…scandale du pirimicarbe contaminé au fipronil: l’Union suisse des paysans réagit…

Sous le titre: SHARDA CROPCHEM LIMITED : aucun employé en Suisse, le journal “Bauerschweizer” réagit au cas d’intoxication d’abeilles en Argovie durant l’été. Il exige en particulier de l’Office fédéral de l’agriculture des mesures de surveillance plus sévères et l’interdiction d’octroi de licence de vente à des sociétés “boite-à-lettres”. A noter que le fipronil, interdit dans l’agriculture en Suisse et dans l’Union européenne, reste toujours autorisé dans les colliers acarides pour chiens et chats.

Voici une traduction de l’article de Susanne Meier du Bauerschweizer du 6 novembre 2019

SHARDA CROPCHEM LIMITED : Aucun employé en Suisse

Sharda Cropchem Limited est le fabricant de l’insecticide Pirimicarbe contaminé au fipronil. Il s’agit d’une entreprise « boîte-à-lettres »  qui n’a ni bureaux ni employés en Suisse. L’Union suisse des paysans veut changer cela.

Des centaines de milliers d’abeilles sont mortes dans le canton d’Argovie parce que des lots de pirimicarbe utilisés contre les pucerons étaient contaminés au fipronil. L’Office fédéral de l’agriculture et Fenaco, qui a vendu le produit, ont lancé une campagne de rappel.

Fenaco devait agir Il est maintenant établi que le détenteur de la licence pour la distribution du spray contaminé, Sharda Cropchem Limited, n’est qu’une entreprise « boîte-à-lettres ». Bien que la filiale du fabricant indien de pesticides soit responsable des rappels en cas d’urgence, elle n’a pas de bureaux ni d’employés pour s’occuper des dommages causés par cette matière active. Le pirimicarbe a été importé par la société Sintagro AG de Langenthal. En l’absence de personnes de contact au sein de l’entreprise “boîtes-à-lettres”, Fenaco, en tant que vendeur, a finalement dû assumer le scandale au nom de l’entreprise fantôme.

Fenaco avait déjà acheté du Pirimicarbe contaminé en mars 2017. Plusieurs des 1308 unités ont été utilisées depuis lors. Déjà en 2018 il y a eu un cas d’empoisonnement d’abeilles au fipronil, selon le service de santé apicole. Les recherches de la “Sonntags-Zeitung” montrent que de nombreux pesticides sont homologués pour l’utilisation par des entreprises « boîtes aux lettres ». En effet, la loi prescrit expressément qu’il faut une adresse en Suisse pour recevoir une autorisation pour les produits phytopharmaceutiques.

Mais l’Office fédéral de l’agriculture, en tant qu’autorité d’approbation, accepte les entreprises qui n’existent que sur le papier. L’Union suisse des paysans a décidé d’agir. Le président Markus Ritter déclarait dans la “Sonntags-Zeitung” : “Nous exigeons que les entreprises disposant d’un permis d’autorisation pour les produits phytosanitaires aient des personnes de contact sur place en Suisse”. Martin Rufer, membre du Directoire, en donne les détails : “si, pour des raisons de sécurité, vous devez agir rapidement en cas de problèmes avec un produit pulvérisé, il ne faudrait pas avoir d’abord à trouver un interlocuteur quelque part dans un pays étranger et lointain”.

 

Un poison illégal tue des centaines de milliers d’abeilles en Argovie

Selon la SonntagsZeitung d’hier dimanche 20 octobre 2019, des centaines de milliers d’abeilles ont récemment été empoisonnées en Argovie par un insecticide commercialisé par les magasins Landi. Il contenait du fipronil, un produit interdit en Suisse et dans l’Union européenne. L’Office fédéral de l’agriculture tente d’étouffer l’affaire, Landi s’en lave les mains….

Voici une traduction de l’article Mischa Aebi dans la Sonntagszeitung

Un apiculteur argovien a récemment signalé un mystérieux incident à la police. En quelques jours, la moitié de ses abeilles était mortes, 600’000 au total, soit 24 colonies. Selon certaines indications, les insectes ont été empoisonnés au fipronil. Il s’agit d’un insecticide interdit en Suisse et dans l’UE. Il était clair que l’affaire était explosive.

La police cantonale argovienne l’a signalé à l’Office fédéral de l’agriculture qui a fait appel à des spécialistes de l’institut de recherche Agroscope. Le laboratoire cantonal de Zurich et l’Aargauer Amt für Verbraucherschutz ont ensuite été impliqués. Aujourd’hui, selon les autorités zurichoises, une procédure pénale est en cours. Les analyses de laboratoire montrent que le fipronil interdit était bien présent, mais sous une forme méconnaissable dans un insecticide légal et sans problème, comme le confirme Armin Feurer de l’Aargauer Chemiedienst.

Ce spray légal s’appelle Pirimicarbe. Un agriculteur sans méfiance l’avait acheté dans un centre agricole de Landi et l’avait utilisé sur ses champs pour combattre les pucerons. Il n’avait aucune idée que cela causerait la mort des abeilles dans son quartier. Les autorités partent du principe qu’il y a beaucoup plus d’aérosols contaminés en circulation dans toute la Suisse. L’Office fédéral de l’agriculture a donc ordonné un rappel urgent.

Selon le Laboratoire cantonal de Zurich, il s’agit au total de 2000 paquets de l’insecticide hautement concentré. C’est suffisant pour pulvériser 3300 hectares. Cela correspond à la surface de 180 fermes ou 4700 terrains de football au standard FIFA. Personne ne sait quelle quantité de produits contaminés ont déjà été épandus sur des cultures maraîchères ou des plantations fruitières, ni le Département de l’agriculture, ni les autorités cantonales, ni Fenaco, l’exploitant des commerces Landi.

Anja Ebener, directrice générale d’apiservice, a des indices. Il est “très probable” que d’autres colonies d’abeilles sont mortes dans d’autres régions de Suisse à cause de l’agent contaminé. Selon Ebener, les apiculteurs ne signalent souvent pas de tels incidents par crainte de conflits avec les agriculteurs voisins. D’autres n’imaginent même pas que la mort de leurs colonies d’abeilles pourrait être causée par une pulvérisation. Dans le cas de l’agriculteur argovien, “c’est une chance” qu’il n’y ait pas eu une “catastrophe beaucoup plus grande”. Selon Ebener, la quantité de principe actif qui y a été appliquée aurait pu “tuer beaucoup plus de colonies d’abeilles”.

Si cela ne s’est pas produit, c’est que la zone était étroite du point de vue topographique. L’affaire interroge sur les pratiques des autorités fédérales en matière de délivrance de permis : le produit incriminé a été fabriqué par Sharda Cropchem, une entreprise chimique indienne peu connue. Le détenteur de la licence pour la vente en Suisse est une entreprise de boîtes aux lettres sans employés, comme le montre la recherche de la Sonntagszeitung. L’adresse est celle d’une société fiduciaire à Zurich. L’autorisation a été accordée par l’Office fédéral de l’agriculture (OFAG).

Personne en Suisse n’est désormais responsable de facto de l’action de rappel : Landi, en tant que revendeur, ne se voit aucune obligation. Leur porte-parole, Andrea Hohendahl, déclare : “Le rappel est l’affaire du premier distributeur”. Et c’est la boîte aux lettres orpheline. Ebener critique le fait que dans la plupart des cantons, il n’y a que très peu de contrôles ponctuels. Elle exige un contrôle beaucoup plus fréquent de la présence de substances étrangères dans les produits de pulvérisation.

Il est étrange que cette affaire qui a fait beaucoup de bruit au sein des autorités n’ait pas été communiquée par l’OFAG, ni que l’ordre de rappel du produit contaminé n’ait été transmis à un public plus large. Personne ne sait en quels autres endroits ce pesticide peut avoir a été pulvérisé : 24 colonies d’abeilles sont mortes dans l’accident d’Argovie.

… vous parlaient d’art contemporain…

Au cours des dernières décennies, les avancées de la science n’ont fait que repousser les limites qui nous séparent du reste du règne animal, reléguant un à un aux oubliettes de l’histoire des sciences les préjugés anciens sur ce qui fait le “propre de l’homme”. En effet, nous partageons une forme de “rire” avec les grands singes, de perception de la mort avec les éléphants et d’intelligence au sens large avec les grands cétacés et les mammifères en général, mais aussi avec de nombreuses espèces animales considérées comme beaucoup moins “évoluées”, telles que les céphalopodes, pieuvres et poulpes, qui appartiennent à l’embranchement des mollusques, qui sont donc des cousins des limaces et des escargots.

Ou encore avec les insectes, dont les abeilles mellifères, qui sont également capables de prouesses étonnantes. Il a été démontré qu’elles sont capables de manier des notions telles que le haut et le bas, la droite ou la gauche, de compter jusqu’à cinq et qu’elles maîtriseraient même la notion du zéro, un concept qui n’apparaît que tardivement dans l’histoire des mathématiques, et n’est guère maîtrisé avant 10 ans chez l’humain.

La danse des abeilles Mais les abeilles ont aussi développé une forme de langage symbolique, dont tous les détails ne sont pas encore complètement élucidés. Une butineuse est en effet capable en rentrant à la ruche, de communiquer à ses compagnes, en plus de sa composition et de sa qualité, la localisation d’une source de nourriture, en précisant à la fois la direction et la distance où la trouver. S’engage alors un processus de recrutement qui peut en quelques minutes, si les abeilles sont affamées et si la source est riche, inciter des centaines, voire des milliers d’abeilles mellifères à converger vers cette manne providentielle. Cette forme de communication est connue sous le nom de “danse frétillante des abeilles”, au cours de laquelle, la butineuse effectue de manière répétitive un parcours en forme de “huit”, dont l’orientation indique la direction et la vitesse du frétillement la distance à la source de nourriture (voir un exemple en video).

L’art comme ultime frontière ? Or pour nous la danse est un art, une forme d’expression culturelle, mais aussi de séduction, une ritualisation des rapports humains, de rapprochement des sexes et de formation des couples. Peut-on parler de performance artistique dans le cas de la danse frétillante des abeilles, dans les parades nuptiales de certains oiseaux, ou encore des ensorcelantes danses des serpents? A priori non. Et pourtant, à les regarder, à les observer frétiller sans comprendre la signification de leurs actions, on ne peut que s’émerveiller, y trouver une forme de beauté gratuite. Et c’est probablement ici que se situe l’une des dernières frontières entre animaux et humains. Si ces “danses” sont bien une forme de communication, elle ne revêtent apparemment pas d’intentionnalité en vue de produire du beau ou une émotion de nature artistique chez le spectateur ou le partenaire. Mais qui saurait vraiment l’affirmer? L’art serait-il donc l’une de ces frontières? En tout état de cause, il n’est à ce jour pas connu de forme d’ “art pour l’art” dans le reste du règne animal.

Arts, abeilles et écologie Il est difficile de faire communiquer des mondes aussi éloignés, et aussi peu perméables l’un à l’autre que sont les arts et les sciences. Pourtant, avec la philosophie et les sciences, l’art est en définitive ce qui reste de plus marquant d’une civilisation. Face aux enjeux environnementaux qui nous attendent en ce début de troisième millénaire, les abeilles (au sens large du terme) s’imposent comme nouvelle valeur universelle, à la fois symbole de perte de la biodiversité et de survie des humains sur Terre. Avec leur sensibilité propre, de nombreux artistes s’engagent et intègrent ces préoccupations majeures dans leurs oeuvres.

Ainsi, durant tout l’été et jusqu’au 11 octobre, Genève abrite une œuvre d’art éphémère consacrée aux abeilles dans un cadre insolite : le cimetière des Rois. S’inspirant du roman « Le sang des fleurs » de sa compatriote Johanna Sinisalo, l’artiste finlandaise Ulla Taipale nous invite à explorer cette frontière, à méditer sur les liens que nous entretenons avec la nature, mais également avec l’au-delà. L’exposition genevoise est également dédiée au grand naturaliste genevois, François Huber et maintes fois mentionné dans ce blog (cf Billets consacrés à François Huber ci-dessous), qui a su faire de sa cécité une force et a tant apporté à la connaissance de ces insectes sociaux,

Le vernissage de l’exposition, organisée par l’association Utopiana dans le cadre de son programme “1000 écologies” était initialement prévu le 19 juin. Il a dû être repoussé en raison d’un violent orage qui a abattu plusieurs arbres et endommagé le dispositif. Il se déroulera officiellement ce lundi 16 septembre 2019 à 17h en présence de l’artiste. L’expo est inscrite dans une démarche résolument moderne. Elle se présente sous la forme d’une expérience de réalité augmentée au cours de laquelle les visiteurs sont invités à écouter sur leur smartphone une dizaine de textes d’auteurs variés à propos des abeilles. Sur le plan pratique, il convient au préalable de télécharger l’application Arylin, puis, sur place, de chercher et scanner de petits panneaux distribués entre les tombes d’illustres personnalités qui ont fait Genève. L’app déclenche alors la lecture du texte associé au panneau.

 

1: Billets consacrés à François Huber

François Huber, le genevois qui mit au jour les secrets des abeilles,

Quand les abeilles s’assemblent en Landsgemeinde,

…vous invitaient à revivre l’épopée de deux François, Huber et Burnens ou l’histoire d’une révolution scientifique à Genève à l’époque de la révolution française…)

…sur les épaules des géants….

la démocratie des abeilles mise en oeuvre au sommet des jeunes pour le climat

Smile for future“, le sommet des jeunes pour le climat réunis à Lausanne la semaine dernière s’est terminé après cinq jours d’intenses débats par une remarquable prise de position rédigée en anglais et intitulée “Déclaration de Lausanne“. J’invite chacune et chacun à la consulter. Son contenu est impressionnant et ce document fera probablement date dans l’histoire moderne.

Le texte débute par une déclaration d’intention présentant les objectifs, mais aussi la diversité et les différences des participants à la conférence, introduction qui se conclut par “Ensemble nous voulons changer ce monde pour le meilleur. Pour nous et pour toutes les générations à venir“. Elle se poursuit en déclinant Valeurs, Motivation, Méthode et Action. Elle affirme l’unité, la non-violence, la transparence et l’absence de structures hiérarchiques comme principes cardinaux d’un mouvement parti de la jeunesse, ouvert à tous les âges, qui rejette toutes les discriminations et les propos haineux. La déclaration se termine par une liste de trois revendications autour du climat et une vingtaine de suggestions pour démarrer la mise en oeuvre. Quelle impressionnante maturité dans ce mouvement et cette déclaration réalisée en une semaine à peine par des jeunes de tous les horizons de la planète!

Michel Serres serait-il enfin entendu? Il y a près de 30 ans, en 1990 très exactement, le philosophe français Michel Serres, récemment décédé, publiait un texte fondateur, véritable déclaration d’amour à la planète Terre, intitulé “Le contrat naturel“, allusion métaphorique, mais explicite au “Contrat social” de Rousseau de 1762. Les idées égalitaristes du Genevois devaient se concrétiser, entre autres, par la “Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen” de 1789 et la “Déclaration universelle des droits de l’Homme” proclamée par les Nations Unies en 1948.

Dans ce livre écrit comme un poème d’amour, destiné à être lu à haute voix, exigeant, invitant à s’arrêter presqu’à chaque mot, Michel Serres fait le constat tragique suivant: depuis Rousseau et les Lumières, la philosophie et les sciences humaines ont oublié de prendre en compte le “Monde”.  Elles se sont attachées à décrire les relations entre humains et à théoriser la domination de l’homme sur la nature, une approche anthropocentrique qui caractérise toutes les formes de conception du monde en Occident, de la philosophie aux idéologies sociales, en passant par les religions, et cela jusqu’à la deuxième moitié du 20ème siècle.

Cette conception du monde, étroite,  restreinte par les oeillères de l’anthropocentrisme, ne posait pas véritablement problème, tant que l’action de l’homme sur le “Monde” restait insignifiante.En effet, la Nature, par ses déluges, ses tempêtes et autres tremblements et catastrophes naturelles se chargeait opportunément de rappeler périodiquement à l’ordre ce bipède “tout-puissant?”. Mais, tout a changé au 20ème siècle. Avec la maîtrise de l’atome, l’homme s’est soudain trouvé en possession d’armes assez puissantes pour détruire la Terre, “sa” Terre?. Puis, avec le “progrès” et la mondialisation, ont suivi l’empoisonnement des sols, des réserves d’eau, de l’atmosphère, sans parler de la la destruction progressive et en accélération des autres espèces vivantes. Enfin, cerise sur le gâteau, il a imprimé un impact majeur sur les conditions climatiques globales de la planète. Mais la Nature ne se laisse pas dominer si facilement. Le présomptueux Prométhée sur deux jambes doit s’attendre au retour de manivelle. S’il continue à maltraiter la Nature de la sorte, sans en connaître les lois, ni en mesurer la force, elle lui montrera ses capacités à surmonter des  “accidents”, tels que le passage de l’homme sur Terre, incidents négligeables à l’échelle des temps géologiques.

C’est donc à un constat d’humilité et de respect pour le monde que Michel Serres nous convie dans son livre. Il nous invite à vivre en harmonie avec le monde et à conclure avec lui un “Contrat naturel”, dans lequel les intérêts de l’homme, comme ceux de la planète seraient respectés, ainsi que Rousseau invitait ses contemporains à conclure un “Contrat social” face aux inégalités des sociétés humaines de son temps. Et c’est à l’ébauche d’un tel contrat que les jeunes ont travaillé la semaine dernière. Cette déclaration de Lausanne en est une première étape.

Ayant consacré sa vie à créer des ponts entre la philosophie, les sciences humaines d’une part et celles de la nature de l’autre, Michel Serres arrive au constat que ces deux mondes des connaissances humaines ne se parlent pas, ne se comprennent pas et que cela est source de tragiques conséquences pour nos sociétés. Il conclut en particulier que le “Monde” est dirigé par des personnalités formés en sciences humaines qui ignorent tout des lois du “Monde”, telles que décrites par les sciences de la nature. Et ils prennent forcément des décisions inadaptées. C’est aussi ce que nous rappellent les jeunes dans leur troisième revendication:

Décideurs: écoutez ce que la meilleure des sciences possible nous apprend !“.

Et les abeilles dans tout cela? Comme les jeunes l’ont indiqué aux media, l’accord n’a pas été simple à trouver. Des divergences, des dissensions se sont manifestées au cours des débats, mais à la fin, c’est à un consensus général résumé dans la déclaration qu’ils ont abouti. Et ce processus, rappelle étrangement les mécanismes de prise de décision d’un essaim d’abeilles. Comme déjà mentionné dans ce blog (Quand les abeilles s’assemblent en Landsgemeinde), la démocratie n’a pas été inventée en Grèce il y a quelques siècles, mais probablement depuis plusieurs millions d’années par les sociétés d’insectes.

Selon Thomas Seeley, biologiste américain, auteur du livre “La démocratie des abeilles“, ce mode de système politique serait une propriété émergente de la vie en société, avec comme archétype l’abeille mellifère. Lorsqu’un essaim d’abeilles cherche un emplacement pour s’installer, il délègue la tâche de la reconnaissance à quelques dizaines, ou centaines d’individus, qui vont visiter différents lieux, les évaluer, les comparer et en discuter au cours d’un véritable “débat démocratique“, chaque exploratrice se faisant sa propre opinion, puis tentant de convaincre ses collègues de la qualité de chacun des sites potentiels. Cette opération se déroule généralement sur deux à trois jours. Et ce n’est que lorsqu’un consensus absolu est atteint que les milliers d’individus formant l’essaim s’envolent vers leur nouvelle demeure, guidés par les exploratrices qui seules connaissent la destination. Sans consensus général, la colonie est vouée à la mort, car l’essaim se disperse dans plusieurs directions, la reine ne sachant quel parti suivre.

J’expliquais récemment ce mécanisme à un auditoire d’apiculteurs jurassiens. A la question d’un collègue, par ailleurs parlementaire connu, je répondis : “Imaginez les résultats d’un parlement dont les membres seraient contraints au consensus pour toute décision vitale, les décisions prises à la majorité étant fatales pour la société!”. C’est ce que les abeilles nous apprennent. C’est aussi ce que les quelques centaines de jeunes présents à Lausanne (représentants leurs pairs du monde entier) ont mis en pratique cette semaine à Lausanne. Faisant preuve d’une remarquable maturité politique, ils ont aussi su préserver leur jeune reine scandinave, sans laquelle rien ne serait possible…

Forum des 100 : repenser l’agriculture…

En septembre 2018, « avenir suisse », le thinktank d’ « economie suisse » publiait sous la plume Patrick Dümmler et Noémie Roten un document polémique, intitulé « Une politique agricole d’avenir : stratégie en 10 points en faveur des consommateurs, des contribuables et des entreprises agricoles». Cette publication est en fait une déclaration de guerre au peu qui subsiste d’agriculture et d’agriculteurs/ices dans ce pays. Un arrêt de mort, décliné en 10 mesures de politique néo-libérales.

Evolution du nombre d’exploitations agricoles de 1975 à 2016 en Suisse. Si la tendance ne s’infléchit pas la disparition de la dernière exploitation pourrait intervenir avant 2050

Inutile de chercher bien loin l’objectif de cette publication: la politique initiée par l’ancien conseiller fédéral Schneider-Amann pour tenter de sauver « son » industrie des machines moribonde. Et pour cela, il faut faire des concessions ! Et de sacrifier ce joyau de notre économie et de notre culture au profit d’accords internationaux : l’agriculture contre des contrats de libre échange ! La belle affaire… Et pour juguler une éventuelle rébellion, il suffira de mettre un ancien agriculteur à la tête du département dès l’année suivante.

Les organisations professionnelles de défense de la branche ont bien compris les enjeux. Elles s’en sont naturellement émues, quoique très mollement en fin de compte. Elles ont bien tenté d’attirer l’attention du public sur les conséquences des décisions fédérales, de déclencher les sirènes d’alarme. Sans grand écho. Comment expliquer que le lobby des agriculteurs,  l’un des plus puissant et des plus efficace du pays, demeure ainsi presque sans voix, incapable de répondre sur le fonds aux arguments du document d’avenir suisse, témoin paralysé et impuissant de sa propre agonie ? La réponse est assez simple : l’agriculture suisse a perdu ses « repères », ses « valeurs » de base, ce lien essentiel qui ancre le paysan à sa terre.

Comment en est-on arrivé là ? La réponse est assez simple également : c’est le résultat de 50 ans d’une politique agricole débilitante qui a détruit la culture et la fierté de femmes et d’hommes dignes, responsables, entrepreneurs indépendants, et qui ont fait ce pays durant des siècles. Avec la perte de ses valeurs, la profession d’agriculteur/trice est devenu un job comme les autres, dénué de « sens » profond. Ce que l’on appelle aujourd’hui pudiquement des « agriculteurs » ont oublié qu’ils étaient avant tout de fiers « paysans ». On leur a volé leur dignité.

L’objectif de ce billet est de répondre, sur le fond, aux arguments d’avenir suisse. Et de proposer, en dix points également, des pistes de refondation d’une agriculture digne qui mette les véritables intérêts des principaux acteurs au centre du débat, à savoir les femmes et les hommes de ce pays, qu’ils soient producteurs ou consommateurs.

Les constats d’avenir suisse : même si on diffère sur les mesures à prendre, il faut reconnaître au rapport d’avenir suisse de très nombreuses qualités, en particulier la lucidité et la pertinence des constats, mais également la mise en évidence d’éléments souvent ignorés. Les principaux sont les suivants :

  1. La politique agricole ne profite pas aux agriculteurs. Malgré une politique de subventionnement soutenue à force de milliards annuels, leur nombre décline inexorablement depuis plusieurs décennies et leurs revenus s’amenuisent. Qu’advient-il donc de cet argent ?
  2. Les subventions fédérales sont en grande partie séquestrées par un système de « parasites économiques » qui exploitent et étranglent les producteurs. Les grandes chaînes de distribution (la Coop et la Migros sont explicitement pointées du doigt dans le rapport d’avenir suisse) s’accaparent directement une part des subventions fédérales, celles destinées à la promotion et à l’écoulement des produits. Le montant est chiffré à plusieurs centaines de millions dans le rapport. Plus grave, les organisations de « valorisation » et de transformation des produits s’accaparent indirectement d’une plus grande encore part encore de la même manne en contrôlant complètement les marchés. Ici, le groupe FENACO, propriétaire des centres de commerce LANDI est le principal acteur, mais les centrales de traitement et de transformation des produits laitiers comme EMMI et Cremo contrôlent d’autres secteurs clé selon les mêmes principes. Fort habilement, ces acteurs non seulement contrôlent la vente des semences, des engrais, des machines et des pesticides (pudiquement nommés « produits phytosanitaires »), mais il achètent également la production et ce sont eux qui fixent les prix. Selon le rapport d’avenir suisse, ces « parasites économiques » s’accaparent grosso modo la moitié des 4 milliards de subventions de la politique agricole.
  3. La politique de subventionnement démotive les agriculteurs qui ne voient plus de « sens » à leur travail. Comment garder sa dignité, lorsque de producteurs de vivres essentiels, de nourriture de la population, une mission d’une grande noblesse, vous êtes soudainement incité(e) à produire moins, voire à ne plus rien produire, à cultiver, encourager le développement de plantes que des décennies de politique agricole vous avaient par le passé conditionné à combattre et à détruire comme de « mauvaises herbes » ?
  4. La politique agricole est illisible et incohérente. La politique agricole, définie dans des plans pluri-annuels, ne présente aucune ligne lisible à moyen ou long terme. Tous les cinq ans de nouvelles priorités et directions sont définies, souvent contradictoires avec les précédentes, alors que les agriculteurs doivent pour les mettre en œuvre s’engager dans des investissements, souvent très lourds, planifiés sur une génération. Comment survivre lorsque vos investissements planifiés sur 20 ans sont ruinés par un changement d’orientation 5 ou 10 ans plus tard ?
  5. La politique agricole induirait des coûts cachés très supérieurs aux montants des subventions. Selon le rapport d’avenir suisse, le bilan de la politique agricole est très nettement déficitaire. Du côté des revenus, le bilan est estimé à 4 milliards, L’estimation se décline comme suit : sur la base de la statistique officielle des « Comptes économiques de l’agriculture » de l’OFS de 2016, la valeur de la production est estimée à 10.3 milliards de francs suisses, dont il faut retrancher 6.3 milliards de consommation intermédiaire et 2 milliards de consommation de capital fixe, soit une valeur ajoutée nette aux prix de base de 2 milliards, auxquels il convient de rajouter 1,4 milliards pour prestations d’intérêt général et 0.6 milliards de rentrées sous forme de frais de douane. Du côté des dépenses, selon le rapport d’avenir suisse, le soutien à l’agriculture a induit des coûts de l’ordre de 4,9 milliards pour les contribuables, de 4,6 milliards pour les consommateurs, de 3,1 milliards pour l’économie et de 7,3 milliards de dégâts à l’environnement, soit un coût global d’environ 20 milliards à opposer au bilan de 4 milliards de revenus, soit un coût global d’environ 16 milliards pour l’économie du pays. Ces chiffres reposent sur des estimations qualifiées de « non quantifiables », puisqu’il est par définition impossible de chiffrer la valeur de transactions virtuelles. Ce qui frappe toutefois, c’est l’ampleur des coûts de l’agriculture pour l’environnement, de très loin la plus grande part des coûts estimés par avenir suisse, soit 8,7 milliards, si l’on additionne aux 7,3 milliards non compensés les 1,4 milliards générés par les prestations d’intérêt général qui visent eux-mêmes essentiellement des buts environnementaux.
  6. La politique agricole est administrativement trop compliquée. Et c’est peu dire : 4’000 pages de lois, réglementations et directives diverses, font de la mise en œuvre de la politique agricole une jungle administrative incompréhensible et contre-productive. Le rapport remet même question l’utilité d’un Office de l’agriculture. Sans surprise, une partie du fardeau est attribuée aux mesures visant la protection et la défense de l’environnement.

Dix mesures néo-libérales pour réformer l’agriculture

Le rapport liste ensuite un florilège de 10 mesures pour améliorer la situation. Vous ne serez pas surpris qu’aucune de ces mesures ne vise le bien-être ou la survie des agriculteurs, ni le soutien à une agriculture durable et encore moins la compensation des 7,3 milliards de dégâts causés par notre agriculture à notre environnement. Non bien entendu, les mesures visent à réduire trois postes: les coûts pour les contribuables, les coûts des consommateurs par un allègement des mesures à l’importation et l’économie d’exportation par des mesures similaires. Si l’on exclut les deux premiers groupes dont les intérêts ne sont pas au centre des préoccupations d’avenir suisse, il ne reste que les mesures visant à favoriser les importations et les exportations, soit un potentiel de 2,5 milliards, si l’on retranche du potentiel de 3.1 milliards les pertes en rentrées douanières. Deux milliards et demi, ce n’est pas rien bien entendu, mais terriblement disproportionné face aux enjeux environnementaux et agricoles qu’une politique responsable devrait remettre au centre de la réflexion.

Forts de ce constat, les auteurs du rapport proposent 10 mesures pour la politique agricole dont on ne sera nullement surpris qu’elles contribueront à encourager la libéralisation des marchés et l’étranglement définitif d’un secteur d’une l’économie sous perfusion de subventions mal ciblées qui ne servent qu’à accélérer l’issue fatale au taux de 2.7 % par année.

En réponse à ces propositions dont on a compris que je ne les partage pas, j’invite le lecteur, les consommateurs et le monde politique à envisager une autre perspective, que je vais énumérer ci-dessous, également sous forme d’une liste de 10 propositions.

Dix mesures alternatives pour une agriculture durable en Suisse :

  1. Définir la sécurité alimentaire comme objectif central de la politique intérieure. Cela signifie remettre l’agriculture au centre du dispositif de défense nationale de manière à ce que la production de notre agriculture locale soit en mesure d’approvisionner la population du pays en cas de crise majeure. On peut se passer de beaucoup de choses, de presque tout en fait, tant que l’on dispose d’un toit et de quoi remplir son assiette tous les jours. Cela peut paraître risible, démodé, rappeler l’époque des plans Wahlen. L’utopie et l’objectif d’une paix mondiale à long terme à la suite des horreurs de la deuxième guerre, le formidable élan d’une Europe et d’un monde pacifié semble hors d’atteinte. L’équilibre atomique dit « de la terreur » entre les USA et l’URSS était tellement effrayant qu’il était garant de stabilité. Depuis l’effondrement de l’URSS et le traitement calamiteux de cette opportunité d’une véritable coopération mondiale (triomphe outrageant du libéralisme, humiliation des vaincus, humiliation du monde arabe et musulman) nous replongent dans une situation qui rappelle fort le début du 20ème siècle, avec une Russie humiliée qui se renforce, qui est redevenu un état totalitaire, qui cherche à reconquérir les territoires perdus, à diviser une Europe aux abois, une Chine triomphante, non-moins totalitaire et colonialiste. La montée du populisme et de l’extrémisme de droite en Europe, des terrorismes partout dans le monde nous replonge dans une situation d’un instabilité que le monde n’avait plus connue depuis un demi-siècle et dont l’issue la plus probable est celle d’un ou de conflits majeurs dans les décennies à venir. Selon cette analyse, maintenir une capacité à assurer l’indépendance alimentaire de notre pays est et reste une priorité de politique intérieure.
  2. Rendre sa dignité à la profession d’agriculteur/trice:  permettre à cette part de la population qui vit de la terre de récupérer sa dignité d’antan, la foi en sa mission et la confiance de la population. Tous les témoignages le confirment, les agriculteurs ne voient plus de sens à leur travail. On leur enjoint de devenir des entrepreneurs, alors qu’ils ont le sentiment d’être abandonnés, trahis, humiliés, eux forment les racines et le terreau de toute civilisation.
  3. Repenser les rapports philosophiques entre l’homme et la nature et de son éthique vis-à-vis de l’environnement. L’agriculture moderne repose sur deux piliers :
    1. ajout d’intrants (engrais) pour compenser l’appauvrissement des sols résultant de pratiques inappropriées (surexploitation, tassement, érosion). Ce point est facile à réformer.
    2. lutte contre les « nuisibles». Ce second aspect est beaucoup plus complexe. Il résulte d’une vision manichéenne et utilitariste du monde vivant, les organismes étant classifiés de manière simpliste en « utiles » et « nuisibles », avec l’abus avec le temps d’attribuer à la seconde catégorie tout ce qui n’est pas identifié comme « utile ». De projet positif visant à produire des produits appréciés et valorisés, l’agriculture s’est transformée en une guerre contre une nuée d’ennemis menaçants et souvent fantasmés. La nature n’aimant pas le vide, une fois l’un maîtrisé, voire éliminé, la place reste vacante à l’invasion par un autre « ennemi », le pire des ennemis se trouvant dans la recherche à tout prix d’un nouvel ennemi à combattre. Cette aliénation est si profondément ancrée dans les cerveaux de l’Homo domesticus, qu’à défaut d’ennemis légitimes on s’en trouve de nouveaux dans les rares espèces qui sont capables de survivre ou de recoloniser les endroits laissés vacants et que l’on nomme « espèces invasives ». Que d’efforts et d’argent gaspillé à lutter en vain contre ces héros de la vie survivante et qui constituent le meilleur espoir de l’évolution de ce qui reste du vivant. C’est donc à un véritable changement de paradigme, à une révolution des esprits, qu’est confrontée l’agriculture du futur : envisager le monde comme un univers peuplé de plantes et d’animaux ayant toutes et tous un droit légitime à exister et, en conséquence, développer des pratiques permettant de favoriser les organismes souhaités dans nos cultures sans nécessairement exterminer toutes les autres.
  4. Ne pas nuire : mettre en place une politique neutre vis-à-vis de l’environnement En dépit des mesures déjà prises pour favoriser l’environnement et l’entretien du paysage estimées à un montant de 1,4 milliard de CHF, l’agriculture telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui cause selon le rapport d’avenir suisse des dégâts estimées à 7,3 milliards de CHF chaque année. A l’instar du principe d’Hippocrate « avant tout ne pas nuire », l’objectif de neutralité pour l’environnement devrait être un principe cardinal d’une agriculture durable et renouvelable. C’est un strict minimum et l’atteindre serait un magnifique accomplissement. Car il y a une bonne nouvelle, la nature n’ayant pas besoin de nous, il suffira de cesser de lui nuire pour qu’elle se reconstitue et se porte à merveille.
  5. Réformer en profondeur l’Office de l’agriculture et le transférer dans un autre département, par exemple au département de l’Intérieur, de la Défense ou l’intégrer au service de l’environnement. En effet, dans la perspective proposée ici, l’agriculture ne peut plus être traitée comme une simple industrie soumise aux lois d’un marché mondialisé. On doit redéfinir ses missions dans le sens de défense, d’indépendance alimentaire, en définitive de soutien à la population.
  6. Redéfinir les objectifs de la recherche, de la formation des ingénieurs agronomes Les ingénieurs agronomes sont actuellement toujours formés à des objectifs de productivité reposant sur l’ajout d’intrants (engrais) et la lutte contre les nuisibles. Ils ne disposent pas des connaissances d’écologie et des écosystèmes fondamentales indispensables et nécessaires à des approches alternatives. Comme ce sont eux qui conduisent la recherche, cette dernière reste orientée vers les mêmes objectifs de productivité.
  7. Redécouvrir et revaloriser les connaissances de traditionnelles du monde paysan Sous l’égide de l’OFAG, l’agriculture dispose d’une structure de formation des praticiens d’une redoutable efficacité connue sous le nom de « vulg » ou « vulgarisation agricole ». Ce système est organisé hiérarchiquement du haut vers la base et encadre l’agriculture à tous les niveaux. Conçu initialement pour améliorer les connaissances des foules de paysans incultes , elles ont conduit à l’élimination de tous les savoirs ancestraux, de cette grande sagesse des anciens au profit d’une vision technologique de l’agriculture déconnectée du monde naturel, au point de développer des cultures hors sol.
  8. Renverser la tendance à la disparition inexorable des exploitations agricoles Ce n’est un secret pour chacun, le nombre d’exploitations agricoles diminue régulièrement depuis des décennies. Ce déclin est illustré sur le graphe ci-cessus. Selon les chiffres officiels publiés par l’Office fédéral de la statistique, le nombre d’exploitations à diminué continûment de 2.7% par année en moyenne. Si rien n’est fait pour ralentir ou inverser cette tendance, la courbe prédit la disparition de la dernière exploitation avant 2050 ! (graphe).
  9. Elimination de l’utilisation de pesticides de synthèse C’est une évidence partagée par nombre d’entre nous et dont nous saurons l’an prochain si nous parvenons à rassembler une majorité de citoyens autour de cette idée.
  10. Offrir aux consommatrices/eurs des produits alimentaires sains et d’une qualité nutritionnelle optimale et mettre en place une politique de valorisation des produits locaux et des circuits court.

…non, je ne communierai pas à la grand-messe veveysanne…

Voudriez-vous y échapper qu’il vous faudrait vous couper du monde, cesser de lire les journaux, d’écouter la radio et de regarder la télévision. Car depuis quelques semaines elle est partout, omniprésente, rendez-vous obligé de la romande ferveur. Et pourtant, non, je n’irai pas. Ma décision est prise de très longue date, bien avant même la mise en vente des billets, bien avant les récentes polémiques.

Ma position ne repose sur aucun des arguments que l’on entend ici ou là: des billets hors de prix, soudain bradés pour remplir les gradins, une tradition d’un autre temps, célébrant un folklore passé et suranné, des figurants qui devront probablement payer leurs costumes de leur poche, alors que le budget dépasse les 100 millions de francs. Non, ma décision repose sur un autre constat, un besoin de cohérence.

Comment dans un monde en profond bouleversement, au bord du gouffre, peut-on s’enivrer et célébrer à grands frais et large fracas l’une des substances les plus délétères, les plus nocives et les plus nuisibles qui soit? Il est vrai qu’avec Bacchus, l’humanité y est enchaînée depuis la nuit des temps. “Que diable!” me direz-vous. “C’est la culture d’un peuple, notre culture! Humez ce parfum, c’est un grand crû. Il a de la cuisse! Et ces arômes de framboise et de myrtille! Franz Weber, lui-même, l’indomptable et honni écologiste, s’était élevé contre tous pour en préserver les sols”.

En chiffres cela représente des revenus considérables! Environ 2 des 14 milliards de PIB que produit notre agriculture; moins de 10’000 emplois! Selon le Rapport vitivinicole 2018 de l’Office fédéral de l’agriculture, 148 km2 y sont consacrés en Suisse, dont 0.69 are (69 m2 tout de même) au divin Nebbiolo dans le val Mesolcina. Sans le jus de raisin, la production totale s’est élevée en 2018 à 1’111’534 d’hectolitres, soit 111,5 millions de litres, ou encore, avec un taux d’alcool de 13%, environ 14,5 millions de litres d’alcool pur, soit un peu moins de la moitié des 33 litres de vin consommés annuellement en moyenne par habitant dans notre chère Helvétie (sans compter les 55 l de bière et les 3,6 litres de spiritueux). Que représenteraient, en kWh d’énergie solaire, ces 148 km2 d’espace particulièrement bien exposés au soleil?

Selon “Addiction suisse”, plus de 11’000 décès et des coûts sociaux dépassant les 14 milliards (dont la moitié à la charge de la société) sont causés annuellement par les diverses dépendances, dont pour l’alcool, avec environ 250’000 personnes alcoolodépendantes, environ 1600 décès et 4 milliards de coûts directs et indirects. De quoi faire réfléchir! Car, clairement, le bilan, ne serait-ce que financier, est fortement défavorable.

Oserai-je vraiment cracher dans la soupe? Et l’exprimer publiquement? Car, cette fête, on nous la promet belle! Ne serait-ce que les costumes ! Les premières images démontrent déjà que le spectacle sera splendide. Et les chants? J’en ai entendu quelques émouvants extraits. De plus, deux des chanteurs qui entonneront le Ranz des vaches sont des voisins… dont le frère cadet du fameux Bernard Romanens. Oui, sans doute que ce moment je vais le regretter, mais saurai me consolerai en me remémorant les nombreuses occasions où j’ai pu les écouter dans des cadres plus intimes…

Car, en définitive, il s’agit de cohérence. Comment justifier, vis-à-vis des jeunes en particulier, les avertissements envers diverses substances, toutes aussi addictives et dangereuses les unes que les autres, lorsque l’on célèbre l’une d’entre elles, élevée au rang de valeur nationale? Je n’oublierai jamais la grande solitude ressentie lors d’une soirée de bobos cinquantenaires, intellectuels éclairés, élite de la nation, durant laquelle, toutes les conversations tournaient autour de la dégustation de la dernière bouteille débouchée, s’extasiant déjà sur les divines surprises que réservait la suivante, avant de sombrer plus avant dans l’ivresse. Est-cela que l’on appelle culture? Et ne nous y trompons pas, les jeunes ne sont pas des imbéciles: nos discours de prévention ne leur paraissent guère crédibles.

Non, je n’irai pas. Et peut-être que les gradins dont l’occupation s’annonce clairsemée indiqueront-ils que je ne suis peut-être pas si seul.

 

Le miel, meilleur que le sucre?

Dans son édition du 25 juin 2019, l’hebdomadaire  “Coopération”, organe de la société COOP, “géant orange”, numéro deux du commerce de détail en Suisse, présente dans sa rubrique “Le conseil de l’experte” une comparaison peu nuancée des qualités du miel par rapport au sucre blanc qui en a choqué plus d’un/e et a fâché les apiculteurs/trices du pays. De plus, l’article laisse entendre que l’idée largement répandue que les miels sont préférables au sucre de cuisine ne repose sur aucun fondement.

L’indice glycémique fait toute la différence: S’il est exact que le contenu en calories des miels et du sucre de cuisine sont similaires, les miels contiennent des sels minéraux, de nombreuses vitamines, des enzymes, des agents antiseptiques, en quantités certes faibles, mais néanmoins quantifiables, toutes substances excellentes pour la santé et absentes du sucre de cuisine. De plus, depuis plus de trente ans, on distingue les qualités des sucres en fonction de leur vitesse d’absorption dans le sang, sous la forme de l’indice glycémique (IG). Cet indice prend la valeur 100 pour le glucose, le sucre par excellence en physiologie humaine. Avec un IG de 20 seulement, on trouve à l’autre extrême le fructose, un isomère du glucose, une molécule qui ne diffère du glucose que par l’arrangement de leurs atomes.

Le sucre blanc est un di-saccharide, formé de glucose et de fructose en parts égales (50/50). Avec un indice glycémique de 80, il est classé dans les sucres à IG élevé. Les miels sont composés d’une fraction d’eau (moins de 18%) et de plus de 80% de sucres variés, dont le fructose (environ 40%), le glucose (environ 30%), le maltose (5-10%) sont les plus fréquents.  Comme la part de fructose est généralement supérieure à celle du glucose, les miels ont un IG généralement inférieur à 60, qui les classe parmi les aliments à indice glycémique modéré, avec la plupart des fruits riches en sucres naturels. Le miel d’acacia (ou robinier faux acacia), présente même un IG plus faible qui le classe parmi les sucres à IG faibles avec la carotte et la plupart des légumes crus. Il convient encore de relever que le fructose a un pouvoir sucrant plus élevé que le glucose.

Comment déterminer simplement l’indice glycémique d’un miel? Un critère simple est celui de la vitesse de cristallisation. Plus le contenu en glucose est élevé, plus rapide sera la cristallisation. C’est le cas des miels de fleurs et des miels de printemps (pissenlit, colza, etc.). En revanche, les miels plus tardifs, de tilleul, de châtaignier et de forêt en général ont un contenu plus élevé en fructose et une vitesse de cristallisation nettement plus lente, certains miels comme celui d’acacia ne cristallisant pas du tout.

En conclusion, pour toutes les raisons évoquées ci-dessus, il est démontré que les miels se distingues du banal sucre de betterave et qu’ils sont du point de vue diététique préférables au sucre blanc. Enfin, les miels ont des propriétés organoleptiques d’une infinie richesse dont il serait absurde de se priver.

…attendaient la canicule…

C’est une semaine de folie que certains apiculteurs ont vécue! La chaleur, étouffante, écrasante, que nous avons subie, obsédante, au centre de toutes les conversations, reléguant aux second plan le reste de l’actualité, avec ses listes de recommandations aux personnes fragiles, ses plans de baignades, la recherche d’air conditionné, les ventilateurs en rupture de stock et j’en passe, a aussi eu des conséquences inattendues qui n’ont pas fait la une des journaux télévisés.

En effet, une extraordinaire miellée de forêt s’est déclenchée durant la seconde quinzaine de juin. Depuis 15 jours, vers 7h du matin, chez moi l’air est parfumé d’une odeur sucrée que je n’avais plus ressentie depuis au moins 10 ans. “La sens-tu, cette divine odeur de miel?” demandais-je régulièrement à mes proches et à mes voisins, incrédules et insensibles, pour essayer de me conforter dans mes perceptions. La réponse était invariablement. “Non, rien de particulier, ou peut-être une vague odeur de foin séché?”  A quoi je rétorquais: “Non, c‘est autre chose, une fragrance sucrée, un parfum doucereux“.

Hausse vue de dessus. On distingue les cadres couverts par les abeilles, remplis de miel et les constructions de cire pour fixer les cadres au plafond de la ruche, le tout réalisé en une semaine, situation typique des fortes miellées.

Les abeilles, elles ne s’y sont pas trompé, comme les résultats de ma ruche connectée sur balance n’a pas tardé à me le confirmer. En effet depuis le lundi 24 juin, je reçois chaque matin entre 10h et midi le texto suivant : “Alarme: seuil de prise de poids dépassé sur la ruche de Vuippens”. Dans les paramètres de ma balance électronique, j’ai fixé le seuil d’alarme journalier à +/- deux kilogrammes. Une perte supérieure à 2 kg indique soit un prélèvement de miel, le retrait d’une partie du matériel ou en l’absence d’intervention humaine, la sortie d’un essaim, ce qui nécessite des mesures appropriées (récupération de l’essaim, suivi particulier de la colonie, etc.). En revanche, une prise de poids de même ampleur est le signe d’une forte collecte de nectar. Et chaque matin, le même scénario se répète: l’air embaume, de 200 à 600 grammes d’abeilles quittent la ruche vers 8h., soit à 100mg/abeille, de 2000 à 6000 butineuses qui battent la campagne.  Durant les deux à trois heures qui suivent, elles récoltent plus de 2kg de nectar. Puis la miellée cesse et la colonie s’occupe de sa récolte, assèche le nectar qui comprend plus de 50% d’eau. La colonie perd environ un kg d’humidité évaporée durant les heures suivantes et durant toute la nuit. Ce qui, du 24 au 30 juin, correspond à une récolte de 14kg de nectar au moins, soit  6 à7kg de miel une fois maturé1, ou une demi-hausse2.

La ruche en question est la plus faible de mon rucher. La colonie a changé sa reine en début de saison, ce qui fait que son développement est très en retard par rapport aux autres. La hausse n’a été posée qu’à la mi-juin, au lieu de fin avril pour les colonies “en bonne forme”. Ces dernières ont rempli la première hausse durant la même semaine et commençaient d’accumuler dans la seconde hausse et la situation était similaire sur mes divers emplacements. Donc, une très belle récolte en perspective pour la mi-juillet!

Et la situation ne semble pas être particulière à mon emplacement, ni localement restreinte, comme c’est souvent le cas de certaines miellées. Lors d’une rencontre à Delémont jeudi dernier avec les apiculteurs jurassiens, l’un des participants racontait: ” Je n’ai jamais vu cela: avant hier, elles ont rentré 6 kg, et hier encore 8 kg. Elles ne sortent pas de toute la journée, mais seulement en début de soirée, lorsque la chaleur s’atténue et que l’air fraichit un peu. Et elles travaillent presque toute la nuit. Sur le tilleul“. Et en fin de soirée, à la sortie de cette réunion, vers 10h, j’ai en effet à nouveau été assailli par ce parfum de miel embaumant l’air delémontain. Mais clairement teinté des senteurs du tilleul. Aucun doute, les abeilles devaient se régaler…

Personnellement, je n’avais plus vécu de telles conditions depuis de nombreuses années. Il y a dix ans environ, la première récolte, celle des fleurs, était une rentrée de miel garantie, sauf en cas de conditions météorologiques exceptionnellement mauvaises. Depuis lors, les pratiques agricoles ont tellement changé que même cette première récolte est devenue une exception en dehors des plaines à colza. Cette situation évoque, la canicule de 1995, l’année ou Lausanne accueillait en fin d’été Apimondia, la rencontre bisannuelle des apiculteurs du monde entier. Les apiculteurs romands rayonnaient de joie et du plaisir de faire visiter des ruches débordant de miel à leurs hôtes des pays voisins. Les conditions climatiques avaient été exceptionnelles : presque un mois d’une chaleur inhabituelle durant le jour, des précipitation régulières, mais modérées durant les nuits, et le nectar ruisselait des feuilles, jusque sur les pare-brise des voitures stationnant sous les arbres, les pucerons se gorgeaient de sève sucrée et les abeilles s’en régalaient. Décidément, la canicule peut aussi avoir de très bons côtés.

 

1: selon les nombres européennes, un miel doit contenir moins de 20% d’eau pour se conserver et être commercialisable; en Suisse le seuil conseillé est abaissé à 18%

2: la hausse est un compartiment supplémentaire que l’apiculteur ajoute au corps de la ruche pour que les abeilles puissent y déposer le miel. Un apiculteur responsable et respectueux, ne prélève que le miel situé dans la hausse en s’assurant que ses abeilles disposent de suffisamment de nourriture dans le corps de ruche pour faire face à une période de disette, qui survient souvent après de belles récoltes.

 

…l’abeille valeur universelle…

Pour saluer la décision historique de la formation d’un groupe parlementaire “abeille” formé de 60 membres du Parlement suisse, soit un quart de nos élus, je reprends ici un texte publié initialement à l’attention de mes collègues apicultrices et apiculteurs en avril dans la Revue suisse d’apiculture à l’occasion de la journée mondiale des pollinisateurs du 20 mai dernier. Ce texte a pour ambition de mettre en valeur le rôle étonnant que l’abeille, prise dans un sens très large, occupe dans les cultures humaines et dans notre courte histoire sur cette planète, nous humains dont l’espèce n’est guère vieille que d’un à deux millions d’années, alors que les abeilles sont présentes sur terre depuis plusieurs dizaines de millions d’années, qu’elles sont restées pour certaines presque inchangées, elles qui ont accompagné et modelé l’apparition et le développement des plantes à fleurs avec lesquelles elles ont établi ce pacte unique de collaboration et de paix réciproque, jamais remis en cause, que nous nommons “pollinisation“.

En effet, l’abeille occupe depuis la nuit des temps une place unique dans l’histoire de l’humanité. Aussi, loin que remontent nos connaissances et que l’homme laisse des traces interprétables (c’est-à-dire grosso modo depuis le néolithique), des indices de cohabitation entre l’homme et l’abeille sont avérés. Sur le plan figuratif, la plus ancienne représentation remonte à quelques 6’000 à 10’000 ans, avec cette très célèbre scène de récolte de miel (ou chasse au miel), illustrée sur une paroi de la grotte de l’Araignée (Valence, Espagne). Datant de la même époque, des traces de cire d’abeille ont également été retrouvées sur des restes de poteries dans de nombreux sites archéologiques à travers le monde. C’est toutefois à la période historique que les premières représentations d’apiculture au sens moderne du terme apparaissent, en particulier sur des bas-reliefs de l’Egypte antique. Des fouilles archéologiques ont confirmé que des ruches cylindriques en terre cuite étaient répandues à la même époque dans l’ensemble du Moyen-Orient.

Au-delà de l’exploitation des produits de la ruche, l’abeille occupe dès l’antiquité une place à laquelle aucun autre insecte n’a osé prétendre : celle de divinité. C’est le cas dans l’Egypte ancienne, dans la Grèce et la Rome antiques avec le mythe d’Aristée, mais aussi dans les civilisations pré-colombiennes, avec les abeilles mélipones (abeilles mellifères sans dard d’Amérique latine) qui sont considérées comme filles du dieu créateur de l’univers.

Bien que toujours respectées, mais domestiquées et exploitées pour la cire et le miel, les abeilles perdent leur statut de divinité avec l’avènement des religions monothéiques, dans lesquelles un dieu unique règne sans partage. Malgré cela, l’abeille conserve au cours des deux derniers millénaires de notre ère une part du charisme acquis dans l’antiquité, celui d’un insecte industrieux, régulé par des relations sociales remarquables et souvent donné en exemple pour assoir ou justifier des positions politiques : une société conduite par un roi dans l’antiquité, puis par une reine dès la Renaissance, pour finir par illustrer le modèle de la démocratie participative dans laquelle les décisions sont prises lors de véritables « débats démocratiques » résultant en consensus comparables à ceux dont s’enorgueillit l’Helvétie moderne.

Mais patatras, voici qu’à la fin du 20ème siècle, les populations de cet insecte, dont ne se préoccupaient plus que quelques passionnés, s’écroulent. Dans une indifférence générale et un silence assourdissant, malgré les cris d’alarme de ces passionnés. Qui finissent par se faire entendre en invoquant un mythe moderne, faussement attribué à Einstein : « si les abeilles disparaissent, l’humanité n’aura plus que quelques années à vivre ». Les signaux d’alarme se transforment en cris de détresse. Ils finissent par inonder les media qui les répercutent au point que chacune et chacun est désormais dûment informé et s’inquiète du destin des abeilles et des pertes de biodiversité qui accompagnent le déclin de leurs populations.

Autrefois considérés comme de sympathiques illuminés, les amis des abeilles sont subitement devenus des héros modernes, incarnant le futur de l’humanité. Mais surtout, c’est l’abeille qui prend une dimension nouvelle : elle symbolise désormais par son déclin les dégâts que l’homme a causés à son environnement. Mais par les mesures prises en sa faveur, elle incarne aussi la voie et l’issue à nos errances passées. Prononcez le mot « abeille » et vous générez autour de vous un formidable élan de sympathie. Eh ! oui, l’ « abeille » au sens large, métaphorique, incluant l’abeille domestique, les abeilles sauvages et solitaires, mais aussi les divinités des civilisations anciennes bénéficie d’un engouement extraordinaire. Tout le monde en veut dans son jardin, sous formes d’hôtels à abeilles sauvages et même sous forme de colonies d’abeilles domestiques. Jamais il n’à été si difficile d’élever et de garder des abeilles en vie, jamais l’intérêt de débuter en apiculture n’a été si prononcé

L’ abeille, valeur pour le 21ème siècle.

En 2017, l’ONU, lors de son Assemblée générale a décrété à l’unanimité le 20 mai « journée mondiale de l’abeille », reconnaissant ainsi la valeur exceptionnelle de cet insecte à la fois comme pollinisateur, mais également comme élément important de nos cultures. Mais, ne nous y trompons pas, l’abeille n’a pas de pouvoir magique : ce ne sera qu’en réalisant, en prenant la mesure et en admettant l’ampleur des dégâts, puis en ayant le courage d’initier et de mettre en place les mesures de correction nécessaires, que les choses changeront et s’amélioreront.

Toutefois, l’ « abeille »  au sens large a un effet multiplicateur, car elle est ce qu’on appelle une espèce « parapluie ». En prenant des mesures pour la protéger, on protège et on soutient indirectement tout un cortège d’autres espèces, souvent méconnues, et qui constituent ce qu’on appelle la « biodiversité ».  A prendre ces mesures, il y a là bien sûr des intérêts directs pour le bien-être et la santé humaine, mais il y a surtout derrière ce projet un idéal profond et puissant qui transcende et doit dépasser une pure et simple conception utilitariste de la nature.

La nature est belle : c’est une raison suffisante et même impérative pour en prendre soin, la respecter et, par là-même offrir à nos enfants et petit-enfants la chance d’éprouver la joie de s’en émerveiller eux aussi. Notre intelligence et notre capacité d’action sur le monde sont gigantesques : la responsabilité et les devoirs qui en découlent sont de la même ampleur. C’est à une dimension morale, éthique que nous sommes confrontés. L’« abeille » peut devenir l’une des « valeurs » qui motivent et conduisent nos actions au 21ème siècle.

Mesdames et Messieurs les parlementaires à vous de jouer, d’ouvrir et de déployer le parapluie!

… verte panique chez les libéraux …

Aurais-tu perdu la raison? ne cesse de me susurrer la petite voix qui me tient lieu tout à la fois de conseillère prudentielle, d’assistante personnelle et d’agence en communication. T’attaquer à Poncet! Le Poncet! Ce grand maître de l’éloquence, de la rhétorique et de l’ironie? Toi qui es incapable d’articuler deux phrases en public sans chercher tes mots (ni les trouver d’ailleurs), sans les ponctuer de “euh!” et de raclements de gorge embarrassés? Quelle mouche t’a donc piqué? Une abeille sauvage? un faux-bourdon? Il va t’écraser comme un misérable vermisseau, le Poucet, toi qui n’es rien. C’est un suicide médiatique!

Mais non, vas-y, courage, n’aie pas peur, me murmure et m’encourage l’aiguillon de la témérité et de l’inconscience. Ta “petite voix” n’est qu’une mijaurée, une défaitiste!  Elle n’a jamais cru en toi. Allons, tu as gagné perfide! Je me lance, c’est trop tentant, j’en ai trop envie, même si je sais que tes conseils de diablesse ne m’ont jamais rien valu de bon.

Hier au soir, 29 avril 2019, le célèbre avocat genevois était, fort opportunément vous en conviendrez, en interview dans l’émission Forums de la RTS, invité à s’exprimer sur la vague verte, le tsunami, qui s’abat sur son cher parti libéral-radical (à réécouter en podcast interview de Charles Poncet). Que vous m’avez déçu mon cher Carlo ! Vous ne m’en voudrez pas j’espère, que je m’autorise cette familiarité. Cela crée une forme d’intimité et me donne le sentiment d’appartenir un peu à votre monde. Car même si vous ne me connaissez pas, vous appartenez un peu à mon monde à moi. Avec vos amis, Jacques-Simon Eggly, CriCri Luscher, le bellâtre Bonnant et heureusement le camarade Jean Ziegler pour faire contrepoids et contre-balancer vos ardeurs, vos audaces et vos excès, oui vous faites un peu partie de mon monde, vous qui depuis plusieurs décennies nous rappelez que les ténors de la politique et du génie libéral se retrouvent au bout du lac.

Et pourtant, pour la première fois, vous m’avez déçu. Pas la moindre perfidie, pas un sarcasme, aucune cruelle saillie, pas la moindre pointe d’ironie, ni même d’humour tout simplement. Seriez-vous souffrant? Je suis inquiet. Pire même, on vous a entendu encenser les sociaux-démocrates ! Croyez-moi, l’autre CriCri a frôlé la syncope. Je vais l’appeler d’ailleurs pour prendre de ses nouvelles et je crains le pire pour Jean Z. Peut-être est-ce une nouvelle stratégie? Est-ce ainsi que vous comptez désormais combattre vos adversaires?

Je suis un peu rassuré toutefois par la clarté de votre message, quoi qu’inquiet que vous ayez dû le répéter mot pour mot par trois fois. Vous répéter ainsi, comme un régent d’école primaire! Ce message se résume en trois points (corrigez-moi si j’en oublie): “Si, et je dis bien “si” (car tout le monde n’est pas de cet avis), si, dis-je donc, les questions environnementales sont un problème, ce n’est pas avec des taxes que nous les résoudrons, mais par des solutions technologiques”. Quelle pensée limpide! quelle clarté dans l’expression! Et ce “si”, ce “si” qui suggère, insuffle le doute : là je retrouve enfin un peu votre verve. Ah les taxes! Ces taxes liberticides! Comme je vous comprends! Et comme je partage avec vous la profonde conviction que l’idée même de taxe ne peut éclore que dans des esprits (mais peut-on parler d’esprits?) dénués de toute imagination! Et que j’approuve votre foi inébranlable dans la technologie! Des insectes ravagent nos cultures? Inventons l’insecticide! Les insecticides se déposent dans nos aliments? Qu’à cela ne tienne: inventons la machine à détoxifier les aliments. Tiens quelle bonne idée! Je suis convaincu que personne n’y a encore songé. De nouveaux marchés vont s’ouvrir. Des brevets à rédiger, à défendre, de beaux procès en perspective. CriCri, tu me suis? On va pouvoir engager de nouvelles stagiaires… engager? que dis-je? inviter à se former. C’est cela l’économie libérale. Et puis dans 30 ans, nous serons toujours là, prêts à défendre nos partenaires contre les attaques insidieuses de prétendues victimes de ces technologies désormais dépassées depuis longtemps. Quelle magistrale leçon de libéralisme! Tu me suis toujours, CriCri?

Et pourtant je ressens un malaise, comme une inquiétude. Car, non, tu n’étais pas dans ton assiette, Carlo (tu ne m’en voudras pas de passer au tutoiement, je ressens si fort ta détresse). Comment cette Petra a-t-elle osé? demander à tout un chacun son opinion? et laisser (volontairement sans doute) fuiter les résultats… Comment est-ce possible? Je te l’avais bien dit CriCri. Jamais nous n’avions dû confier les rennes du parti à cette Petra. Un coeur d’artichaut! Une féministe probablement! Une incapable, sans nul doute. D’ailleurs, aucune autorité! On l’a bien vu avec Maudet… Te rends-tu compte du désastre CriCri?

Oh oui, Carlo! Je l’entrevois aussi et comme je le partage ton cauchemar éveillé, te retrouvant comme Jonas dans le ventre de la baleine, gobé par les verts libéraux d’Isabelle Chevalley. Je t’entrevois aussi, comme aux carrousels, entraîné dans une folle sarabande avec la dissidente Isabelle, tous deux accrochés aux pales d’une éolienne… Puis, pourquoi pas absorbés par les Verts eux-mêmes? Je t’imagine, pauvre Carlo, invité par une journaliste narquoise pour défendre les idées de ton nouveau parti sur les ondes de la RTS. Et les titres des manchettes, et les commentaires du lendemain: “C’est avec son brio légendaire que Me Poncet a défendu la t axe carbone! Quelle remise en question! Quel chemin parcouru par cet homme de convictions”. Oui la politique peut être cruelle parfois…

Mais tu ne m’as toujours pas répondu, Carlo. Etais-tu souffrant? Un coup de chaud? Un peu de température? Cela n’a l’air de rien, mais un ou deux degrés et on ne se sent plus le même, on perd ses moyens, on a des sueurs froides, des tremblements, des crises de panique parfois. Un ou deux degrés, une jeune suédoise portant couettes tressées suffiraient-t-ils à terrasser le vieux lion?