendent les êtres humains et tous les êtres vivants. L’émergence de ce terme inédit montre bien que nous devons, en parallèle, imaginer d’autres mots pour décrire la négation du phénomène qui a été ainsi nouvellement défini. La différence entre génocide et écocide est trop grande, pour qu’une adaptation de la portée du terme existant soit adéquate.

Trouver de nouveaux mots pour éclairer la réalité

Par ailleurs, indépendamment de ces questions de définitions, l’utilisation nouvelle du mot « négationniste » en lien avec le climat est susceptible de blesser celles et ceux qui ont souffert des événements dramatiques du siècle passé et celles et ceux qui considèrent, à raison, que ces événements ne sont comparables à aucun autres. Cet argument seul est suffisant pour ne pas adopter un nouvel usage de l’expression. Les mots que nous utilisons doivent éclairer la réalité, relier les interlocuteurs, expliciter notre pensée. Pas heurter.

Dès lors, j’essayerai certes, comme le propose le Guardian à ses journalistes, d’utiliser désormais plutôt les expressions « crise climatique » ou « urgence climatique » à la place de « changement climatique ». Mais je ne remplacerai pas le terme de « climato-sceptiques » par celui de « négationnistes du climat ». Cette manière de traduire l’expression originale proposée par le Guardian de « climate deniers » n’est ni éclairante, ni adéquate en français. Je suis surprise du fait que les commentateurs et journalistes francophones, qui ont décrit le nouveau wording du Guardian dans notre langue, notamment dans L’Express mais aussi ailleurs, aient choisi cette traduction et l’aient utilisée sans y prêter plus d’attention ni, à ma connaissance, susciter de réaction, ne serait-ce que de la part d’historiens. A mes yeux, en français, nous devrions trouver d’autres termes, plus appropriés, si nous voulons, dans certaines circonstances, remplacer le mot « climato-sceptiques » par une expression plus forte. Pourquoi ne pas parler plutôt, par exemple, de personnes ou de propos « dénégateurs » ou « négateurs » de la crise climatique ? Quant à des mots aussi « lourds » que « négationnistes », il faut respecter le poids de l’histoire dont ils sont porteurs. Mieux vaut qu’ils restent associés aux événements qu’ils décrivaient initialement.

[1]https://www.lexpress.fr/actualite/medias/urgence-crise-negationniste-du-climat-le-guardian-intensifie-son-vocabulaire_2078739.html  

[2]https://www.parlament.ch/fr/ratsbetrieb/suche-curia-vista/geschaeft?AffairId=20173947

 

Nous avons besoin d’une nouvelle majorité pour réaliser la transition écologique

A cinq mois des élections fédérales, le temps est venu de faire le bilan de la législature qui s’achève. Je le fais ici en tant que verte, bien sûr, et en me concentrant sur le thème phare de mon parti, qui est également au centre de mon engagement depuis toujours : la transition écologique.

La législature précédente, entre 2011 et 2015, avait permis aux écologistes et à leurs alliés, via une majorité composée des Verts, des socialistes et du centre, de faire avancer la cause environnementale. Ce fut en particulier le cas avec l’adoption de la Stratégie énergétique 2050, contre-projet à l’initiative des Verts pour une sortie programmée du nucléaire. Mais la situation a changé en 2015. Une majorité bourgeoise et conservatrice peut depuis lors bloquer la transition écologique et ne s’est pas privée de le faire. Les écologistes et leurs alliés se sont cependant engagés avec fermeté pour l’environnement et sont parvenus à obtenir quelques succès d’étape. Ils restent malgré tout insuffisants. Nous avons besoin d’une nouvelle majorité pour réaliser la transition énergétique, répondre à l’urgence climatique, passer à une économie circulaire et préserver notre biodiversité.

Réaliser la transition énergétique

Durant la présente législature, le Parlement a refusé tout renforcement des exigences de sécurité pour nos vieilles centrales nucléaires, alors que la Stratégie énergétique 2050, contrairement à l’initiative des Verts, ne prévoit aucun délai pour leur fermeture. Face à ce blocage, les écologistes et leurs alliés se sont engagés par tous les moyens pour assurer la sécurité de la population, y compris en empruntant, aux côtés de la société civile, la voie juridique (en particulier pour fermer Beznau, la plus vieille centrale nucléaire encore en fonction dans le monde).

Pour remplacer rapidement le courant de nos vieilles centrales nucléaires, nous allons en outre devoir trouver une majorité pour prolonger les mesures de soutien aux énergies renouvelables. Le Parlement a en effet décidé de suspendre peu après 2020 ces soutiens et d’abolir à la fin de la décennie le programme d’assainissement énergétique du bâtiment. Or ce programme sera vraisemblablement toujours nécessaires par la suite, si nous ne le renforçons pas massivement d’ici là. En effet, pour le moment, il ne permet d’assainir chaque année qu’un pour cent du bâti existant. Enfin, le parlement a enterré la deuxième phase de la Stratégie énergétique 2050, qui aurait du prendre le relais des mesures actuelles.

Une nouvelle majorité est ainsi nécessaire, pour que nous puissions fermer à temps nos vieilles centrales nucléaires et poursuivre la transition énergétique pendant la prochaine décennie. Car, malgré le plébiscite de la Stratégie énergétique 2050 par le peuple, rien n’est assuré en la matière à ce jour.

Répondre à l’urgence climatique

La majorité actuelle du Parlement a vidé la loi sur le CO2 de sa substance, au mépris de l’accord de Paris et de l’avenir de nos enfants et petits-enfants. Les écologistes se sont engagés pour le climat en commission et par le biais de nombreuses interventions parlementaires, non pas depuis les récentes grèves du climat, mais depuis des décennies.

Aujourd’hui, la pression de la rue et la proximité des élections rendent soudainement certaines de nos propositions de longue date attractives pour nos collègues bourgeois, notamment la taxation écologique de l’aviation et de l’essence ou, au moins sur le principe, la réduction de l’impact climatique du secteur financier. L’avenir dira si les belles paroles actuellement émises en la matière se confirmeront dans des décisions concrètes. Nous sommes aussi parvenus à faire accepter par le Conseil fédéral et le Parlement un postulat sur les émissions négatives et le potentiel du stockage de CO2 dans notre pays.

Ces petits pas sont cependant peu de choses face à la crise climatique. Nous avons besoin d’une nouvelle majorité pour que des mesures concrètes, ambitieuses et efficaces soient enfin prises. Les collectivités publiques doivent donner les moyens aux entreprises et aux particuliers de se saisir des solutions durables, tant technologiques que comportementales, pour que nous puissions répondre, tous ensemble, à l’urgence climatique. Seul le maintien de la pression citoyenne, dans la rue et dans les urnes, y contribuera. Le succès de l’initiative des glaciers, ainsi que la vague verte qui déferle depuis des mois dans les cantons suisses et partout en Europe, nous donnent des raisons d’espérer.

Passer à une économie circulaire

Un des premiers gestes de la nouvelle majorité bourgeoise et conservatrice a été, à la session de décembre 2015, d’enterrer le contre-projet à notre initiative pour une économie verte. Ce contre-projet aurait pourtant permis de fixer dans la loi les premiers jalons d’une transition écologique de notre économie vers une économie circulaire. Alors qu’aujourd’hui l’économie circulaire est un enjeu largement débattu dans les entreprises, et de plus en plus perçue comme une opportunité, ce sont les partis qui prétendent représenter ces entreprises qui ont bloqué toute évolution législative dans ce domaine.

Nous ne nous sommes pas découragés pour autant et avons continué à intervenir pour que des mesures soient prises, notamment pour lutter contre l’obsolescence programmée et réduire le gaspillage de ressources. Avec succès dans certains cas, puisque le Parlement a par exemple accepté un postulat vert demandant une stratégie de gestion durable des plastiques, à l’image de ce qui se fait déjà en Europe.

Cependant, c’est l’ensemble des ressources et des produits qui devrait être conçu pour être réutilisé et revalorisé, avant d’être recyclé ou éliminé de manière écologique. De facto, la transition vers une économie circulaire concerne toutes les entreprises et tous les secteurs économiques. De nouveaux modèles économiques favorisant cette transition doivent en outre être encouragés, à l’image de l’économie de fonctionnalité, qui permet de vendre l’usage d’un bien plutôt que le bien lui-même. On est loin d’une telle transition de fond aujourd’hui. Seule une nouvelle majorité au Parlement pourra prendre les mesures nécessaires pour rendre cette transition possible et attractive, à la fois pour les entreprises et pour les consommateurs.

Préserver la biodiversité

Suite à une proposition verte datant de 2008, la Suisse dispose enfin d’une Stratégie Biodiversité. Mais, faute de mesures efficaces et de moyens suffisants, on sait déjà que ses objectifs pour 2020 ne seront pas atteints, tout comme les engagements internationaux pris par notre pays dans ce domaine. Nous n’avons pourtant pas attendu le dernier rapport alarmant de la Plateforme intergouvernementale pour la biodiversité (IPBS) pour lutter en faveur de la biodiversité.

Quelques succès d’étape ont heureusement pu être obtenus durant la dernière législature. Il s’agit d’un postulat vert sur un plan de sortie du glyphosate et de la reprise d’une mesure importante du contre-projet à l’initiative pour une économie verte, l’interdiction d’importation de bois issu de coupes illégales, qui réduira notre impact sur la biodiversité dans les forêts primaires. Si le Parlement suit la commission de l’environnement du Conseil national en juin, un autre point du contre-projet pourrait être repris, avec la possibilité, pour le Conseil fédéral, de fixer des exigences pour l’importation de certains produits ou matières premières problématiques pour l’environnement. Nous nous engageons en particulier pour que cela soit le cas de l’huile de palme.

Cependant, l’affaiblissement de la protection des espèces protégées, lors de la récente révision de la loi sur la chasse, montre qu’une nouvelle majorité est nécessaire pour que la Suisse prenne enfin l’« urgence biodiversité » au sérieux. Nous avons aussi besoin d’un Parlement plus écologiste pour réaliser l’indispensable transition vers une agriculture durable, libérée des pesticides de synthèse et de l’élevage intensif. Une véritable transformation de l’agriculture, selon les principes de l’agro-écologie, s’impose. Or, pour le moment, les mesures prises principalement dans le cadre des plans d’action sur les abeilles et sur les produits phytosanitaires sont dramatiquement insuffisantes. Heureusement, deux initiatives populaires contre les pesticides sont sur la table, ainsi que, dans le domaine de la bientraitance animale, une initiative contre l’élevage intensif. Comme dans le domaine du climat, la pression de la société civile, que ce soit dans la rue, par les instruments de la démocratie directe ou dans les urnes, reste indispensable pour que le Parlement avance, ne serait-ce que de quelques pas.

 

Discours donné à l’ONU Genève sur le nouveau paradigme social

On m’a demandé d’introduire cette table-ronde organisée par l’UNESU avec Bertrand Piccard, Pierre Rabhi et Jean Ziegler. Elle porte sur la nécessité d’un nouveau paradigme social qui, selon l’organisateur, pourrait être basé sur les trois valeurs républicaines de liberté, d’égalité et de fraternité. Il est un peu inhabituel pour moi de m’exprimer sur ce thème. En effet, c’est plutôt la transition écologique et ses implications pour notre économie qui sont au cœur de mon engagement. Pourtant, transition écologique, transformation de notre économie et nouveau paradigme social ne vont pas l’un sans l’autre, conformément aux trois piliers du développement durable.

Pour préserver notre environnement, nous devons changer notre économie. Or cette évolution de notre économie porte en elle les germes d’une profonde transformation sociétale, qu’il ne tient qu’à nous de réaliser. Pourtant, cette dimension sociétale de la transition écologique est peu discutée. Beaucoup préfèrent se concentrer sur les changements technologiques qu’elle implique. C’est oublier que ces changements technologiques ont un impact sur les comportements des individus et sur l’organisation de nos sociétés. Il en est de même des nouveaux modèles économiques qui sont en train d’émerger dans le cadre de la transition écologique. C’est leur impact sur notre société, et sur l’émergence d’un nouveau paradigme social, que j’aimerais mettre en lumière aujourd’hui. Pour ce faire, je ferai un petit détour pour illustrer quels sont, à mon sens, les changements économiques qu’implique la transition écologique.

D’une économie linéaire à une économie circulaire

Je n’ai pas besoin de m’attarder sur la nécessité de la transition écologique. Celle-ci est due à deux phénomènes d’une extrême gravité, la crise climatique d’une part, et la destruction de la biodiversité, d’autre part. Tous deux sont liés au fonctionnement linéaire de notre économie, qui génère des atteintes à l’environnement et un gaspillage massifs. Qu’il s’agisse des énergies fossiles ou d’autres ressources, nous agissons toujours de la même manière : nous les prélevons, nous les transformons en produits standardisés, nous les consommons rapidement, puis nous les jetons. Ce système est fortement orienté sur l’offre. Il implique la création de produits homogènes, en très grande quantité, le plus souvent à bon marché et de faible qualité, pour lesquels il faut ensuite bien trouver des consommateurs, à grand renfort de marketing et de publicité. Pour que les consommateurs continuent à acheter la grande quantité de marchandises produites, celles-ci doivent devenir rapidement obsolètes, soit parce qu’elles sont conçues pour avoir une courte durée de vie, soit parce que l’on parvient à convaincre les consommateurs du fait qu’elles doivent être régulièrement renouvelées.

Cette manière de produire et de consommer a posé des problèmes écologiques assez rapidement, que les collectivités publiques ont tenté, comme elles le pouvaient, de contrer. Mais elles n’ont pas remis en question le fonctionnement même de notre économie. Elles ont plutôt, dans bien des cas, fait le choix de politiques visant à « réparer les dégâts » après coup, sans s’attaquer à leurs causes en amont, ni adopter à leur propos une perspective globale ou systémique. Le thème des déchets est emblématique. L’industrie en génère des quantités, sous la forme de produits de mauvaise qualité et d’emballages, et c’est le secteur public organise leur gestion. Même si une part croissante d’entre eux est recyclée, il y en a globalement toujours plus. La Suisse, championne du recyclage, est ainsi aussi l’un des pays européens qui produit le plus de déchets dans l’absolu.

Outre de nouvelles charges pour les collectivités, qui ne résolvent souvent pas fondamentalement le problème, ce système crée une grande frustration et beaucoup d’insatisfaction chez les consommateurs, courant toujours après la prochaine tendance et maintenus dans une insatisfaction permanente par ceux qui veulent leur vendre de nouvelles marchandises.

Au niveau environnemental, c’est évidemment une catastrophe sur laquelle je ne vais pas revenir.

Nouveaux modèles économiques : plus de responsabilité, moins de gaspillage de ressources

Depuis quelques années, le concept d’économie circulaire apporte un bout de réponse à cette situation. Il s’agit de réorienter fondamentalement le fonctionnement linéaire de notre économie vers un fonctionnement circulaire, qui permette de réutiliser et revaloriser dans de nouveaux cycles de vie un maximum de ressources, puis après seulement de les recycler ou de les réintroduire dans les cycles naturels sans leur nuire.

Cette transition implique de responsabiliser les entreprises, puisqu’elle exige d’intervenir dès la conception même des produits, qui doivent pouvoir être utilisés plus longtemps et dont les pièces et composants doivent être réparables, réutilisables, revalorisables, recyclables et idéalement encore biodégradable ou au moins favorables à l’environnement au moment de leur fin de vie. Cette évolution de notre économie exige de nouvelles technologies, comme les énergies renouvelables, qui sont circulaires par excellence, et de nouveaux matériaux. L’économie circulaire vise une réduction drastique de la consommation de ressources comme des pollutions, sans pour autant renoncer à offrir des prestations de qualité aux consommateurs, ni à créer de la plus-value et des emplois.

Répondre à nos besoins réels, créer du sens, du lien et du partage

Vous me direz : mais où est-il, dans tout cela, ce nouveau paradigme social ? J’y viens. Outre la responsabilisation des entreprises, de nouvelles technologies et de nouveaux matériaux, la transition vers une économie circulaire implique de nouveaux modèles économiques, qui vont, eux, avoir un fort impact sur nos comportements et notre société. Plutôt que d’être orientée sur une offre d’objets pléthorique, l’économie circulaire cherche à considérer les aspirations et besoins réels de la population et à y répondre en utilisant le moins possible de ressources. Les entreprises vont ainsi chercher à gagner de l’argent et à créer des emplois sur la satisfaction de ces besoins réels, via des prestations adaptées, et non plus en bombardant les consommateurs de marchandises à courte durée de vie. Or ce retour à nos aspirations et à nos besoins réels a le potentiel, pour autant que l’on s’y intéresse sérieusement, de faire émerger une organisation sociale beaucoup moins matérialiste et consumériste, et de céder la place à de nouvelles valeurs.

Je vous propose de reprendre les trois valeurs républicaines proposées par les organisateurs de cette table-ronde, et d’explorer comment la transition écologique et les changements économiques qu’elle implique pourraient les renforcer, dans le sens d’un nouveau paradigme social.

La liberté

La transition vers une économie circulaire devrait responsabiliser les entreprises, or nous savons que la responsabilité est l’autre face de la liberté, celle qui rend la liberté pleine et entière, positive pour soi-même et pour autrui. Nous sommes en effet responsables des conséquences des actes que nous avons librement entrepris, que ces conséquences touchent des personnes, ou l’environnement. En se responsabilisant, les entreprises offrent du sens à leurs clients, mais aussi à leurs employés, qui trouvent une nouvelle motivation dans leur occupation. Quand on travaille pour un projet qui est porteur de sens et d’espoir, on ne conçoit plus son travail comme une charge ou une obligation. On gagne ainsi en autonomie et en liberté. La transition écologique pourrait aussi offrir une nouvelle liberté aux particuliers, en leur permettant de devenir de véritables acteurs de la transition écologique, plutôt que les objets de la société de consommation. La transition énergétique en est un bon exemple. Aujourd’hui, nous sommes tous de simples consommateurs, qui n’avons pour beaucoup d’entre nous que peu de prise sur la provenance de l’énergie que nous consommons. Or les énergies renouvelables, qui se développent de manière décentralisée, peuvent faire de nous des producteurs, en équipant nos toits ou en participant à des coopératives solaires. Contrairement au pétrole ou à l’uranium, personne ne possède le soleil. Chacun peut librement en capter la puissance et l’utiliser. Plus fondamentalement, le fait que les entreprises s’adressent à nous pour répondre à nos besoins via des prestations plutôt que pour nous vendre des objets constitue une forme de libération. Ceux qui ont abandonné leur voiture personnelle au profit de l’auto-partage, par exemple, le ressentent souvent ainsi.

 L’égalité

Il n’y a pas de transition écologique ni d’économie circulaire sans prise de conscience des inégalités générées par l’économie actuelle. Celle-ci se base sur un pillage des matières premières qui touche le plus durement des pays pauvres, dont la population ne bénéficie souvent pas ou peu des gains liés à ces ressources, mais souffre par contre des dégâts environnementaux dus à leur extraction. Ces mêmes pays sont régulièrement traités comme des décharges et se voient confrontés aux résidus toxiques de notre société de consommation. Ils sont aussi les premiers à souffrir des effets du changement climatique, auquel ils n’ont pas contribué, sans que des mécanismes financiers internationaux équitables leur permettent de s’y adapter. Ces mêmes inégalités existent évidemment aussi à l’intérieur des pays dits développés. Les ménages les plus modestes sont également les plus menacés par les effets des changements climatiques, et ils n’ont pas toujours accès aux solutions technologiques ou comportementales les plus durables. La transition écologique peut et doit remettre en cause ces inégalités, ainsi que celles qui opposent les générations actuelles, responsables des dégâts environnementaux, à celles à venir, qui en feront les frais. Réduire drastiquement la consommation de ressources dans les pays dits développés doit permettre un partage plus équitable et égalitaire de leur usage, aujourd’hui et demain. Enfin, il y aurait beaucoup à dire sur la place des femmes, mais aussi des jeunes, dans notre société. Partout dans le monde, les femmes et les jeunes sont nombreux à s’engager pour un avenir plus équitable et plus durable. Cette force de changement doit pouvoir s’exprimer et bénéficier des moyens de concrétiser ses aspirations.

La fraternité

L’économie circulaire et la transition écologique pourraient enfin créer une société plus conviviale, au sens fort, c’est-à-dire qui nous permette de mieux vivre ensemble, en nous offrant plus de lien et de partage. Dans le domaine de l’habitat durable, par exemple, on développe de plus en plus d’habitats visant à lutter contre l’anonymat de certains quartiers et favorisant la mixité sociale et les échanges entre générations. Ils offrent souvent à leurs habitants des espaces à partager favorisant la convivialité, chambres d’amis, salles de fête, potagers urbains ou encore espaces de bricolage. Prendre les transports publics ou marcher permet les rencontres et les échanges, alors que les interactions entre automobilistes sont rares, quand elles ne sont pas orageuses. L’agriculture durable développe aussi du lien et de la proximité, en rapprochant les consommateurs des producteurs autour de l’une des activités les plus conviviales qui soit, indissociable du bien-cultiver : le bien-manger, basé sur le retour à des produits locaux, simples, sains et frais. Enfin, la prise de conscience des limites que nous fixent les ressources de notre planète est à même de nous faire considérer notre destinée commune et de créer de nouveaux liens de solidarité au niveau international. En témoigne par exemple la prise de conscience des méfaits environnementaux mais aussi humains à l’autre bout de la planète, liés à certains de nos comportements quotidiens. J’ai été témoin d’une rencontre très forte entre des paysans suisses, cultivateurs de colza bio, et des représentants de peuples premiers engagés dans la défense de leur forêt contre les producteurs d’huile de palme. Cette rencontre m’a montré que de nouveaux liens de solidarité peuvent se développer, au travers des cultures et des continents, sur la base de la défense de notre planète.

Cultiver les valeurs sociales à tous les niveaux de la transition écologique

Evidemment, les trois axes républicains proposés par les organisateurs de cette table-ronde – liberté, égalité, fraternité – ne se développeront pas d’eux-mêmes, en un authentique nouveau paradigme social, automatiquement, avec la transition écologique. Ils doivent être activement cultivés et promus, dans tous les secteurs de la transition. Ils sont des chances à saisir, comme un cadeau que la résolution de la crise écologique pourrait encore offrir à notre humanité et à ceux qui nous succèderont. Nous devons tous y contribuer à notre échelle. La politique a son rôle à jouer, par exemple en rendant accessibles, à toutes et à tous, les solutions tant technologiques que comportementales qui nous permettront de construire une société plus durable, et en veillant à ce que ces solutions apportent plus de qualité de vie à l’ensemble de la population. Nous, qui sommes réunis aujourd’hui avec vous pour en débattre, avec Bertrand Piccard, Pierre Rabhi et Jean Ziegler, chacun dans notre domaine de compétence et d’action, nous nous engageons dans ce sens.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La destruction des invendus : symptôme d’un modèle économique à bout de souffle

La France s’apprête à légiférer cette année sur la destruction des invendus, dans le cadre de sa feuille de route sur l’économie circulaire. Son objectif est d’intedire purement et simplement aux sociétés de jeter des produits neufs qui n’ont pas trouvé preneur. La nouvelle loi pourrait reprendre les principes de celle que la France a déjà mise en place pour réduire le gaspillage alimentaire : depuis 2016, les grandes surfaces sont contraintes de conclure des conventions avec des associations caritatives, qui reprennent leurs invendus. Cette obligation pourrait devenir la norme dans d’autres secteurs, en particulier celui du textile.

Cette décision fait en effet suite à une série de scandales touchant plus particulièrement l’industrie du vêtement. H&M a notamment été accusé par les médias danois d’avoir brûlé depuis 2013 près de soixante tonnes de vêtements invendus. Par ailleurs, la chaîne de télévision M6 a enquêté sur les pratiques d’Amazon, qui détruirait, elle aussi, des millions de produits neufs.

Une production de masse, qu’il faut s’efforcer d’écouler

De telles pratiques sont inacceptables. Elles illustrent, de manière emblématique, les dysfonctionnements du modèle économique actuel. Celui-ci est fortement orienté sur l’offre. Il produit, en masse, des biens de consommation standardisés, à bas prix et trop souvent de piètre qualité. Ces biens, il faut ensuite convaincre les consommateurs de les acheter, à grand renfort de marketing, de publicité ou d’influenceurs. Le fait qu’ils soient fréquemment de mauvaise qualité contraint les consommateurs à les renouveler régulièrement, mais cela ne suffit pas toujours. Dans certains domaines, par exemple dans l’industrie textile, une obsolescence artificielle est créée avec la mode, qui nous incite à acheter sans cesse de nouveaux produits correspondant au goût du jour, alors que ceux que nous possédons déjà sont encore utilisables.

La production de masse génère des invendus, parce que les consommateurs ne sont pas toujours disposés à acheter tout ce qu’on leur offre. La plus grande opacité règne sur la proportion de ces produits qui n’ont pas trouvé preneurs par rapport à l’ensemble de la production, et sur ce qu’il en advient. Les récentes révélations des médias montrent qu’une partie au moins de ces biens, pourtant neufs, est éliminée sans autre forme de procès. Notre modèle économique linéaire, qui extrait les matières premières, en fait des biens de consommation de masse à courte durée de vie, puis s’en débarasse aux frais de l’environnement, est déjà, en tant que tel, à dénoncer pour les pollutions et le gaspillage ahurissants qu’il implique. Avec la destruction des invendus, on atteint un sommet. Produire pour détruire… peut-on imaginer plus absurde, tant d’un point de vue économique, qu’environnental ?

Miser sur l’économie circulaire et de partage

J’ai récemment interpelé le Conseil fédéral pour savoir quelle était la situation en Suisse et s’il comptait prendre des mesures. Il n’a pas répondu à la première question, probablement parce que personne ne dispose d’informations sur la quantité de produits neufs qui sont ainsi détruits. Pour ce qui est des mesures, le Conseil fédéral préfère se fier, comme dans tant d’autres domaines, à des engagements volontaires qui pourraient être pris par les acteurs économiques.

Nous avons pourtant urgemment besoin d’un changement de paradigme, pour que notre économie cesse de gaspiller les ressources limitées de notre planète. L’économie circulaire, que la France cherche désormais activement à promouvoir, est le seul modèle économique viable sur le long terme, puisqu’il permet, en ménageant et en revalorisant un maximum de produits et de ressources dans de nouveaux cycles de vie, de réduire notre consommation effrénée d’énergie et de matières premières. Il est temps que le Conseil fédéral et la majorité du parlement en prennent conscience, à l’image de toute une série d’entreprises qui font, en Suisse comme ailleurs, d’ores et déjà œuvre de pionnières. Les conditions-cadres devraient les favoriser et généraliser leurs bonnes pratiques.

Par ailleurs, notre société doit se poser la question de la production de masse et de l’orientation de notre économie sur une offre pléthorique, qu’il faudra ensuite bien écouler. Ce modèle est non seulement destructeur pour notre environnement, mais il est aussi peu satisfaisant pour les consommateurs. Notre qualité de vie et notre bien-être ne dépendent pas de l’amoncellement et du renouvellement permanent d’objets parfois peu utiles. Ce processus suscite, à terme et chez un nombre croissant d’entre nous, une forme de frustration, voire d’écoeurement. En tant que consommateurs, nous sommes aussi des acteurs économiques et pouvons contribuer à faire évoluer ce modèle. Nous pouvons prendre la liberté de dire stop, de considérer ce que sont réellement nos besoins et ce qui nous apporte vraiment de la satisfaction. Dans de nombreux cas, il est possible de privilégier des produits de meilleur qualité et à plus longue durée de vie, de choisir des biens de deuxième main ou d’opter pour d’autres modèles économiques, comme celui du partage, aujourd’hui en pleine expansion. Nous avons tous un rôle à jouer pour promouvoir une économie plus durable.

 

 

 

 

Capter, stocker ou réutiliser le CO2 : quels sont les risques et les opportunités des « émissions négatives » ?

L’année passée, le GIEC a présenté dans son dernier rapport différents scénarios visant à maintenir le réchauffement climatique en dessous de 1,5 degré, conformément à l’Accord de Paris. Or aucun de ces scénarios ne fait l’économie de mesures de captation et de stockage ou de réutilisation du CO2, que celui-ci soit déjà émis ou encore à émettre dans l’atmosphère[1]. Le solde excédentaire de CO2 déjà émis est en effet considérable, et sa durée de vie est d’une centaine d’années. Pour l’avenir, les volumes évoqués dans les différents scénarios du GIEC sont également gigantesques, de 100 à 1000 milliards de tonnes de CO2 d’ici à la fin du siècle. Une question se pose dès lors, indépendamment de nos efforts pour réduire puis interrompre le plus rapidement possible les émissions encore à venir : comment pouvons-nous faire, pour gérer cet excédent de CO2 que nous avons déjà libéré dans notre atmosphère ? Est-il possible de le neutraliser d’une manière ou d’une autre, en complément des mesures permettant de cesser d’en émettre ?

Réduire nos émissions à venir, neutraliser celles du passé

Certaines nouvelles technologies tentent de capter le CO2 dans l’atmosphère ou alors, plus simplement, directement là où il est émis, par exemple dans les cimenteries. Le CO2 pourrait ensuite être stocké dans les couches géologiques, ou revalorisé dans de nouveaux usages, dans une perspective d’économie circulaire. Il existe en effet des débouchés pour le CO2, qui peut très bien être considéré comme une matière première, plutôt que comme un polluant ou un déchet, par exemple dans l’industrie chimique ou la construction[2]. Il serait aussi envisageable d’améliorer le stockage de CO2 en s’appuyant sur les services que nous offrent la nature, puisque les forêts ou les zones humides peuvent y contribuer, tout comme les sols de bonne qualité, pour autant qu’ils soient favorisés par des pratiques agricoles adéquates.

Ce ne sont là que des pistes, dont nous ne savons encore pas grand chose, ou en tous les cas pas assez, et dont le potentiel, tout comme les risques, nous échappent en grande parie. Les défis techniques, écologiques, sociaux et financiers qui leur sont liés sont immenses. La communauté scientifique reconnaît les limites actuelles de notre connaissance et appelle à un renforcement de la recherche dans ce domaine, tout en soulignant évidemment que ces technologies ne peuvent en rien remplacer des mesures drastiques de réduction des émissions de CO2 à la source[3].

Le Conseil fédéral accepte de se pencher sur le sujet

Il fait dès lors sens d’évaluer le potentiel, ainsi que les bénéfices et les risques associés à ces  « émissions négatives », dans la foulée du dernier rapport du GIEC. J’ai dès lors demandé au Conseil fédéral de faire le point à ce sujet, ce qu’il a accepté, tout comme le Conseil national.

Les questions suivantes pourraient notamment être abordées. Dans quelle mesure est-il envisageable de miser sur les « émissions négatives », parallèlement aux mesures de réduction des émissions de CO2 ? Quel est le potentiel réel de ces technologies en matière de lutte contre les changements climatiques et que peut-on raisonnablement en attendre ? Que peut-on dire du bilan environnemental et énergétique, ainsi que de la faisabilité technique, sociale et économique, des différentes voies possibles de captage, de stockage et de réutilisation du CO2 ? Quelles en sont les opportunités (notamment en termes d’innovation pour notre pays), mais aussi les risques ? Quelles recherches sont encore nécessaires ? Quels sont les acteurs à impliquer ? Quelles conditions-cadres, politiques publiques et solutions de financement pourraient-elles favoriser les options considérées comme valables ?

Il est à noter que ma demande ne concerne pas les technologies dites de géo-ingénierie, qui visent à intervenir sur les systèmes complexes d’équilibrage des températures de notre planète, pour réduire le réchauffement. Ces technologies me semblent, en tous les cas à ce stade, peu convaincantes et comportent surtout des risques d’une trop grande ampleur.

Préserver l’avenir de nos enfants durant la transition énergétique

La génération de nos enfants sera la première concernée par les résultats de ces réflexions. En effet, elle va devoir réaliser la transition énergétique que notre génération aura à peine, et bien tardivement, amorcée. Elle aura aussi à affronter de plein fouet les conséquences des changements climatiques, car quelles que soient les mesures que nous prendrons dans les années à venir, les émissions de CO2 excédentaires déjà présentes dans notre atmosphère auront un impact, et ce sur plusieurs décennies.

On peut se montrer méfiant ou sceptique face aux technologies de captation, de stockage ou de réutilisation du CO2. Certains considèrent que leur principal risque est de nous faire croire que nous pourrions continuer comme avant, en neutralisant nos émissions passées et à venir. Cette option est toutefois totalement irréaliste. Même si certaines d’entre elles pourront probablement être développées, ces nouvelles technologies auront toujours un potentiel limité : elles ne nous dispenseront pas de nous émanciper des énergies fossiles.

Par contre, elles pourraient jouer un rôle central, si elles nous permettaient de réduire plus rapidement les concentrations actuelles de CO2, afin d’éviter que nous atteignons dans les années à venir un pic de réchauffement dépassant les deux degrés, et entraînant dès lors des conséquences catastrophiques. Car ce seront nos enfants qui en seront les victimes. Cette seule raison justifie que nous prenions ces nouvelles technologies au sérieux et que nous essayons d’en tirer le meilleur parti possible, parallèlement aux mesures incontournables de transition vers une société libérée des énergies fossiles.

[1]Voir notamment à la page 19 du résumé pour les décideurs du dernier rapport du GIEC, publié en octobre 2018 : https://report.ipcc.ch/sr15/pdf/sr15_spm_final.pdf

[2]Ce changement de perspective n’est pas si étonnant. Après tout, le CO2 est même utilisé dans certains de nos produits les plus quotidiens, en petites quantités évidemment, par exemple dans les boissons ou pour la conservation des aliments.

[3]https://sciencesnaturelles.ch/uuid/d7a7276e-3c30-5438-95b5-dd65cbc84520?r=20190205110021_1553525490_fbe19747-a43f-5e94-a05a-44031bdb4910

 

Face aux évolutions internationales, la Suisse doit élaborer un plan d’action pour la finance durable

La finance durable est un mouvement de fond. L’Union européenne a publié un ambitieux plan d’action sur le sujet[1]. L’Allemagne vient d’annoncer qu’elle veut devenir leader de la finance durable et développer un plan d’action dans ce sens. Le Luxembourg se veut le pionnier du développement de produits financiers durable. La France légifère en la matière et a créé une association faîtière, Finance for Tomorrow, tout comme le Royaume Uni (Green Finance Initiative) ou Singapour (Asia Sustainable Finance Initiative). Des organisations internationales comme l’ONU, l’OCDE ou le G20 se penchent sur le sujet. Ce n’est pas un hasard : l’Accord de Paris exige en effet que les flux financiers soient rendus compatibles avec un développement économique à faible impact carbone. Enfin, la nouvelle génération et en particulier les millenials se préoccupent de l’impact de leurs investissements sur l’environnement. Bref, partout dans le monde, des investisseurs intègrent des critères de durabilité dans leurs décisions d’investissement.

Une étude de PwC le montre : la Suisse sera touchée par ces évolutions

Une étude de PwC et du WWF[2]montre que ces transformations auront un impact décisif sur la place financière suisse. Voici sa conclusion : « In short, if Switzerland does not move decisively now, it will face major economic and reputational risks. If it does take prompt action, it will enable the Swiss financial sector to tap into a growth market rich in opportunity. » 

La Suisse doit dès lors anticiper sur cette évolution et ne pas rester les bras croisés alors que les places financières concurrentes bougent, sous l’impulsion de politiques publiques plus claires que dans notre pays. Elle y sera de toute façon contrainte, tôt ou tard, si elle veut appliquer l’accord de Paris sur le climat de manière crédible. Le Conseil fédéral reconnaît certes la finance durable comme une opportunité, mais il a refusé jusqu’ici de prendre des mesures concrètes, considérant que c’est aux acteurs financiers de le faire de manière volontaire. Mais le vent tourne : sous la pression des manifestations pour le climat, le Conseil des Etats a, contre l’avis du Conseil fédéral et du Conseil national, introduit le secteur financier parmi les domaines touchées par la Loi sur le CO2, au moins au niveau des principes. Il faut dire que la réalité montre que l’engagement volontaire, qui a été la règle jusqu’ici en Suisse, reste insuffisant. En effet, les acteurs financiers de notre pays, dont la BNS et les caisses de pensions, continuent, à quelques exceptions près, à investir dans les énergies fossiles. D’après l’Alliance Climat, leurs poids carbone multiplie par vingt les émissions de CO2 générées en Suisse par nos activités usuelles (mobilité, chauffage, alimentation, production, etc).

La Suisse doit anticiper et se préparer à la transition vers une finance durable

Notre pays doit dès lors veiller à ne pas manquer ce tournant, pour des raisons écologiques bien sûr, mais aussi économiques. Il s’agit en effet d’en saisir les chances, face aux places financières concurrentes. Dès lors, j’ai demandé au Conseil fédéral de fournir un rapport qui pourrait servir de base à un plan d’action dans ce domaine. C’est ce que recommande PwC dans son étude. La Suisse doit mettre sur pied un plan d’action pour la finance durable, qui devrait inclure « des mesures législatives et incitatives pour que la Suisse retrouve un rôle de premier plan dans le domaine de la finance durable ».

A mes yeux, voici ce qu’un tel rapport devrait contenir pour que la Suisse puisse, sur cette base, mettre sur pied un plan d’action crédible :

  • Etat des lieux des évolutions des conditions cadres et des marchés, en lien avec la prise en compte de la durabilité, dans les places financières européennes et auprès des plus importants concurrents de la place financière Suisse.
  • Implications de ces évolutions, y compris la soft law, en particulier au niveau du plan d’action sur la finance durable de l’UE, sur l’équivalence juridique de la Suisse, sur sa compétitivité et sur son accès au marché ; manière dont l’équivalence juridique, la compétitivité et l’accès au marché de la Suisse peuvent être assurés à moyen et à long terme.
  • Freins potentiels, dans les conditions-cadres actuelles, à une adaptation judicieuse du secteur financiers à ces évolutions, ainsi que mesures pouvant être prises, de manière volontaire ou au-delà, pour accompagner intelligemment la branche et lui permettre de saisir les opportunités de la transition qui est en cours, partout dans le monde, vers une finance plus durable.

Ma demande a été signée par des politiciens de tous les partis, à l’exception de l’UDC, ce qui est un signal très positif. La balle est désormais dans le camp du Conseil fédéral. La Suisse et sa place financière ont singulièrement manqué de vision et d’anticipation lors des récentes évolutions internationales sur le secret bancaire. Leur position attentiste et réactive nous a coûté cher. Il faut espérer qu’il en sera autrement avec la nouvelle transition que le secteur a commencé à effectuer à l’échelle mondiale, vers une finance plus durable.

[1]Ce plan d’action comporte notamment des mesures de transparence et de normalisation sur l’impact des investissements en termes de durabilité, des exigences concernant l’intégration de critères de durabilité dans la gestion des risques dans le domaine financier, ainsi que des prescriptions sur l’information à donner aux clients dans ce domaine.

[2]www.pwc.ch/actionplansustainablefinancepaper

 

Climat : ce que Greta Thunberg a changé

Le débat parlementaire sur la Loi sur le CO2 a eu lieu sur deux jours. Le premier jour déjà, la majorité a sabré dans le texte, biffant notamment l’objectif minimal de réduction des émissions à réaliser en Suisse. Le matin de la poursuite des débats, quelques membres des Aînées pour le climat tentaient de sensibiliser les élus devant les portes du parlement. Elles devaient être quatre ou cinq, perdues au milieu de la Place fédérale. Le parlement était en train de saccager la politique climatique, les médias en avaient évidemment parlé, mais personne d’autre n’élevait la voix.

Depuis, la Place fédérale et les rues de nos villes sont arpentées par des dizaines de milliers de manifestants, appelant les décideurs à agir enfin pour limiter les changements climatiques. Que s’est-il passé dans l’intervalle ? Greta Thunberg a fait irruption dans l’espace public, mobilisant les jeunes de sa génération, rapidement rejoints par leurs parents et grands-parents. Mais qu’a-t-elle donc changé ?

Ce que dit Greta Thunberg n’est pas complètement nouveau. Des discours forts, cohérents et radicaux ont déjà été prononcés par maints défenseurs du climat – scientifiques, représentants de la société civile et même politiciens – durant les dernières décennies. Non, la grande différence, c’est que Greta Thunberg est une jeune fille. Or l’addition de ce visage, où l’enfance affleure encore, et de ces paroles extrêmement claires, fondées et déterminées, a créé un électrochoc.

Comprendre notre apathie face aux catastrophes globales

Le philosophe allemand Günther Anders a travaillé sur les risques d’une guerre nucléaire, mais sa pensée me semble parfaitement transposable à la crise climatique. Plusieurs raisons, dit-il, expliquent notre apathie face à une catastrophe globale. D’abord, nous ne nous sentons pas visés à titre personnel. La crise climatique nous concerne tous, au moins potentiellement. Paradoxalement, cette généralité de la menace la rend moins saisissable et amoindrit nos craintes. Ensuite, tout le monde est un peu responsable de la crise climatique, puisqu’elle est le résultat des activités usuelles et souvent anodines de chacune et chacun d’entre nous. Il est donc difficile de s’en sentir responsable à titre individuel. Nous nous sentons par ailleurs difficilement coupables, car nous ne réalisons pas les petits gestes quotidiens qui sont à l’origine de la crise climatique avec malveillance : ce n’est évidemment pas parce que nous voulons détruire la planète, que nous prenons notre voiture. Enfin, les conséquences de la crise climatique nous semblent très impersonnelles et lointaines, puisque ses victimes sont les « générations futures ».

La confrontation avec nos enfants, source de responsabilité

Eh bien, ces freins à notre engagement ont été en bonne partie pulvérisés par la confrontation avec le visage juvénile et accusateur de Greta Thunberg. Au diable les générations futures, cette entité abstraite. Celle qui nous fait face incarne une réalité très personnelle et familière : celle de nos enfants. Malgré les avertissements répétés des scientifiques, c’est un fait que nous étions parvenus à nous cacher jusqu’ici : la crise climatique n’aura pas lieu plus tard ou ailleurs, elle a lieu ici et maintenant. Et ses victimes sont ceux qui nous sont les plus proches et les plus chers. Cette crise climatique, nous en sommes en outre directement responsables, nous les adultes, dit Greta Thunberg. Depuis des décennies, nous avons refusé de nous remettre en question au détriment de nos enfants. Ceux-ci exigent maintenant justice. La justice climatique.

Le grand philosophe Hans Jonas décrit la responsabilité parentale comme l’archétype de toute responsabilité, parce qu’en l’enfant, le devoir de responsabilité se manifeste de manière immédiate, concrète et irréfutable. Aujourd’hui, nos enfants nous font face et nous demandent des comptes. Nous ne pourrons pas détourner le regard. Voilà pourquoi nous serons des dizaines de milliers dans la rue aujourd’hui, pour le climat. Et voilà pourquoi ces grèves seront bien plus, qu’un effet de mode.

Ce très beau portrait de Greta Thunberg a été réalisé par le photographe suédois Anders Hellberg, qui l’a libéré de droits.

Ce texte est aussi publié dans le Temps du 15 mars, à l’occasion de la grève mondiale pour le climat. J’espère que vous serez, comme moi, dans la rue, aux côtés de notre jeunesse.

 

 

 

 

Pourquoi il vaut mieux réduire (ou compenser) nos émissions de CO2 en Suisse

Lors des débats sur la Loi sur le CO2 au Conseil national, la fixation d’un taux minimal de réduction des émissions de CO2 à réaliser en Suisse s’est avérée centrale. C’est notamment le refus par l’UDC et le PLR de fixer un tel taux minimal, qui a vidé la loi de sa substance et mené à son refus, au profit de la version initiale du texte proposée par le Conseil fédéral. Celle-ci exigeait en effet que 60 % au moins des réductions des émissions de CO2 soient réalisées sur notre territoire. Pourquoi cet enjeu est-il aussi important ?

Compenser à l’étranger: un reliquat du Protocole de Kyoto

Les compensations de CO2 existaient déjà dans le cadre du Protocole de Kyoto, qui a régi les politiques climatiques internationales jusqu’à 2012. Il s’agit d’un mécanisme de flexibilité, qui n’est pas absurde en soi : il peut coûter moins cher de réduire la même quantité d’émissions de CO2 ailleurs que dans un pays riche et développé comme la Suisse. Puisque le changement climatique est un enjeu global et que le CO2 n’a pas de frontières, pourquoi ne pas investir de l’argent suisse pour réduire nos émissions ailleurs, dans une région où cette réduction est plus avantageuse ? Comme c’est la Suisse qui la finance, cette réduction est ensuite rapportée à son propre « compte CO2 », grâce auquel notre pays évalue l’atteinte des objectifs qu’il s’est fixés. Sous l’égide du Protocole de Kyoto, la Suisse a précisément utilisé ce mécanisme pour compléter les faibles mesures qu’elle avait prévues sur son propre territoire, qui ne lui auraient pas permis, seules, d’atteindre ses objectifs.

Après l’échéance du Protocole de Kyoto, les compensations sont restées d’actualité. Le projet de révision de la Loi sur le CO2 actuellement débattu au parlement repose largement sur la possibilité de réaliser des compensations, parfois en lien avec un marché d’échange de quotas d’émissions. Certaines entreprises exemptées de la taxe CO2 sur les combustibles sont concernées, tout comme le domaine de la mobilité. L’essence n’étant pas affectée par la taxe CO2, un système d’obligation de compenser une partie des émissions générées par la mobilité a été imposé aux importateurs de carburants. Le coût de ces compensations est répercuté sur le prix de l’essence : c’est le « centime climatique ». L’un des objectifs de la révision de la loi est d’augmenter la part des émissions que les importateurs seront tenus de compenser dès 2020. Une part minimale doit être réalisée en Suisse, mais le système repose également sur des compensations à l’étranger. Par ailleurs, des mesures de ce type sont prévues à terme pour le domaine de l’aviation.

Une difficulté : le respect du principe d’additionnalité

Pour que les compensations débouchent sur une réduction nette des émissions de CO2, il faut cependant que la réduction financée par le pays tiers soit additionnelle. Cela signifie que l’on doit pouvoir prouver que, sans la transaction en question, la réduction des émissions n’aurait pas eu lieu. Ceci est évidemment très difficile à évaluer, en particulier pour des projets ayant lieu à l’autre bout du monde. D’autre part, la dite réduction ne doit pas être comptabilisée à deux reprises, c’est-à-dire à la fois dans le pays où elle a lieu et dans le pays qui l’a financée. Cette difficulté n’existait pas à l’époque du Protocole de Kyoto, puisqu’il n’avait été ratifié que par un nombre restreint de pays développés. Les pays plus pauvres, où la plupart des compensations sont situées, n’étaient donc pas soumis à des objectifs de réduction de leurs émissions. Avec l’Accord de Paris, par contre, la question du « double comptage » des réductions d’émissions de CO2 devient centrale, puisque tous les pays sont désormais tenus de réduire leurs émissions et d’en effectuer la comptabilité. Le sujet a été débattu lors de la dernière COP24 à Katowice, sans qu’une solution soit trouvée entre les parties.

Un mauvais calcul économique : mieux vaut investir sur place

Outre les difficultés liées à l’exigence d’additionnalité et au risque de double comptage, les compensations à l’étranger constituent un mauvais calcul économique à deux titres. Ce mauvais calcul est lié à un préjugé encore très répandu, en particulier dans les milieux de droite qui veulent favoriser cet instrument. Ce préjugé veut que l’écologie soit par principe défavorable à l’économie et que, dès lors, réduire nos émissions de CO2 soit un fardeau qu’il faut tenter à tout prix de renvoyer à d’autres. Or ceci est erroné. En effet, pour réduire nos émissions de CO2, nous ne dépensons pas de l’argent à fonds perdus, mais nous l’investissons dans notre avenir, à savoir dans la modernisation de nos infrastructures et de nos systèmes de production, pour les rendre plus efficients et passer aux dernières technologies énergétiques. La Suisse n’est pas un pays producteur de pétrole, de charbon ou de gaz. Elle n’a donc rien à perdre de l’abandon de ces sources d’énergie. Notre principale ressource est l’innovation et c’est une chance, car elle constitue précisément la clé de la transition énergétique. En voulant réduire nos émissions ailleurs, nous nous privons donc d’autant d’investissements nécessaires dans nos propres frontières, et risquons ainsi de maintenir notre parc automobile, nos infrastructures de transports, nos bâtiments et nos entreprises dans un état d’obsolescence et d’inefficience énergétiques. Ceci a un coût écologique, mais aussi, à terme, financier.

Par ailleurs, l’argument du coût plus bas des compensations à l’étranger, régulièrement évoqué par leurs défenseurs, risque de ne plus être aussi valable avec le temps. Il était en effet justifié à l’époque du Protocole de Kyoto, alors que les pays en développement n’avaient pas d’objectifs spécifiques et ne réalisaient pas ou peu leurs propres projets de réduction des émissions de CO2. Aujourd’hui, ils sont également concernés par l’Accord de Paris et doivent prendre des mesures sur leur propre territoire. Une étude de l’administration fédérale, portant sur les compensations de CO2 dans le domaine de la mobilité, a montré que les coûts de ces compensations à l’étranger allaient augmenter, car les pays en développement vont réaliser pour leur propre compte les réductions d’émissions de CO2 les meilleur marché, laissant aux autres pays celles qui sont plus complexes et onéreuses. L’avantage financier actuel devrait donc se réduire progressivement.

Assumer nos responsabilités sur notre territoire : un principe éthique

Au-delà de ces considérations techniques ou économiques, reste l’enjeu éthique lié à notre responsabilité. Le principe des compensations de CO2 à l’étranger, c’est finalement de payer pour que d’autres réduisent leurs émissions de CO2 à notre place, en espérant que cela nous coûtera moins cher. Honnêtement, ce n’est pas très glorieux de la part d’un des pays du monde les plus riches et les plus avancés technologiquement. Les réductions de CO2 sont, en tous les cas pour le moment, moins chères à l’étranger ? Alors laissons les pays moins privilégiés que nous les réaliser eux-mêmes et occupons-nous de nos propres émissions, que nous avons tout à fait les moyens de gérer.

« Et le soutien que nous devons aux pays moins développés ? », diront encore, la main sur le cœur, les défenseurs des compensations à l’étranger. Il se trouve qu’un tel soutien est prévu dans le cadre de l’Accord de Paris, sous la forme d’un Fonds pour le climat, qui devrait aider les pays défavorisés à réaliser la transition énergétique et à gérer les conséquences déjà effectives du changement climatique. Les pays industrialisés se sont engagés à débloquer à cet effet 100 milliards de dollars par an dès 2020. Or la Suisse traine les pieds : jusqu’à présent, elle a contribué à ce fonds en puisant principalement dans ses budgets déjà existants d’aide au développement. Il est urgent de trouver des moyens de financement supplémentaires, car ces soutiens climatiques ne doivent pas concurrencer les autres programmes d’aide au développement affectés à des thématiques spécifiques, comme l’éducation ou la santé, même si des synergies peuvent bien sûr exister et être exploitées.

Privilégier les réductions directes: un gage d’efficacité

Il ne s’agit pas de condamner tout mécanisme de flexibilité, mais l’on voit bien que ceux qui impliquent des compensations de CO2 à l’étranger posent des difficultés. Il est donc légitime d’en limiter la portée dans le cadre de la Loi sur le CO2 et il faut espérer que le Conseil des Etats, qui traite actuellement la loi, restera sur cette ligne. Il est plus fiable de se concentrer sur des compensations réalisées le plus possible sur place, si des compensations sont nécessaires. Mieux encore, nous devons miser avant tout sur des réductions directes de nos émissions de CO2, dont on est sûr de l’efficacité et qui constituent en outre un investissement dont nous bénéficierons tous.

Parallèlement à cela, nous devons bien sûr aider les pays pauvres à s’adapter au changement climatique et à s’émanciper des énergies fossiles. Mais cela ne doit pas se faire à la place de la réduction de nos propres émissions de CO2 sur notre territoire, ou à la place d’autres programmes d’aide au développement. Ce soutien doit avoir lieu en plus, via l’instrument prévu à cet effet dans le cadre de l’Accord de Paris. Là encore, c’est la notion d’additionnalité qui est centrale.

Circular Economy Switzerland : un mouvement pour l’économie de demain

Le mouvement Circular Economy Switzerland (https://www.circular-economy-switzerland.ch) a été lancé le 5 février à Bâle. Son but est de promouvoir l’économie circulaire en Suisse, afin de gérer plus durablement nos ressources. Le défi est de taille, car notre économie fonctionne aujourd’hui de manière très linéaire : on extrait les matières premières, on en fait des produits de masse, le plus souvent conçus pour être vendus à bon marché et remplacés rapidement, puis on les jette. Ce processus génère un gigantesque gaspillage de matières premières et d’énergie, de la pollution et des montagnes de déchets. L’économie circulaire vise au contraire un fonctionnement cyclique : un maximum de matériaux doit être économisé ou revalorisé dans de nouveaux cycles d’utilisation. On cherche d’abord à réduire l’utilisation de ressources, puis à optimiser la durée de vie et d’usage des produits, avant d’envisager enfin le recyclage de leurs composants.

Des petits pas pour l’économie circulaire au niveau fédéral

La Suisse est l’un des plus gros producteurs de déchets par habitant d’Europe, même si nous fûmes des pionniers du recyclage. Il y a donc à faire ! Au niveau politique, une première discussion a eu lieu grâce à l’initiative pour une économie verte, qui voulait inscrire les principes de l’économie circulaire dans la Constitution. Depuis, des progrès ont été faits au niveau de certaines matières premières, comme le phosphore, que l’on peut extraire des eaux usées pour répondre aux besoins de l’agriculture. Le Conseil fédéral a aussi répondu positivement à plusieurs demandes issues du parlement : il prépare une étude sur les incitations fiscales qui pourraient favoriser l’économie circulaire, sur demande de mon collègue Beat Vonlanthen, et a accepté un postulat de ma part pour une stratégie de gestion durable des plastiques. Celle-ci impliquerait évidemment d’adopter une perspective circulaire pour ces matériaux.

Les villes et les cantons innovent

Dans les villes et les cantons, les collectivités publiques vont aussi de l’avant. A Genève, l’Etat organise une coordination entre les entreprises et industries, pour qu’elles bénéficient de services partagés et que les déchets des unes puissent devenir les ressources des autres. La plateforme www.genie.ch leur permet de connaître leurs besoins réciproques. Zurich s’est lancée dans l’«urban mining» et récupère, pour les revaloriser, les métaux restés dans les scories de son usine d’incinération. Ou encore, Yverdon met à disposition des consommateurs et des take-away de la ville des récipients réutilisables, pour éviter le gaspillage et le littering.

L’économie amorce la transition

L’économie ne reste pas inactive. Dans le domaine de la construction, par exemple, des entreprises comme Losinger Marazzi cherchent à concevoir en amont les bâtiments de manière à ménager les ressources et à favoriser la revalorisation des matériaux. Les magasins en vrac fleurissent un peu partout et la grande distribution se met à tester des solutions pour réduire les emballages. Dernier exemple, l’économie de fonctionnalité, qui propose aux consommateurs de payer pour l’usage des biens plutôt que de les posséder, devient un modèle d’affaire de plus en plus apprécié. Il ne s’agit plus seulement de partager des véhicules, mais aussi toutes sortes d’objets de la vie courante, des vêtements aux outils les plus spécialisés.

Un mouvement pour catalyser notre engagement

Il manquait en Suisse une plateforme pour permettre à tous ceux qui s’engagent pour l’économie circulaire d’échanger leurs idées et leurs pratiques. Circular Economy Switzerland répond à cette lacune. Le mouvement, financé par la MAVA et Migros Engagement, réunit des organisations fondatrices comme Impact Hub, PUSH ou sanu durabilitas, avec qui je collabore. Il met en relation les entreprises, les collectivités publiques et les organisations de la société civile. Il leur fournit les données dont elles ont besoin pour avancer, en travaillant avec les milieux de la recherche. Tous ensemble, nous construisons ainsi l’économie responsable, innovante et durable de demain.