…sur les épaules des géants….

Quelle belle surprise que ce court message de T. Deonna m’annonçant en début de semaine que les deux François, Huber et Burnens, faisaient l’objet de deux émissions de Jean-Claude Ameisen durant ces deux premiers samedis de février 2019. Médecin de formation, auteur à succès, ce merveilleux conteur nous enchante tous les samedis de onze heures à midi sur France Inter. Une voix envoutante, une érudition hors du commun, une documentation très approfondie, à l’affût des dernières découvertes sur le vivant, mais également à l’écoute des poètes et capable d’étonnants retours aux sources de la connaissance.

C’est ce que nous offre Jean-Claude Ameisen autour de Huber et Burnens. Probablement éveillé par la publication de l'”Apiculteur aveugle” de Sara George, il nous invite à revivre leur étonnante aventure alternant textes personnels avec la lecture des originaux de François Huber, de Sara George, de Maeterlinck, ou encore du poète américain Nick Flynn dont il sait rendre toute la beauté, la richesse et la poésie.

Comme a déjà su le faire avec talent, imagination, sensibilité et émotion Jean Winiger lors du vernissage du livre de Sara George en octobre dernier (vernissage de l’apiculteur et son élève), c’est avec une égale justesse que le conteur nous invite à nous hisser “sur les épaules des géants” que sont François Huber et François Burnens, pour “voir plus loin, voir dans l’invisible, à travers l’espace et à travers le temps “. Fermez les yeux, imaginez le bruissement d’un essaim d’abeilles, écoutez Jean-Claude Ameisen. Vous découvrirez alors toute la richesse qu’apporte la voix humaine à ces textes sublimes. Inutile d’être amateur de littérature pour apprécier les poèmes de Nick Flynn, encore moins d’être scientifique pour suivre la pensée et les découvertes de Huber et Burnens.

La lecture à voix haute apporte une dimension supplémentaire à la qualité des textes qui m’avait échappé jusque là. A l’écoute du récit de leurs premiers travaux consignés sous forme de lettres à Charles Bonnet, on apprécie avec quelle pertinence les arguments sont amenés dans un ordre naturel, comment les détails méthodologiques sont dispensés à propos, comment ils soutiennent la compréhension de la pensée, comment sont conçues les expériences et découvertes des deux hommes. Rien à voir avec la forme moderne des articles scientifiques, arides, rébarbatifs et inaccessibles aux non-spécialistes. Ici au contraire, on est invité à participer au processus de la découverte, à l’examen critique des hypothèses et des théories, à imaginer des expériences qui permettent de discriminer le vrai du faux, à suivre ses propres intuitions et sortir du cadre dans lequel l’ignorance et la confusion des idées nous enferment souvent.

On croirait presque, en écoutant la lecture de la réponse de Bonnet à la première lettre des “Nouvelles observations sur les abeilles”, de participer à la conversation qui s’est peut-être déroulée dans le salon du naturaliste de Genthod et qui débute ainsi: “Vous m’avez étonné Monsieur!”… Burnens et Huber avaient découvert la fécondation de la reine abeille, dans les airs, à l’extérieur de la ruche…

Pour écouter et réécouter:

…il est minuit moins cinq…

A l’initiative de Jean-Marc Bonmatin et de ses collègues, s’est déroulé les 24 et 25 janvier 2019 au CNRS à Paris un colloque interculturel sur le thème “Sociétés d’abeilles- sociétés humaines : une interdépendance de la préhistoire au futur”. Etaient invités les milieux de la recherche, de l’apiculture, de l’agriculture, de la politique et de la société civile. Avec près de 200 participants, une taille idéale, le colloque s’est tenu dans une ambiance chaleureuse. Le but était de faire communiquer des milieux qui échangent peu et de générer un débat participatif ce dont nos voisins français sont friands, mais constitue encore un exercice auquel ils sont peu habitués.

Le programme comportait des communications de scientifiques renommés dont les travaux sont bien connus (p.ex. Martin Giurfa sur les incroyables compétences du cerveau de l’abeille, Yves le Conte sur les phéromones de régulation sociale des colonies, Jean-Marc Bonmatin sur l’impact des néonicotinoïdes, Vincent Bretagnolle sur les écosystèmes agricoles, de Lionel Garnery sur les efforts de conservation de l’abeille noire, la race native dans nos contrées), mais également d’intéressantes contributions de chercheurs en sciences sociales, ethnographie, anthropologie que l’on a moins l’occasion de rencontrer, ainsi qu’une vingtaine de posters. L’Helvétie était aussi représentée par une conférence brillante et très applaudie d’Edward Mitchell et de ses collègues de l’université de Neuchâtel sur la contamination des 3/4 des miels de la planète par les néonicotinoïdes, une étude qui a créé un électrochoc dans les milieux de la recherche. Deux posters, l’un d’Olivier Besson et collègues, également de Neuchâtel, sur une ruche hyper-connectée et l’autre, de ma part, sur l’éthique autour des abeilles, complétaient la contribution de la délégation helvétique.

A part quelques exceptions et comme nous l’a rappelé Elsa Faugère et ses collègues, les études en sciences sociales sont quasiment inexistantes ou très récentes. Avec son groupe, elle s’intéresse à la sociologie de l’apiculture, les relations, parfois compliquées, entre eux, mais aussi avec les scientifiques et le public en général. Martin Gruber de Brême nous a invités à visionner l’impressionnante technique de confection de ruches traditionnelles à l’aide de végétaux au Cameroun, alors que Nicolas Césard nous a initié aux méthodes utilisées en Asie pour s’approprier le miel de l’abeille géante, Apis dorsata, une abeille qui migre sur des dizaines de kilomètres et construit un cadre unique, toujours à l’air libre, et pouvant peser plusieurs dizaines de kg. Le tout fut suivi d’une invitation d’Eric Tourneret à voyager autour du monde pour y découvrir la variété des abeilles et de l’apiculture sur la planète.

Le colloque s’est terminé par une table ronde sur le thème “Scientifiques, Apiculteurs, Agriculteurs, Décideurs, quel dialogue ?” qui a été l’occasion d’un échange nourri, quoi qu’entre convaincus, malgré des points de vue parfois divergents. En résumé, tout le monde est convaincu de l’extrême nocivité des nouveaux pesticides, néonicotinoïdes en tête et de l’urgence de les bannir au plus vite. Ils causent non-seulement la mort des abeilles, mais celle d’innombrables insectes et invertébrés. Seuls 5% des substances enrobant les graines passent directement dans les plantes, les 95% restants s’accumulent dans les sols, occasionnant une rémanence dans le temps, avec des concentrations au-delà des doses létales pour les abeilles durant plusieurs années dans des cultures non-traitées, à un point tel que les vers de terre en perdent la faculté de creuser leurs galeries! Ils sont également lessivés dans les eaux de ruissellement, causant une hécatombe silencieuse, mais également massive, de la faune aquatique. Les vertébrés qui les consomment sont également affectés, en particulier les oiseaux dont la survie et le succès de reproduction en dépend. Les résultats des travaux les plus récents apportent les premières évidences des effets de ces neuro-toxiques sur les humains, laissant augurer de conséquences pouvant s’étaler sur plusieurs décennies. L’histoire montre que nous n’avons rien appris des erreurs du passé, p.ex. du scandale du DDT dans les années 1960 et que nous reproduisons les mêmes schémas pour des profits à court terme. Cerise (amère, très amère) sur le gâteau, Frédéric Delbac, de Clermont-Ferrand, spécialiste des micro-organismes nous a informé qu’il est désormais établi que le tant contesté glyphosate est impliqué dans certains dysfonctionnements du microbionte de l’intestin de l’abeille domestique!

De plus, nombre d’études indiquent que ces pesticides utilisés à large échelle et en traitement préventif, comme la pénicilline dans les années 1960 ou en production animale, sont contre-productifs, que les pollinisateurs favorisent dans une mesure importante la productivité des cultures, que des méthodes alternatives sont financièrement plus intéressantes pour les agriculteurs.

Le constat est que nous sommes dépourvus face à l’ampleur de la tâche. Comment réformer les pratiques agricoles engagées depuis plusieurs générations dans une fuite en avant à la recherche de nouveaux produits pour éliminer d’innombrables “pestes”, alors que leur destruction ne fait que libérer la place pour un autre? Comment soutenir une transition vers une agriculture durable, respectueuse de l’environnement, respectueuse des agriculteurs et, en définitive, des consommateurs que nous sommes tous?

Il est minuit moins cinq, réveillons-nous! A nous de convaincre que notre survie passe par des produits sains, une agriculture de proximité, respectueuse des producteurs, valorisant leur travail et leurs produits!

… dernière ligne droite avant Noël pour “L’apiculteur et son élève”…

Une fois n’est pas coutume, je vais vous inciter à la consommation.Si les idées vous manquent, si vous souhaitez soutenir la cause des abeilles, si vous souhaitez faire vraiment plaisir, si vous n’aimez pas les cadeaux convenus, n’hésitez pas : offrez “L’apiculteur et son élève” à vos proches et à vos amis. Je me suis déjà beaucoup exprimé à ce sujet et je ne fais que me répéter: le livre est magnifique. Il retrace l’extraordinaire aventure de François Huber, l’apiculteur aveugle de Genève, et de François Burnens, son habile assistant vaudois, qui ont inventé la ruche moderne et découvert maintes choses nouvelles sur l’histoire naturelle de notre abeille mellifère.

(suite…)

Lire la suite

… en quête du St-Graal…

Comme chacun sait, avec les pesticides, le Varroa, acarien parasite originaire d’Asie, est le principal souci des apiculteurs depuis plusieurs décennies. A part quelques cas isolés et exceptionnels, nos abeilles sont incapables de survivre aux attaques de ce parasite qui en deux ou trois ans provoque la mort des colonies infestées. Pour protéger leurs abeilles de l’effondrement, les apiculteurs du monde entier recourent à des méthodes de lutte, chimiques le plus souvent. En Suisse, (suite…)

Lire la suite

…vous dessinaient une vache…

Etapes 1 et 2: deux formes simples
Etape 3: deux autres formes simple

Quoi de plus simple que de dessiner une vache?

1) Un cercle pour la tête

2) un carré pour le museau,

3) deux croissants de lune pour les cornes

 

Et voilà, en quelques coups de crayon vous avez un dessin identifiable de manière indiscutable comme un animal à cornes, connu universellement sous le nom de “vache”. (suite…)

Lire la suite

…vous invitaient à revivre l’épopée de deux François, Huber et Burnens ou l’histoire d’une révolution scientifique à Genève à l’époque de la révolution française…

Les abeilles n’ont pas attendu l’élection d’un pape pour célébrer le prénom François. En effet, à la fin du 18ème siècle déjà, deux François, Huber, le fameux savant genevois aveugle, disciple de Charles Bonnet, et Burnens, son non moins remarquable assistant,  jeune paysan vaudois d’Oulens-sous-Echallens, écrivaient l’une des plus belles pages de l’histoire naturelle de l’abeille dite “domestique”. Ensemble, ils vont décrire, entre autres, le vol nuptial de la Reine-Abeille, le massacre des mâles en fin d’été, l’origine de la cire, la fonction du pollen comme nourriture des larves, la construction des cellules et l’architecture du rayon. Comme en passant, ils commencent par inventer un outil de rech (suite…)

Lire la suite

…pourquoi les insectes disparaissent-ils? signez la pétition…

www.declin-des-insectes.ch :

signez et faites signer la pétition pour soutenir l’action du Conseil fédéral dans sa ferme volonté de protéger notre environnement et la biodiversité dans notre pays

La mort des abeilles n’est qu’un symptôme d’un phénomène de beaucoup plus grande envergure. Il semble en effet que non seulement les abeilles, mais la plupart des espèces d’insectes sont en diminution massive depuis une trentaine d’année. On peut le vérifier chaque été par l’effet du “pare-brise” propre, un phénomène dont les moins de trente ans ne peuvent même pas imaginer l’ampleur (cf  L’accent mis sur les insecticides est-il véritablement exagéré? dans ce blog).

Ainsi, quand j’étais gamin, il fallait s’arrêter sur la route des vacances tous les 100 km environ dans une station service pour nettoyer son pare-brise englué de nuées d’insectes écrabouillés. C’était même un petit gagne-pain pour étudiant(e)s.

Une récente étude* tire la sonnette d’alarme: près de le moitié des insectes auraient disparu en Allemagne voisine. Mais qu’en est-il en Suisse? Ne se satisfaisant plus d’un “y’a rien à voir, circulez” un regroupement d’association diverses, dont des amis de la nature, les fédérations apicoles, l’Union suisse des paysans et quelques député(e)s lancent une pétition pour demander que la Confédération helvétique s’intéresse à cette problématique et fournisse  une réponse sur la situation des insectes dans notre pays également.

A quoi bon, me direz-vous, se préoccuper de moustiques, guêpes, hannetons et autres bestioles nocturnes qui n’ont d’autre but dans la vie que de vous piquer quand vous dormez ou quand vous croquez dans une poire trop mûre, ou de se ruer nuitamment dans les ondes de vos merveilleux cheveux parfumés de senteurs enivrantes? Pourtant, vous vous émerveillez devant la grâce d’un papillon, l’assiduité d’une ruche d’abeilles, la poésie émanant d’un vol de lucioles à la nuit tombée et de l’élégance de l’hirondelle. Les guêpes sont cousines des abeilles. Leurs piqures occasionnent une douleur de la même ampleur et ont le même emploi: se protéger des importuns et des prédateurs. Mais voilà, sans moucherons et autres insignifiants insectes, plus d’hirondelles, de martinets, de rouge-gorges, encore mois de mésanges, de pics ou de chauve-souris. A quoi ressembleraient nos prés et nos forêts, sans les anonymes fourmis, cloportes, vermisseaux et autres rampants qui compostent nos déchets organiques, sinon à des tas d’immondices pestilentiels?

Répartition en Suisse du Hanneton commun (Melolontha melolontha). En rouge: observations depuis l’an 2000; en orange: données historiques (antérieures à 2000).

Et pourtant, c’est aussi cela la biodiversité, des nuées d’insectes sur vos lunettes de cycliste, ou même jusque dans votre estomac si vous pédalez et respirez bouche ouverte, sans compter les pollens, plus ou moins bienvenus ou allergènes.

En attendant d’en savoir plus, n’hésitez pas à visiter le site web du Centre suisse de cartographie de la faune (CSCF), qui vous fournira des cartes de répartition de toutes les espèces du pays. La figure ci-jointe donne l’exemple de celle du hanneton commun. Ces cartes reportent en rouge les observations faites depuis le début du 20ème siècle; les observation antérieures sont indiquées orange. Cet insecte peu répandu aujourd’hui était considéré comme un ravageur lorsque j’étais gosse. Les autorités récompensaient ceux qui les capturaient, au même titre que les taupes et les campagnols.

Si ma mémoire est bonne, les chasseurs de hannetons étaient rémunérés au volume (tant par bocal d’un litre). Puis vinrent les premiers épandages par avion dont  les archives RTS nous offrent un saisissant reportage datant de mai 1965.

Premiers épandages aériens d’Endosulfan pour lutter contre les Hannetons en Valais (Archives RTS;1965). Hautement toxique pour les organismes non-cible, dont les abeilles et les poissons, l’endosulfan est interdit depuis 2012. Ce petit film de la RTS est éloquent! En trois minutes, il nous résume 50 ans d’histoire!

On s’interroge alors déjà sur la potentielle toxicité pour les abeilles de l’insecticide utilisé. Sans surprise, la réponse est claire et unanime: le produit est totalement inoffensif pour l’apiculture nous affirme avec conviction un producteur de miel dans le reportage. Sans surprise non plus, cet insecticide, l’Endosulfan, s’est au contraire avéré très nocif pour l’ensemble des organismes non-cible, à commencer par les abeilles, mais aussi pour les poissons et toute la faune aquatique et, bien entendu pour la santé humaine. Il a été progressivement banni dans la plupart des pays développés dès le début des années 2000, avant d’être définitivement interdit sur le plan international en 2012 dans le cadre de la convention de Stockholm. Mais rassurez-vous si vous avez investi dans l’entreprise américaine qui le commercialise, vos revenus sont toujours assurés. Car selon la revendiquée tradition de la responsabilité individuelle prônée par le libéralisme triomphant, les produits à base d’endosulfan sont toujours en vente et sont, entre autres, encore utilisés en Chine et en Inde (source Wikipedia: Endosulfan)

En consultant le site du CSCF, vous constaterez à quel point nos connaissances sur les insectes dans notre pays sont pauvres et lacunaires. La situation est bien plus alarmante encore dans le reste du monde. Suivant les sources, on estime le nombre d’espèces d’insectes sur la planète entre 1 et 100 millions, approximativement. La grande majorité d’entre elles n’ont pas encore été découvertes, ni décrites évidemment. De nombreuses espèces disparaissent avant même d’avoir été découvertes. On estime leur nombre à 26’000 par année, contre 16’000 espèces nouvelles découvertes dans le même laps de temps (source: Planetoscope).

Si comme moi vous êtes nostalgique des pare-brise englués, que vous souhaitez connaître l’état de notre faune entomologique, et que vous n’avez pas peur d’ingurgiter un moucheron au guidon de votre vélo, signez et faites signer la pétition:

www.declin-des-insectes.ch

* Référence:

Halmann et al. (2017) : More than 75 percent decline over 27 years in total flying insect biomass in protected areas

PLOS/one: https://journals.plos.org/plosone/article?id=10.1371/journal.pone.0185809

 

Suivi :

13.12.2018 :

Un grand succès la pétition a recueilli plus de 165’500 signatures et a été déposée auprès du Conseil fédéral.

Merci à toutes et tous les signataires

…en appelaient à Emmanuel Macron pour faire interdire les néonicotinoïdes…

Monsieur le Président de la République Française,

Monsieur le Premier Ministre,

Mesdames et Messieurs les ministres du gouvernement français,

Mesdames et Messieurs les député(e)s à l’Assemblée nationale,

Lors du 21ème Congrès de l’UNAF (Union nationale d’apiculture française) en octobre 2016 à Clermond-Ferrand, Mme Ségolène Royal, alors ministre de l’environnement du précédent gouvernement français, avait annoncé la prochaine interdiction des néonicotinoïdes et de tous les pesticides en agriculture. Près de deux ans plus tard, le débat est toujours vif entre les défenseurs d’une planète favorable à l’épanouissement du vivant et les marchands de produits phytosanitaires, qui malgré les preuves qui s’accumulent, continuent à en nier la dangerosité.

Depuis votre accession au pouvoir, la France a repris un rôle exemplaire dans bien des domaines. Un espoir formidable est né, y compris dans le domaine de la protection des conditions de vie sur terre, préalable à toute prospérité à long terme. Les meilleurs scientifiques s’accordent à dénoncer la dangerosité des néonicotinoïdes sur la santé des abeilles et lancent, sous forme d’une tribune, un appel que nous reproduisons ci-dessous. Cet appel est soutenu par plusieurs dizaines de personnalités en France et plusieurs centaines de scientifiques dans le monde entier. Gouverner c’est prévoir, mais c’est aussi faire preuve de vision et de courage, ce dont vous et votre gouvernement ne manquez pas.

Tribune Néonicotinoïdes

Monsieur le Président Emmanuel Macron, Madame et Messieurs les Ministres Nicolas Hulot, Agnès Buzyn et Stéphane Travert, ne sabordez pas la loi sur leur interdiction !

Les insecticides néonicotinoïdes constituent avec certitude une des pires menaces pour la biodiversité planétaire : pour enrayer la catastrophe écologique en cours, il est impératif de les interdire définitivement, dès maintenant.

Cette petite famille d’insecticides neurotoxiques est parmi la plus toxique jamais synthétisée. Utilisés de manière préventive, les néonicotinoïdes représentent près de 40% du marché mondial. Ils sont très persistants, contaminent tout l’environnement (plantes, air, sols, eaux) et empoisonnent tous les invertébrés. De plus, ils finissent dans nos verres et nos assiettes alors que des études montrent des impacts sur la santé humaine lors d’une exposition chronique [1].

En effet, en dépit des dénégations des firmes qui les produisent, les néonicotinoïdes possèdent une écotoxicité inégalée pour les insectes qui aurait dû empêcher leur homologation pour un usage systématique en agriculture. Ces insecticides systémiques rendent les plantes traitées nocives pour les espèces bénéfiques, mais aussi les plantes alentour ou les plantes à venir. Les premiers impacts concernent toute l’entomofaune, à commencer par les pollinisateurs.

Dès leur arrivée sur le marché français, les premiers dommages ont été rapportés par les apiculteurs sur les floraisons de tournesol puis, au fur et à mesure de leur usage grandissant, sur les autres cultures. Le même phénomène s’est produit en 2006 en Amérique du Nord avec le Colony collapse disorder (CCD), alors que le marché américain ne s’est véritablement lancé sur les néonicotinoïdes que l’année précédente [2].

Depuis plus de vingt ans la communauté scientifique sans conflit d’intérêt n’a cessé de lancer des alertes. La dernière initiative est une lettre ouverte de 233 scientifiques internationaux publiée le 1er juin dernier dans la revue Science. Or les quantités de ces insecticides n’ont cessé d’augmenter, alors que les chercheurs accumulaient les preuves de leur toxicité et de leurs impacts aussi graves qu’inacceptables sur les écosystèmes [3]. Plus largement l’état de la biodiversité est maintenant critique : effondrement des trois quarts de la biomasse des insectes volants en 27 ans [4] ; menace sur la pollinisation des trois quarts des cultures qui font la diversité de notre alimentation. Ces chiffres attestent d’une catastrophe en cours.

Parce que l’avifaune est très majoritairement insectivore, la raréfaction des insectes a déjà généré la disparition d’un tiers de nos oiseaux des champs [5]. Aux Pays-Bas, les impacts de la contamination des cours d’eaux à l’imidaclopride réduisent chaque année les populations d’oiseaux communs [6]. Où sont nos moineaux, alouettes et hirondelles ? Nous pouvons envisager les mêmes effets chez les reptiles et les amphibiens [7].

La France a pris une position pionnière pour la sauvegarde de la biodiversité planétaire avec la loi pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages et l’amendement sur l’interdiction des néonicotinoïdes. Cette interdiction doit entrer en vigueur le 1er Septembre 2018. Cet engagement a été élargi dans le « Plan biodiversité » présenté début juillet, dont l’action 23 entend interdire « tous les insecticides contenant une ou des substances actives présentant des modes d’action identiques à ceux de la famille néonicotinoïdes ».

Il est en effet primordial que les effets toxiques de ces néonicotinoïdes cessent aussi vite et aussi complètement que possible. Il est donc essentiel qu’aucune dérogation d’aucune sorte ne soit négociée.

Monsieur le Président Emmanuel Macron, Madame et Messieurs les Ministres Nicolas Hulot, Agnès Buzyn et Stéphane Travert, alors que l’Union Européenne, la Suisse, le Canada et les Philippines prennent des mesures qui suivent celles de la France, notre pays doit rester un modèle pour le monde entier en appliquant une interdiction ferme et définitive aux pesticides néonicotinoïdes !

Mieux, il s’agit d’une opportunité pour enclencher une mutation définitive vers une agriculture de qualité et respectueuse de l’environnement. Investissez, soutenez et développez les alternatives non chimiques aux pesticides : elles existent [8] ! Prétendre que l’absence d’alternative ne permet pas de se passer de ces pesticides n’est plus recevable. C’est l’acharnement à poursuivre qui est irresponsable.

Le futur intrinsèquement mêlé de la biodiversité et de l’humanité se joue ici et maintenant.

[1] Cimino et al, 2016, doi: 10.1289/EHP515

[2] Douglas & Tooker, 2015, doi: 10.1021/es506141g

[3] Simon-Delso et al, 2015, doi: 10.1007/s11356-014-3470-y

[4] Hallmann et al, 2017, doi: 10.1371/journal.pone.0185809

[5] Études CNRS & MNHN, 2018

[6] Hallmann et al, 2015, doi:10.1038/nature13531

[7] Pisa et al, 2017, doi: 10.1007/s11356-017-0341-3

[8] Furlan et al, 2018, doi: 10.1007/s11356-017-1052-5

 

Signataires

François Ramade, Professeur Émérite d’Écologie et de Zoologie à l’Université de Paris-Saclay, Président d’Honneur de la Société Française d’Écologie et de la Société Nationale de Protection de la Nature (SNPN)

Maarten Bijleveld van Lexmond, Biologiste et conservateur, ancien CEO de la Commission d’Écologie de l’UICN, Président de la Task Force on Systemic Pesticides (TFSP)

Rémi Luglia, Historien associé à l’université de Caen, Président de la Société Nationale de Protection de la Nature (SNPN)

Gilles Lanio, Apiculteur, Président de l’Union Nationale de l’Apiculture Française (UNAF)

Allain Bougrain-Dubourg, Président de la Ligue pour la Protection des Oiseaux (LPO)

Frank Alétru, Président du Syndicat National d’Apiculture (SNA)

Agnès Michelot, Enseignant-chercheur à l’université de La Rochelle, Présidente de la Société Française pour le Droit de l’Environnement (SFDE)

Michel Dubromel, Président de France Nature Environnement (FNE)

Christophe Eggert, Directeur de la Société herpétologique de France (SHF)

Christian Arthur, Président de la Société française pour l’étude et la protection des mammifères (SFEPM)

Audrey Pulvar, Présidente de la Fondation pour la Nature et l’Homme (FNH)

Isabelle Autissier, Présidente du WWF France

Jérôme Dehondt, Porte-parole paysan du Mouvement inter-régional des AMAP (MIRAMAP)

Jean-François Julliard, Directeur de Greenpeace France

Laurent Péru, Président de l’Office pour les insectes et leur environnement (Opie)

Julie Potier, Directrice générale de Bio Consom’Acteurs

Nicolas Girod, Secrétaire national de la Confédération paysanne

Gilles Huet, Délégué général de Eau et Rivières de Bretagne

François Veillerette, Directeur de Générations Futures

Henri Rouillé d’Orfeuil, Académie d’agriculture de France

Jacques Caplat, Secrétaire général d’Agir Pour l’Environnement

Françoise Vernet, Présidente de Terre et Humanisme

Arnaud Apoteker, Délégué général de Justice Pesticides

Béatrice Robrolle, Présidente de Terre d’abeilles

Marc Giraud, Écrivain et chroniqueur animalier, Président de l’Association pour la Protection des Animaux Sauvages (ASPAS)

Quentin Deligne, co-porte-parole de la Fédération Française des Apiculteurs Professionnels (FFAP)

Plaidoyer pour la recherche, y compris en pédagogie

Dans un récent billet, Suzette Sandoz, s’interroge sur l’engouement et la fascination d’un jeune bachelier, futur médecin, pour le charme irrésistible de la recherche. Sous entendu, les jeunes feraient peut-être mieux d’apprendre un vrai métier, de le pratiquer, plutôt que de rêver de recherche, de facilité et de célébrité. Puis de s’en prendre aux crédits attribués à la recherche dans l’éducation et d’inciter les parlementaires vaudois à y regarder de plus près avant de passer au vote des budgets… C’est bien écrit, percutant, l’ironie, arme imparable, est malheureusement mise au service de la démagogie… Bref, rire au détriment des ayathollah de la pédagogie est un plaisir dont on ne se lasse pas dans les anciens baillages bernois…

Et pourtant! Quoi de plus beau que l’ambition d’un jeune homme à apprendre la médecine, puis de l’approfondir, pour ensuite dépasser les connaissances de ses maîtres et enfin contribuer à améliorer la santé de ses compagnons de misère, lors de leur court passage de vie sur terre. Car la recherche, c’est avant tout se poser des questions,  maintenir sa curiosité en éveil, se remettre en question et ne pas se reposer sur les lauriers de ses prédécesseurs.

Personne ne songe à remettre en cause le rôle de la recherche en physique, en biologie, en pharmacologie ou encore en agronomie. Et pourtant, dans les années 1990 des politiciens éclairés et inspirés des mêmes préceptes ont décimé la recherche sur les abeilles en Suisse – fil rouge du présent blog. Avec les menaces sur la santé des abeilles, nous nous sommes retrouvés confrontés 20 ans plus tard à d’énormes problèmes et à une absence de relève scientifique pour affronter ces défis.

Il en va de même dans tous les domaines, y compris en pédagogie. Que seraient nos écoles sans les esprits éclairés et précurseurs des lumières et de leurs successeurs du 19ème siècle? On connaît bien les Rousseau,  Fellenberg, Pestalozzi et consorts. On connaît moins Anne-Marie de Molin, fille du célèbre savant aveugle et apiculteur de Genève, François Huber. Elle est l’auteure d’un opuscule de 37 pages publié en 1829 et intitulé Quelques pensées sur l’éducation des femmes. C’est à son instigation que l’on doit la fondation de  l’école Vinet, institut pour jeunes filles fondé en 1834 à Lausanne, puis d’une autre institution féminine à Paris. Où en serions-nous sans ces précurseurs éclairés? Probablement dans un système d’éducation encore basé sur les châtiments corporels, dans des classes à cinquante élèves, de tous niveaux et exclusivement masculins…

En tant qu’élu, responsable du dicastère des écoles dans ma commune, je suis à chaque fois éberlué par la maturité, le niveau d’intelligence sociale et humaine des jeunes enseignant(e)s qui viennent se présenter pour re-pourvoir un poste vacant. Evidemment, les méthodes d’enseignement changent, les objectifs également, mais les conditions auxquelles les enseignants sont confrontés ne sont plus mêmes que celles que nous avons connues. Et si nos hautes écoles sont perfectibles – mais elles n’existent que depuis quelques années après tout-, elles forment des enseignant(e)s étonnamment aptes et bien préparé(e)s à répondre à ces nouveaux défis.

Est-il toujours primordial de réciter des tables de multiplication, alors qu’on a dans la poche un smart-objet qui vous fournit des réponses exactes à tous vos calculs, à plusieurs décimales près si nécessaire? Est-il toujours essentiel de maîtriser à la perfection une orthographe figée, alors que les langues sont vivantes et évoluent et que le même smart-objet vous corrigera au besoin et vous fournira même une traduction dans n’importe quelle langue si vous souhaitez communiquer avec une personne qui ne parle pas la vôtre?

Comment relever ces défis sans se poser les bonnes questions, y chercher des réponses et accorder des crédits dans cette optique? Refuser de s’y confronter, se contenter de répéter ce que nos aînés nous ont appris, c’est le début de la sclérose. La sclérose est un moyen utile pour renforcer un organisme vieillissant, incapable de se rajeunir. Mais elle le rend aussi plus rigide et plus fragile. A l’encontre des organismes vivants qui ne savent survivre qu’en vieillissant, les institutions humaines sont capables de rajeunissement, et ce rajeunissement passe par un questionnement, la recherche de nouvelles solutions, de réponses adaptées à un monde en changement.