Réintroduction du Gaucho: qui ment à qui?

Depuis la fin de l’été, les producteurs de betteraves réclament la réintroduction du Gaucho, arguant de pertes de récoltes énormes. Les estimations de la branche réalisées à la même époque indiquent que la récolte serait supérieure à la moyenne des dernières années et à celle de  l’année dernière. Qui ment à qui?

Depuis la fin de l’été, les agriculteurs producteurs de betteraves sucrières réclament à corps et à cris (c’est-à-dire par des interventions dans les media et au parlement) la réintroduction du Gaucho, l’un des pires pesticides “tueur d’abeilles”. Il s’agit d’un produit commercial dont le principe actif est l’imidaclopride, l’un des néonicotinoïdes interdit en Suisse depuis le 1er janvier 2019. Il s’agit d’une molécule emblématique, car c’est aussi l’un des premiers néonicotinoïde à avoir montré sont extrême toxicité pour les abeilles. Dès sa mise en oeuvre dans les cultures de tournesol en France, il y a une vingtaine d’année, les apiculteurs ont observé des pertes importantes, manifesté leurs craintes et alerté les autorités. Le gaucho est utilisé de manière prophylactique par enrobage des semences.

A en croire ceux qui demandent la réintroduction du Gaucho, l’année 2020 serait une année catastrophique pour la production de betteraves à sucre, avec des rendements inférieurs de 30-50% à la moyenne et des teneurs en sucre fortement réduites également. Les mêmes milieux clament aussi  haut et fort qu’il n’y a pas d’alternatives aux néonicotinoïdes et que la filière “sucre” est gravement compromise.

Les défenseurs de l’environnement essaient vainement de faire entendre un point de vue différent. Récemment, apisuisse, l’organisation faîtière des sociétés suisse alémanique, romande et tessinoise d’apiculture a adressé une lettre au conseil fédéral et publié un communiqué de presse demandant de sursoir à toute ré-autorisation de ce pesticide interdit pour d’excellentes raisons, motifs d’interdiction qui n’ont pas été remis en cause. Une décision des autorités fédérales serait imminente.

En réponse au message d’apisuisse repris par la BauernZeitung du 29.10.2020, l’organisation swiss-food.ch, qui regroupe diverses industries, mais également plusieurs respectables offices fédéraux, ridiculise la prise de position des apiculteurs, la qualifiant de “fake news”. Elle lui attribue trois Pinocchios au nez très allongé. Elle accuse ainsi le monde apicole de répandre de fausses informations et indirectement de mentir dans ses déclarations (lien à la pages en question)

Mais sur quelles sources se fondent donc les betteraviers pour affirmer depuis la fin de l’été que les récoltes sont catastrophiques alors que betteraves étaient encore en terre? Sur des faits avérés ou sur des appréciations non vérifiées? Jamais, ils n’ont cité de sources. Il se trouve que ces sources existent et qu’elles sont publiées par la branche elle-même (sucre.ch) sur la base de sondages et d’estimations quantitatives. Ces documents sont en ligne sur le site web de sucre.ch: https://www.zucker.ch/fr/planteurs/culture-de-la-betterave/.

On y trouve en particulier, un document intitulé “2ème sondage de récolte 2020” qui donne des chiffres relatant la situation au mois d’août 2020 pour l’ensemble de la Suisse, séparément pour l’ouest et l’est du pays . Et ces chiffres, le croirez-vous? contredisent totalement le message de ceux qui dépeignent une image catastrophique de la situation en 2020 et réclament l’introduction des néonicotinoïdes. Les commentaires du rapport sont très explicites à ce sujet:

“Malgré les conditions peu optimales mais grâce à une masse foliaire importante lors du 1er échantillon la croissance journalière est supérieure à la moyenne; 960kg/ha à l’Ouest et 1’080kg/ha à l’Est. A l’Ouest les différences sont très marquées selon les parcelles; celles fortement atteintes par la jaunisse virale ont une croissance journalière en dessous de la moyenne. Les rendements en racines atteignent 69.1t/ha à l’Ouest et 76,1t/ha à l’Est. Cela correspond aux chiffres de l’année dernière. La teneur en sucre a évolué de manière insignifiante. Cela était attendu en Romandie suite à la forte propagation de la jaunisse virale. Les raisons du léger recul en Suisse orientale est plus difficilement explicable. Pour les deux usines, les teneurs sont supérieures à celles de l’année dernière. Sur la base de ces échantillons la récolte à venir devrait atteindre des rendements en racines supérieurs à la moyenne avec des teneurs en sucre décevantes”.

Qui  ment à qui? Cherchez l’erreur.

Le rapport complet peut aussi être téléchargé ici: Betterave_2020_rapport_août

Une pétition est également en cours: cliquer ici pour signer

PS du 05.11.2020: dans un commentaire, un internaute me reproche d’occulter le 3ème rapport. Le rapport produisant les chiffres de septembre 2020 a été retiré du site de sucre.ch et remplacé par un autre sans chiffres comparables aux précédents. Les chiffres confirment ceux d’août 2020. Voici ce rapport tel qu’il apparaissait dans sa première teneur il y a quelques jours encore: sur le site de sucre.ch Betterave_2020_rapport_septembre