Discours donné à l’ONU Genève sur le nouveau paradigme social

On m’a demandé d’introduire cette table-ronde organisée par l’UNESU avec Bertrand Piccard, Pierre Rabhi et Jean Ziegler. Elle porte sur la nécessité d’un nouveau paradigme social qui, selon l’organisateur, pourrait être basé sur les trois valeurs républicaines de liberté, d’égalité et de fraternité. Il est un peu inhabituel pour moi de m’exprimer sur ce thème. En effet, c’est plutôt la transition écologique et ses implications pour notre économie qui sont au cœur de mon engagement. Pourtant, transition écologique, transformation de notre économie et nouveau paradigme social ne vont pas l’un sans l’autre, conformément aux trois piliers du développement durable.

Pour préserver notre environnement, nous devons changer notre économie. Or cette évolution de notre économie porte en elle les germes d’une profonde transformation sociétale, qu’il ne tient qu’à nous de réaliser. Pourtant, cette dimension sociétale de la transition écologique est peu discutée. Beaucoup préfèrent se concentrer sur les changements technologiques qu’elle implique. C’est oublier que ces changements technologiques ont un impact sur les comportements des individus et sur l’organisation de nos sociétés. Il en est de même des nouveaux modèles économiques qui sont en train d’émerger dans le cadre de la transition écologique. C’est leur impact sur notre société, et sur l’émergence d’un nouveau paradigme social, que j’aimerais mettre en lumière aujourd’hui. Pour ce faire, je ferai un petit détour pour illustrer quels sont, à mon sens, les changements économiques qu’implique la transition écologique.

D’une économie linéaire à une économie circulaire

Je n’ai pas besoin de m’attarder sur la nécessité de la transition écologique. Celle-ci est due à deux phénomènes d’une extrême gravité, la crise climatique d’une part, et la destruction de la biodiversité, d’autre part. Tous deux sont liés au fonctionnement linéaire de notre économie, qui génère des atteintes à l’environnement et un gaspillage massifs. Qu’il s’agisse des énergies fossiles ou d’autres ressources, nous agissons toujours de la même manière : nous les prélevons, nous les transformons en produits standardisés, nous les consommons rapidement, puis nous les jetons. Ce système est fortement orienté sur l’offre. Il implique la création de produits homogènes, en très grande quantité, le plus souvent à bon marché et de faible qualité, pour lesquels il faut ensuite bien trouver des consommateurs, à grand renfort de marketing et de publicité. Pour que les consommateurs continuent à acheter la grande quantité de marchandises produites, celles-ci doivent devenir rapidement obsolètes, soit parce qu’elles sont conçues pour avoir une courte durée de vie, soit parce que l’on parvient à convaincre les consommateurs du fait qu’elles doivent être régulièrement renouvelées.

Cette manière de produire et de consommer a posé des problèmes écologiques assez rapidement, que les collectivités publiques ont tenté, comme elles le pouvaient, de contrer. Mais elles n’ont pas remis en question le fonctionnement même de notre économie. Elles ont plutôt, dans bien des cas, fait le choix de politiques visant à « réparer les dégâts » après coup, sans s’attaquer à leurs causes en amont, ni adopter à leur propos une perspective globale ou systémique. Le thème des déchets est emblématique. L’industrie en génère des quantités, sous la forme de produits de mauvaise qualité et d’emballages, et c’est le secteur public organise leur gestion. Même si une part croissante d’entre eux est recyclée, il y en a globalement toujours plus. La Suisse, championne du recyclage, est ainsi aussi l’un des pays européens qui produit le plus de déchets dans l’absolu.

Outre de nouvelles charges pour les collectivités, qui ne résolvent souvent pas fondamentalement le problème, ce système crée une grande frustration et beaucoup d’insatisfaction chez les consommateurs, courant toujours après la prochaine tendance et maintenus dans une insatisfaction permanente par ceux qui veulent leur vendre de nouvelles marchandises.

Au niveau environnemental, c’est évidemment une catastrophe sur laquelle je ne vais pas revenir.

Nouveaux modèles économiques : plus de responsabilité, moins de gaspillage de ressources

Depuis quelques années, le concept d’économie circulaire apporte un bout de réponse à cette situation. Il s’agit de réorienter fondamentalement le fonctionnement linéaire de notre économie vers un fonctionnement circulaire, qui permette de réutiliser et revaloriser dans de nouveaux cycles de vie un maximum de ressources, puis après seulement de les recycler ou de les réintroduire dans les cycles naturels sans leur nuire.

Cette transition implique de responsabiliser les entreprises, puisqu’elle exige d’intervenir dès la conception même des produits, qui doivent pouvoir être utilisés plus longtemps et dont les pièces et composants doivent être réparables, réutilisables, revalorisables, recyclables et idéalement encore biodégradable ou au moins favorables à l’environnement au moment de leur fin de vie. Cette évolution de notre économie exige de nouvelles technologies, comme les énergies renouvelables, qui sont circulaires par excellence, et de nouveaux matériaux. L’économie circulaire vise une réduction drastique de la consommation de ressources comme des pollutions, sans pour autant renoncer à offrir des prestations de qualité aux consommateurs, ni à créer de la plus-value et des emplois.

Répondre à nos besoins réels, créer du sens, du lien et du partage

Vous me direz : mais où est-il, dans tout cela, ce nouveau paradigme social ? J’y viens. Outre la responsabilisation des entreprises, de nouvelles technologies et de nouveaux matériaux, la transition vers une économie circulaire implique de nouveaux modèles économiques, qui vont, eux, avoir un fort impact sur nos comportements et notre société. Plutôt que d’être orientée sur une offre d’objets pléthorique, l’économie circulaire cherche à considérer les aspirations et besoins réels de la population et à y répondre en utilisant le moins possible de ressources. Les entreprises vont ainsi chercher à gagner de l’argent et à créer des emplois sur la satisfaction de ces besoins réels, via des prestations adaptées, et non plus en bombardant les consommateurs de marchandises à courte durée de vie. Or ce retour à nos aspirations et à nos besoins réels a le potentiel, pour autant que l’on s’y intéresse sérieusement, de faire émerger une organisation sociale beaucoup moins matérialiste et consumériste, et de céder la place à de nouvelles valeurs.

Je vous propose de reprendre les trois valeurs républicaines proposées par les organisateurs de cette table-ronde, et d’explorer comment la transition écologique et les changements économiques qu’elle implique pourraient les renforcer, dans le sens d’un nouveau paradigme social.

La liberté

La transition vers une économie circulaire devrait responsabiliser les entreprises, or nous savons que la responsabilité est l’autre face de la liberté, celle qui rend la liberté pleine et entière, positive pour soi-même et pour autrui. Nous sommes en effet responsables des conséquences des actes que nous avons librement entrepris, que ces conséquences touchent des personnes, ou l’environnement. En se responsabilisant, les entreprises offrent du sens à leurs clients, mais aussi à leurs employés, qui trouvent une nouvelle motivation dans leur occupation. Quand on travaille pour un projet qui est porteur de sens et d’espoir, on ne conçoit plus son travail comme une charge ou une obligation. On gagne ainsi en autonomie et en liberté. La transition écologique pourrait aussi offrir une nouvelle liberté aux particuliers, en leur permettant de devenir de véritables acteurs de la transition écologique, plutôt que les objets de la société de consommation. La transition énergétique en est un bon exemple. Aujourd’hui, nous sommes tous de simples consommateurs, qui n’avons pour beaucoup d’entre nous que peu de prise sur la provenance de l’énergie que nous consommons. Or les énergies renouvelables, qui se développent de manière décentralisée, peuvent faire de nous des producteurs, en équipant nos toits ou en participant à des coopératives solaires. Contrairement au pétrole ou à l’uranium, personne ne possède le soleil. Chacun peut librement en capter la puissance et l’utiliser. Plus fondamentalement, le fait que les entreprises s’adressent à nous pour répondre à nos besoins via des prestations plutôt que pour nous vendre des objets constitue une forme de libération. Ceux qui ont abandonné leur voiture personnelle au profit de l’auto-partage, par exemple, le ressentent souvent ainsi.

 L’égalité

Il n’y a pas de transition écologique ni d’économie circulaire sans prise de conscience des inégalités générées par l’économie actuelle. Celle-ci se base sur un pillage des matières premières qui touche le plus durement des pays pauvres, dont la population ne bénéficie souvent pas ou peu des gains liés à ces ressources, mais souffre par contre des dégâts environnementaux dus à leur extraction. Ces mêmes pays sont régulièrement traités comme des décharges et se voient confrontés aux résidus toxiques de notre société de consommation. Ils sont aussi les premiers à souffrir des effets du changement climatique, auquel ils n’ont pas contribué, sans que des mécanismes financiers internationaux équitables leur permettent de s’y adapter. Ces mêmes inégalités existent évidemment aussi à l’intérieur des pays dits développés. Les ménages les plus modestes sont également les plus menacés par les effets des changements climatiques, et ils n’ont pas toujours accès aux solutions technologiques ou comportementales les plus durables. La transition écologique peut et doit remettre en cause ces inégalités, ainsi que celles qui opposent les générations actuelles, responsables des dégâts environnementaux, à celles à venir, qui en feront les frais. Réduire drastiquement la consommation de ressources dans les pays dits développés doit permettre un partage plus équitable et égalitaire de leur usage, aujourd’hui et demain. Enfin, il y aurait beaucoup à dire sur la place des femmes, mais aussi des jeunes, dans notre société. Partout dans le monde, les femmes et les jeunes sont nombreux à s’engager pour un avenir plus équitable et plus durable. Cette force de changement doit pouvoir s’exprimer et bénéficier des moyens de concrétiser ses aspirations.

La fraternité

L’économie circulaire et la transition écologique pourraient enfin créer une société plus conviviale, au sens fort, c’est-à-dire qui nous permette de mieux vivre ensemble, en nous offrant plus de lien et de partage. Dans le domaine de l’habitat durable, par exemple, on développe de plus en plus d’habitats visant à lutter contre l’anonymat de certains quartiers et favorisant la mixité sociale et les échanges entre générations. Ils offrent souvent à leurs habitants des espaces à partager favorisant la convivialité, chambres d’amis, salles de fête, potagers urbains ou encore espaces de bricolage. Prendre les transports publics ou marcher permet les rencontres et les échanges, alors que les interactions entre automobilistes sont rares, quand elles ne sont pas orageuses. L’agriculture durable développe aussi du lien et de la proximité, en rapprochant les consommateurs des producteurs autour de l’une des activités les plus conviviales qui soit, indissociable du bien-cultiver : le bien-manger, basé sur le retour à des produits locaux, simples, sains et frais. Enfin, la prise de conscience des limites que nous fixent les ressources de notre planète est à même de nous faire considérer notre destinée commune et de créer de nouveaux liens de solidarité au niveau international. En témoigne par exemple la prise de conscience des méfaits environnementaux mais aussi humains à l’autre bout de la planète, liés à certains de nos comportements quotidiens. J’ai été témoin d’une rencontre très forte entre des paysans suisses, cultivateurs de colza bio, et des représentants de peuples premiers engagés dans la défense de leur forêt contre les producteurs d’huile de palme. Cette rencontre m’a montré que de nouveaux liens de solidarité peuvent se développer, au travers des cultures et des continents, sur la base de la défense de notre planète.

Cultiver les valeurs sociales à tous les niveaux de la transition écologique

Evidemment, les trois axes républicains proposés par les organisateurs de cette table-ronde – liberté, égalité, fraternité – ne se développeront pas d’eux-mêmes, en un authentique nouveau paradigme social, automatiquement, avec la transition écologique. Ils doivent être activement cultivés et promus, dans tous les secteurs de la transition. Ils sont des chances à saisir, comme un cadeau que la résolution de la crise écologique pourrait encore offrir à notre humanité et à ceux qui nous succèderont. Nous devons tous y contribuer à notre échelle. La politique a son rôle à jouer, par exemple en rendant accessibles, à toutes et à tous, les solutions tant technologiques que comportementales qui nous permettront de construire une société plus durable, et en veillant à ce que ces solutions apportent plus de qualité de vie à l’ensemble de la population. Nous, qui sommes réunis aujourd’hui avec vous pour en débattre, avec Bertrand Piccard, Pierre Rabhi et Jean Ziegler, chacun dans notre domaine de compétence et d’action, nous nous engageons dans ce sens.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Adèle Thorens Goumaz

Adèle Thorens Goumaz

Adèle Thorens Goumaz est conseillère nationale verte vaudoise. Elle a coprésidé les Verts suisses entre 2012 et 2016. En matière de formation, elle a un Master ès Lettres en philosophie, histoire et sciences politiques (UNIL) et un certificat postgrade en politiques de l’environnement et de la durabilité (IDHEAP). Ses dossiers de prédilection sont l'économie verte, le climat et la biodiversité.

9 réponses à “Discours donné à l’ONU Genève sur le nouveau paradigme social

    1. Cher Monsieur,
      Adèle aurait pu s’informer auprès de l’ONG ECOSOC UNESU qui a organisé cette Table Ronde et cordialement invitée.
      Il y a plusieurs vidéos qui circulent sur le net, dont celles de Mme Gisèle Pauline Masson.
      Nous avons également filmé cet événement, mais nous ne l’avons pas encore mis en ligne.
      Je vous invite à prendre contact avec l’UNESU ou à vous rendre sur notre site internet : http://www.unesu.net
      (accueil) si vous désirez en savoir plus.
      Cordialement.
      Christian Degiorgi
      Directeur Administratif

  1. P.S. On peut commencer par faire voter une loi pour une garantie de 5, 7 voire 10 ans pour lutter contre l’obsolescence programmée.

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