La destruction des invendus : symptôme d’un modèle économique à bout de souffle

La France s’apprête à légiférer cette année sur la destruction des invendus, dans le cadre de sa feuille de route sur l’économie circulaire. Son objectif est d’intedire purement et simplement aux sociétés de jeter des produits neufs qui n’ont pas trouvé preneur. La nouvelle loi pourrait reprendre les principes de celle que la France a déjà mise en place pour réduire le gaspillage alimentaire : depuis 2016, les grandes surfaces sont contraintes de conclure des conventions avec des associations caritatives, qui reprennent leurs invendus. Cette obligation pourrait devenir la norme dans d’autres secteurs, en particulier celui du textile.

Cette décision fait en effet suite à une série de scandales touchant plus particulièrement l’industrie du vêtement. H&M a notamment été accusé par les médias danois d’avoir brûlé depuis 2013 près de soixante tonnes de vêtements invendus. Par ailleurs, la chaîne de télévision M6 a enquêté sur les pratiques d’Amazon, qui détruirait, elle aussi, des millions de produits neufs.

Une production de masse, qu’il faut s’efforcer d’écouler

De telles pratiques sont inacceptables. Elles illustrent, de manière emblématique, les dysfonctionnements du modèle économique actuel. Celui-ci est fortement orienté sur l’offre. Il produit, en masse, des biens de consommation standardisés, à bas prix et trop souvent de piètre qualité. Ces biens, il faut ensuite convaincre les consommateurs de les acheter, à grand renfort de marketing, de publicité ou d’influenceurs. Le fait qu’ils soient fréquemment de mauvaise qualité contraint les consommateurs à les renouveler régulièrement, mais cela ne suffit pas toujours. Dans certains domaines, par exemple dans l’industrie textile, une obsolescence artificielle est créée avec la mode, qui nous incite à acheter sans cesse de nouveaux produits correspondant au goût du jour, alors que ceux que nous possédons déjà sont encore utilisables.

La production de masse génère des invendus, parce que les consommateurs ne sont pas toujours disposés à acheter tout ce qu’on leur offre. La plus grande opacité règne sur la proportion de ces produits qui n’ont pas trouvé preneurs par rapport à l’ensemble de la production, et sur ce qu’il en advient. Les récentes révélations des médias montrent qu’une partie au moins de ces biens, pourtant neufs, est éliminée sans autre forme de procès. Notre modèle économique linéaire, qui extrait les matières premières, en fait des biens de consommation de masse à courte durée de vie, puis s’en débarasse aux frais de l’environnement, est déjà, en tant que tel, à dénoncer pour les pollutions et le gaspillage ahurissants qu’il implique. Avec la destruction des invendus, on atteint un sommet. Produire pour détruire… peut-on imaginer plus absurde, tant d’un point de vue économique, qu’environnental ?

Miser sur l’économie circulaire et de partage

J’ai récemment interpelé le Conseil fédéral pour savoir quelle était la situation en Suisse et s’il comptait prendre des mesures. Il n’a pas répondu à la première question, probablement parce que personne ne dispose d’informations sur la quantité de produits neufs qui sont ainsi détruits. Pour ce qui est des mesures, le Conseil fédéral préfère se fier, comme dans tant d’autres domaines, à des engagements volontaires qui pourraient être pris par les acteurs économiques.

Nous avons pourtant urgemment besoin d’un changement de paradigme, pour que notre économie cesse de gaspiller les ressources limitées de notre planète. L’économie circulaire, que la France cherche désormais activement à promouvoir, est le seul modèle économique viable sur le long terme, puisqu’il permet, en ménageant et en revalorisant un maximum de produits et de ressources dans de nouveaux cycles de vie, de réduire notre consommation effrénée d’énergie et de matières premières. Il est temps que le Conseil fédéral et la majorité du parlement en prennent conscience, à l’image de toute une série d’entreprises qui font, en Suisse comme ailleurs, d’ores et déjà œuvre de pionnières. Les conditions-cadres devraient les favoriser et généraliser leurs bonnes pratiques.

Par ailleurs, notre société doit se poser la question de la production de masse et de l’orientation de notre économie sur une offre pléthorique, qu’il faudra ensuite bien écouler. Ce modèle est non seulement destructeur pour notre environnement, mais il est aussi peu satisfaisant pour les consommateurs. Notre qualité de vie et notre bien-être ne dépendent pas de l’amoncellement et du renouvellement permanent d’objets parfois peu utiles. Ce processus suscite, à terme et chez un nombre croissant d’entre nous, une forme de frustration, voire d’écoeurement. En tant que consommateurs, nous sommes aussi des acteurs économiques et pouvons contribuer à faire évoluer ce modèle. Nous pouvons prendre la liberté de dire stop, de considérer ce que sont réellement nos besoins et ce qui nous apporte vraiment de la satisfaction. Dans de nombreux cas, il est possible de privilégier des produits de meilleur qualité et à plus longue durée de vie, de choisir des biens de deuxième main ou d’opter pour d’autres modèles économiques, comme celui du partage, aujourd’hui en pleine expansion. Nous avons tous un rôle à jouer pour promouvoir une économie plus durable.

 

 

 

 

Adèle Thorens Goumaz

Adèle Thorens Goumaz

Adèle Thorens Goumaz est conseillère nationale verte vaudoise. Elle a coprésidé les Verts suisses entre 2012 et 2016. En matière de formation, elle a un Master ès Lettres en philosophie, histoire et sciences politiques (UNIL) et un certificat postgrade en politiques de l’environnement et de la durabilité (IDHEAP). Ses dossiers de prédilection sont l'économie verte, le climat et la biodiversité.

Une réponse à “La destruction des invendus : symptôme d’un modèle économique à bout de souffle

  1. Produire plus pour vendre moins cher à plus de consommateurs, la qualité en moins et l’obsolescence en plus, au mépris de notre environnement, ici ou ailleurs. Cette règle ou loi économique est fondamentalement absurde. Serait elle encore enseignée dans les écoles de commerce, les HEC ou les sciences économiques ? J’avais cru comprendre que l’éthique avait commencé à être enseignée dans ces écoles. Mais des lobbys sont probablement à la manœuvre, comme pour le tabac, le climat, et l’environnement ou d’autres domaines auquel il ne faut surtout pas toucher.

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