Climat : ce que Greta Thunberg a changé

Le débat parlementaire sur la Loi sur le CO2 a eu lieu sur deux jours. Le premier jour déjà, la majorité a sabré dans le texte, biffant notamment l’objectif minimal de réduction des émissions à réaliser en Suisse. Le matin de la poursuite des débats, quelques membres des Aînées pour le climat tentaient de sensibiliser les élus devant les portes du parlement. Elles devaient être quatre ou cinq, perdues au milieu de la Place fédérale. Le parlement était en train de saccager la politique climatique, les médias en avaient évidemment parlé, mais personne d’autre n’élevait la voix.

Depuis, la Place fédérale et les rues de nos villes sont arpentées par des dizaines de milliers de manifestants, appelant les décideurs à agir enfin pour limiter les changements climatiques. Que s’est-il passé dans l’intervalle ? Greta Thunberg a fait irruption dans l’espace public, mobilisant les jeunes de sa génération, rapidement rejoints par leurs parents et grands-parents. Mais qu’a-t-elle donc changé ?

Ce que dit Greta Thunberg n’est pas complètement nouveau. Des discours forts, cohérents et radicaux ont déjà été prononcés par maints défenseurs du climat – scientifiques, représentants de la société civile et même politiciens – durant les dernières décennies. Non, la grande différence, c’est que Greta Thunberg est une jeune fille. Or l’addition de ce visage, où l’enfance affleure encore, et de ces paroles extrêmement claires, fondées et déterminées, a créé un électrochoc.

Comprendre notre apathie face aux catastrophes globales

Le philosophe allemand Günther Anders a travaillé sur les risques d’une guerre nucléaire, mais sa pensée me semble parfaitement transposable à la crise climatique. Plusieurs raisons, dit-il, expliquent notre apathie face à une catastrophe globale. D’abord, nous ne nous sentons pas visés à titre personnel. La crise climatique nous concerne tous, au moins potentiellement. Paradoxalement, cette généralité de la menace la rend moins saisissable et amoindrit nos craintes. Ensuite, tout le monde est un peu responsable de la crise climatique, puisqu’elle est le résultat des activités usuelles et souvent anodines de chacune et chacun d’entre nous. Il est donc difficile de s’en sentir responsable à titre individuel. Nous nous sentons par ailleurs difficilement coupables, car nous ne réalisons pas les petits gestes quotidiens qui sont à l’origine de la crise climatique avec malveillance : ce n’est évidemment pas parce que nous voulons détruire la planète, que nous prenons notre voiture. Enfin, les conséquences de la crise climatique nous semblent très impersonnelles et lointaines, puisque ses victimes sont les « générations futures ».

La confrontation avec nos enfants, source de responsabilité

Eh bien, ces freins à notre engagement ont été en bonne partie pulvérisés par la confrontation avec le visage juvénile et accusateur de Greta Thunberg. Au diable les générations futures, cette entité abstraite. Celle qui nous fait face incarne une réalité très personnelle et familière : celle de nos enfants. Malgré les avertissements répétés des scientifiques, c’est un fait que nous étions parvenus à nous cacher jusqu’ici : la crise climatique n’aura pas lieu plus tard ou ailleurs, elle a lieu ici et maintenant. Et ses victimes sont ceux qui nous sont les plus proches et les plus chers. Cette crise climatique, nous en sommes en outre directement responsables, nous les adultes, dit Greta Thunberg. Depuis des décennies, nous avons refusé de nous remettre en question au détriment de nos enfants. Ceux-ci exigent maintenant justice. La justice climatique.

Le grand philosophe Hans Jonas décrit la responsabilité parentale comme l’archétype de toute responsabilité, parce qu’en l’enfant, le devoir de responsabilité se manifeste de manière immédiate, concrète et irréfutable. Aujourd’hui, nos enfants nous font face et nous demandent des comptes. Nous ne pourrons pas détourner le regard. Voilà pourquoi nous serons des dizaines de milliers dans la rue aujourd’hui, pour le climat. Et voilà pourquoi ces grèves seront bien plus, qu’un effet de mode.

Ce très beau portrait de Greta Thunberg a été réalisé par le photographe suédois Anders Hellberg, qui l’a libéré de droits.

Ce texte est aussi publié dans le Temps du 15 mars, à l’occasion de la grève mondiale pour le climat. J’espère que vous serez, comme moi, dans la rue, aux côtés de notre jeunesse.

 

 

 

 

Adèle Thorens Goumaz

Adèle Thorens Goumaz

Adèle Thorens Goumaz est conseillère nationale verte vaudoise. Elle a coprésidé les Verts suisses entre 2012 et 2016. En matière de formation, elle a un Master ès Lettres en philosophie, histoire et sciences politiques (UNIL) et un certificat postgrade en politiques de l’environnement et de la durabilité (IDHEAP). Ses dossiers de prédilection sont l'économie verte, le climat et la biodiversité.

8 réponses à “Climat : ce que Greta Thunberg a changé

  1. Félicitations pour votre article. Je suis personnellement très touché par votre courage, votre dévouement politique et vous avez mon soutien total, vous et votre parti, pour les prochaines élections fédérales, mais d’ores et déjà depuis un certain nombre d’années pour les initiatives que vous avez proposées.
    Bien à vous avec toute ma gratitude!

    1. Merci beaucoup. La politique est un monde brutal: nos adversaires comme les citoyens qui ne nous apprécient pas ne nous épargnent jamais. Il est dès lors particulièrement précieux de recevoir des messages aussi aimable que le vôtre. Cela donne la force de continuer.
      Cordialement

  2. J’étais très touché ce matin dans les rues de Lausanne, à baigner dans ce mouvement mobilisateur général et qui touche à mon avis à quelque chose de fondamentalement urgent, que je pourrais résumer comme la capacité de percevoir ma propre destinée et celle de la Terre comme étant les mêmes.

    Merci beaucoup pour votre article.

    1. Merci à vous d’avoir marché avec toutes celles et tous ceux qui veulent que les choses changent. Je suis convaincue que nous y arriverons.

  3. Je ne suis pas sur la voie publique ce 15 mars, et je ne suis pas membre d’aucun parti politique, mais en qualité de scientifique je soutiens votre action. Cela se traduira démocratiquement encore lors des prochaines élections et votations. Mes enfants sont grands, vivent hors de Suisse, mais pensent comme vous, ce qui me rassure. Le milieu professionnel dans lequel ils évoluent avec des collègues aussi parents, va devoir faire de gros efforts, mais pas impossibles, et donc je reste optimiste. Je vous souhaite plein succès dans votre démarche.

    1. Merci beaucoup. Notre société a cruellement besoin du travail des scientifiques. Ce sont eux qui nous ont alertés et ce sont eux que nous aurions du écouter depuis longtemps. Plein succès à vous aussi dans votre travail.

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