Chlorothalonil : mettre l’industrie agrochimique face à ses responsabilité

En mai 2019, j’interpelais le Conseil fédéral à propos du fongicide chlorothalonil, que l’Union européenne prévoyait d’interdire du fait de son impact sur la santé humaine et l’environnement. Depuis lors, l’Office fédéral de l’agriculture a entamé la procédure de retrait des autorisations des produits contenant du chlorothalonil et il est interdit dans notre pays depuis le 1er janvier 2020. Il était temps, car cette substance est soupçonnée de causer des dommages à l’ADN. De plus, elle présente un risque élevé pour les amphibiens et les poissons.

Le chlorothalonil pollue notre eau potable

Les problèmes posés par le chlorothalonil ne sont cependant pas résolus. En effet, des résidus problématiques de cette substance, qui avaient été jusqu’ici considérés comme “non pertinents”, ont été détectés dans les eaux potables des cantons de Vaud, Fribourg, Berne, Argovie, Soleure, Schaffhouse et Zurich. La situation est en particulier très préoccupante dans le canton de Soleure, dont plus de la moitié des habitants boivent une eau qui est désormais qualifiée de non conforme, c’est-à-dire dont la valeur limite en matière de résidus de chlorothalonil est dépassée. Cela équivaut à 160’000 personnes concernées pour le canton, un véritable enjeu de santé publique. Dans le canton de Vaud, de nombreux cas de dépassement des normes ont été découverts, notamment dans les régions de Thierrens, Moudon et Echallens. La commune de Lausanne a elle aussi été touchée et a du prendre des mesures. Pour protéger la santé de la population, les communes se voient contraintes de détourner certains captages d’eau potable, de se raccorder à d’autres réseaux ou de mélanger les eaux de plusieurs sources afin de diluer les concentrations de métabolites. Cela peut impliquer des investissements importants.

Une situation qui dure depuis des décennies

Cette situation soulève de nombreuses questions, auquel nous sommes en droit de recevoir des réponses rapides et convaincantes, puisqu’il en va de notre santé et de celle de notre environnement. Il est tout d’abord choquant que nous réalisions aujourd’hui seulement que le chlorothalonil est problématique, alors que ce produit est utilisé couramment depuis les années septante. Il a été à l’époque dûment homologué puis présenté aux agriculteurs, viticulteurs et jardiniers comme un produit sans danger, que ces derniers ont utilisé en toute bonne foi pendant des décennies. Les métabolites qui ont été décelés dans nos eaux potables et pour lesquels on exige aujourd’hui des mesures d’assainissement s’y trouvent probablement depuis longtemps et ont dès lors été ingérés par la population pendant des années, avec un impact sur la santé publique qu’il est difficile voire impossible d’évaluer.

Un cas sur une trop longue liste de pesticides dangereux

Cette situation serait déjà problématique si elle était isolée. Or il n’en est rien. De nombreux pesticides aux noms plus ou moins barbares font polémique depuis quelques années : néonicotinoides tueurs d’abeilles, chlorpyriphos toxique pour le système nerveux et perturbateur endocrinien, glyphosate probablement cancérigène… Certains d’entre eux ont déjà été retirés du marché, mais d’autres continuent à être utilisés, sous la pression de l’industrie agrochimique. Nous avons affaire à un problème global : on a mis sur le marché un grand nombre de produits, alors que l’on n’était visiblement pas en mesure d’évaluer correctement leur impact sur la santé et l’environnement. A aucun moment, le principe de précaution n’a été considéré sérieusement et nous réalisons aujourd’hui seulement que nous avons exposé la population et l’environnement a des substances toxiques pendant des années. Une telle situation exige des mesures fermes, urgentes et globales. Nous avons besoin d’un plan de sortie des pesticides de synthèse, de mesures d’accompagnement fortes pour les agriculteurs et les professionnels qui devront réaliser cette transition et de soutiens à l’innovation pour développer des alternatives efficaces et sûres.

Qui va payer pour les dégâts occasionnés ?

Par ailleurs, la question de savoir qui va porter les coûts de cette situation se pose. Sans même essayer de chiffrer les atteintes portées à la biodiversité, voire celles qui relèvent de la santé publique, parlons déjà de la situation concrète face à laquelle nous sommes dans le cas du chlorothalonil. De nombreux captages d’eau potable sont aujourd’hui condamnés parce qu’ils dépassent les valeurs limites liées à cette substance. Les communes sont tenues de prendre des mesures dans les deux ans pour ce qui concerne les moyens d’assainissement les plus simples, comme le fait de mélanger les eaux de plusieurs provenances, pour diluer les concentrations de résidus de chlorothalonil. Or, dans certains cas, cela ne suffira pas. Des travaux plus importants, plus longs et plus coûteux seront nécessaires. Qui va les financer ? Les communes vont-elles devoir passer à la caisse, alors que la Confédération a failli à sa tâche, en homologuant puis en laissant sur le marché pendant des décennies un produit qui s’avère être aujourd’hui problèmatique pour l’être humain comme pour l’environnement ?

Appliquer le principe de causalité aux coûts liés aux pesticides

Plus fondamentalement, ne devrait-on pas appliquer dans ce cas le principe du pollueur-payeur, inscrit dans notre Constitution et dans nos bases légales ? Les agriculteurs sont aujourd’hui régulièrement cloués au pilori en tant qu’utilisateurs de pesticides. Doivent-ils pour autant passer à la caisse ? Je ne le pense pas. Ils n’ont fait qu’employer des substances dont on leur avait assuré qu’elles étaient inoffensives et qu’on leur a même expressément appris à utiliser pendant leur formation. La Confédération, qui est garante de l’homologation des pesticides, doit assumer ses responsabilités, tout comme ceux qui ont mis ces produits sur le marché, qui ont réalisé des bénéfices pendant des années en les vendant, et qui se battent aujourd’hui, au mépris de la santé publique et de l’environnement, pour pouvoir continuer à le faire. L’industrie agrochimique doit contribuer à la prise en charge des coûts liés à la contamination, par ses produits, de nos eaux potables et de l’environnement.

Sortir de notre dépendance aux pesticides de synthèse

Pendant longtemps, on a perçu les pesticides comme des substances positives, augmentant la productivité et permettant des gains économiques. Aujourd’hui, nous réalisons, pour des substances de plus en plus nombreuses, qu’elles remettent en cause des prestations écologiques indispensables, comme la pollinisation effectuée par les insectes, quand elles ne portent pas atteinte à notre santé. Et que les gains économiques promis pourraient bien être compensé par les coûts réels générés par ces produits. Alors qu’AvenirSuisse évalue ceux-ci à 100 millions de francs par année dans sa dernière publication, notamment du fait des coûts de réhabilitation des captages d’eau potable qui alourdissent considérablement la facture, il est temps de prendre les décisions qui s’imposent. Nous devons sortir, le plus rapidement possible, de notre dépendance aux pesticides de synthèse, développer des alternatives écologiques et économiquement viables pour nos agriculteurs, et appliquer le principe de causalité pour financer les dégâts qui ont, malheureusement, d’ores et déjà été causés.