Discours donné à l’ONU Genève sur le nouveau paradigme social

On m’a demandé d’introduire cette table-ronde organisée par l’UNESU avec Bertrand Piccard, Pierre Rabhi et Jean Ziegler. Elle porte sur la nécessité d’un nouveau paradigme social qui, selon l’organisateur, pourrait être basé sur les trois valeurs républicaines de liberté, d’égalité et de fraternité. Il est un peu inhabituel pour moi de m’exprimer sur ce thème. En effet, c’est plutôt la transition écologique et ses implications pour notre économie qui sont au cœur de mon engagement. Pourtant, transition écologique, transformation de notre économie et nouveau paradigme social ne vont pas l’un sans l’autre, conformément aux trois piliers du développement durable.

Pour préserver notre environnement, nous devons changer notre économie. Or cette évolution de notre économie porte en elle les germes d’une profonde transformation sociétale, qu’il ne tient qu’à nous de réaliser. Pourtant, cette dimension sociétale de la transition écologique est peu discutée. Beaucoup préfèrent se concentrer sur les changements technologiques qu’elle implique. C’est oublier que ces changements technologiques ont un impact sur les comportements des individus et sur l’organisation de nos sociétés. Il en est de même des nouveaux modèles économiques qui sont en train d’émerger dans le cadre de la transition écologique. C’est leur impact sur notre société, et sur l’émergence d’un nouveau paradigme social, que j’aimerais mettre en lumière aujourd’hui. Pour ce faire, je ferai un petit détour pour illustrer quels sont, à mon sens, les changements économiques qu’implique la transition écologique.

D’une économie linéaire à une économie circulaire

Je n’ai pas besoin de m’attarder sur la nécessité de la transition écologique. Celle-ci est due à deux phénomènes d’une extrême gravité, la crise climatique d’une part, et la destruction de la biodiversité, d’autre part. Tous deux sont liés au fonctionnement linéaire de notre économie, qui génère des atteintes à l’environnement et un gaspillage massifs. Qu’il s’agisse des énergies fossiles ou d’autres ressources, nous agissons toujours de la même manière : nous les prélevons, nous les transformons en produits standardisés, nous les consommons rapidement, puis nous les jetons. Ce système est fortement orienté sur l’offre. Il implique la création de produits homogènes, en très grande quantité, le plus souvent à bon marché et de faible qualité, pour lesquels il faut ensuite bien trouver des consommateurs, à grand renfort de marketing et de publicité. Pour que les consommateurs continuent à acheter la grande quantité de marchandises produites, celles-ci doivent devenir rapidement obsolètes, soit parce qu’elles sont conçues pour avoir une courte durée de vie, soit parce que l’on parvient à convaincre les consommateurs du fait qu’elles doivent être régulièrement renouvelées.

Cette manière de produire et de consommer a posé des problèmes écologiques assez rapidement, que les collectivités publiques ont tenté, comme elles le pouvaient, de contrer. Mais elles n’ont pas remis en question le fonctionnement même de notre économie. Elles ont plutôt, dans bien des cas, fait le choix de politiques visant à « réparer les dégâts » après coup, sans s’attaquer à leurs causes en amont, ni adopter à leur propos une perspective globale ou systémique. Le thème des déchets est emblématique. L’industrie en génère des quantités, sous la forme de produits de mauvaise qualité et d’emballages, et c’est le secteur public organise leur gestion. Même si une part croissante d’entre eux est recyclée, il y en a globalement toujours plus. La Suisse, championne du recyclage, est ainsi aussi l’un des pays européens qui produit le plus de déchets dans l’absolu.

Outre de nouvelles charges pour les collectivités, qui ne résolvent souvent pas fondamentalement le problème, ce système crée une grande frustration et beaucoup d’insatisfaction chez les consommateurs, courant toujours après la prochaine tendance et maintenus dans une insatisfaction permanente par ceux qui veulent leur vendre de nouvelles marchandises.

Au niveau environnemental, c’est évidemment une catastrophe sur laquelle je ne vais pas revenir.

Nouveaux modèles économiques : plus de responsabilité, moins de gaspillage de ressources

Depuis quelques années, le concept d’économie circulaire apporte un bout de réponse à cette situation. Il s’agit de réorienter fondamentalement le fonctionnement linéaire de notre économie vers un fonctionnement circulaire, qui permette de réutiliser et revaloriser dans de nouveaux cycles de vie un maximum de ressources, puis après seulement de les recycler ou de les réintroduire dans les cycles naturels sans leur nuire.

Cette transition implique de responsabiliser les entreprises, puisqu’elle exige d’intervenir dès la conception même des produits, qui doivent pouvoir être utilisés plus longtemps et dont les pièces et composants doivent être réparables, réutilisables, revalorisables, recyclables et idéalement encore biodégradable ou au moins favorables à l’environnement au moment de leur fin de vie. Cette évolution de notre économie exige de nouvelles technologies, comme les énergies renouvelables, qui sont circulaires par excellence, et de nouveaux matériaux. L’économie circulaire vise une réduction drastique de la consommation de ressources comme des pollutions, sans pour autant renoncer à offrir des prestations de qualité aux consommateurs, ni à créer de la plus-value et des emplois.

Répondre à nos besoins réels, créer du sens, du lien et du partage

Vous me direz : mais où est-il, dans tout cela, ce nouveau paradigme social ? J’y viens. Outre la responsabilisation des entreprises, de nouvelles technologies et de nouveaux matériaux, la transition vers une économie circulaire implique de nouveaux modèles économiques, qui vont, eux, avoir un fort impact sur nos comportements et notre société. Plutôt que d’être orientée sur une offre d’objets pléthorique, l’économie circulaire cherche à considérer les aspirations et besoins réels de la population et à y répondre en utilisant le moins possible de ressources. Les entreprises vont ainsi chercher à gagner de l’argent et à créer des emplois sur la satisfaction de ces besoins réels, via des prestations adaptées, et non plus en bombardant les consommateurs de marchandises à courte durée de vie. Or ce retour à nos aspirations et à nos besoins réels a le potentiel, pour autant que l’on s’y intéresse sérieusement, de faire émerger une organisation sociale beaucoup moins matérialiste et consumériste, et de céder la place à de nouvelles valeurs.

Je vous propose de reprendre les trois valeurs républicaines proposées par les organisateurs de cette table-ronde, et d’explorer comment la transition écologique et les changements économiques qu’elle implique pourraient les renforcer, dans le sens d’un nouveau paradigme social.

La liberté

La transition vers une économie circulaire devrait responsabiliser les entreprises, or nous savons que la responsabilité est l’autre face de la liberté, celle qui rend la liberté pleine et entière, positive pour soi-même et pour autrui. Nous sommes en effet responsables des conséquences des actes que nous avons librement entrepris, que ces conséquences touchent des personnes, ou l’environnement. En se responsabilisant, les entreprises offrent du sens à leurs clients, mais aussi à leurs employés, qui trouvent une nouvelle motivation dans leur occupation. Quand on travaille pour un projet qui est porteur de sens et d’espoir, on ne conçoit plus son travail comme une charge ou une obligation. On gagne ainsi en autonomie et en liberté. La transition écologique pourrait aussi offrir une nouvelle liberté aux particuliers, en leur permettant de devenir de véritables acteurs de la transition écologique, plutôt que les objets de la société de consommation. La transition énergétique en est un bon exemple. Aujourd’hui, nous sommes tous de simples consommateurs, qui n’avons pour beaucoup d’entre nous que peu de prise sur la provenance de l’énergie que nous consommons. Or les énergies renouvelables, qui se développent de manière décentralisée, peuvent faire de nous des producteurs, en équipant nos toits ou en participant à des coopératives solaires. Contrairement au pétrole ou à l’uranium, personne ne possède le soleil. Chacun peut librement en capter la puissance et l’utiliser. Plus fondamentalement, le fait que les entreprises s’adressent à nous pour répondre à nos besoins via des prestations plutôt que pour nous vendre des objets constitue une forme de libération. Ceux qui ont abandonné leur voiture personnelle au profit de l’auto-partage, par exemple, le ressentent souvent ainsi.

 L’égalité

Il n’y a pas de transition écologique ni d’économie circulaire sans prise de conscience des inégalités générées par l’économie actuelle. Celle-ci se base sur un pillage des matières premières qui touche le plus durement des pays pauvres, dont la population ne bénéficie souvent pas ou peu des gains liés à ces ressources, mais souffre par contre des dégâts environnementaux dus à leur extraction. Ces mêmes pays sont régulièrement traités comme des décharges et se voient confrontés aux résidus toxiques de notre société de consommation. Ils sont aussi les premiers à souffrir des effets du changement climatique, auquel ils n’ont pas contribué, sans que des mécanismes financiers internationaux équitables leur permettent de s’y adapter. Ces mêmes inégalités existent évidemment aussi à l’intérieur des pays dits développés. Les ménages les plus modestes sont également les plus menacés par les effets des changements climatiques, et ils n’ont pas toujours accès aux solutions technologiques ou comportementales les plus durables. La transition écologique peut et doit remettre en cause ces inégalités, ainsi que celles qui opposent les générations actuelles, responsables des dégâts environnementaux, à celles à venir, qui en feront les frais. Réduire drastiquement la consommation de ressources dans les pays dits développés doit permettre un partage plus équitable et égalitaire de leur usage, aujourd’hui et demain. Enfin, il y aurait beaucoup à dire sur la place des femmes, mais aussi des jeunes, dans notre société. Partout dans le monde, les femmes et les jeunes sont nombreux à s’engager pour un avenir plus équitable et plus durable. Cette force de changement doit pouvoir s’exprimer et bénéficier des moyens de concrétiser ses aspirations.

La fraternité

L’économie circulaire et la transition écologique pourraient enfin créer une société plus conviviale, au sens fort, c’est-à-dire qui nous permette de mieux vivre ensemble, en nous offrant plus de lien et de partage. Dans le domaine de l’habitat durable, par exemple, on développe de plus en plus d’habitats visant à lutter contre l’anonymat de certains quartiers et favorisant la mixité sociale et les échanges entre générations. Ils offrent souvent à leurs habitants des espaces à partager favorisant la convivialité, chambres d’amis, salles de fête, potagers urbains ou encore espaces de bricolage. Prendre les transports publics ou marcher permet les rencontres et les échanges, alors que les interactions entre automobilistes sont rares, quand elles ne sont pas orageuses. L’agriculture durable développe aussi du lien et de la proximité, en rapprochant les consommateurs des producteurs autour de l’une des activités les plus conviviales qui soit, indissociable du bien-cultiver : le bien-manger, basé sur le retour à des produits locaux, simples, sains et frais. Enfin, la prise de conscience des limites que nous fixent les ressources de notre planète est à même de nous faire considérer notre destinée commune et de créer de nouveaux liens de solidarité au niveau international. En témoigne par exemple la prise de conscience des méfaits environnementaux mais aussi humains à l’autre bout de la planète, liés à certains de nos comportements quotidiens. J’ai été témoin d’une rencontre très forte entre des paysans suisses, cultivateurs de colza bio, et des représentants de peuples premiers engagés dans la défense de leur forêt contre les producteurs d’huile de palme. Cette rencontre m’a montré que de nouveaux liens de solidarité peuvent se développer, au travers des cultures et des continents, sur la base de la défense de notre planète.

Cultiver les valeurs sociales à tous les niveaux de la transition écologique

Evidemment, les trois axes républicains proposés par les organisateurs de cette table-ronde – liberté, égalité, fraternité – ne se développeront pas d’eux-mêmes, en un authentique nouveau paradigme social, automatiquement, avec la transition écologique. Ils doivent être activement cultivés et promus, dans tous les secteurs de la transition. Ils sont des chances à saisir, comme un cadeau que la résolution de la crise écologique pourrait encore offrir à notre humanité et à ceux qui nous succèderont. Nous devons tous y contribuer à notre échelle. La politique a son rôle à jouer, par exemple en rendant accessibles, à toutes et à tous, les solutions tant technologiques que comportementales qui nous permettront de construire une société plus durable, et en veillant à ce que ces solutions apportent plus de qualité de vie à l’ensemble de la population. Nous, qui sommes réunis aujourd’hui avec vous pour en débattre, avec Bertrand Piccard, Pierre Rabhi et Jean Ziegler, chacun dans notre domaine de compétence et d’action, nous nous engageons dans ce sens.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La destruction des invendus : symptôme d’un modèle économique à bout de souffle

La France s’apprête à légiférer cette année sur la destruction des invendus, dans le cadre de sa feuille de route sur l’économie circulaire. Son objectif est d’intedire purement et simplement aux sociétés de jeter des produits neufs qui n’ont pas trouvé preneur. La nouvelle loi pourrait reprendre les principes de celle que la France a déjà mise en place pour réduire le gaspillage alimentaire : depuis 2016, les grandes surfaces sont contraintes de conclure des conventions avec des associations caritatives, qui reprennent leurs invendus. Cette obligation pourrait devenir la norme dans d’autres secteurs, en particulier celui du textile.

Cette décision fait en effet suite à une série de scandales touchant plus particulièrement l’industrie du vêtement. H&M a notamment été accusé par les médias danois d’avoir brûlé depuis 2013 près de soixante tonnes de vêtements invendus. Par ailleurs, la chaîne de télévision M6 a enquêté sur les pratiques d’Amazon, qui détruirait, elle aussi, des millions de produits neufs.

Une production de masse, qu’il faut s’efforcer d’écouler

De telles pratiques sont inacceptables. Elles illustrent, de manière emblématique, les dysfonctionnements du modèle économique actuel. Celui-ci est fortement orienté sur l’offre. Il produit, en masse, des biens de consommation standardisés, à bas prix et trop souvent de piètre qualité. Ces biens, il faut ensuite convaincre les consommateurs de les acheter, à grand renfort de marketing, de publicité ou d’influenceurs. Le fait qu’ils soient fréquemment de mauvaise qualité contraint les consommateurs à les renouveler régulièrement, mais cela ne suffit pas toujours. Dans certains domaines, par exemple dans l’industrie textile, une obsolescence artificielle est créée avec la mode, qui nous incite à acheter sans cesse de nouveaux produits correspondant au goût du jour, alors que ceux que nous possédons déjà sont encore utilisables.

La production de masse génère des invendus, parce que les consommateurs ne sont pas toujours disposés à acheter tout ce qu’on leur offre. La plus grande opacité règne sur la proportion de ces produits qui n’ont pas trouvé preneurs par rapport à l’ensemble de la production, et sur ce qu’il en advient. Les récentes révélations des médias montrent qu’une partie au moins de ces biens, pourtant neufs, est éliminée sans autre forme de procès. Notre modèle économique linéaire, qui extrait les matières premières, en fait des biens de consommation de masse à courte durée de vie, puis s’en débarasse aux frais de l’environnement, est déjà, en tant que tel, à dénoncer pour les pollutions et le gaspillage ahurissants qu’il implique. Avec la destruction des invendus, on atteint un sommet. Produire pour détruire… peut-on imaginer plus absurde, tant d’un point de vue économique, qu’environnental ?

Miser sur l’économie circulaire et de partage

J’ai récemment interpelé le Conseil fédéral pour savoir quelle était la situation en Suisse et s’il comptait prendre des mesures. Il n’a pas répondu à la première question, probablement parce que personne ne dispose d’informations sur la quantité de produits neufs qui sont ainsi détruits. Pour ce qui est des mesures, le Conseil fédéral préfère se fier, comme dans tant d’autres domaines, à des engagements volontaires qui pourraient être pris par les acteurs économiques.

Nous avons pourtant urgemment besoin d’un changement de paradigme, pour que notre économie cesse de gaspiller les ressources limitées de notre planète. L’économie circulaire, que la France cherche désormais activement à promouvoir, est le seul modèle économique viable sur le long terme, puisqu’il permet, en ménageant et en revalorisant un maximum de produits et de ressources dans de nouveaux cycles de vie, de réduire notre consommation effrénée d’énergie et de matières premières. Il est temps que le Conseil fédéral et la majorité du parlement en prennent conscience, à l’image de toute une série d’entreprises qui font, en Suisse comme ailleurs, d’ores et déjà œuvre de pionnières. Les conditions-cadres devraient les favoriser et généraliser leurs bonnes pratiques.

Par ailleurs, notre société doit se poser la question de la production de masse et de l’orientation de notre économie sur une offre pléthorique, qu’il faudra ensuite bien écouler. Ce modèle est non seulement destructeur pour notre environnement, mais il est aussi peu satisfaisant pour les consommateurs. Notre qualité de vie et notre bien-être ne dépendent pas de l’amoncellement et du renouvellement permanent d’objets parfois peu utiles. Ce processus suscite, à terme et chez un nombre croissant d’entre nous, une forme de frustration, voire d’écoeurement. En tant que consommateurs, nous sommes aussi des acteurs économiques et pouvons contribuer à faire évoluer ce modèle. Nous pouvons prendre la liberté de dire stop, de considérer ce que sont réellement nos besoins et ce qui nous apporte vraiment de la satisfaction. Dans de nombreux cas, il est possible de privilégier des produits de meilleur qualité et à plus longue durée de vie, de choisir des biens de deuxième main ou d’opter pour d’autres modèles économiques, comme celui du partage, aujourd’hui en pleine expansion. Nous avons tous un rôle à jouer pour promouvoir une économie plus durable.

 

 

 

 

Capter, stocker ou réutiliser le CO2 : quels sont les risques et les opportunités des « émissions négatives » ?

L’année passée, le GIEC a présenté dans son dernier rapport différents scénarios visant à maintenir le réchauffement climatique en dessous de 1,5 degré, conformément à l’Accord de Paris. Or aucun de ces scénarios ne fait l’économie de mesures de captation et de stockage ou de réutilisation du CO2, que celui-ci soit déjà émis ou encore à émettre dans l’atmosphère[1]. Le solde excédentaire de CO2 déjà émis est en effet considérable, et sa durée de vie est d’une centaine d’années. Pour l’avenir, les volumes évoqués dans les différents scénarios du GIEC sont également gigantesques, de 100 à 1000 milliards de tonnes de CO2 d’ici à la fin du siècle. Une question se pose dès lors, indépendamment de nos efforts pour réduire puis interrompre le plus rapidement possible les émissions encore à venir : comment pouvons-nous faire, pour gérer cet excédent de CO2 que nous avons déjà libéré dans notre atmosphère ? Est-il possible de le neutraliser d’une manière ou d’une autre, en complément des mesures permettant de cesser d’en émettre ?

Réduire nos émissions à venir, neutraliser celles du passé

Certaines nouvelles technologies tentent de capter le CO2 dans l’atmosphère ou alors, plus simplement, directement là où il est émis, par exemple dans les cimenteries. Le CO2 pourrait ensuite être stocké dans les couches géologiques, ou revalorisé dans de nouveaux usages, dans une perspective d’économie circulaire. Il existe en effet des débouchés pour le CO2, qui peut très bien être considéré comme une matière première, plutôt que comme un polluant ou un déchet, par exemple dans l’industrie chimique ou la construction[2]. Il serait aussi envisageable d’améliorer le stockage de CO2 en s’appuyant sur les services que nous offrent la nature, puisque les forêts ou les zones humides peuvent y contribuer, tout comme les sols de bonne qualité, pour autant qu’ils soient favorisés par des pratiques agricoles adéquates.

Ce ne sont là que des pistes, dont nous ne savons encore pas grand chose, ou en tous les cas pas assez, et dont le potentiel, tout comme les risques, nous échappent en grande parie. Les défis techniques, écologiques, sociaux et financiers qui leur sont liés sont immenses. La communauté scientifique reconnaît les limites actuelles de notre connaissance et appelle à un renforcement de la recherche dans ce domaine, tout en soulignant évidemment que ces technologies ne peuvent en rien remplacer des mesures drastiques de réduction des émissions de CO2 à la source[3].

Le Conseil fédéral accepte de se pencher sur le sujet

Il fait dès lors sens d’évaluer le potentiel, ainsi que les bénéfices et les risques associés à ces  « émissions négatives », dans la foulée du dernier rapport du GIEC. J’ai dès lors demandé au Conseil fédéral de faire le point à ce sujet, ce qu’il a accepté, tout comme le Conseil national.

Les questions suivantes pourraient notamment être abordées. Dans quelle mesure est-il envisageable de miser sur les « émissions négatives », parallèlement aux mesures de réduction des émissions de CO2 ? Quel est le potentiel réel de ces technologies en matière de lutte contre les changements climatiques et que peut-on raisonnablement en attendre ? Que peut-on dire du bilan environnemental et énergétique, ainsi que de la faisabilité technique, sociale et économique, des différentes voies possibles de captage, de stockage et de réutilisation du CO2 ? Quelles en sont les opportunités (notamment en termes d’innovation pour notre pays), mais aussi les risques ? Quelles recherches sont encore nécessaires ? Quels sont les acteurs à impliquer ? Quelles conditions-cadres, politiques publiques et solutions de financement pourraient-elles favoriser les options considérées comme valables ?

Il est à noter que ma demande ne concerne pas les technologies dites de géo-ingénierie, qui visent à intervenir sur les systèmes complexes d’équilibrage des températures de notre planète, pour réduire le réchauffement. Ces technologies me semblent, en tous les cas à ce stade, peu convaincantes et comportent surtout des risques d’une trop grande ampleur.

Préserver l’avenir de nos enfants durant la transition énergétique

La génération de nos enfants sera la première concernée par les résultats de ces réflexions. En effet, elle va devoir réaliser la transition énergétique que notre génération aura à peine, et bien tardivement, amorcée. Elle aura aussi à affronter de plein fouet les conséquences des changements climatiques, car quelles que soient les mesures que nous prendrons dans les années à venir, les émissions de CO2 excédentaires déjà présentes dans notre atmosphère auront un impact, et ce sur plusieurs décennies.

On peut se montrer méfiant ou sceptique face aux technologies de captation, de stockage ou de réutilisation du CO2. Certains considèrent que leur principal risque est de nous faire croire que nous pourrions continuer comme avant, en neutralisant nos émissions passées et à venir. Cette option est toutefois totalement irréaliste. Même si certaines d’entre elles pourront probablement être développées, ces nouvelles technologies auront toujours un potentiel limité : elles ne nous dispenseront pas de nous émanciper des énergies fossiles.

Par contre, elles pourraient jouer un rôle central, si elles nous permettaient de réduire plus rapidement les concentrations actuelles de CO2, afin d’éviter que nous atteignons dans les années à venir un pic de réchauffement dépassant les deux degrés, et entraînant dès lors des conséquences catastrophiques. Car ce seront nos enfants qui en seront les victimes. Cette seule raison justifie que nous prenions ces nouvelles technologies au sérieux et que nous essayons d’en tirer le meilleur parti possible, parallèlement aux mesures incontournables de transition vers une société libérée des énergies fossiles.

[1]Voir notamment à la page 19 du résumé pour les décideurs du dernier rapport du GIEC, publié en octobre 2018 : https://report.ipcc.ch/sr15/pdf/sr15_spm_final.pdf

[2]Ce changement de perspective n’est pas si étonnant. Après tout, le CO2 est même utilisé dans certains de nos produits les plus quotidiens, en petites quantités évidemment, par exemple dans les boissons ou pour la conservation des aliments.

[3]https://sciencesnaturelles.ch/uuid/d7a7276e-3c30-5438-95b5-dd65cbc84520?r=20190205110021_1553525490_fbe19747-a43f-5e94-a05a-44031bdb4910

 

Face aux évolutions internationales, la Suisse doit élaborer un plan d’action pour la finance durable

La finance durable est un mouvement de fond. L’Union européenne a publié un ambitieux plan d’action sur le sujet[1]. L’Allemagne vient d’annoncer qu’elle veut devenir leader de la finance durable et développer un plan d’action dans ce sens. Le Luxembourg se veut le pionnier du développement de produits financiers durable. La France légifère en la matière et a créé une association faîtière, Finance for Tomorrow, tout comme le Royaume Uni (Green Finance Initiative) ou Singapour (Asia Sustainable Finance Initiative). Des organisations internationales comme l’ONU, l’OCDE ou le G20 se penchent sur le sujet. Ce n’est pas un hasard : l’Accord de Paris exige en effet que les flux financiers soient rendus compatibles avec un développement économique à faible impact carbone. Enfin, la nouvelle génération et en particulier les millenials se préoccupent de l’impact de leurs investissements sur l’environnement. Bref, partout dans le monde, des investisseurs intègrent des critères de durabilité dans leurs décisions d’investissement.

Une étude de PwC le montre : la Suisse sera touchée par ces évolutions

Une étude de PwC et du WWF[2]montre que ces transformations auront un impact décisif sur la place financière suisse. Voici sa conclusion : « In short, if Switzerland does not move decisively now, it will face major economic and reputational risks. If it does take prompt action, it will enable the Swiss financial sector to tap into a growth market rich in opportunity. » 

La Suisse doit dès lors anticiper sur cette évolution et ne pas rester les bras croisés alors que les places financières concurrentes bougent, sous l’impulsion de politiques publiques plus claires que dans notre pays. Elle y sera de toute façon contrainte, tôt ou tard, si elle veut appliquer l’accord de Paris sur le climat de manière crédible. Le Conseil fédéral reconnaît certes la finance durable comme une opportunité, mais il a refusé jusqu’ici de prendre des mesures concrètes, considérant que c’est aux acteurs financiers de le faire de manière volontaire. Mais le vent tourne : sous la pression des manifestations pour le climat, le Conseil des Etats a, contre l’avis du Conseil fédéral et du Conseil national, introduit le secteur financier parmi les domaines touchées par la Loi sur le CO2, au moins au niveau des principes. Il faut dire que la réalité montre que l’engagement volontaire, qui a été la règle jusqu’ici en Suisse, reste insuffisant. En effet, les acteurs financiers de notre pays, dont la BNS et les caisses de pensions, continuent, à quelques exceptions près, à investir dans les énergies fossiles. D’après l’Alliance Climat, leurs poids carbone multiplie par vingt les émissions de CO2 générées en Suisse par nos activités usuelles (mobilité, chauffage, alimentation, production, etc).

La Suisse doit anticiper et se préparer à la transition vers une finance durable

Notre pays doit dès lors veiller à ne pas manquer ce tournant, pour des raisons écologiques bien sûr, mais aussi économiques. Il s’agit en effet d’en saisir les chances, face aux places financières concurrentes. Dès lors, j’ai demandé au Conseil fédéral de fournir un rapport qui pourrait servir de base à un plan d’action dans ce domaine. C’est ce que recommande PwC dans son étude. La Suisse doit mettre sur pied un plan d’action pour la finance durable, qui devrait inclure « des mesures législatives et incitatives pour que la Suisse retrouve un rôle de premier plan dans le domaine de la finance durable ».

A mes yeux, voici ce qu’un tel rapport devrait contenir pour que la Suisse puisse, sur cette base, mettre sur pied un plan d’action crédible :

  • Etat des lieux des évolutions des conditions cadres et des marchés, en lien avec la prise en compte de la durabilité, dans les places financières européennes et auprès des plus importants concurrents de la place financière Suisse.
  • Implications de ces évolutions, y compris la soft law, en particulier au niveau du plan d’action sur la finance durable de l’UE, sur l’équivalence juridique de la Suisse, sur sa compétitivité et sur son accès au marché ; manière dont l’équivalence juridique, la compétitivité et l’accès au marché de la Suisse peuvent être assurés à moyen et à long terme.
  • Freins potentiels, dans les conditions-cadres actuelles, à une adaptation judicieuse du secteur financiers à ces évolutions, ainsi que mesures pouvant être prises, de manière volontaire ou au-delà, pour accompagner intelligemment la branche et lui permettre de saisir les opportunités de la transition qui est en cours, partout dans le monde, vers une finance plus durable.

Ma demande a été signée par des politiciens de tous les partis, à l’exception de l’UDC, ce qui est un signal très positif. La balle est désormais dans le camp du Conseil fédéral. La Suisse et sa place financière ont singulièrement manqué de vision et d’anticipation lors des récentes évolutions internationales sur le secret bancaire. Leur position attentiste et réactive nous a coûté cher. Il faut espérer qu’il en sera autrement avec la nouvelle transition que le secteur a commencé à effectuer à l’échelle mondiale, vers une finance plus durable.

[1]Ce plan d’action comporte notamment des mesures de transparence et de normalisation sur l’impact des investissements en termes de durabilité, des exigences concernant l’intégration de critères de durabilité dans la gestion des risques dans le domaine financier, ainsi que des prescriptions sur l’information à donner aux clients dans ce domaine.

[2]www.pwc.ch/actionplansustainablefinancepaper

 

Climat : ce que Greta Thunberg a changé

Le débat parlementaire sur la Loi sur le CO2 a eu lieu sur deux jours. Le premier jour déjà, la majorité a sabré dans le texte, biffant notamment l’objectif minimal de réduction des émissions à réaliser en Suisse. Le matin de la poursuite des débats, quelques membres des Aînées pour le climat tentaient de sensibiliser les élus devant les portes du parlement. Elles devaient être quatre ou cinq, perdues au milieu de la Place fédérale. Le parlement était en train de saccager la politique climatique, les médias en avaient évidemment parlé, mais personne d’autre n’élevait la voix.

Depuis, la Place fédérale et les rues de nos villes sont arpentées par des dizaines de milliers de manifestants, appelant les décideurs à agir enfin pour limiter les changements climatiques. Que s’est-il passé dans l’intervalle ? Greta Thunberg a fait irruption dans l’espace public, mobilisant les jeunes de sa génération, rapidement rejoints par leurs parents et grands-parents. Mais qu’a-t-elle donc changé ?

Ce que dit Greta Thunberg n’est pas complètement nouveau. Des discours forts, cohérents et radicaux ont déjà été prononcés par maints défenseurs du climat – scientifiques, représentants de la société civile et même politiciens – durant les dernières décennies. Non, la grande différence, c’est que Greta Thunberg est une jeune fille. Or l’addition de ce visage, où l’enfance affleure encore, et de ces paroles extrêmement claires, fondées et déterminées, a créé un électrochoc.

Comprendre notre apathie face aux catastrophes globales

Le philosophe allemand Günther Anders a travaillé sur les risques d’une guerre nucléaire, mais sa pensée me semble parfaitement transposable à la crise climatique. Plusieurs raisons, dit-il, expliquent notre apathie face à une catastrophe globale. D’abord, nous ne nous sentons pas visés à titre personnel. La crise climatique nous concerne tous, au moins potentiellement. Paradoxalement, cette généralité de la menace la rend moins saisissable et amoindrit nos craintes. Ensuite, tout le monde est un peu responsable de la crise climatique, puisqu’elle est le résultat des activités usuelles et souvent anodines de chacune et chacun d’entre nous. Il est donc difficile de s’en sentir responsable à titre individuel. Nous nous sentons par ailleurs difficilement coupables, car nous ne réalisons pas les petits gestes quotidiens qui sont à l’origine de la crise climatique avec malveillance : ce n’est évidemment pas parce que nous voulons détruire la planète, que nous prenons notre voiture. Enfin, les conséquences de la crise climatique nous semblent très impersonnelles et lointaines, puisque ses victimes sont les « générations futures ».

La confrontation avec nos enfants, source de responsabilité

Eh bien, ces freins à notre engagement ont été en bonne partie pulvérisés par la confrontation avec le visage juvénile et accusateur de Greta Thunberg. Au diable les générations futures, cette entité abstraite. Celle qui nous fait face incarne une réalité très personnelle et familière : celle de nos enfants. Malgré les avertissements répétés des scientifiques, c’est un fait que nous étions parvenus à nous cacher jusqu’ici : la crise climatique n’aura pas lieu plus tard ou ailleurs, elle a lieu ici et maintenant. Et ses victimes sont ceux qui nous sont les plus proches et les plus chers. Cette crise climatique, nous en sommes en outre directement responsables, nous les adultes, dit Greta Thunberg. Depuis des décennies, nous avons refusé de nous remettre en question au détriment de nos enfants. Ceux-ci exigent maintenant justice. La justice climatique.

Le grand philosophe Hans Jonas décrit la responsabilité parentale comme l’archétype de toute responsabilité, parce qu’en l’enfant, le devoir de responsabilité se manifeste de manière immédiate, concrète et irréfutable. Aujourd’hui, nos enfants nous font face et nous demandent des comptes. Nous ne pourrons pas détourner le regard. Voilà pourquoi nous serons des dizaines de milliers dans la rue aujourd’hui, pour le climat. Et voilà pourquoi ces grèves seront bien plus, qu’un effet de mode.

Ce très beau portrait de Greta Thunberg a été réalisé par le photographe suédois Anders Hellberg, qui l’a libéré de droits.

Ce texte est aussi publié dans le Temps du 15 mars, à l’occasion de la grève mondiale pour le climat. J’espère que vous serez, comme moi, dans la rue, aux côtés de notre jeunesse.

 

 

 

 

Pourquoi il vaut mieux réduire (ou compenser) nos émissions de CO2 en Suisse

Lors des débats sur la Loi sur le CO2 au Conseil national, la fixation d’un taux minimal de réduction des émissions de CO2 à réaliser en Suisse s’est avérée centrale. C’est notamment le refus par l’UDC et le PLR de fixer un tel taux minimal, qui a vidé la loi de sa substance et mené à son refus, au profit de la version initiale du texte proposée par le Conseil fédéral. Celle-ci exigeait en effet que 60 % au moins des réductions des émissions de CO2 soient réalisées sur notre territoire. Pourquoi cet enjeu est-il aussi important ?

Compenser à l’étranger: un reliquat du Protocole de Kyoto

Les compensations de CO2 existaient déjà dans le cadre du Protocole de Kyoto, qui a régi les politiques climatiques internationales jusqu’à 2012. Il s’agit d’un mécanisme de flexibilité, qui n’est pas absurde en soi : il peut coûter moins cher de réduire la même quantité d’émissions de CO2 ailleurs que dans un pays riche et développé comme la Suisse. Puisque le changement climatique est un enjeu global et que le CO2 n’a pas de frontières, pourquoi ne pas investir de l’argent suisse pour réduire nos émissions ailleurs, dans une région où cette réduction est plus avantageuse ? Comme c’est la Suisse qui la finance, cette réduction est ensuite rapportée à son propre « compte CO2 », grâce auquel notre pays évalue l’atteinte des objectifs qu’il s’est fixés. Sous l’égide du Protocole de Kyoto, la Suisse a précisément utilisé ce mécanisme pour compléter les faibles mesures qu’elle avait prévues sur son propre territoire, qui ne lui auraient pas permis, seules, d’atteindre ses objectifs.

Après l’échéance du Protocole de Kyoto, les compensations sont restées d’actualité. Le projet de révision de la Loi sur le CO2 actuellement débattu au parlement repose largement sur la possibilité de réaliser des compensations, parfois en lien avec un marché d’échange de quotas d’émissions. Certaines entreprises exemptées de la taxe CO2 sur les combustibles sont concernées, tout comme le domaine de la mobilité. L’essence n’étant pas affectée par la taxe CO2, un système d’obligation de compenser une partie des émissions générées par la mobilité a été imposé aux importateurs de carburants. Le coût de ces compensations est répercuté sur le prix de l’essence : c’est le « centime climatique ». L’un des objectifs de la révision de la loi est d’augmenter la part des émissions que les importateurs seront tenus de compenser dès 2020. Une part minimale doit être réalisée en Suisse, mais le système repose également sur des compensations à l’étranger. Par ailleurs, des mesures de ce type sont prévues à terme pour le domaine de l’aviation.

Une difficulté : le respect du principe d’additionnalité

Pour que les compensations débouchent sur une réduction nette des émissions de CO2, il faut cependant que la réduction financée par le pays tiers soit additionnelle. Cela signifie que l’on doit pouvoir prouver que, sans la transaction en question, la réduction des émissions n’aurait pas eu lieu. Ceci est évidemment très difficile à évaluer, en particulier pour des projets ayant lieu à l’autre bout du monde. D’autre part, la dite réduction ne doit pas être comptabilisée à deux reprises, c’est-à-dire à la fois dans le pays où elle a lieu et dans le pays qui l’a financée. Cette difficulté n’existait pas à l’époque du Protocole de Kyoto, puisqu’il n’avait été ratifié que par un nombre restreint de pays développés. Les pays plus pauvres, où la plupart des compensations sont situées, n’étaient donc pas soumis à des objectifs de réduction de leurs émissions. Avec l’Accord de Paris, par contre, la question du « double comptage » des réductions d’émissions de CO2 devient centrale, puisque tous les pays sont désormais tenus de réduire leurs émissions et d’en effectuer la comptabilité. Le sujet a été débattu lors de la dernière COP24 à Katowice, sans qu’une solution soit trouvée entre les parties.

Un mauvais calcul économique : mieux vaut investir sur place

Outre les difficultés liées à l’exigence d’additionnalité et au risque de double comptage, les compensations à l’étranger constituent un mauvais calcul économique à deux titres. Ce mauvais calcul est lié à un préjugé encore très répandu, en particulier dans les milieux de droite qui veulent favoriser cet instrument. Ce préjugé veut que l’écologie soit par principe défavorable à l’économie et que, dès lors, réduire nos émissions de CO2 soit un fardeau qu’il faut tenter à tout prix de renvoyer à d’autres. Or ceci est erroné. En effet, pour réduire nos émissions de CO2, nous ne dépensons pas de l’argent à fonds perdus, mais nous l’investissons dans notre avenir, à savoir dans la modernisation de nos infrastructures et de nos systèmes de production, pour les rendre plus efficients et passer aux dernières technologies énergétiques. La Suisse n’est pas un pays producteur de pétrole, de charbon ou de gaz. Elle n’a donc rien à perdre de l’abandon de ces sources d’énergie. Notre principale ressource est l’innovation et c’est une chance, car elle constitue précisément la clé de la transition énergétique. En voulant réduire nos émissions ailleurs, nous nous privons donc d’autant d’investissements nécessaires dans nos propres frontières, et risquons ainsi de maintenir notre parc automobile, nos infrastructures de transports, nos bâtiments et nos entreprises dans un état d’obsolescence et d’inefficience énergétiques. Ceci a un coût écologique, mais aussi, à terme, financier.

Par ailleurs, l’argument du coût plus bas des compensations à l’étranger, régulièrement évoqué par leurs défenseurs, risque de ne plus être aussi valable avec le temps. Il était en effet justifié à l’époque du Protocole de Kyoto, alors que les pays en développement n’avaient pas d’objectifs spécifiques et ne réalisaient pas ou peu leurs propres projets de réduction des émissions de CO2. Aujourd’hui, ils sont également concernés par l’Accord de Paris et doivent prendre des mesures sur leur propre territoire. Une étude de l’administration fédérale, portant sur les compensations de CO2 dans le domaine de la mobilité, a montré que les coûts de ces compensations à l’étranger allaient augmenter, car les pays en développement vont réaliser pour leur propre compte les réductions d’émissions de CO2 les meilleur marché, laissant aux autres pays celles qui sont plus complexes et onéreuses. L’avantage financier actuel devrait donc se réduire progressivement.

Assumer nos responsabilités sur notre territoire : un principe éthique

Au-delà de ces considérations techniques ou économiques, reste l’enjeu éthique lié à notre responsabilité. Le principe des compensations de CO2 à l’étranger, c’est finalement de payer pour que d’autres réduisent leurs émissions de CO2 à notre place, en espérant que cela nous coûtera moins cher. Honnêtement, ce n’est pas très glorieux de la part d’un des pays du monde les plus riches et les plus avancés technologiquement. Les réductions de CO2 sont, en tous les cas pour le moment, moins chères à l’étranger ? Alors laissons les pays moins privilégiés que nous les réaliser eux-mêmes et occupons-nous de nos propres émissions, que nous avons tout à fait les moyens de gérer.

« Et le soutien que nous devons aux pays moins développés ? », diront encore, la main sur le cœur, les défenseurs des compensations à l’étranger. Il se trouve qu’un tel soutien est prévu dans le cadre de l’Accord de Paris, sous la forme d’un Fonds pour le climat, qui devrait aider les pays défavorisés à réaliser la transition énergétique et à gérer les conséquences déjà effectives du changement climatique. Les pays industrialisés se sont engagés à débloquer à cet effet 100 milliards de dollars par an dès 2020. Or la Suisse traine les pieds : jusqu’à présent, elle a contribué à ce fonds en puisant principalement dans ses budgets déjà existants d’aide au développement. Il est urgent de trouver des moyens de financement supplémentaires, car ces soutiens climatiques ne doivent pas concurrencer les autres programmes d’aide au développement affectés à des thématiques spécifiques, comme l’éducation ou la santé, même si des synergies peuvent bien sûr exister et être exploitées.

Privilégier les réductions directes: un gage d’efficacité

Il ne s’agit pas de condamner tout mécanisme de flexibilité, mais l’on voit bien que ceux qui impliquent des compensations de CO2 à l’étranger posent des difficultés. Il est donc légitime d’en limiter la portée dans le cadre de la Loi sur le CO2 et il faut espérer que le Conseil des Etats, qui traite actuellement la loi, restera sur cette ligne. Il est plus fiable de se concentrer sur des compensations réalisées le plus possible sur place, si des compensations sont nécessaires. Mieux encore, nous devons miser avant tout sur des réductions directes de nos émissions de CO2, dont on est sûr de l’efficacité et qui constituent en outre un investissement dont nous bénéficierons tous.

Parallèlement à cela, nous devons bien sûr aider les pays pauvres à s’adapter au changement climatique et à s’émanciper des énergies fossiles. Mais cela ne doit pas se faire à la place de la réduction de nos propres émissions de CO2 sur notre territoire, ou à la place d’autres programmes d’aide au développement. Ce soutien doit avoir lieu en plus, via l’instrument prévu à cet effet dans le cadre de l’Accord de Paris. Là encore, c’est la notion d’additionnalité qui est centrale.

Circular Economy Switzerland : un mouvement pour l’économie de demain

Le mouvement Circular Economy Switzerland (https://www.circular-economy-switzerland.ch) a été lancé le 5 février à Bâle. Son but est de promouvoir l’économie circulaire en Suisse, afin de gérer plus durablement nos ressources. Le défi est de taille, car notre économie fonctionne aujourd’hui de manière très linéaire : on extrait les matières premières, on en fait des produits de masse, le plus souvent conçus pour être vendus à bon marché et remplacés rapidement, puis on les jette. Ce processus génère un gigantesque gaspillage de matières premières et d’énergie, de la pollution et des montagnes de déchets. L’économie circulaire vise au contraire un fonctionnement cyclique : un maximum de matériaux doit être économisé ou revalorisé dans de nouveaux cycles d’utilisation. On cherche d’abord à réduire l’utilisation de ressources, puis à optimiser la durée de vie et d’usage des produits, avant d’envisager enfin le recyclage de leurs composants.

Des petits pas pour l’économie circulaire au niveau fédéral

La Suisse est l’un des plus gros producteurs de déchets par habitant d’Europe, même si nous fûmes des pionniers du recyclage. Il y a donc à faire ! Au niveau politique, une première discussion a eu lieu grâce à l’initiative pour une économie verte, qui voulait inscrire les principes de l’économie circulaire dans la Constitution. Depuis, des progrès ont été faits au niveau de certaines matières premières, comme le phosphore, que l’on peut extraire des eaux usées pour répondre aux besoins de l’agriculture. Le Conseil fédéral a aussi répondu positivement à plusieurs demandes issues du parlement : il prépare une étude sur les incitations fiscales qui pourraient favoriser l’économie circulaire, sur demande de mon collègue Beat Vonlanthen, et a accepté un postulat de ma part pour une stratégie de gestion durable des plastiques. Celle-ci impliquerait évidemment d’adopter une perspective circulaire pour ces matériaux.

Les villes et les cantons innovent

Dans les villes et les cantons, les collectivités publiques vont aussi de l’avant. A Genève, l’Etat organise une coordination entre les entreprises et industries, pour qu’elles bénéficient de services partagés et que les déchets des unes puissent devenir les ressources des autres. La plateforme www.genie.ch leur permet de connaître leurs besoins réciproques. Zurich s’est lancée dans l’«urban mining» et récupère, pour les revaloriser, les métaux restés dans les scories de son usine d’incinération. Ou encore, Yverdon met à disposition des consommateurs et des take-away de la ville des récipients réutilisables, pour éviter le gaspillage et le littering.

L’économie amorce la transition

L’économie ne reste pas inactive. Dans le domaine de la construction, par exemple, des entreprises comme Losinger Marazzi cherchent à concevoir en amont les bâtiments de manière à ménager les ressources et à favoriser la revalorisation des matériaux. Les magasins en vrac fleurissent un peu partout et la grande distribution se met à tester des solutions pour réduire les emballages. Dernier exemple, l’économie de fonctionnalité, qui propose aux consommateurs de payer pour l’usage des biens plutôt que de les posséder, devient un modèle d’affaire de plus en plus apprécié. Il ne s’agit plus seulement de partager des véhicules, mais aussi toutes sortes d’objets de la vie courante, des vêtements aux outils les plus spécialisés.

Un mouvement pour catalyser notre engagement

Il manquait en Suisse une plateforme pour permettre à tous ceux qui s’engagent pour l’économie circulaire d’échanger leurs idées et leurs pratiques. Circular Economy Switzerland répond à cette lacune. Le mouvement, financé par la MAVA et Migros Engagement, réunit des organisations fondatrices comme Impact Hub, PUSH ou sanu durabilitas, avec qui je collabore. Il met en relation les entreprises, les collectivités publiques et les organisations de la société civile. Il leur fournit les données dont elles ont besoin pour avancer, en travaillant avec les milieux de la recherche. Tous ensemble, nous construisons ainsi l’économie responsable, innovante et durable de demain.

Accord institutionnel : participons au projet européen

Lentement mais sûrement, la Suisse se dirige vers une impasse dans le dossier européen. Après cinq ans de négociations, un projet d’accord est désormais sur la table, qui devrait permettre de prolonger la voie bilatérale, au bénéfice jusqu’ici d’un large consensus dans notre pays. Or ce projet ne dispose visiblement que d’un soutien de façade de la part du Conseil fédéral, qui l’a jeté sans conviction en pâture aux partis et aux acteurs économiques. Les premières réactions des syndicats, du PS et de l’UDC font craindre un blocage. Le président de la Confédération lui-même prétend qu’il faudrait renégocier, alors que les européens ont clairement fait savoir que cela n’était pas envisageable.

Un débat constructif doit être mené

Ce projet d’accord n’est évidemment pas idéal. Il mérite un large débat. Cependant, ce débat doit être mené sur des bases constructives et en toute connaissance de cause de la marge de manœuvre qui est la nôtre, des alternatives face auxquelles nous nous trouvons, ainsi que des conséquences des décisions que nous pouvons prendre. En particulier, l’alternative n’existe pas, entre ce projet d’accord et un texte idéal qui nous conviendrait parfaitement, indépendamment de la position des Européens. Notre marge de manœuvre se situe probablement plutôt du côté de mesures nationales, qui devraient permettre de préserver les salaires suisses, dont les montants ne sont pas un luxe, mais répondent à des coûts de la vie plus élevés chez nous qu’ailleurs. Il faut également considérer ce qui adviendrait en cas d’échec de l’accord. La voie bilatérale, qui s’est déjà avérée complexe et délicate à mener jusqu’ici, s’enlisera. Les conséquences pour notre économie, mais aussi pour notre formation et notre recherche, se feront rapidement sentir. Il ne s’agit pas d’une option viable. En l’absence d’accord pour prolonger les bilatérales, c’est à une adhésion à l’EEE ou tout simplement à l’Union européenne qu’il faudra songer.

L’Union européenne est un projet, qui doit être soutenu

Certes, pour de nombreux écologistes, la prudence est de mise face à une Union européenne souvent perçue comme centralisatrice, bureaucratique et peu équitable. Mais l’Union européenne est un projet. Un projet dont les objectifs premiers de paix et de solidarité sont toujours d’actualité, un projet qui offre un cadre démocratique et institutionnel indispensable à la gestion d’une multitude d’enjeux dépassant nos frontières, un projet qui permet de fixer des règles du jeu claires pour les échanges économiques, mais aussi de toute autre nature, entre les pays, un projet qui est en constante évolution. Ce projet doit être soutenu. Et il est dans notre intérêt d’y participer, d’une manière ou d’une autre. L’Europe des régions que nous appelons de nos voeux, plus décentralisée, plus collaborative, plus ouverte sur le monde et plus respectueuse des diversités, naîtra de l’Europe actuelle et non de son rejet. Nous devons prendre nos responsabilités et y contribuer, dans un monde où les mouvements de repli nationalistes et les atteintes à la démocratie sont de plus en plus violents et nombreux. Ne faisons pas le jeu de ceux qui veulent détruire le projet européen et les valeurs démocratiques, libérales et humanistes dont il est porteur !

Défendons une Europe de la durabilité

Contrairement à ce que craignaient ou craignent encore certains écologistes, l’Union européenne peut par ailleurs aussi constituer un moteur de durabilité. Elle est aujourd’hui, au niveau mondial, l’acteur le plus ambitieux en matière de lutte contre le réchauffement climatique, elle légifère pour favoriser des investissements plus durables, elle met sur pied une stratégie pour mieux gérer les matières plastiques, elle interdit des pesticides tueurs d’abeilles, elle affronte l’obsolescence programmée, elle développe des mesures pour promouvoir l’économie circulaire… La Suisse n’est plus une pionnière de la protection de l’environnement. Aujourd’hui, dans ce domaine comme en matière de protection des consommateurs, l’Europe peut être plus visionnaire que la Suisse, même si elle pourrait bien sûr faire mieux encore, aux yeux des Verts.

Je souhaite dès lors qu’en 2019, une discussion constructive et sans tabou, au-delà des peurs et des dogmatismes, soit menée dans notre pays, en faveur d’une Suisse qui participe au projet européen et aux valeurs dont il est porteur, selon des modalités qui lui conviendront. Le repli n’est jamais une solution. Ne l’oublions pas: nous avons besoin de relations fortes et claires avec l’Europe, pour défendre nos propres intérêts.

Mon discours tenu au parlement sur l’entrée en matière de la loi sur le CO2 (devant une salle à moitié vide)

Chers collègues,

La responsabilité qui pèse sur nos épaules aujourd’hui est aussi immense qu’inédite. Ce dont nous allons décider aujourd’hui et dans les jours qui viennent va au-delà de la technicité de cette loi. C’est certes du pourcentage de réduction de CO2 en Suisse ou à l’étranger, des avantages des prescriptions sur les taxes, ou des risques des compensations carbone que nous allons débattre. Mais il en va de bien plus que cela. Aujourd’hui, je suis en pensées avec ma fille de huit ans, et avec tous les enfants de sa génération. Car ce dont nous allons décider, dans le cadre de cette loi, c’est du monde que nous allons leur laisser.

La situation à laquelle nous faisons face est unique dans l’histoire de l’humanité. Les concentrations de CO2 dans l’atmosphère n’ont jamais été aussi élevées depuis 3,5 millions d’années. Les conséquences sont déjà dramatiques à l’échelle planétaire, mais nous sommes aussi touchés en Suisse. Dans notre pays, les températures moyennes ont déjà augmenté d’environ 2 degrés, soit deux fois plus que la moyenne mondiale. Avec des conséquences que plus personne ne peut ignorer : canicules, sécheresses, inondations, glissements de terrains, réduction de l’enneigement. L’impact de ces phénomènes sur notre santé, sur notre environnement et sur notre économie est considérable. Et ce n’est qu’un début.

En 1992, quand a été adoptée la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, de nombreuses solutions que nous connaissons aujourd’hui n’existaient pas ou n’étaient qu’émergentes. La situation a bien changé et les alternatives aux énergies fossiles sont aujourd’hui techniquement abouties et disponibles sur le marché. Les solutions sont là. Il ne s’agit donc pas de nous priver ou de retourner aux temps des cavernes. Il s’agit d’adopter de nouvelles pratiques et de nouvelles technologies, qui sont le fruit de notre incroyable capacité de résilience et d’innovation. Or, il nous reste peu de temps pour agir, une dizaine d’années tout au plus. Notre responsabilité, en tant que décideurs, est dès lors d’adopter des mesures qui soutiendront les particuliers et les entreprises dans cette transition. Nous devons leur donner les moyens de la réaliser assez rapidement, pour que la génération de nos enfants et de nos petits-enfants n’ait pas à subir de plein fouet les conséquences des choix hasardeux des décennies passées. Chers collègues, nous sommes la génération qui va réaliser cette transition, ça se passe ici et maintenant.

Les Suisses sont prêts pour cela. Selon une récente étude Univox, une majorité d’entre eux est disposée à changer ses habitudes pour préserver le climat. L’abandon des énergies fossiles, au profit des énergies renouvelables, est même considéré par 63 % de la population comme une chance pour notre économie. A raison, car on sait depuis le rapport de l’économiste britanique Nicholas Stern, paru en 2006 déjà, que le prix de l’inaction est considérablement plus élevé que celui de la réduction de nos émissions de CO2. Selon un récent rapport de l’ONU, les catastrophes naturelles, dont 77 % sont liées au climat, ont causé pour 2’908 milliards de dollars de pertes économiques entre 1998 et 2017, ce qui correspond à une hausse de 251 % en vingt ans. Est-ce vraiment comme cela que nous voulons dépenser notre argent, plutôt que de l’investir dans les pratiques et les technologies propres de demain ? Pendant la même période, ces catastrophes naturelles ont tué 1,3 millions de personnes dans le monde. Et plus de 4 milliards de personnes ont été affectées, que ce soit en étant blessées, en perdant leur logis, en étant déplacées ou en devant bénéficier d’une aide d’urgence. C’est aussi cela, le coût de l’inaction. Un coût humain, qui va aller croissant.

Nous devons agir, et vite. C’est un impératif éthique qui nous est adressé, à nous, dans cette salle, nous qui déterminons les conditions-cadres, qui vont accélérer ou limiter l’indispensable transition vers une société neutre en carbone. Rien n’est plus important que ce que nous allons décider aujourd’hui et dans les jours qui viennent. Chers collègues, assumons les lourdes responsabilités qui sont les nôtres et prenons les décisions qui s’imposent, à la hauteur du défi climatique. La génération de nos enfants et celle de nos petits-enfants subiront les conséquences de nos décisions. Et elles nous jugeront sur nos actes.

Je publie exceptionnellement, dans son intégralité, le discours que j’ai tenu au Conseil national à l’occasion de l’entrée en matière de la révision de la loi sur le CO2. C’est une première fois, mais ce moment, où le parlement s’empare de cette loi décisive, m’a paru si important que j’ai eu envie de le faire. Mes prochaines publications seront de nouveau “ad hoc”, c’est promis.

Gilets jaunes, prix de l’essence et loi sur le CO2 : la problématique est-elle la même en Suisse qu’en France?

En France, le phénomène des gilets jaunes a émergé en réaction à un projet de hausse du prix de l’essence. Or la révision de la loi sur le CO2, qui sera débattue au Conseil national au début du mois de décembre, comprend également une mesure qui pourrait majorer le prix des carburants. Faut-il pour autant faire un lien entre ces deux situations ?

Elles sont en réalité très différentes. La révolte des gilets jaunes est probablement due à deux facteurs. Tout d’abord, les automobilistes se sentent floués car beaucoup d’entre eux ont l’impression de ne pas pouvoir faire autrement que de prendre leur voiture pour leurs déplacements quotidiens. Ensuite, ces personnes considèrent qu’elles subissent un impôt supplémentaire et injustifié, à un moment où le thème de la justice fiscale est très présent dans le débat politique.

Une hausse des prix doit être assortie de solutions alternatives

En France, le sentiment de ne pas disposer d’alternative à la voiture est souvent justifié. En effet, contrairement à la Suisse, la France s’est concentrée de manière très unilatérale, dans sa politique de transports publics, sur les grands axes, négligeant les transports publics régionaux, au détriment des populations vivant dans les zones périphériques. De plus, les politiques d’encouragement à l’électrification de la mobilité sont, comme en Suisse, encore peu développées. Dans une telle situation, une hausse du prix de l’essence peut difficilement être reçue autrement que comme un piège, que l’on se sente concerné par le changement climatique ou pas.

De fait, pour qu’une telle mesure soit acceptable pour la population et pour qu’elle ait tout simplement un impact d’un point de vue environnemental, il faut qu’elle soit incitative. Cela signifie qu’elle doit pousser la population à modifier son comportement, en adoptant de nouvelles pratiques et de nouvelles technologies propres, permettant de réduire les émissions de CO2. En adoptant ces nouvelles pratiques et ces nouvelles technologies, les particuliers et les entreprises vont échapper à la hausse des prix. C’est là tout le paradoxe des taxes écologiques quand elles sont bien pensées : le but est que les personnes visées ne les payent pas. Evidemment, pour que cela fonctionne, il faut que les pratiques et les nouvelles technologies propres soient disponibles et financièrement abordables. En France, cela n’est pas vraiment le cas vu la faiblesse des transports publics régionaux. Voilà où le bât blesse.

Un exemple qui fonctionne : la taxe CO2 sur le mazout

En Suisse, nous avons mis en place une telle taxe incitative. Il s’agit de la taxe CO2 sur le mazout, qui augmente progressivement en fonction des objectifs de réduction des émissions de CO2. Eh bien ça marche, puisque le domaine du bâtiment est le seul, en Suisse, où des progrès significatifs en matière de réduction de notre impact carbone ont pu être réalisés. Cette taxe, avec la hausse du prix du mazout qu’elle implique, n’a pas suscité de manifestation de rue. En effet, les alternatives existent : ceux qui ne veulent pas être soumis à la taxe peuvent en atténuer l’effet ou même s’en émanciper. Il est par exemple possible de mieux isoler sa maison, pour consommer moins de combustible et ainsi réduire sa facture globale, malgré la taxe. On peut aussi compléter ou remplacer son chauffage aux énergies fossiles par une installation basée sur les énergies renouvelables, qui ne sont pas soumises à la taxe.

Evidemment, ces alternatives impliquent des investissements qui ne sont pas à la portée de toutes les bourses. Pour réduire cette difficulté, une partie des recettes de la taxe CO2 sur le mazout est investie dans des soutiens à l’assainissement énergétique des bâtiments. Ce coup de pouce facilite le passage aux technologies propres. Un plus grand nombre de propriétaires peut faire le pas… et ainsi échapper à la taxe[1].

Une taxe incitative n’est pas un nouvel impôt

Quant au reste des recettes de la taxe CO2 sur le mazout, il est intégralement redistribué à la population, via une ristourne annuelle sur les factures d’assurance-maladie de base, ainsi qu’aux entreprises, par le biais des caisses de compensation AVS. L’Etat ne gagne donc pas un centime dans l’affaire : tout l’argent est redistribué sous forme de subvention ou de versement. Là aussi, la différence avec le système français est importante : chez nous, la hausse du prix du mazout ne correspond en rien à un impôt supplémentaire, que l’on pourrait accuser d’enrichir l’Etat au détriment de la population. Les particuliers comme les entreprises s’y retrouvent en définitive.

En Suisse, la compensation des émissions de CO2 des carburants pourrait augmenter

Mais alors, qu’en est-il de l’essence en Suisse ? Notre pays n’a jamais adopté de taxe CO2 sur l’essence, faute de majorité au parlement ou devant le peuple. Il a cependant mis en place un autre système, dit du centime climatique. Les importateurs de carburant sont tenus de compenser, via des projets de réduction des émissions dont une partie doit être située en Suisse, un pourcentage de l’impact carbone lié à ces carburants[2]. Pour le moment, il ne s’agit que d’un taux de compensation de 10 % (d’ici à 2020). Cependant, la révision de la loi sur le CO2 devrait permettre d’augmenter ce pourcentage. Or les compensations de CO2 ont un coût. A ce stade, il se situe entre un et deux centimes par litre. Si le pourcentage de compensation devait augmenter, ce coût augmenterait lui aussi. Un plafond pourrait cependant être fixé dans la loi. Les Suisses vont-ils descendre dans la rue pour autant ?

Il est possible d’adopter des comportements et des technologies propres

En Suisse, bien plus qu’en France, les alternatives existent. Nous bénéficions d’un réseau de transports publics important et les régions périphériques n’ont pas été aussi négligées, même si des améliorations, dans les agglomérations comme à la campagne, doivent encore être apportées. Par ailleurs, les automobilistes disposent d’une marge de manœuvre quant à la consommation de leur véhicule. Nous disposons de l’un des parcs automobiles les plus émetteurs de CO2 d’Europe, notamment parce que les automobilistes choisissent souvent des véhicules lourds et puissants, qui consomment plus d’essence. Des voitures bien plus efficientes et économes existent sur le marché et devraient être, à l’avenir, privilégiées.

Enfin, l’offre en véhicules électriques va exploser dans les années qui viennent et des modèles beaucoup moins onéreux arrivent sur le marché. Un effort pour renforcer l’infrastructure de recharge en électricité propre doit encore être fait, le plus rapidement possible, dans les cantons et les communes. Bref, les particuliers ont les moyens de réduire l’impact d’une hausse du prix de l’essence, voire d’y échapper, en adoptant des pratiques ou des technologies propres. Le système adopté jusqu’ici pour l’essence est certes moins bon que celui de la taxe CO2 sur le mazout, car il n’y a pas de redistribution des recettes de la taxe via des subventions ou des versements à la population et aux entreprises. Cependant, l’argent lié aux compensations est au moins investi en Suisse, dans des projets de réduction des émissions de CO2, et pourra à l’avenir également être investi dans la transition vers l’électromobilité. Il ne s’agit donc pas d’un impôt supplémentaire, comme le reprochent les gilets jaunes à la proposition de hausse des prix de l’essence en France.

Ne pas agir coûte plus cher que de prendre des mesures pour réduire nos émissions

La mobilité est responsable d’un tiers de nos émissions de CO2. En Suisse, nous ne sommes jamais parvenus, jusqu’ici, à atteindre les objectifs de réduction des émissions de CO2 que nous nous étions fixés. Nous devons apprendre de ces échecs et renforcer les mesures qui se sont avérées insuffisantes hier. Il en va de l’avenir de notre pays, qui est particulièrement touché par les effets du changement climatique, et qui le paye au prix fort. Le rapport Stern l’affirmait déjà en 2006, ne l’oublions pas : le prix de l’inaction, avec les catastrophes climatiques qu’elle implique, est bien plus élevé que celui des mesures permettant de réduire nos émissions de CO2. Ces considérations doivent peser dans la balance, en plus des exigences de responsabilité envers les générations à venir qui sont les nôtres.

[1]Un système spécifique existe également pour les entreprises, qui leur permet d’échapper à la taxe CO2 sur le mazout tout en réduisant leur impact carbone. Les plus fortement émettrices d’entre elles, si elles ne parviennent pas à réaliser dans l’immédiat les investissements nécessaires pour réduire leurs émissions de CO2, peuvent participer au système d’échange de quotas d’émissions. Quant aux autres, elles peuvent signer avec la Confédération une convention d’objectifs, déterminant la manière dont elles vont réduire leurs émissions de CO2.

[2]La fondation Klik est chargée de soutenir des projets de compensation en Suisse dans ce contexte : https://www.klik.ch/