Les rescapés de Méditerranée sont des victimes de traite d’êtres humains

Risquer de mourir en mer….mais fuir à tout prix la Libye.

La majorité des personnes arrivant par bateau en Italie et secourues en pleine mer au large de la Libye n’ont jamais voulu venir en Europe. Elles ont été embarquées sur les bateaux vers l’Europe, seule destination possible, pour échapper aux pires traitements dans les centres de détention en Libye. C’est une récente étude de l’Organisation internationale des migrations (OIM) révélée par le journal britannique The Independent qui le confirme. 

msf-seaCette étude effectuée entre juin et août 2016 montre que la grande majorité des réfugiés arrivés en Italie par bateau sont des victimes de traite, forcées d’embarquer en Libye sur des rafiots à destination du continent européen. Parmi les personnes interrogées, celles qui ont  dû donner leur sang ou un organe en échange de la liberté sont nombreuses, celles dont les familles ont été rackettées ou celles qui ont vendu leur corps en échange de liberté, encore plus nombreuses.

L’OIM constate deux tendances très alarmantes: le nombre important de mineurs non-accompagnés qui sont arrivés en Italie entre janvier et août qui s’élève à 13’000 et le nombre important de femmes nigériannes (5’346) dont 80% sont des victimes de trafic et beaucoup sont de jeunes mineures et n’ont pas 14 ans.

En Libye, le retour vers le pays d’origine est impossible.

La Libye est le pire pays pour les personnes migrantes. A éviter à tout prix. Quand elles arrivent en Italie, elles ont survécu à deux dangers de mort: le naufrage en mer et les camps de détention. Elles décrivent un pays où règne la corruption de la police, des gardiens de prison, des gardes-côte qui n’hésitent pas à monnayer la liberté des victimes de ce trafic régional et international. Ce pays est un piège cruel d’où le retour vers le pays d’origine est impossible.

2016 est l’année la plus mortelle en Mer Méditerranée avec 4’700 décès, selon le Haut-commissariat aux réfugiés (HCR). Depuis janvier 2016 quelque 171’000 personnes ont fait la traversée vers l’Italie, un chiffre encore supérieur au record absolu de 2014. L’hiver n’a pas calmé le rythme infernal des traversées. En novembre 2016, 27’000 personnes ont été sauvées en mer et les naufrages ont été nombreux.  Selon Flavio di Giacomo, représentant de l’OIM à Rome, cet arrivage important est dû à la formation que l’Union européenne donne aux gardes-côtes libyens: “les trafiquants ont dit aux personnes qu’il fallait partir car dans un avenir proche ce serait les navires des gardes-côtes libyens qui ramèneront en Libye les personnes interceptées en mer”.

Il y a en Libye 18 centres de détention où se trouvent près de 3’500 personnes migrantes en provenance de pays africains. En juin, Amnesty international a dénoncé la corruption des polices en charge de ces centres ainsi que les traitements des gardes-côtes à l’égard des personnes interceptées en mer. Les témoignages récoltés font froid dans le dos. Récemment encore, Martin Kobler, le chef de la mission des Nations unies en Libye a dénoncé les conditions désastreuses dans les camps de détention.

Les rescapés de Méditerranée sont les victimes d’un trafic mortel et sans issue.

Ces personnes doivent être assistées conformément aux dispositions prévues par le droit européen, le droit suisse et le droit international. Trop souvent considérées, à tort, comme des “réfugiés économiques” qui usent de la procédure d’asile pour se faufiler en Europe, ces personnes vulnérables qui ont vu l’enfer en Libye devraient bénéficier d’une protection humanitaire reconnue aux victimes de traite d’êtres humains.

Réfugiés jusqu’à preuve du contraire

L’usage généralisé du mot “migrant” banalise la détresse des réfugiés. Doit-on considérer que toutes les personnes qui font la traversée de la Méditerranée sont des “réfugiés” ou des “migrants” ? Comment se fait-il que ceux qui fuient les violences au Soudan du Sud pour l’Ethiopie et l’Ouganda sont appelés “réfugiés” pendant que ceux qui fuient les conflits et la violence en Afghanistan, en Syrie, en Erythrée sont généralement appelés “migrants” lorsqu’ils déposent leur demande d’asile en Europe?

En juillet 2016, le Haut commissariat aux réfugiés (HCR) a dû rappeler que les deux termes avaient des significations différentes et que les confondre engendrait des problèmes pour la protection de ces deux groupes de personnes. Les réfugiés sont des personnes qui fuient un conflit armé ou la persécution et traversent la frontière de leur pays pour trouver la sécurité. Ils reçoivent un statut de réfugié lorsqu’un retour vers leur pays mettrait leur sécurité, leur vie en danger.  Ils ont donc besoin d’un statut de protection reconnu sur le plan international. Alors que les migrants ne sont pas des personnes persécutées ou forcées de fuir des conflits. Elles choisissent de se déplacer pour améliorer leur situation économique, rejoindre leur famille, étudier à l’étranger ou d’autres raisons. Elles ont la possibilité de retourner dans leur pays d’origine sans craindre pour leur vie.

L’année dernière, au pic de la crise des réfugiés, cette question du choix des mots a ressurgi et derrière la bataille sémantique se pose évidemment la question des appartenances politiques, de l’impact sur l’opinion publique et de notre considération envers les requérants d’asile. Plus récemment, elle a été débattue lors de la Table ronde organisée par l’Association Vivre Ensemble qui fête cette année ses 30 ans d’existence. Une occasion de débattre avec les journalistes sur la portée des mots. Vivre Ensemble est sur le point de finaliser un manuel-glossaire sur l’asile et les réfugiés destiné aux journalistes.

Il est vrai qu’à force de reprendre les communiqués de presse des agences européennes de sécurité (Frontex) et de l’Organisation international des migrations (OIM), les médias ont souvent préféré utiliser le terme “migrant” au détriment de “réfugié” dans leurs communications au public. Il suffit de “googler” les termes: “migrants, migrants illégaux, illegal migrants” pour le constater. L’affaire des refoulements par les gardes-frontière suisses de mineurs non-accompagnés traités de “migrants illégaux” à Côme cet été a d’ailleurs soulevé des questions sur la formation nécessaire de ces derniers.  

Cette confusion n’est pas uniquement la faute des médias, loin de là. Même si les journalistes sont dans la ligne de mire des politiciens qui n’hésitent pas à réprimander en public ou en privé les journalistes et les rédactions à leurs convenances ce sont surtout les institutions récemment renforcées dans leurs missions pour gérer les flux migratoires qui expliquent aussi l’utilisation accrue du mot “migrant” au détriment de celui de “réfugié”.

Il y a tout d’abord ce système d’asile européen défectueux fondé sur la Règlementation Dublin avec ses milliers de transferts annuels de requérants d’asile qui donne le sentiment que ces derniers sont de passage. Il y a aussi la montée en puissance de Frontex, en charge de la surveillance des frontières européennes et sa mission de contrôle ainsi que celle de l’ OIM qui prône au contraire une solution internationale pour permettre l’entrée légale de personnes à la recherche d’un travail en Europe. Ces développements institutionnels ont certainement contribué à promouvoir la confusion des termes ce qui fait le jeu, malheureusement, des partis d’extrêmes-droite.

En vérité, ceux qui viennent en Europe pour y déposer une demande d’asile, qu’elle soit fondée ou infondée, sont des réfugiés jusqu’à preuve du contraire. Pourquoi? Parce que l’asile est, pour l’instant, la seule porte d’entrée légale en Europe pour la majorité des personnes qui viennent de pays ravagés, en batailles, en faillites comme la Syrie, l’Afghanistan et l’Irak et parce que ce n’est qu’à la fin de l’examen houleux de leur demande d’asile que les autorités sont en droit d’affirmer que ces personnes n’avaient aucun motif de fuite et que leur vie n’étaient pas en danger dans leur pays d’origine. Et d’ailleurs même les autorités d’asile se trompent. L’exemple de Madame S.K d’origine tamoule qui a été, entre 2012 et 2014, requérante d’asile, déboutée de l’asile puis après réexamen de son dossier, reconnue comme réfugiée en Suisse en est l’illustration parfaite.

Soudan du Sud : Comment l’avidité, la corruption et l’impunité ont créé des milliers de réfugiés et la famine

Ils survivent en se nourrissant d’os de chèvre et de nénufars. La famine est sur le point de touché 4.8 million de personnes au Soudan du Sud si l’aide humanitaire tarde.

La guerre civile qui depuis 2013 oppose la faction rattachée au Président Salva Kiir à celle de l’ex-vice-président Riek Machar devait s’éteindre avec l’accord de paix signé en août 2015. Mais cet été, les combats ont repris à Juba et dans le reste du pays. Les attaques sauvages contre des civils ont provoqué des mouvements de population sans précédent. Durant le mois de septembre 185’000 personnes ont encore fui le pays vers l’Ouganda (143’164 personnes), vers l’Ethiopie (32’000 personnes) et vers le Kenya. Résultat : le Soudan du Sud est le quatrième pays qui, après la Syrie, l’Afghanistan et la Somalie, a dépassé ce seuil de 1 million de réfugiés ce qui révèle la gravité de la situation et l’ampleur des besoins humanitaires. A l’intérieur du pays, le nombre de déplacés internes est encore supérieur s’élevant à 1.6 million de personnes. La plupart des personnes qui ont fui sont des femmes et des enfants victimes d’attaques ciblée et de viols.

 

Bref retour en arrière

 

En juillet 2011, le Soudan du Sud se sépare du Soudan après des années de conflits. Le nouveau pays est rapidement reconnu par la communauté internationale et pour sa première année d’indépendance il reçoit 1.4. milliards d’aide internationale. Des consultants de tout bords sont parachutés dans les services publics, les écoles, les hôpitaux. Mais leurs conseils ne sont pas écoutés et les dirigeants se servent dans la caisse instaurant une corruption de masse à tous les échelons institutionnels. Le 23 juillet 2013, le président Salva Kiir limoge son vice-président Riek Machar de peur qu’il prenne le pouvoir aux prochaines présidentielles (2015). Les premiers combats entre les partisans de Salva Kiir et ceux de Riek Machar éclatent à Juba en décembre 2013.

Cette guerre est d’abord une lutte de pouvoir et d’enrichissement personnel mais elle a un fond de rivalités ethniques car il y a d’un côté les Dinkas (ethnie de Salva Kiir, élevé dans la religion catholique) et de l’autre les Nuers (ethnie de Riek Machar, élevé dans la religion presbytérienne), deux clans qui étaient unis au sein du Mouvement populaire de libération du Soudan dans la guerre d’indépendance.

Ainsi, malgré un accord de paix signé en août 2015 entre les deux factions, les combats et les exactions –viols, enlèvements, recrutements d’enfants, disparitions forcées- ont continué faisant de nombreuses victimes dans la population civile. Depuis le mois de juillet Riek Machar est réfugié et soigné au Soudan. Il a été remplacé par Taban Deng Gai (nouveau Vice-Président).

 

L’avidité et le pouvoir alimentent la violence

 

La violence dans ce pays est d’une barbarie sans nom et tous les ingrédients sont là pour une prolongation soutenue du conflit civil.

L’épisode sordide qui a eu lieu dans un hôtel de Juba en juillet dernier où plusieurs travailleurs humanitaires (dont des expatriés) ont été battus, pillés et violés par des hommes en uniforme appartenant à la garde présidentielle est représentatif de la violence aveugle des factions et n’est pas un bon présage. Encore une fois, la Mission des Nations unies au Soudan du Sud (MINUSS) a brillé par sa passivité estimant qu’il n’était pas opportun de venir en aide aux personnes dans l’hôtel.

La situation s’est encore aggravée il y a quelques jours alors que 100’000 personnes se sont retrouvées piégées dans la ville de Yei après une série d’ attaques.

En attendant, les responsables principaux des crimes commis à l’encontre des civils continuent de s’enrichir malgré les sanctions de l’ONU renouvelées au mois de mai. Tout récemment, The Sentry, une unité d’investigation, a publié les résultats d’une enquête de deux ans sur la corruption de l’élite dirigeante au pouvoir. Cette enquête explique comment la guerre a profité à ces personnes et à leurs familles. Le document intitulé « War Crimes Shouldn’t Pay : Stopping the Looting and the Destruction in South Sudan» pointe aussi du doigt les intermédiaires internationaux qui tirent profit du conflit.

 

Quelles solutions ?

 

L’ONU vient de renforcer la mission des casques bleus (MINUSS) avec la participation d’une force de protection régionale, et un mandat renforcé (utilisation de la force) qui devrait lui permettre de mieux appliquer sa mission. Mais la demande du Secrétaire-général Baan Ki-Moon d’imposer un embargo sur les armes n’a malheureusement pas passé la rampe. Pour Daniel Bekele, directeur de la division Afrique à Human Rights Watch « la fourniture continue d’armes ne fait que contribuer à alimenter les abus sur une plus grande échelle. »

Bien que les embargos soient difficiles à faire respecter comme on l’a vu au Darfour, il est crucial de le mettre en place rapidement. La Russie, le Canada et la Chine sont répertoriés comme les principaux fournisseurs d’armement entre 2011 et 2014 selon le Stockholm International Peace Research Institute. Il semblerait que ces pays aient cessé leurs ventes mais d’autres pays comme l’Ukraine continueront de profiter de ce marché juteux sans embargo.

Enfin, l’Accord de paix signé entre les parties le 17 août 2015 prévoit aussi l’instauration d’un tribunal hybride chargé de juger les crimes de guerre, les crimes de génocide et les crimes contre l’humanité perpétrés par les parties au conflit. Mais il est difficile d’entrevoir une avancée sur ce volet tant que les responsables de ces crimes tiennent les reines du pouvoir.

Aujourd’hui, les espoirs de paix reposent sur des promesses vagues alors que beaucoup d’armes circulent et des millions sont déversés. Pour les 12 mois à venir, la mission des casques bleus est estimée à USD 1 milliard 81 millions de dollars et les organisations d’assistance aux réfugiés en provenance du Soudan du Sud prévoient de dépenser quelque 760 millions de dollars pour l’année à venir. C’est sans compter les fonds nécessaires au travail d’autres organisations non-gouvernementales comme le Comité international de la Croix-rouge (CICR), Médecins sans frontières (MSF) et Human Rights Watch.

Beaucoup d’observateurs craignent un génocide à l’échelle du Rwanda, d’autres compare la situation à celle de la Somalie. Cela fait longtemps que les discours de haine sont omniprésents dans les médias et sur les réseaux sociaux, mais ce sont les élites dirigeantes qui ont laissé les tensions tribales s’enflammer et qui en ont profité.

Comment l’Union européenne espère faciliter les renvois vers l’Afghanistan

Demain la Conférence de Bruxelles sur l’Afghanistan se réunira avec la participation des représentants de 70 pays et 20 organisations et agences internationales. Elle sera l’occasion pour le gouvernement afghan d’exposer sa vision et son bilan en matière de réformes. Pour la communauté internationale, la conférence sera l’occasion d’affirmer sa volonté de fournir un soutien politique et financier durable en faveur de la paix, de la consolidation de l’État et du développement en Afghanistan.

Il y a quelques jours, The Guardian dénonçait l’existence d’un accord secret entre l’Union européenne et l’Afghanistan pour faciliter les procédures de renvois forcés des personnes déboutées de l’asile. Il ressort de ce document confidentiel publier initialement sur le site statewatch que l’Union européenne a menacé l’Afghanistan de réduire considérablement son aide financière si le pays renonçait à faciliter les retours. A l’heure actuelle, près de 80’000 personnes seraient concernées par des vols spéciaux vers l’Afghanistan. Cet accord faciliterait aussi les renvois de femmes et de mineurs non-accompagnés et il prévoit aussi la construction d’un immense terminal de réception à Kaboul.

En 2015, 196’170 demandes d’asile ont été déposées dans l’Union européenne, soit le double par rapport à 2014. Le taux d’acceptation des demandes est passé de 43% en 2014 à 60% durant le deuxième et troisième trimestre 2015. Ces chiffres traduisent la détérioration sécuritaire importante dans ce pays depuis deux ans. En Suisse le taux de protection des requérants afghans est élevé car les autorités d’asile reconnaissent, à l’instar de l’ONU, que la situation sécuritaire s’est considérablement dégradée depuis 2009. La récente analyse pays du Secrétariat d’Etat aux migrations (SEM) fait froid dans le dos et explique la hausse des demandes d’asile en provenance d’Afghanistan passant de 744 demandes en 2014 à 7’831 demandes d’asile en 2015. Cette année les demandes d’asile en provenance de ce pays sont en de 40%.

Pour la plupart des observateurs qui connaissent bien la situation sur le terrain, l’application de cet accord serait irresponsable et impossible. Comment absorber, former, encadrer des milliers de personnes qui n’ont plus de liens en Afghanistan? Beaucoup d’entre eux font parties des communautés afghanes établies en Iran et au Pakistan, pays qu’ils ont du fuir par manque de sécurité. Il faut d’ailleurs rappeler qu’en 2016, seulement 5’000 personnes y sont retournées volontairement.

Le problème est aussi la corruption qui ronge les institutions, ce qui poussent Human Rights Watch à dénoncer cet accord aveugle et à exiger des gouvernements donateurs qu’ils fassent pression sur le gouvernement afghan non pas pour réadmettre les afghans renvoyés d’Europe mais pour qu’il combatte ce fléau rampant, punisse les abus des forces de sécurité afghanes à l’encontre des populations civiles et corrige les erreurs impardonnables des forces armées qui aiment se loger dans les écoles provoquant des drames sans nom.

Les bases de cet accord sont trop fragiles mais il vient d’être signé. Les représentants afghans y ont été bien forcés afin d’obtenir les promesses d’aides qui seront fixées demain lors de la conférence.  L’Union européenne reconnaît que la sécurité en Afghanistan s’est considérablement détériorée et que cet accord, appelé “Joint Way Forward” pourrait ne pas produire les effets escomptés participant au contraire à fragiliser encore davantage la situation socio-économique du pays et à accroître ainsi la migration vers l’Europe, ce que l’Union européenne souhaite à tout prix éviter. Ce n’est pas gagné.

“4.1 Miles” le documentaire choc de Daphne Matziaraki

Voulez-vous vivre un sauvetage en mer? C’est sans espoir et plein d’espoir. Tout à la fois. C’est révoltant et réjouissant. C’est une expérience émotionnelle volcanique et remuante. On aimerait être là sur le bateau à tirer les cordes, à lancer les bouées, à réchauffer les uns et les autres. Ce film est obsédant. C’est l’un des reportages les plus frappant que j’ai vu sur la crise migratoire. Je vous le recommande.

Attention à la dureté des images! Ce documentaire poignant de Daphne Matziaraki pour le NEW YORK TIMES est intitulé 4.1 Miles. Il raconte le travail du corps des garde-côtes de l’île de Lesvos en Grèce en 2015 et 2016. C’est une plongée extrême dans la détresse de femmes, d’enfants et d’hommes sauvés au large d’une île qui se trouve seulement à six kilomètres des côtes turques.

4.1 Miles 3On y découvre le travail admirable de Kyriakos Papadopoulos et de ses collègues gardes-côtes. L’immersion est troublante. Elle nous permet de vivre quelques secondes de la réalité de milliers de réfugiés, une réalité faite d’espoir et de souffrance alors qu’ils quittent les côtes turques, avec leurs petits enfants dans les bras, en sachant qu’ils risquent de se noyer en mer. Dans l’urgence des besoins, les personnes sur le port de Lesvos font tout leur possible pour sauver des vies à même le sol. Un petit enfant inconscient est pendu par les pieds pour être réanimé jusqu’à ce qu’il crache l’eau salée. Des hommes et des femmes grecs réchauffent ceux qu’ils peuvent, certains s’acharnent à faire des massages cardiaques pour ressusciter ceux qui sont presque morts.

Après une journée de sauvetage, Kyriakos Papadopoulos dit: “Il n’y a pas de mots pour décrire ce que je ressens (…) C’est un cauchemar, c’est l’agonie. Partout où nous sommes allés il y avait des gens dans l’eau. La seule chose que j’espère c’est que nous n’avons laissé personne.4.1 Miles

Entre 2015 et 2016, 600’000 personnes ont fait la traversée des six kilomètres (4.1 miles) pour arriver à Lesvos. Depuis le mois de janvier ce sont plus de 94’000 personnes qui ont fait cette traversée dont la moitié proviennent de Syrie selon le Haut commissariat aux réfugiés (HCR).

On admire le travail de cette journaliste qui fait actuellement un Master à UC Berkeley. Dans ce documentaire de 21 minutes 20, elle a déclaré vouloir montrer la force et la détermination de certains héros inconnus comme Kyriakos Papadopoulos. Kyriakos est une homme qui m’a fait voir la vie autrement grâce à son courage, sa force, sa philosophie, son dévouement et sa gentillesse”, a-t-elle récemment déclarée sur le blog SKOPELOS NEWS.

 

 

Petit rappel sur l’Erythrée et sur ceux que nous ne devons pas oublier

 

Ils sont détenus au secret depuis quinze ans

Ils ont été arrêtés il y a quinze ans. C’était le 18 septembre 2001 au petit matin. Les forces de sécurités érythréennes, ont arrêté 11 membres officiels du gouvernement parce qu’ils avaient émis, dans une lettre ouverte, des critiques sur les excès dictatoriaux du Président Isaias Aferworki. Ils demandaient l’application de la Constitution et la tenue d’élections. Cette lettre avait lancé le débat et mis le feu aux poudres. Quelques jours plus tard, les rédacteurs en chef de tous les médias indépendants furent arrêtés et transférés dans un lieu de détention isolé. Depuis ce jour, il n’y a plus de presse indépendante en Erythrée.

Ces personnes sont détenues au secret depuis quinze ans alors qu’elles n’ont jamais été inculpées, ni jugées, ni visitées par leurs proches ou par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), présent depuis 1998.

Sont-ils encore vivants ? Selon Reporters Sans Frontières (RSF) et Human Rights Watch, près de la moitié seraient morts. Les appels internationaux en faveur de leur libération n’ont servi à rien.

Parmi les personnes arrêtées, il y a le général Petros Solomon, libérateur d’Asmara en 1991 et ancien Ministre des affaires étrangères, Haile Woldentensae, ancien camarade de bataille du Président et Ogbe Abraha, l’ancien chef d’état-major.  Il y a aussi des journalistes connus comme Dawit Isaac, double national -érythréen et suédois – dont le Ministre de l’information de l’époque, Ali Abdu expliquait en 2013 ne rien savoir de son sort. Ali Abdu s’est d’ailleurs lui-même exilé en décembre 2012 ce qui a provoqué l’arrestation immédiate de plusieurs membres de sa famille, dont sa fille Ciham Ali Abdu qui avait 15 ans. Comme elle est aussi de nationalité américaine, sa détention a été discutée au sein d’une sous-commission de la Chambre des représentants. Les autorités américaines sont sans nouvelles d’elle depuis 2012.

 

La Suisse et la question érythréenne

 

Doit-on collaborer avec un tyran pour stopper le flux migratoire en provenance d’Erythrée ? Comment éviter les morts en Méditerranée ? Comment dissuader la venue de nouveaux demandeurs d’asile en Europe ? Comment promouvoir la paix et le bien être social dans ce pays ? Comment y faciliter les renvois? Ces questions tourmentent certains politiciens suisses et européens.

En Suisse on se rappelle de la visite du groupe parlementaire en février de cette année. Elle a, à juste titre, provoqué de nombreuses critiques car un parlementaire n’a aucun moyen d’y vérifier la situation des droits de l’homme.

Depuis 2015, la Suisse développe des projets de soutien aux migrants dans la région mais le Secrétariat d’Etat aux migrations (SEM) reconnaît que la situation des droits humains reste problématique. En 2016 il a accordé l’asile à 46% des demandeurs d’asile érythréens. Et malgré le fait que le nombre de demandes d’asile déposées en Suisse en 2016 a chuté –  moins 57% par rapport à 2015 – le SEM a encore durci sa pratique, n’accordant l’asile politique ou l’admission provisoire qu’aux déserteurs et objecteurs de conscience. Ainsi une personne qui aurait quitté son pays illégalement avant d’avoir été appelée au service militaire, ne pourrait plus prétendre au statut de réfugié ou obtenir l’admission provisoire. Elle recevrait une décision négative d’asile et serait placée à l’aide d’urgence, pour une durée indéterminée. Le SEM opte définitivement pour une pratique dissuasive à l’égard des demandeurs d’asile érythréens tout en sachant que les renvois sont impossibles et intolérables.

 

En attendant, l’Erythrée redore son blason avec l’aide de l’Union européenne

 

L’Union européenne (UE) cherche des solutions semblables à celle qu’elle a trouvé en signant l’accord migratoire avec la Turquie au mois de mars dernier. Elle est plus agressive dans ses projets de développement et tisse des liens économiques et culturels avec Asmara. Les rencontres institutionnelles et politiques se sont intensifiées en 2016. D’ailleurs, le treizième Festival du film européen qui s’ouvre à Asmara fin septembre est largement sponsorisé par l’Union européenne qui lance aussi un Concours de photographie sur les femmes en Erythrée.

Les représentants d’Asmara qui se sont récemment exprimés décrivent un pays respectueux de sa population. Interrogé par Radio France International (RFI) au mois de juin sur la situation des personnes arrêtées en 2001, Osman Saleh, le Ministre érythréen des affaires étrangères, a déclaré que les personnes arrêtées en 2001 étaient vivantes et qu’ils seraient jugés lorsque le gouvernement le déciderait. Comme Yemane Gebreat (ambassadeur d’Erythrée à l’ONU), il a dénoncé le récent rapport de la Commission d’enquête de l’ONU. Ce rapport dénonce 25 ans de crimes contre l’humanité et demande au Conseil de sécurité de l’ONU de saisir le procureur de la Cour pénale internationale pour poursuivre les responsables de ces crimes, les dirigeants actuels de l’Erythrée.

En se rapprochant d’Asmara, l’UE cherche des solutions pour empêcher la venue de migrants érythréens en Europe mais la situation dans ce pays n’est pas propice à la signature d’accords de réadmission qui nécessiteraient l’instauration d’une vraie démocratie respectueuse des droits humains. Aujourd’hui, malgré toutes les parades et les déclarations des membres du gouvernement érythréen, ce pays reste une dictature, une prison sans nom. Abraham Tesfarmariam a fui le pays illégalement en 2007, il est convaincu que rien n’a changé dans son pays d’origine.  “Notre Constitution n’est jamais entrée en vigueur. En Érythrée, il n’y a ni lois, ni juridiction. Le gouvernement et ses auxiliaires décident arbitrairement et arrêtent, maltraitent et torturent les gens, sans avoir à se justifier “, a-t-il récemment déclaré à Barabara Graf Mousa de l’Organisation suisse des réfugiés (OSAR).

 

New-York : Deux journées importantes pour les réfugiés et les migrants

 

C’est aujourd’hui que l’Assemblée générale des Nations unies doit adopter une série d’engagements pour renforcer la protection des migrants et des réfugiés. Une fois adoptés, ces engagements seront connus sous le nom de Déclaration de New York. Celle-ci comprend deux annexes qui doivent mener à l’adoption de deux Pactes mondiaux en 2018, l’un sur les réfugiés, l’autre sur une meilleure protection des migrants.

Le projet de déclaration finale de New York doit permettre de créer les conditions idéales pour exiger des engagements concrets de la part des Etats parties en 2018. Elle mentionne notamment la nécessité de combattre l’exploitation, le racisme et la xénophobie. Elle insiste sur le bon déroulement des procédures à la frontière qui doivent se dérouler dans le respect du droit international. Elle souligne également l’importance d’accorder une grande attention aux besoins des personnes vulnérables (femmes, enfants, personnes malades, handicapées, âgées). Elle énonce aussi des engagements qui incluent un soutien plus important aux pays et aux communautés accueillant le plus grand nombre de réfugiés et encore des engagements qui tiennent compte des besoins d’éducation des réfugiés et de leur entrée dans la vie active du pays d’accueil. L’accent est également mis sur le développement des opportunités de réinstallation ou autres formes d’admission dans des pays tiers.

 

Un texte trop édulcoré ?

 

Ce texte n’est pas un amas de vaines promesses bien qu’il ait été édulcoré par rapport au texte initial soumis par le Secrétaire-général Ban Ki-moon en novembre 2015. Il est crucial au moment où les mouvements xénophobes et les réflexes de replis nationaux prennent de l’ampleur. La Déclaration réaffirme l’importance de l’application du régime de protection internationale – la Convention de 1951, les droits de l’homme et le droit humanitaire – à l’égard des réfugiés. Toutefois, ce projet représente une occasion manquée d’élargir la portée de la protection à d’autres personnes victimes de violences généralisées, de désastres écologiques, de guerres civiles, de violations aggravées des droits humains qui forcent leurs départs.

Critiqué pour ses réflexes monopolistiques, le Haut-commissariat des réfugiés (HCR) attend évidemment beaucoup de ce sommet. Les mauvaises langues diront que le HCR espère recevoir plus de moyens d’action. Sybella Wilkes, porte-parole du HCR, estime de son côté qu’en signant la Déclaration, les gouvernements prennent conscience de leurs nouvelles responsabilités dans l’assistance aux pays d’accueil comme la Turquie et le Liban. Selon elle, la réponse purement humanitaire aux déplacement des populations, d’ailleurs complètement sous-financée, doit céder la place à une réponse plus large et encadrée.

Les organisations non-gouvernementales comme Human Rights Watch, Oxfam, Amnesty International et certains spécialistes des questions migratoires comme Alexandre Betts (Centre d’étude sur les réfugiés, Oxford), Peter Sutherland (Rapporteur spécial des Nations unies pour le migrations internationales), François Crépeau (Rapporteur des Nations unies sur les droits de l’homme des migrants) convergent sur les solutions pour améliorer le sort des personnes migrantes. Ils considèrent la Déclaration comme étant trop édulcorée et insistent sur la nécessité de :

 

  • protéger d’autres catégories de personnes migrantes, notamment, celles qui, sans être personnellement persécutées pour des raisons de race, de religion, de nationalités, d’appartenance à un certain groupe social ou d’opinions politiques, sont forcées de quitter leur pays par manque de sécurité,
  • d’interdire absolument la détention de réfugiés et migrants mineurs, une pratique américaine qui gagne du terrain en Europe,
  • d’augmenter considérablement les offres de réinstallation pour les réfugiés,
  • d’accroître l’aide financière aux pays de premier accueil,
  • de mettre en place une stratégie d’emploi, de formation et d’éducation pour tous les réfugiés, y compris ceux qui ne sont pas dans des camps,
  • de trouver le moyen d’instaurer des voies de passages sûrs.

Ils ont raison et ils devront convaincre aujourd’hui et faire beaucoup de « diplomatie de couloir » auprès de ceux qui participeront aussi demain au Sommet des dirigeants sur la crise mondiale des réfugiés organisé par le Président Obama. Cette réunion promet d’être plus concrète en terme de participation financières et de générosité humanitaire. Espérons-le, autrement nous devons nous attendre à bien d’autres conflits et crises.

Il s’agit d’éviter d’autres conflits

En effet, le nombre de réfugiés et de personnes déplacées dépasse les 65 millions de personnes. Plus de la moitié des réfugiés dans le monde provient de trois pays : la Syrie, l’Afghanistan et la Somalie. Ces chiffres ne tiennent pas compte des 5.2 millions de Palestiniens enregistrés par l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine (UNRWA). Pour les Etats en première ligne comme la Turquie, le Pakistan, le Kénya et la République démocratique du Congo, la pression causée par le flux massif de réfugiés est difficilement surmontable. Gardons à l’esprit que 86% des réfugiés se trouvent dans les pays en voie de développement. Le manque d’attention et d’investissement dans l’assistance aux populations déplacées est une bombe à retardement pour notre génération et les générations futures car 50% des réfugiés dans le monde sont des enfants. Parmi eux la moitié n’est pas scolarisée.

 

 

 

 

 

 

Au bout de la nuit avec Enaïat, Fahim et Samia

 

Enaïat (11 ans), Fahim (12 ans) et Samia (21 ans) ont parcouru des milliers de kilomètres pour arriver en Europe. Leurs parcours uniques sont racontés par des auteurs talentueux qui ont décrit leurs voyages, et les obstacles qu’ils ont rencontré, avec simplicité, sans pathos. Chaque récit est une immersion sensationnelle au cœur de la migration.

 

A dix ans, il voyage seul pour atteindre l’Europe

GEDA Fabio and AKBARI Anaiatollah, writer« Dans la mer il y a des crocodiles » de Fabio Geda, est l’histoire d’Enaïat Akbari qui fuit l’Afghanistan en 2005, à l’âge de 10 ans. Il appartient à l’ethnie des Hazaras, persécutée par les Pachtounes et les Talibans. Pour lui débute cinq ans de voyage vers l’Europe. Il passera par l’Iran, la Turquie et la Grèce et finira en Italie où il obtiendra, en 2011, le statut de réfugié politique.

Fabio Geda, a tiré de ce témoignage un livre remarquable. Il fait revivre les aventures du jeune Afghan laissé à lui-même pour affronter les dangers et les obstacles qui se mettent en travers de son chemin solitaire. Enaïat a surtout eu de la chance au cours de ce périple. Il a travaillé sur le chantier des Jeux olympiques à Athènes, il a voyagé dans le double-fond des camions et il a marché avec des passeurs 18 jours dans le froid pour traverser la frontière entre l’Iran et la Turquie. Il a traversé la Méditerranée de nuit.imgres

Il a été arrêté, tabassé, emprisonné et expulsé plusieurs fois pour connaitre enfin la générosité désintéressée d’hommes et de femmes en Grèce. Fabio Geda a écrit ce livre avec simplicité, réalisme, sans angélisme. Chaque étape du voyage est une leçon de vie.

 

Il est sauvé par les échecs

Fahim« Un roi clandestin », raconte l’histoire de Fahim Mohammad contraint de fuir le Bangladesh avec son père en 2008. Après avoir traversé la Hongrie et l’Italie, Fahim et son père Nura arrivent à Paris en octobre 2008. Trois ans et demi durant, ils vont vivre l’existence précaire des demandeurs d’asile.

A Créteil, Xavier Parmentier, entraîneur d’échecs de haut niveau, a rapidement décelé le potentiel du jeune prodige, ses incroyables facultés de concentration et ses capacités exceptionnelles de calcul. Il propose de l’intégrer dans son club et l’inscrit aux tournois qui se succèdent. Pourtant son statut est plus que précaire. Son père et lui ont été déboutés de l’asile et ils peuvent être renvoyés au Bangladesh à n’importe quel moment. Sans logement, ils doivent camper, changer de lieux improbables pour passer la nuit.C_Un-roi-clandestin_2438-1

Mais en avril 2012 à Nîmes, Fahim est devenu champion de France des moins de 12 ans. Les médias s’y intéressent et l’affaire remonte jusqu’aux oreilles de François Fillon. Le Premier ministre promet, lors d’une interview sur France Inter, d’examiner la situation «avec la plus grande attention».

Aujurd’hui Fahim a 16 ans. Il est membre de l’équipe d’échec de France.

 

 

Le destin tragique de Samia Yusuf Omar

samia-yusuf-omarEn avril 2012, la coureuse somalienne Samia Yusuf Omar est décédée tragiquement dans un naufrage en Mer Méditerranée alors qu’elle souhaitait aller à Londres pour participer aux Jeux olympiques. En 2008, elle avait participé à 17 ans aux Jeux olympiques de Beijing. Le dessinateur Reinhard Kleist a retracé l’histoire tragique de cette jeune femme dans un livre intitulé « Rêve d’Olympe : le destin de Samia Yusuf Omar » qui vient d’être publié en France.

Dans un entretien récent, Reinhard Kleist m’a expliqué avoir été bouleversé par les risques que la jeune fille de 21 ans a pris pour faire le voyage. En recoupant les témoignages de sa sœur Hodan qui a trouvé refuge en Finlande en 2006 et de la journaliste Teresa Krug qui connaissait personnellement Samia, Reinhard Kleist a dessiné et raconté le parcours tragique de la jeune femme qui, au lieu d’emprunter la voie clandestine vers la Lybie et l’Europe, aurait dû bénéficier d’un visa britannique pour participer aux jeux de Londres.Samia Yusuf Omar

Mais à la veille des Jeux olympiques de Londres, la Somalie a perdu une perle rare en Méditerranée. C’est l’athlète somalien Abdi Bile qui a annoncé son décès. Dans son livre, Reinhard Kleist raconte pourquoi et comment elle a dû fuir son pays et gagner la Lybie en utilisant des passeurs. Sa tante qui a voyagé avec elle a survécu au naufrage.