…forum des 100 : petit bestiaire de l’intelligence artificielle…

Sous des apparences peu accessibles au commun des mortels, la toile abrite un invraisemblable bestiaire, une sorte de zoo virtuel, un véritable champ de foire dont les geeks sont les dompteurs. Ils codent? je décode…

Nous sommes évidemment tous habitués depuis une trentaine d’années au moins à ces êtres familiers de l’informatique que sont les souris et les virus, l’une source de phobie si vous la rencontrez sur une étagère dans votre cuisine, mais que vous caresserez avec amour en rédigeant un message sur Tender (admirez au passage l’organe de cla souris filaire ci-contre qui évoque la sémantique de ses origines), l’autre creuset de maladies et d’infections que vous combattrez sans pitié aussi bien dans le réel que dans le virtuel.

Pour revenir à nos geeks, ils utilisent un vocabulaire abscons, un jargon incompréhensible. Lorsque vous dites “j’écris”,  ils disent “je code”. Annonçant ainsi la couleur, vous excluant d’emblée de leur cercle d’initiés pratiquant idiomes et dialectes impénétrables, où les gros mots comme “files”, XML, HTML, java”, se confrontent aux “directories” et autres “Error codes” ou “debugging”.

Le bal des serpents

Python et son logo
Guido van Blossum, inventeur de Python

Mais pourtant à l’occasion, quelques termes sembleront parfois familiers à votre ouie, tels que “je code en python“. Tiens! que viendrait donc faire un tel animal dans ce contexte? Que vous le prononciez “piton” à la française ou “pailleffonne” à l’américaine, vous aurez probablement en tête l’image d’un serpent, énorme, peut-être lové en cercles concentriques, vous jaugeant de son regard jaune et fixe, ou encore celle plus menaçante du boa du Petit Prince digérant un éléphant, généralement un animal plutôt inquiétant, voire repoussant ou phobique.

Il s’agit en fait de l’un de ces langages, le plus répandu des langages open source et le plus populaire dans le domaine de l’intelligence artificielle dont le logo ne laisse aucun doute sur son contenu sémantique, bien qu’il trouve son nom dans les sketches loufoques de la série ces Monty Python‘s Flying Circus dont s’est inspiré Guido van Rossum, l’inventeur du langage à la fin des années 80. Il sera ensuite décliné suivant les distributions en anaconda, conda ou encore mini-conda. Au gré de vos découvertes, vous rencontrez peut-être d’autres reptiles, comme le gecko-driver, la toile, ou web, ou encore des araignées  dont Spyder est l’un des grand-prêtres.

En amoureux(se) de la nature, vous ne manquerez pas la rencontre avec la famille des ours Pandas qui vous permettra de mettre en ordre et en valeur vos données.

Mais de loin ma préférée, c’est la tortue Turtle, l’animal fétiche qui permettra de dessiner tout ce qu’il vous plaira pour autant que vous sachiez lui sussurer dans l’oreille ce que vous souhaitez. A l’instar du Petit Prince je vais lui demander: “Turtle dessine-moi un rayon de cire d’abeilles” que je vous offre pour débuter l’année 2020 avec un clin d’oeil à votre intelligence naturelle.

 

 

Clicker pour voir la tortue
Cliquer sur l’image ci-dessus pour animer Turtle et dessiner les cellules hexagonales d’un rayon d’abeilles

 

Et si cela vous amuse, n’hésitez pas à télécharger le code, à modifier la couleur de la tortue, à la transformer en abeille ou en bourdon, a remplir les cellules de pollen et de miel. Le code est en open source, vous le trouvez ici : Python code allowing to draw hexagons using turtle (à peine 50 lignes codantes). De quoi s’occuper sans déprimer durant un long dimanche de pluie.

Parmi les outils incontournables on ne peut éviter de mentionner les notebooks, comme Jupyter (référence mythologique sans rapport avec un certain président français, mais dont le “y” nous renvoie à ce fameux reptile et aux comiques britanniques), mais aussi les plateformes de type Hadoop et surtout TheHive (la ruche) qui nous renvoie fort opportunément aux abeilles.

Pour revenir aux abeilles, l’intelligence artificielle est aussi à l’oeuvre dans divers projets déjà évoqués dans ce blog, à commencer par les ruches connectées, ou celui de l’apiculteur suédois Björn Lagerman qui propose un comptage des varroas sur des photos de rayons d’abeilles ou ceux plus futuristes de nos EPF récemment évoqués dans la NZZ. D’autres idées fleurissent un peu partout et les références aux abeilles sont omniprésentes.

 

Quand les abeilles dansent avec les robots

C’est sous ce titre, que Kurt de Swaaf dans un article de la Neue Zürcher Zeitung du 03.01.2020 nous invite à entrer dans un bal des abeilles d’un genre nouveau . En voici une traduction pour les lecteurs francophones.

“Nous sommes en 2032, c’est le mois de juin, le printemps a été une fois de plus beaucoup trop sec. L’ouvrière n° 32-4157 commence sa journée. L’abeille rampe jusqu’au centre de la ruche où ses sœurs attendent déjà des instructions. Dehors, souffle un vent chaud. Le champ de colza voisin est depuis longtemps défleuri, mais sur la zone de compensation, quelques centaines de mètres plus loin, la luzerne est en fleurs. Mais il y a là-bas danger d’empoisonnement : le champ voisin a été pulvérisé avec des insecticides hier. Heureusement, des explorateurs bien informés le savent.

Des mini-robots placés parmi les abeilles exécutent une danse mécanique. Le message codé qu’ils transmettent est clair : aujourd’hui elles iront aux châtaigniers, direction nord-nord-ouest, distance 1800 mètres. Pour Thomas Schmickl, cette vision n’est pas de la science-fiction, mais un objectif de recherche. Le biologiste dirige le “Laboratoire de vie artificielle” de l’Université de Graz et observe avec inquiétude l’état du monde. Le changement climatique et la disparition des espèces constituent une menace énorme, prévient le scientifique.

“La mortalité des abeilles n’est que la partie visible de l’iceberg.” La disparition de plus en plus d’espèces animales et végétales pourrait déclencher un énorme effet de cascade. Des écosystèmes entiers deviendraient de plus en plus instables, au point de s’effondrer complètement. Schmickl veut aider à désamorcer la crise – d’une manière très peu conventionnelle. L’idée est d’intégrer des créatures artificielles, c’est-à-dire des robots, dans les populations animales afin de les influencer positivement.

Les organismes profitent avant tout d’un nouveau flux d’informations, dit Schmickl. “Un robot n’a aucun problème pour chercher quelque chose sur Wikipédia.” L’appareil peut alors transférer des connaissances vitales à ses ” congénères ” vivants grâce à un contrôle comportemental ciblé. Par exemple, envers la travailleuse no 32-4157 et ses soeurs.

L’équipe de l’Université de Graz n’est pas seule. Schmickl et son équipe se sont associés à des groupes d’autres universités européennes et ont, entre autres, fondé le projet ” Hiveopolis “. L’EPFL à Lausanne joue un rôle de premier plan dans ce consortium. L’objectif est de créer la ruche du futur, armée contre les dangers d’un environnement de plus en plus dégradé par l’activité humaine. Hiveopolis veut réinventer la ruche classique: “qui s’adapterait naturellement à l’abeille”, souligne Schmickl.

Un champignon pour doublure isolante Dans les ruches actuelles, par exemple, les animaux souffrent souvent d’un manque de ventilation pendant les étés chauds. Les chercheurs tentent de résoudre ce problème en utilisant une conception novatrice et une combinaison de matériaux entièrement nouvelle. Tout d’abord, une sciure est modélisée en une structure de base à l’aide d’une imprimante 3D. Ensuite, des spores de champignons y sont ajoutés et commencent leur travail.

Le mycélium du champignon en croissance tapisse la ruche et remplace ainsi l’isolation en polystyrène utilisée jusqu’alors, par un matériau respirant et biodégradable. Hiveopolis reprend une tendance existante. Les ingénieurs adoptent de plus en plus des approches inspirées de la biologie, rapporte Francesco Mondada, collègue de Schmickl et expert en robotique à l’EPF de Lausanne. La plupart du temps, cependant, ils ne s’intéressent qu’à certains détails et non à l’organisme en tant que tel. “Dans ce projet, cependant, nous sommes obligés d’interagir avec l’ensemble du système”, dit Mondada. “On apprend beaucoup de choses ainsi.” L’échange entre les biologistes et les ingénieurs est particulièrement fécond.

Retour à Hiveopolis. Afin de développer une ruche cyborg fonctionnelle, il est nécessaire d’avoir une connaissance approfondie du mode de vie et de communication des insectes. La danse des abeilles, que les robots mentionnés ci-dessus devraient maîtriser, est en effet décrite en détail. Mais on ne sait pas très bien comment les ouvrières à l’obscurité de la ruche absorbent et se transmettent l’information. Cela se fait probablement par le toucher ou des vibrations, dit Schmickl. Le fait de résoudre cette question serait une percée scientifique.

L’idée est d’intégrer des créatures artificielles, c’est-à-dire des robots, dans les populations animales afin de les influencer positivement.

Hiveopolis n’est donc pas seulement orienté vers la pratique, le consortium mène également des recherches fondamentales. Des robots de danse sont en cours de développement, et des experts de la Freie Universität Berlin ont testé avec succès un prototype. Une nouvelle version avec une électronique complètement intégrée est en cours de construction. “Plutôt unique”, s’enthousiasme Schmickl. A l’avenir, les appareils ne recevront pas seulement des informations externes via des connexions sans fil,  mais pourront aussi détecter et interpréter le comportement des abeilles. Cela permettrait de créer un système de rétroaction directe.

Des abeilles, des robots et des poissons communiquent entre eux de Zürich à Lausanne

Entre-temps, les experts ont même réussi à établir un lien technologique entre les abeilles et une autre espèce dans un tout autre habitat – le poisson zèbre (Danio rerio). Ces derniers servent d’organismes modèles et sont l’objet de recherches approfondies dans de nombreux laboratoires. L’équipe de Schmickl a rassemblé plusieurs jeunes abeilles dans une arène avec deux robots miniatures, tandis qu’à Lausanne, des collègues de l’EPF Lausanne ont présenté un petit essaim de poissons-zèbres dans un bassin en forme d’anneau à un congénère artificiel. Les groupes étaient connectés en ligne. Les robots abeilles ont temporairement dégagé de la chaleur, ce qui a attiré les jeunes ouvrières.

Si suffisamment d’abeilles s’étaient rassemblées autour d’un des leurres, l’appareil le détectait par des capteurs et envoyait un signal à Lausanne. C’est alors qu’un poisson artificiel a commencé à nager, dans le sens des aiguilles d’une montre ou dans le sens inverse. Le poisson-zèbre a suivi. La transmission du comportement – au début sans aucune application pratique – a également fonctionné dans le sens inverse, comme le décrivent les chercheurs dans la revue “Science Robotics”.

Schmickl espère que de telles astuces pourront être utilisées pour recâbler et même réparer les écosystèmes perturbés. Mondada, par contre, imagine plutôt des possibilités d’acquisition de connaissances scientifiques. Cette technologie pourrait permettre un meilleur échange avec le monde biologique, également en ce qui concerne ses besoins et ses exigences. Et beaucoup aurait déjà été gagné.”

Kurt de Swaaf,  Neue Zürcher Zeitung, 03.01.2020

 

…si les abeilles étaient libres…

le samedi 23 novembre 2019, le grand auditoire de l’Institut agricole de l’Etat de Fribourg à Grangeneuve était plein à craquer pour écouter l’apiculteur allemand Torben Schiffer, invité par l’organisation FreeTheBees, nous parler de sa vision de l’apiculture… décryptage…

Depuis quelques années, André Wermelinger, apiculteur et activiste, auteur du site web “Free the bees” et président de l’association éponyme, plaide avec ses adhérents pour la “libération” des abeilles” Qu’entendent-ils donc par là?

Si nous pouvons d’emblée éliminer tout rapport avec le groupe de rock britannique “The Bees”, dont le second album, un peu allumé, est justement intitulé “Free the Bees“, les idées véhiculées dans les newsletters de l’association établissent une série de constats accablants pour l’apiculture contemporaine, telle qu’elle est pratiquée par la majorité des apiculteurs et soutenue par les instances officielles et les associations locales et nationales d’apiculture. On y apprend entre autres que les pratiques apicoles et les apiculteurs eux-mêmes seraient en grande partie responsables de l’état alarmant des abeilles mellifères.

Dans ses statuts, l’association FreeTheBees mentionne quatre objectifs:

  1. Protection, promotion et dissémination des colonies d’abeilles européenne (Apis mellifera), vivant sans l’homme de manière autonome en Suisse
  2. Améliorer les conditions environnementales des abeilles mellifères autonomes
  3. Conserver et promouvoir la biodiversité et la diversité des gènes à partir des races d’abeilles localement adaptées, étant soumises à la sélection naturelle
  4. Promouvoir une apiculture durable, opportune et selon les besoins de l’espèce, répondant aux besoins écologiques et économiques pour l’homme et la nature

Dans un tableau synthétique, Wermelinger résume ses vues de l’apiculture dans laquelle il distingue quatre catégories de pratiques apicoles du plus “naturel”? au plus intensif.

  • colonies naturelles
  • apiculture “proche” de la nature
  • “miel extensive”
  • “miel intensive”

évaluées selon 8 critères:

  • volume intérieur des ruches (croissant avec l’intensification)
  • méthode d’agrandissement des colonies (ajout de hausses par le bas est recommandé en apiculture Warré plutôt que par le haut)
  • type de multiplication/reproduction des colonies (essaimage naturel ou artificiel)
  • mode de nourrissement (quantité et qualité)
  • types de rayons (de construction naturelle à cadre artificiel avec cire gaufrée)
  • traitement contre Varroa (toxicité croissante avec l’intensification)
  • densité des colonies au km2 (croissante avec l’intensification)
  • principale production (essaims, miel, pollinisation)

soit, en tout, 32 combinaisons possibles proposées aux gôuts des apiculteurs.

Exemples de mise en oeuvre

Les ruches Warré d’A. Wermelinger

a) ruches Warré: Depuis toujours très critique face aux méthodes d’apiculture orientées vers une production “intensive” de miel, Wermelinger avait adopté à ses débuts une pratique “proche de la nature” suivant la méthode développée au début du 20ème siècle par l’abbé Warré en France. Cette méthode propose une construction naturelle des rayons (ou gâteaux) sur des barrettes de bois (base de rayons mobiles construits sans cires gaufrées) disposées dans des ruches faites de caisses de bois de 30 cm de côté. Dans cette pratique, on agrandit la ruche par adjonction de nouveaux compartiments par le dessous, plutôt que par le haut. En raison de la dimensions réduite des caisses par rapport aux ruches classiques, les ruches se développent en hautes colonnes dont l’équilibre peut être assez instable.

b) “colonies naturelles”:  Depuis quelques années, Wermlinger prône plutôt l’installation d’essaims d’abeilles dans des cavités creusées dans des arbres sur pied, ce qui rappelle la méthode de récolte traditionnelle du miel au Moyen-Âge, avant les débuts de l’apiculture. Ces pratiques ont encore cours dans certains pays de l’est, en Pologne en particulier, où Wermelinger est allé

Wermelinger visitant une ruche creusée par ses soins dans un arbre

se former, pour ensuite organiser lui-même des formations en Suisse et dans les pays alentours, lors de séminaires à plusieurs centaines de francs par week-end.

Le modèle d’apiculture ne prévoit aussi peu d’interventions que possible, dans l’idéal aucun traitement, aucun nourissement et éventuellement de minimes prélèvements de miel. S’inspirant d’anciennes méthodes pratiquées dans les forêts boréales de Russie et de Pologne, Wermelinger franchit un pas de plus et promeut désormais l’installation d’essaims dans des sortes de nichoirs creusés dans les arbres de nos forêts. Des cours sont organisés dans ce but.

Ruches-troncs dans le Lubéron (http://abeilles-en-luberon.over-blog.com/)

c) dernier né: la ruche “Schiffer”présentée ce samedi 23 novembre aux apiculteurs frigourgeois, inspirée des cavités naturelles dans lesquelles se logeaient les abeilles lorsqu’elles vivaient à l’état sauvage dans d’immenses étendues de forêts et qu’elles colonisent encore parfois aujourd’hui lorsqu’elles retournent à la vie “sauvage”. Présentée comme une invention révolutionnaire par Torben Schiffer, qui lui a modestement donné son propre nom, elle est construite selon une technologie de pointe avec des morceaux de bois assemblés en tubes cylindriques et vendue pour la modique somme de CHF 600.- Il ne s’agit de rien de plus qu’une remise au goût du jour des traditionnelles ruches “troncs” très en vogue dans toute l’Europe avant l’invention des ruches à cadres mobiles et que l’on trouve encore de nos jours dans certaines contrées des pays du sud de l’Europe.

Evaluation critique du projet “FreeTheBees”

… adhésion sans réserve à l’idéal d’une apiculture sans traitements

Je reconnais volontiers que les idéaux de FreeTheBees ne me laissent pas indifférents. J’adhère par exemple sans réserve (et j’imagine que tous les apiculteurs du monde seront du même avis) à l’idéal d’une apiculture sans traitements chimiques. On parle ici des produits introduits à l’intérieur des colonies pour lutter contre les divers pathogènes et parasites communs dans nos ruches (nosema, loques, Varroa, etc). J’éprouve pour ma part d’énormes questionnements vis-à-vis des traitements recommandés dans la pratique, y compris des acides (formique, oxalique et lactique) utilisés en apiculture bio, traitements que nous appliquons plusieurs fois par année équipés de gants et de masques, tant ces produits vaporisés dans les ruche sont toxiques pour l’humain.

…mes réticences…

Je n’adhère personnellement pas au projet “FreeTheBees” pour diverses raisons. Ma principale objection est de nature scientifique. Le projet repose sur une liste de bonnes intentions que l’on peut certes partager, mais qui sont difficiles à démontrer, à moins qu’une solide méthodologie ne soit mise en place pour y parvenir. Malgré la mise en place d’un “conseil scientifique” composé de biologistes, je ne perçois pour l’instant pas ce qui dans le projet est susceptible de valider les hypothèses de base ou d’améliorer nos connaissances des abeilles.

… la journée du 23 novembre 2019….

A l’invitation de l’association FreeTheBees, l’apiculteur et biologiste allemand Torben Schiffer a animé un séminaire de 4 h à Grangeneuve, le samedi 23 novembre 2019. L’organisation de la conférence ayant été largement relayée dans la presse romande (La Liberté du 22.11.2019, article repris par Le Courrier du 29.11.2019) et son contenu fidèlement retranscrit dans La Gruyère du 26.11. 2019, le lecteur pourra se référer à ces articles pour plus de détails, ainsi qu’au site internet de FreeTheBees et aux courriers de lecteur que j’ai adressés à ces trois journaux.

En gros, on a appris lors de cette journée que les apiculteurs font tout faux depuis plusieurs dizaines de décennies, en particulier sur le choix des ruches, leur exploitation, mais surtout sur leurs objectifs. Mon but ici est de d’évaluer de manière critique le discours auquel le public a été exposé tant sur le fond que sur la forme. Les arguments évoqués par Torben Schiffer (TS) sont à peu de choses près les mêmes que ceux de FreeTheBees (FtB).

Sur le fond :

  • Des questions relevantes: TS et FtB posent des questions intéressantes, légitimes et qui méritent que l’on s’y attarde. En fait, il s’agit des questions éthiques que chaque apiculteur/trice devrait se poser au quotidien.
  • Des réponses qui le sont beaucoup moins: autant les questions sont pertinentes, autant les réponses sont mal inspirées et peu convaincantes, car ne reposant pas sur des bases scientifiquement avérées. En voici quelques exemples :
  • La ruche idéale :
    • Question: les ruches modernes sont-elles adaptées à l’apiculture ?
    • Réponse: non, car ce n’est pas l’habitat naturel des abeilles mellifères qui dans nos régions s’installaient à l’origine dans les cavités des arbres
    • Solutions: autrefois la ruche Warré était présentée comme la panacée pour FtB, en raison de ses qualités plus « naturelles ». FtB a ensuite prôné de forage de cavités dans les arbres pour y installer des essaims. Lors de cette journée, TS faisait la promotion d’une nouvelle forme de ruche-tronc, merveille de technologie en lames de bois naturel soigneusement découpées et assemblées, puis cerclées comme un tonneau.
    • Validation : aucune évaluation scientifique, tant pour la Warré, que pour les autres modèles. TS prétend démontrer par quelques photos prises en lumière infrarouge que les ruches modernes sont des passoires calorifiques en comparaison des ruches traditionnelles en paille et surtout de son propre modèle de ruche tronc. Venant à son secours, André Wermelinger (AW), président de FtB, nous a informé qu’il avait installé quelques ruches TS ce printemps et que les abeilles s’y portaient très bien… ce qui est une bien faible démonstration. Sur son blog, Roland Sachs, apiculteur allemand, exprime ses doutes et ses réticences. Il relève que les performances de cette ruche n’ont pas été testées. Il doute même que la ruche Schiffer offre des capacités thermiques que son auteur lui attribue (https://chelifer.de/?s=schiffer).
  • Propolisation des parois du nid : Schiffer invoque le rôle protecteur de la propolisation du nid qui serait bien plus efficace dans un abri naturel, ainsi que dans son modèle de ruche par comparaison aux ruches classiques. Les propriétés antiseptiques de la propolis sont bien connues, mais, ici encore, rien n’a été testé ni démontré en conditions d’apiculture et de manière comparative.
  • Régulation de l’humidité du nid : Schiffer compare aussi les conditions d’humidité de sa ruche à un tissu de haute technologie de type GoreTex. La propolisation des parois de sa ruche tronc apporterait un effet protecteur pour la santé de la colonie d’abeilles. Une hypothjèse une fois encore non validée et dont les bases théoriques sont absurdes selon Roland Sachs (https://chelifer.de/torben-schiffer-propolis-bienen/).
  • Pseudo-scorpions prédateurs de Varroa : dans la panoplie de sa boîte à outils miraculeuse, Schiffer nous a aussi parlé, vidéos à l’appui, du fameux scorpion des livres (Chelifer cancroides), un prédateur opportuniste qui consomme des varroas tombés sur les fonds de ruche ou il se tient de préférence et qu’il faudrait favoriser en aménageant à son profit les fonds de ruche. Ici encore, aucune expérience scientifique pour corroborer les dires du conférencier. Selon Sachs qui a particulièrement approfondi cette question, il est faux de prétendre aujourd’hui que le pseudo-scorpion soit d’un quelque effet sur les populations de Varroa (https://chelifer.de/buecherskorpione/).
  • Ignorance et pratiques inappropriées : dans l’idéologie du conférencier et des adeptes de FtB, l’apiculture fait tout faux depuis des décennies, en raison d’une grande ignorance de la biologie et des besoins des abeilles. L’apiculture serait ainsi en grande partie responsable des malheurs qui surviennent de nos jours aux abeilles. A commencer par l’ambition d’exploiter le miel, de nourrir les abeilles avec du sirop de sucre et de faire l’élevage et la sélection d’abeilles douces et productives. S’il est légitime de questionner ses pratiques et nécessaire que chacun/e développe sa propre éthique d’apiculture, il est faux en revanche d’affirmer sans démonstration scientifique que ce qui arrive à l’apiculture aujourd’hui n’est que le résultat de décennies de pratiques erronées et nuisibles aux abeilles. Certes la propagation des maladies et des parasites a été accentuée par la mondialisation, mais l’apiculture n’est pas la cause de la mondialisation, ni de la réduction de la biodiversité et de l’appauvrissement des sources de nourriture des abeilles mellifères. Certes, la sélection a le potentiel de réduire la diversité génétique, mais rien n’est démontré dans ce domaine non plus. Une étude récente démontre au contraire que les souches d’abeille noire en Suisse présentent la même diversité que les échantillons du passé (M. Pajero et al. Apimondia 2019). Il sera difficile d’aller beaucoup plus loin dans le temps et cette idée ne restera qu’une conjecture.
  • Promotion de nouvelles pratiques: après avoir fait ces accablants et culpabilisants constats, de nouvelles pratiques nous sont proposées, dont l’abandon ou la réduction à quasi rien des récoltes de miel. Il faut en particulier favoriser l’essaimage en maintenant les colonies dans des petits volumes de manière à assurer la prolifération des colonies d’abeilles et la recolonisation de milieux naturels fantasmés sans intervention de l’homme. Cerise sur le gâteau, nous sommes conviés à ne plus nourrir les ruches affamées et à renoncer à soigner les colonies malades au nom de la sélection naturelle ! TB nous apprend que des mortalités de 30% sont parfaitement normales dans les conditions de nature et qu’elles doivent être acceptées par l’apiculteur moderne !

Sur la forme :

l’évènement auquel nous avons assisté était un exercice remarquablement bien orchestré, démontrant une remarquable maîtrise des techniques de communication et de manipulation des foules. En voici quelques ressorts :

  • Victimisation: en introduction AW a fustigé la position de Bienen-Schweiz qui a refusé de publier l’annonce de la conférence dans Bienen-Zeitung et loué celle de la SAR qui a adopté la position inverse
  • Endoctrinement et refus de répondre aux questions: durant quatre longues heures, prenant tout à tour le ton inspiré du pasteur en chaire, puis du professeur réfléchi et du savant inventeur, TS a développé son discours, avec une pause après chaque heure, qu’il a invariablement terminée par la même injonction : « Aucune remarque, aucune question ! Je ne répondrai à aucune d’entre elles avant la fin de la journée ». Inutile de dire qu’au terme des quatre heures, le public avait perdu tout esprit critique et toute envie de contredire un point quelconque ou de poser une question dérangeante. Pourtant, TS s’en défend bien, puis qu’il annonce d’emblée ne pas vouloir nous faire la morale ou nous culpabiliser sur nos pratiques inappropriées. Non, il est ouvert d’esprit et va nous convaincre par des arguments scientifiques ! C’est tout le contraire auquel nous avons assisté. De fait, un endoctrinement digne des meilleures dérives sectaires.
  • Appel aux génies méconnus et oubliés : c’est un vieux truc, faire appel à un auteur oublié et méconnu permet de gagner sur tous les plans : vous impressionnez votre public par vos connaissances et votre érudition, l’auteur en question ne peut vous contredire, car il est mort, et vous pouvez mettre en avant des arguments imparables. TS fait en l’occurrence appel à Johannes Thür auteur d’un traité d’apiculture intitulé « Bienenzucht » publié en 1946. Selon TS, l’auteur insiste sur l’importance capitale de préserver la chaleur du nid pour avoir du succès en apiculture. Ce que tout le monde savait déjà. Idem pour les pseudo-scorpions qui ont été décrits de longue date et qui s’attaqueraient à tous les ennemis de la ruche, y compris aux larves de fausse-teigne. Cet arachnide est en effet commun dans nos ruches, vous en trouverez en décomptant les varroas tombés sur les plateaux. Encore un fait incontestable, mais qui ne prouve rien.
  • Appel à d’indiscutables sommités: en plus des génies du passé, TS fait ensuite appel à ceux du présent, ce qui lui permet de montrer qu’il est aussi en lien avec les meilleurs esprits de son temps. A commencer par Jürgen Tautz, professeur retraité de l’Université de Würzburg. Fondateur du groupe HOBOS dont TS se réclame, successeur des éminents Karl von Frisch et Martin Lindauer, l’histoire retiendra que Tautz est l’auteur d’une théorie absurde selon laquelle le rayon résulterait de propriétés autonomes de la cire et que l’habileté des abeilles n’y est pour rien !  Au passage, TS citera aussi Einstein, un argument d’autorité morale, même si Einstein n’a rien écrit sur les abeilles. Mais c’est surtout aux travaux de Thomas Seeley que TS fera fréquemment référence. S’il le cite à propos et connaît bien ses découvertes, il en tire des conclusions qui au mieux devraient être traitées comme des hypothèses. Il faut admettre à la décharge de Schiffer, que Seeley lui-même, comme de nombreux sociobiologistes avant lui, tombe dans les mêmes travers comme ce fut le cas lors de sa conférence plénière cet été à Apimondia.
  • Caricature de conférence scientifique : la journée était mise en scène comme s’il s’agissait d’une véritable réunion scientifique, avec AW dans le rôle de modérateur, et qui chrono en main, indiquait à l’unique orateur de ne pas dépasser le temps qui lui était imparti.
  • Promotion personnelle: TS termine sa quatrième heure d’endoctrinement par consentir à nous dévoiler son produit miracle, un nouveau modèle de ruche, modestement dénommée de son propre patronyme, qui trône à côté du pupitre de l’orateur depuis le début de la journée, dont chacun meurt d’impatience de découvrir les intimes secrets, qu’il consentira à vous vendre pour la modique somme de CHF 600.- l’unité et que vous aurez le privilège de détenir dès l’année prochaine si vous passez commande avant Noël. Six cents francs pour une ruche­-tronc c’est effectivement une offre à ne pas manquer ! Sans compter deux livres de l’auteur, dont l’un sortira l’an prochain sous un titre non moins modeste : «Die Revolution der Imkerei».
  • Les pratiques proposées par Torben Schiffer et FreeTheBees sont-elles légales ? C’est la question posée par un auditeur en fin de journée. Il n’a malheureusement pas reçu la réponse claire et indiscutable qui s’imposait. Non, il est illégal de laisser mourir de faim et de maladie des animaux domestiques dont les conditions d’élevage sont clairement définies par la loi. Il est aussi illégal de maintenir des abeilles dans des dispositifs tels que la ruche Schiffer qui ne permettent pas d’évaluer l’état sanitaire des colonies d’abeilles. Il est enfin illégal de s’attaquer en forêt à des arbres sains, tronçonneuse en main, pour y creuser des cavités pour y installer des colonies d’abeilles.

Quid de l’apiculture ?

  • Une vision nostalgique et passéiste: Et alors me direz-vous, que devient l’apiculture dans tout ceci? Pour moi, la réponse est assez simple. Ce que nous propose TB et FtB n’a plus rien à voir avec l’apiculture et en usurpe le terme. Il peut être légitime de vouloir repeupler nos forêts d’abeilles vivant comme à l’époque paléolithique, lorsque la majorité de notre territoire était couvert de forêts. Il s’agit là d’un projet qui relève plus de la protection de l’environnement et des espèces sauvages que de l’apiculture. Les ambitions de TS et de FtB s’apparentent à une vision nostalgique d’un passé fantasmé et d’une nature qui n’existe plus.
  • L’apiculture comme branche de l’agriculture: de fait, l’apiculture s’est développée comme une activité liée à l’agriculture, avec ses ambitions et ses contraintes. Elle est traditionnellement en Suisse une activité exercée à titre accessoire ou comme hobby par des passionnés. Elle évolue de nos jours vers d’autres formes, avec d’un côté une certaine professionnalisation et de l’autre côté la conquête de nouveaux publics, en particulier dans les villes, les entreprises et les défenseurs de l’environnement. Elle reste néanmoins une activité d’une importance économique certaine, soumise à une législation stricte et complexe qui concerne tant les conditions de détention des abeilles, que la gestion de la qualité et la traçabilité des produits (19 références à des textes législatifs sur notre site web : https://www.abeilles.ch/telechargements-liens/lois-et-ordonnances.html)
  • La valeur économique de l’apiculture : la valeur économique des services de pollinisation des abeilles mellifères, sauvages et des pollinisateurs en général est désormais largement reconnue. Elle a été évaluée en 2008 à la somme colossale de 217 milliards de US dollars par année pour l’ensemble de la planète. En comparaison, le marché du miel ne représentait que 5 milliards de dollars, soit à peine 2.3% des services de pollinisation. Pour la Suisse, la valeur des produits de la ruche est estimée à 60 millions de francs, contre 250 à 400 millions pour les services de pollinisation.

Quels développements pour l’apiculture ?

  • L’abeille sauvage première source de miel:  Dès le paléolithique, le miel et la cire d’abeille étaient récoltés et utilisés dans les civilisations humaines de chasseurs-cueilleurs qui pratiquaient la « chasse au miel ». Il s’agit typiquement là d’une activité prédatrice de l’homme sur les abeilles mellifères et non d’apiculture. Cette activité s’est maintenue jusqu’à l’époque moderne. Elle était encore pratiquée dans les forêts d’Europe avant l’avènement de l’apiculture proprement dite, avec des chasseurs de miel qui repéraient des arbres occupés par des abeilles, les marquaient de leur chiffre pour les retrouver et s’en octroyer l’exclusivité. C’est à ce type d’activité que nous invite FtB: ce n’est clairement pas de l’apiculture.
  • L’apiculture apparaît dans la haute antiquité : l’activité d’élever des abeilles remonte toutefois à la plus haute antiquité, avec des preuves archéologiques en Mésopotamie et dans l’Egypte ancienne déjà. Dès cette époque, les abeilles vont vivre à proximité des habitations humaines, dans des ruches artificielles agglutinées les unes aux autres comme dans les ruchers modernes.
  • Débuts de la domestication: dès cette époque, l’homme exercera une pression de sélection sur les abeilles mellifères, comme il exeercera une sélection sur son bétail et les céréales panifiables. Nos abeilles sont-elles issues de ces abeilles qui vivaient à proximité des hommes? Ont-elles été introduites dans nos contrées par les Romains? Ont-elles été domestiquées indépendamment dans nos contrées? Personne n’en sait rien. Quoi qu’il en soit, l’abeille “sauvage” dans son milieu naturel est un animal fantasmé. Il est plus que vraisemblable qu’abeilles et hommes se soient associés de très longue date, les unes et les autres bénéficiant de services réciproques. Quant à savoir qui de l’une ou de l’autre domestica son partenaire, la question reste ouverte.
  • L’abeille mellifère comme animal de rente : selon la loi, l’abeille mellifère est considérée en Suisse comme un « animal de rente », au même titre que les bovins, les porcs ou les volailles. Même si l’abeille occupe une place particulière et que l’on peut se demander s’il s’agit bien d’une espèce « domestiquée », sont élevage et sa détention sont réglés par la loi, un cadre qui doit être respecté par tout détenteur d’abeilles.
  • L’abeille mellifère comme animal sauvage : existe-t-il encore des populations sauvages d’abeilles mellifères dans notre pays ? La réponse est « peut-être », « probablement » selon FtB, mais personne n’en sait rien en vérité. C’est pourtant une question qui est véritablement digne d’intérêt et qui mériterait qu’un programme de recherche s’en préoccupe. Tom Seeley a récemment publié un petit ouvrage[1] qui relate les pratiques des « chasseurs de miel » en Amérique du Nord. Il décrit comment s’y prendre très en détail. Une telle approche, praticable par tout un chacun, serait une contribution importante à nos connaissances sur les conditions d’existence d’abeilles mellifères en dehors des structures apicoles et des interactions avec ces dernières.
  • L’abeille mellifère comme animal féral: on parle ici d’abeilles domestiques retournées à l’état de vie sauvage et qui survivent sans l’intervention de l’homme. Un exemple très connu est celui de la forêt d’Arnot, dans l’Etat de New York, aux USA, où une population d’abeilles mellifères s’est établie et se maintient à l’état « féral » depuis la fin des années 1970 dans un parc naturel[2].
  • L’abeille mellifère comme espèce invasive : l’abeille mellifère, Apis mellifera, originaire d’Afrique et d’Eurasie était totalement absente du reste du monde avant que l’homme ne l’importe dans les Amériques, en Australie, Nouvelle-Zélande et presque partout où il existe des fleurs à butiner. La conquête de l’Amérique du Nord est à cet égard très intéressante. Elle a débuté vers 1620 avec des résultats très médiocres dans les ruchers des premiers colons-apiculteurs. En revanche, les essaims qui s’en sont échappés ont colonisé une grande partie des forêts nord-américaines avec un succès retentissant, au point que les indigènes avaient appris à récolter le miel dans les arbres bien avant l’arrivée des premiers blancs dans leurs contrées (Seeley 2016). On qualifierait de nos jours un tel animal d’espèce « invasive ».
  • Un insecte multi-formes: comme le montrent ces différents éclairages, cet insecte est capable de revêtir des formes multiples, d’assumer des fonctions diverses, souvent d’une grande utilité aux activités humaines. Il est capable de s’adapter avec un indiscutable succès à des conditions et des environnements très divers. En fait, c’est un insecte multi-forme, insaisissable, qui garde sa liberté de piquer les intrus, dont les reines par leurs accouplements multiples rendent les efforts de sélection bien compliqués, qu’il est difficile de garder sous contrôle et dont il serait vain de vouloir faire le bonheur contre son gré. Et c’est très bien ainsi.

 

[1] Seeley, T.D.,  Following the wild bees: the craft and science of bee hunting. Princeton Univ. Press, 164 pp., 2016

[2] Seeley, T.D, Apidologie, 38 : 19-29, 2007

…scandale du pirimicarbe contaminé au fipronil: l’Union suisse des paysans réagit…

Sous le titre: SHARDA CROPCHEM LIMITED : aucun employé en Suisse, le journal “Bauerschweizer” réagit au cas d’intoxication d’abeilles en Argovie durant l’été. Il exige en particulier de l’Office fédéral de l’agriculture des mesures de surveillance plus sévères et l’interdiction d’octroi de licence de vente à des sociétés “boite-à-lettres”. A noter que le fipronil, interdit dans l’agriculture en Suisse et dans l’Union européenne, reste toujours autorisé dans les colliers acarides pour chiens et chats.

Voici une traduction de l’article de Susanne Meier du Bauerschweizer du 6 novembre 2019

SHARDA CROPCHEM LIMITED : Aucun employé en Suisse

Sharda Cropchem Limited est le fabricant de l’insecticide Pirimicarbe contaminé au fipronil. Il s’agit d’une entreprise « boîte-à-lettres »  qui n’a ni bureaux ni employés en Suisse. L’Union suisse des paysans veut changer cela.

Des centaines de milliers d’abeilles sont mortes dans le canton d’Argovie parce que des lots de pirimicarbe utilisés contre les pucerons étaient contaminés au fipronil. L’Office fédéral de l’agriculture et Fenaco, qui a vendu le produit, ont lancé une campagne de rappel.

Fenaco devait agir Il est maintenant établi que le détenteur de la licence pour la distribution du spray contaminé, Sharda Cropchem Limited, n’est qu’une entreprise « boîte-à-lettres ». Bien que la filiale du fabricant indien de pesticides soit responsable des rappels en cas d’urgence, elle n’a pas de bureaux ni d’employés pour s’occuper des dommages causés par cette matière active. Le pirimicarbe a été importé par la société Sintagro AG de Langenthal. En l’absence de personnes de contact au sein de l’entreprise “boîtes-à-lettres”, Fenaco, en tant que vendeur, a finalement dû assumer le scandale au nom de l’entreprise fantôme.

Fenaco avait déjà acheté du Pirimicarbe contaminé en mars 2017. Plusieurs des 1308 unités ont été utilisées depuis lors. Déjà en 2018 il y a eu un cas d’empoisonnement d’abeilles au fipronil, selon le service de santé apicole. Les recherches de la “Sonntags-Zeitung” montrent que de nombreux pesticides sont homologués pour l’utilisation par des entreprises « boîtes aux lettres ». En effet, la loi prescrit expressément qu’il faut une adresse en Suisse pour recevoir une autorisation pour les produits phytopharmaceutiques.

Mais l’Office fédéral de l’agriculture, en tant qu’autorité d’approbation, accepte les entreprises qui n’existent que sur le papier. L’Union suisse des paysans a décidé d’agir. Le président Markus Ritter déclarait dans la “Sonntags-Zeitung” : “Nous exigeons que les entreprises disposant d’un permis d’autorisation pour les produits phytosanitaires aient des personnes de contact sur place en Suisse”. Martin Rufer, membre du Directoire, en donne les détails : “si, pour des raisons de sécurité, vous devez agir rapidement en cas de problèmes avec un produit pulvérisé, il ne faudrait pas avoir d’abord à trouver un interlocuteur quelque part dans un pays étranger et lointain”.

 

… vous parlaient d’art contemporain…

Au cours des dernières décennies, les avancées de la science n’ont fait que repousser les limites qui nous séparent du reste du règne animal, reléguant un à un aux oubliettes de l’histoire des sciences les préjugés anciens sur ce qui fait le “propre de l’homme”. En effet, nous partageons une forme de “rire” avec les grands singes, de perception de la mort avec les éléphants et d’intelligence au sens large avec les grands cétacés et les mammifères en général, mais aussi avec de nombreuses espèces animales considérées comme beaucoup moins “évoluées”, telles que les céphalopodes, pieuvres et poulpes, qui appartiennent à l’embranchement des mollusques, qui sont donc des cousins des limaces et des escargots.

Ou encore avec les insectes, dont les abeilles mellifères, qui sont également capables de prouesses étonnantes. Il a été démontré qu’elles sont capables de manier des notions telles que le haut et le bas, la droite ou la gauche, de compter jusqu’à cinq et qu’elles maîtriseraient même la notion du zéro, un concept qui n’apparaît que tardivement dans l’histoire des mathématiques, et n’est guère maîtrisé avant 10 ans chez l’humain.

La danse des abeilles Mais les abeilles ont aussi développé une forme de langage symbolique, dont tous les détails ne sont pas encore complètement élucidés. Une butineuse est en effet capable en rentrant à la ruche, de communiquer à ses compagnes, en plus de sa composition et de sa qualité, la localisation d’une source de nourriture, en précisant à la fois la direction et la distance où la trouver. S’engage alors un processus de recrutement qui peut en quelques minutes, si les abeilles sont affamées et si la source est riche, inciter des centaines, voire des milliers d’abeilles mellifères à converger vers cette manne providentielle. Cette forme de communication est connue sous le nom de “danse frétillante des abeilles”, au cours de laquelle, la butineuse effectue de manière répétitive un parcours en forme de “huit”, dont l’orientation indique la direction et la vitesse du frétillement la distance à la source de nourriture (voir un exemple en video).

L’art comme ultime frontière ? Or pour nous la danse est un art, une forme d’expression culturelle, mais aussi de séduction, une ritualisation des rapports humains, de rapprochement des sexes et de formation des couples. Peut-on parler de performance artistique dans le cas de la danse frétillante des abeilles, dans les parades nuptiales de certains oiseaux, ou encore des ensorcelantes danses des serpents? A priori non. Et pourtant, à les regarder, à les observer frétiller sans comprendre la signification de leurs actions, on ne peut que s’émerveiller, y trouver une forme de beauté gratuite. Et c’est probablement ici que se situe l’une des dernières frontières entre animaux et humains. Si ces “danses” sont bien une forme de communication, elle ne revêtent apparemment pas d’intentionnalité en vue de produire du beau ou une émotion de nature artistique chez le spectateur ou le partenaire. Mais qui saurait vraiment l’affirmer? L’art serait-il donc l’une de ces frontières? En tout état de cause, il n’est à ce jour pas connu de forme d’ “art pour l’art” dans le reste du règne animal.

Arts, abeilles et écologie Il est difficile de faire communiquer des mondes aussi éloignés, et aussi peu perméables l’un à l’autre que sont les arts et les sciences. Pourtant, avec la philosophie et les sciences, l’art est en définitive ce qui reste de plus marquant d’une civilisation. Face aux enjeux environnementaux qui nous attendent en ce début de troisième millénaire, les abeilles (au sens large du terme) s’imposent comme nouvelle valeur universelle, à la fois symbole de perte de la biodiversité et de survie des humains sur Terre. Avec leur sensibilité propre, de nombreux artistes s’engagent et intègrent ces préoccupations majeures dans leurs oeuvres.

Ainsi, durant tout l’été et jusqu’au 11 octobre, Genève abrite une œuvre d’art éphémère consacrée aux abeilles dans un cadre insolite : le cimetière des Rois. S’inspirant du roman « Le sang des fleurs » de sa compatriote Johanna Sinisalo, l’artiste finlandaise Ulla Taipale nous invite à explorer cette frontière, à méditer sur les liens que nous entretenons avec la nature, mais également avec l’au-delà. L’exposition genevoise est également dédiée au grand naturaliste genevois, François Huber et maintes fois mentionné dans ce blog (cf Billets consacrés à François Huber ci-dessous), qui a su faire de sa cécité une force et a tant apporté à la connaissance de ces insectes sociaux,

Le vernissage de l’exposition, organisée par l’association Utopiana dans le cadre de son programme “1000 écologies” était initialement prévu le 19 juin. Il a dû être repoussé en raison d’un violent orage qui a abattu plusieurs arbres et endommagé le dispositif. Il se déroulera officiellement ce lundi 16 septembre 2019 à 17h en présence de l’artiste. L’expo est inscrite dans une démarche résolument moderne. Elle se présente sous la forme d’une expérience de réalité augmentée au cours de laquelle les visiteurs sont invités à écouter sur leur smartphone une dizaine de textes d’auteurs variés à propos des abeilles. Sur le plan pratique, il convient au préalable de télécharger l’application Arylin, puis, sur place, de chercher et scanner de petits panneaux distribués entre les tombes d’illustres personnalités qui ont fait Genève. L’app déclenche alors la lecture du texte associé au panneau.

 

1: Billets consacrés à François Huber

François Huber, le genevois qui mit au jour les secrets des abeilles,

Quand les abeilles s’assemblent en Landsgemeinde,

…vous invitaient à revivre l’épopée de deux François, Huber et Burnens ou l’histoire d’une révolution scientifique à Genève à l’époque de la révolution française…)

…sur les épaules des géants….

la démocratie des abeilles mise en oeuvre au sommet des jeunes pour le climat

Smile for future“, le sommet des jeunes pour le climat réunis à Lausanne la semaine dernière s’est terminé après cinq jours d’intenses débats par une remarquable prise de position rédigée en anglais et intitulée “Déclaration de Lausanne“. J’invite chacune et chacun à la consulter. Son contenu est impressionnant et ce document fera probablement date dans l’histoire moderne.

Le texte débute par une déclaration d’intention présentant les objectifs, mais aussi la diversité et les différences des participants à la conférence, introduction qui se conclut par “Ensemble nous voulons changer ce monde pour le meilleur. Pour nous et pour toutes les générations à venir“. Elle se poursuit en déclinant Valeurs, Motivation, Méthode et Action. Elle affirme l’unité, la non-violence, la transparence et l’absence de structures hiérarchiques comme principes cardinaux d’un mouvement parti de la jeunesse, ouvert à tous les âges, qui rejette toutes les discriminations et les propos haineux. La déclaration se termine par une liste de trois revendications autour du climat et une vingtaine de suggestions pour démarrer la mise en oeuvre. Quelle impressionnante maturité dans ce mouvement et cette déclaration réalisée en une semaine à peine par des jeunes de tous les horizons de la planète!

Michel Serres serait-il enfin entendu? Il y a près de 30 ans, en 1990 très exactement, le philosophe français Michel Serres, récemment décédé, publiait un texte fondateur, véritable déclaration d’amour à la planète Terre, intitulé “Le contrat naturel“, allusion métaphorique, mais explicite au “Contrat social” de Rousseau de 1762. Les idées égalitaristes du Genevois devaient se concrétiser, entre autres, par la “Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen” de 1789 et la “Déclaration universelle des droits de l’Homme” proclamée par les Nations Unies en 1948.

Dans ce livre écrit comme un poème d’amour, destiné à être lu à haute voix, exigeant, invitant à s’arrêter presqu’à chaque mot, Michel Serres fait le constat tragique suivant: depuis Rousseau et les Lumières, la philosophie et les sciences humaines ont oublié de prendre en compte le “Monde”.  Elles se sont attachées à décrire les relations entre humains et à théoriser la domination de l’homme sur la nature, une approche anthropocentrique qui caractérise toutes les formes de conception du monde en Occident, de la philosophie aux idéologies sociales, en passant par les religions, et cela jusqu’à la deuxième moitié du 20ème siècle.

Cette conception du monde, étroite,  restreinte par les oeillères de l’anthropocentrisme, ne posait pas véritablement problème, tant que l’action de l’homme sur le “Monde” restait insignifiante.En effet, la Nature, par ses déluges, ses tempêtes et autres tremblements et catastrophes naturelles se chargeait opportunément de rappeler périodiquement à l’ordre ce bipède “tout-puissant?”. Mais, tout a changé au 20ème siècle. Avec la maîtrise de l’atome, l’homme s’est soudain trouvé en possession d’armes assez puissantes pour détruire la Terre, “sa” Terre?. Puis, avec le “progrès” et la mondialisation, ont suivi l’empoisonnement des sols, des réserves d’eau, de l’atmosphère, sans parler de la la destruction progressive et en accélération des autres espèces vivantes. Enfin, cerise sur le gâteau, il a imprimé un impact majeur sur les conditions climatiques globales de la planète. Mais la Nature ne se laisse pas dominer si facilement. Le présomptueux Prométhée sur deux jambes doit s’attendre au retour de manivelle. S’il continue à maltraiter la Nature de la sorte, sans en connaître les lois, ni en mesurer la force, elle lui montrera ses capacités à surmonter des  “accidents”, tels que le passage de l’homme sur Terre, incidents négligeables à l’échelle des temps géologiques.

C’est donc à un constat d’humilité et de respect pour le monde que Michel Serres nous convie dans son livre. Il nous invite à vivre en harmonie avec le monde et à conclure avec lui un “Contrat naturel”, dans lequel les intérêts de l’homme, comme ceux de la planète seraient respectés, ainsi que Rousseau invitait ses contemporains à conclure un “Contrat social” face aux inégalités des sociétés humaines de son temps. Et c’est à l’ébauche d’un tel contrat que les jeunes ont travaillé la semaine dernière. Cette déclaration de Lausanne en est une première étape.

Ayant consacré sa vie à créer des ponts entre la philosophie, les sciences humaines d’une part et celles de la nature de l’autre, Michel Serres arrive au constat que ces deux mondes des connaissances humaines ne se parlent pas, ne se comprennent pas et que cela est source de tragiques conséquences pour nos sociétés. Il conclut en particulier que le “Monde” est dirigé par des personnalités formés en sciences humaines qui ignorent tout des lois du “Monde”, telles que décrites par les sciences de la nature. Et ils prennent forcément des décisions inadaptées. C’est aussi ce que nous rappellent les jeunes dans leur troisième revendication:

Décideurs: écoutez ce que la meilleure des sciences possible nous apprend !“.

Et les abeilles dans tout cela? Comme les jeunes l’ont indiqué aux media, l’accord n’a pas été simple à trouver. Des divergences, des dissensions se sont manifestées au cours des débats, mais à la fin, c’est à un consensus général résumé dans la déclaration qu’ils ont abouti. Et ce processus, rappelle étrangement les mécanismes de prise de décision d’un essaim d’abeilles. Comme déjà mentionné dans ce blog (Quand les abeilles s’assemblent en Landsgemeinde), la démocratie n’a pas été inventée en Grèce il y a quelques siècles, mais probablement depuis plusieurs millions d’années par les sociétés d’insectes.

Selon Thomas Seeley, biologiste américain, auteur du livre “La démocratie des abeilles“, ce mode de système politique serait une propriété émergente de la vie en société, avec comme archétype l’abeille mellifère. Lorsqu’un essaim d’abeilles cherche un emplacement pour s’installer, il délègue la tâche de la reconnaissance à quelques dizaines, ou centaines d’individus, qui vont visiter différents lieux, les évaluer, les comparer et en discuter au cours d’un véritable “débat démocratique“, chaque exploratrice se faisant sa propre opinion, puis tentant de convaincre ses collègues de la qualité de chacun des sites potentiels. Cette opération se déroule généralement sur deux à trois jours. Et ce n’est que lorsqu’un consensus absolu est atteint que les milliers d’individus formant l’essaim s’envolent vers leur nouvelle demeure, guidés par les exploratrices qui seules connaissent la destination. Sans consensus général, la colonie est vouée à la mort, car l’essaim se disperse dans plusieurs directions, la reine ne sachant quel parti suivre.

J’expliquais récemment ce mécanisme à un auditoire d’apiculteurs jurassiens. A la question d’un collègue, par ailleurs parlementaire connu, je répondis : “Imaginez les résultats d’un parlement dont les membres seraient contraints au consensus pour toute décision vitale, les décisions prises à la majorité étant fatales pour la société!”. C’est ce que les abeilles nous apprennent. C’est aussi ce que les quelques centaines de jeunes présents à Lausanne (représentants leurs pairs du monde entier) ont mis en pratique cette semaine à Lausanne. Faisant preuve d’une remarquable maturité politique, ils ont aussi su préserver leur jeune reine scandinave, sans laquelle rien ne serait possible…

…non, je ne communierai pas à la grand-messe veveysanne…

Voudriez-vous y échapper qu’il vous faudrait vous couper du monde, cesser de lire les journaux, d’écouter la radio et de regarder la télévision. Car depuis quelques semaines elle est partout, omniprésente, rendez-vous obligé de la romande ferveur. Et pourtant, non, je n’irai pas. Ma décision est prise de très longue date, bien avant même la mise en vente des billets, bien avant les récentes polémiques.

Ma position ne repose sur aucun des arguments que l’on entend ici ou là: des billets hors de prix, soudain bradés pour remplir les gradins, une tradition d’un autre temps, célébrant un folklore passé et suranné, des figurants qui devront probablement payer leurs costumes de leur poche, alors que le budget dépasse les 100 millions de francs. Non, ma décision repose sur un autre constat, un besoin de cohérence.

Comment dans un monde en profond bouleversement, au bord du gouffre, peut-on s’enivrer et célébrer à grands frais et large fracas l’une des substances les plus délétères, les plus nocives et les plus nuisibles qui soit? Il est vrai qu’avec Bacchus, l’humanité y est enchaînée depuis la nuit des temps. “Que diable!” me direz-vous. “C’est la culture d’un peuple, notre culture! Humez ce parfum, c’est un grand crû. Il a de la cuisse! Et ces arômes de framboise et de myrtille! Franz Weber, lui-même, l’indomptable et honni écologiste, s’était élevé contre tous pour en préserver les sols”.

En chiffres cela représente des revenus considérables! Environ 2 des 14 milliards de PIB que produit notre agriculture; moins de 10’000 emplois! Selon le Rapport vitivinicole 2018 de l’Office fédéral de l’agriculture, 148 km2 y sont consacrés en Suisse, dont 0.69 are (69 m2 tout de même) au divin Nebbiolo dans le val Mesolcina. Sans le jus de raisin, la production totale s’est élevée en 2018 à 1’111’534 d’hectolitres, soit 111,5 millions de litres, ou encore, avec un taux d’alcool de 13%, environ 14,5 millions de litres d’alcool pur, soit un peu moins de la moitié des 33 litres de vin consommés annuellement en moyenne par habitant dans notre chère Helvétie (sans compter les 55 l de bière et les 3,6 litres de spiritueux). Que représenteraient, en kWh d’énergie solaire, ces 148 km2 d’espace particulièrement bien exposés au soleil?

Selon “Addiction suisse”, plus de 11’000 décès et des coûts sociaux dépassant les 14 milliards (dont la moitié à la charge de la société) sont causés annuellement par les diverses dépendances, dont pour l’alcool, avec environ 250’000 personnes alcoolodépendantes, environ 1600 décès et 4 milliards de coûts directs et indirects. De quoi faire réfléchir! Car, clairement, le bilan, ne serait-ce que financier, est fortement défavorable.

Oserai-je vraiment cracher dans la soupe? Et l’exprimer publiquement? Car, cette fête, on nous la promet belle! Ne serait-ce que les costumes ! Les premières images démontrent déjà que le spectacle sera splendide. Et les chants? J’en ai entendu quelques émouvants extraits. De plus, deux des chanteurs qui entonneront le Ranz des vaches sont des voisins… dont le frère cadet du fameux Bernard Romanens. Oui, sans doute que ce moment je vais le regretter, mais saurai me consolerai en me remémorant les nombreuses occasions où j’ai pu les écouter dans des cadres plus intimes…

Car, en définitive, il s’agit de cohérence. Comment justifier, vis-à-vis des jeunes en particulier, les avertissements envers diverses substances, toutes aussi addictives et dangereuses les unes que les autres, lorsque l’on célèbre l’une d’entre elles, élevée au rang de valeur nationale? Je n’oublierai jamais la grande solitude ressentie lors d’une soirée de bobos cinquantenaires, intellectuels éclairés, élite de la nation, durant laquelle, toutes les conversations tournaient autour de la dégustation de la dernière bouteille débouchée, s’extasiant déjà sur les divines surprises que réservait la suivante, avant de sombrer plus avant dans l’ivresse. Est-cela que l’on appelle culture? Et ne nous y trompons pas, les jeunes ne sont pas des imbéciles: nos discours de prévention ne leur paraissent guère crédibles.

Non, je n’irai pas. Et peut-être que les gradins dont l’occupation s’annonce clairsemée indiqueront-ils que je ne suis peut-être pas si seul.

 

Le miel, meilleur que le sucre?

Dans son édition du 25 juin 2019, l’hebdomadaire  “Coopération”, organe de la société COOP, “géant orange”, numéro deux du commerce de détail en Suisse, présente dans sa rubrique “Le conseil de l’experte” une comparaison peu nuancée des qualités du miel par rapport au sucre blanc qui en a choqué plus d’un/e et a fâché les apiculteurs/trices du pays. De plus, l’article laisse entendre que l’idée largement répandue que les miels sont préférables au sucre de cuisine ne repose sur aucun fondement.

L’indice glycémique fait toute la différence: S’il est exact que le contenu en calories des miels et du sucre de cuisine sont similaires, les miels contiennent des sels minéraux, de nombreuses vitamines, des enzymes, des agents antiseptiques, en quantités certes faibles, mais néanmoins quantifiables, toutes substances excellentes pour la santé et absentes du sucre de cuisine. De plus, depuis plus de trente ans, on distingue les qualités des sucres en fonction de leur vitesse d’absorption dans le sang, sous la forme de l’indice glycémique (IG). Cet indice prend la valeur 100 pour le glucose, le sucre par excellence en physiologie humaine. Avec un IG de 20 seulement, on trouve à l’autre extrême le fructose, un isomère du glucose, une molécule qui ne diffère du glucose que par l’arrangement de leurs atomes.

Le sucre blanc est un di-saccharide, formé de glucose et de fructose en parts égales (50/50). Avec un indice glycémique de 80, il est classé dans les sucres à IG élevé. Les miels sont composés d’une fraction d’eau (moins de 18%) et de plus de 80% de sucres variés, dont le fructose (environ 40%), le glucose (environ 30%), le maltose (5-10%) sont les plus fréquents.  Comme la part de fructose est généralement supérieure à celle du glucose, les miels ont un IG généralement inférieur à 60, qui les classe parmi les aliments à indice glycémique modéré, avec la plupart des fruits riches en sucres naturels. Le miel d’acacia (ou robinier faux acacia), présente même un IG plus faible qui le classe parmi les sucres à IG faibles avec la carotte et la plupart des légumes crus. Il convient encore de relever que le fructose a un pouvoir sucrant plus élevé que le glucose.

Comment déterminer simplement l’indice glycémique d’un miel? Un critère simple est celui de la vitesse de cristallisation. Plus le contenu en glucose est élevé, plus rapide sera la cristallisation. C’est le cas des miels de fleurs et des miels de printemps (pissenlit, colza, etc.). En revanche, les miels plus tardifs, de tilleul, de châtaignier et de forêt en général ont un contenu plus élevé en fructose et une vitesse de cristallisation nettement plus lente, certains miels comme celui d’acacia ne cristallisant pas du tout.

En conclusion, pour toutes les raisons évoquées ci-dessus, il est démontré que les miels se distingues du banal sucre de betterave et qu’ils sont du point de vue diététique préférables au sucre blanc. Enfin, les miels ont des propriétés organoleptiques d’une infinie richesse dont il serait absurde de se priver.

…attendaient la canicule…

C’est une semaine de folie que certains apiculteurs ont vécue! La chaleur, étouffante, écrasante, que nous avons subie, obsédante, au centre de toutes les conversations, reléguant aux second plan le reste de l’actualité, avec ses listes de recommandations aux personnes fragiles, ses plans de baignades, la recherche d’air conditionné, les ventilateurs en rupture de stock et j’en passe, a aussi eu des conséquences inattendues qui n’ont pas fait la une des journaux télévisés.

En effet, une extraordinaire miellée de forêt s’est déclenchée durant la seconde quinzaine de juin. Depuis 15 jours, vers 7h du matin, chez moi l’air est parfumé d’une odeur sucrée que je n’avais plus ressentie depuis au moins 10 ans. “La sens-tu, cette divine odeur de miel?” demandais-je régulièrement à mes proches et à mes voisins, incrédules et insensibles, pour essayer de me conforter dans mes perceptions. La réponse était invariablement. “Non, rien de particulier, ou peut-être une vague odeur de foin séché?”  A quoi je rétorquais: “Non, c‘est autre chose, une fragrance sucrée, un parfum doucereux“.

Hausse vue de dessus. On distingue les cadres couverts par les abeilles, remplis de miel et les constructions de cire pour fixer les cadres au plafond de la ruche, le tout réalisé en une semaine, situation typique des fortes miellées.

Les abeilles, elles ne s’y sont pas trompé, comme les résultats de ma ruche connectée sur balance n’a pas tardé à me le confirmer. En effet depuis le lundi 24 juin, je reçois chaque matin entre 10h et midi le texto suivant : “Alarme: seuil de prise de poids dépassé sur la ruche de Vuippens”. Dans les paramètres de ma balance électronique, j’ai fixé le seuil d’alarme journalier à +/- deux kilogrammes. Une perte supérieure à 2 kg indique soit un prélèvement de miel, le retrait d’une partie du matériel ou en l’absence d’intervention humaine, la sortie d’un essaim, ce qui nécessite des mesures appropriées (récupération de l’essaim, suivi particulier de la colonie, etc.). En revanche, une prise de poids de même ampleur est le signe d’une forte collecte de nectar. Et chaque matin, le même scénario se répète: l’air embaume, de 200 à 600 grammes d’abeilles quittent la ruche vers 8h., soit à 100mg/abeille, de 2000 à 6000 butineuses qui battent la campagne.  Durant les deux à trois heures qui suivent, elles récoltent plus de 2kg de nectar. Puis la miellée cesse et la colonie s’occupe de sa récolte, assèche le nectar qui comprend plus de 50% d’eau. La colonie perd environ un kg d’humidité évaporée durant les heures suivantes et durant toute la nuit. Ce qui, du 24 au 30 juin, correspond à une récolte de 14kg de nectar au moins, soit  6 à7kg de miel une fois maturé1, ou une demi-hausse2.

La ruche en question est la plus faible de mon rucher. La colonie a changé sa reine en début de saison, ce qui fait que son développement est très en retard par rapport aux autres. La hausse n’a été posée qu’à la mi-juin, au lieu de fin avril pour les colonies “en bonne forme”. Ces dernières ont rempli la première hausse durant la même semaine et commençaient d’accumuler dans la seconde hausse et la situation était similaire sur mes divers emplacements. Donc, une très belle récolte en perspective pour la mi-juillet!

Et la situation ne semble pas être particulière à mon emplacement, ni localement restreinte, comme c’est souvent le cas de certaines miellées. Lors d’une rencontre à Delémont jeudi dernier avec les apiculteurs jurassiens, l’un des participants racontait: ” Je n’ai jamais vu cela: avant hier, elles ont rentré 6 kg, et hier encore 8 kg. Elles ne sortent pas de toute la journée, mais seulement en début de soirée, lorsque la chaleur s’atténue et que l’air fraichit un peu. Et elles travaillent presque toute la nuit. Sur le tilleul“. Et en fin de soirée, à la sortie de cette réunion, vers 10h, j’ai en effet à nouveau été assailli par ce parfum de miel embaumant l’air delémontain. Mais clairement teinté des senteurs du tilleul. Aucun doute, les abeilles devaient se régaler…

Personnellement, je n’avais plus vécu de telles conditions depuis de nombreuses années. Il y a dix ans environ, la première récolte, celle des fleurs, était une rentrée de miel garantie, sauf en cas de conditions météorologiques exceptionnellement mauvaises. Depuis lors, les pratiques agricoles ont tellement changé que même cette première récolte est devenue une exception en dehors des plaines à colza. Cette situation évoque, la canicule de 1995, l’année ou Lausanne accueillait en fin d’été Apimondia, la rencontre bisannuelle des apiculteurs du monde entier. Les apiculteurs romands rayonnaient de joie et du plaisir de faire visiter des ruches débordant de miel à leurs hôtes des pays voisins. Les conditions climatiques avaient été exceptionnelles : presque un mois d’une chaleur inhabituelle durant le jour, des précipitation régulières, mais modérées durant les nuits, et le nectar ruisselait des feuilles, jusque sur les pare-brise des voitures stationnant sous les arbres, les pucerons se gorgeaient de sève sucrée et les abeilles s’en régalaient. Décidément, la canicule peut aussi avoir de très bons côtés.

 

1: selon les nombres européennes, un miel doit contenir moins de 20% d’eau pour se conserver et être commercialisable; en Suisse le seuil conseillé est abaissé à 18%

2: la hausse est un compartiment supplémentaire que l’apiculteur ajoute au corps de la ruche pour que les abeilles puissent y déposer le miel. Un apiculteur responsable et respectueux, ne prélève que le miel situé dans la hausse en s’assurant que ses abeilles disposent de suffisamment de nourriture dans le corps de ruche pour faire face à une période de disette, qui survient souvent après de belles récoltes.

 

…l’abeille valeur universelle…

Pour saluer la décision historique de la formation d’un groupe parlementaire “abeille” formé de 60 membres du Parlement suisse, soit un quart de nos élus, je reprends ici un texte publié initialement à l’attention de mes collègues apicultrices et apiculteurs en avril dans la Revue suisse d’apiculture à l’occasion de la journée mondiale des pollinisateurs du 20 mai dernier. Ce texte a pour ambition de mettre en valeur le rôle étonnant que l’abeille, prise dans un sens très large, occupe dans les cultures humaines et dans notre courte histoire sur cette planète, nous humains dont l’espèce n’est guère vieille que d’un à deux millions d’années, alors que les abeilles sont présentes sur terre depuis plusieurs dizaines de millions d’années, qu’elles sont restées pour certaines presque inchangées, elles qui ont accompagné et modelé l’apparition et le développement des plantes à fleurs avec lesquelles elles ont établi ce pacte unique de collaboration et de paix réciproque, jamais remis en cause, que nous nommons “pollinisation“.

En effet, l’abeille occupe depuis la nuit des temps une place unique dans l’histoire de l’humanité. Aussi, loin que remontent nos connaissances et que l’homme laisse des traces interprétables (c’est-à-dire grosso modo depuis le néolithique), des indices de cohabitation entre l’homme et l’abeille sont avérés. Sur le plan figuratif, la plus ancienne représentation remonte à quelques 6’000 à 10’000 ans, avec cette très célèbre scène de récolte de miel (ou chasse au miel), illustrée sur une paroi de la grotte de l’Araignée (Valence, Espagne). Datant de la même époque, des traces de cire d’abeille ont également été retrouvées sur des restes de poteries dans de nombreux sites archéologiques à travers le monde. C’est toutefois à la période historique que les premières représentations d’apiculture au sens moderne du terme apparaissent, en particulier sur des bas-reliefs de l’Egypte antique. Des fouilles archéologiques ont confirmé que des ruches cylindriques en terre cuite étaient répandues à la même époque dans l’ensemble du Moyen-Orient.

Au-delà de l’exploitation des produits de la ruche, l’abeille occupe dès l’antiquité une place à laquelle aucun autre insecte n’a osé prétendre : celle de divinité. C’est le cas dans l’Egypte ancienne, dans la Grèce et la Rome antiques avec le mythe d’Aristée, mais aussi dans les civilisations pré-colombiennes, avec les abeilles mélipones (abeilles mellifères sans dard d’Amérique latine) qui sont considérées comme filles du dieu créateur de l’univers.

Bien que toujours respectées, mais domestiquées et exploitées pour la cire et le miel, les abeilles perdent leur statut de divinité avec l’avènement des religions monothéiques, dans lesquelles un dieu unique règne sans partage. Malgré cela, l’abeille conserve au cours des deux derniers millénaires de notre ère une part du charisme acquis dans l’antiquité, celui d’un insecte industrieux, régulé par des relations sociales remarquables et souvent donné en exemple pour assoir ou justifier des positions politiques : une société conduite par un roi dans l’antiquité, puis par une reine dès la Renaissance, pour finir par illustrer le modèle de la démocratie participative dans laquelle les décisions sont prises lors de véritables « débats démocratiques » résultant en consensus comparables à ceux dont s’enorgueillit l’Helvétie moderne.

Mais patatras, voici qu’à la fin du 20ème siècle, les populations de cet insecte, dont ne se préoccupaient plus que quelques passionnés, s’écroulent. Dans une indifférence générale et un silence assourdissant, malgré les cris d’alarme de ces passionnés. Qui finissent par se faire entendre en invoquant un mythe moderne, faussement attribué à Einstein : « si les abeilles disparaissent, l’humanité n’aura plus que quelques années à vivre ». Les signaux d’alarme se transforment en cris de détresse. Ils finissent par inonder les media qui les répercutent au point que chacune et chacun est désormais dûment informé et s’inquiète du destin des abeilles et des pertes de biodiversité qui accompagnent le déclin de leurs populations.

Autrefois considérés comme de sympathiques illuminés, les amis des abeilles sont subitement devenus des héros modernes, incarnant le futur de l’humanité. Mais surtout, c’est l’abeille qui prend une dimension nouvelle : elle symbolise désormais par son déclin les dégâts que l’homme a causés à son environnement. Mais par les mesures prises en sa faveur, elle incarne aussi la voie et l’issue à nos errances passées. Prononcez le mot « abeille » et vous générez autour de vous un formidable élan de sympathie. Eh ! oui, l’ « abeille » au sens large, métaphorique, incluant l’abeille domestique, les abeilles sauvages et solitaires, mais aussi les divinités des civilisations anciennes bénéficie d’un engouement extraordinaire. Tout le monde en veut dans son jardin, sous formes d’hôtels à abeilles sauvages et même sous forme de colonies d’abeilles domestiques. Jamais il n’à été si difficile d’élever et de garder des abeilles en vie, jamais l’intérêt de débuter en apiculture n’a été si prononcé

L’ abeille, valeur pour le 21ème siècle.

En 2017, l’ONU, lors de son Assemblée générale a décrété à l’unanimité le 20 mai « journée mondiale de l’abeille », reconnaissant ainsi la valeur exceptionnelle de cet insecte à la fois comme pollinisateur, mais également comme élément important de nos cultures. Mais, ne nous y trompons pas, l’abeille n’a pas de pouvoir magique : ce ne sera qu’en réalisant, en prenant la mesure et en admettant l’ampleur des dégâts, puis en ayant le courage d’initier et de mettre en place les mesures de correction nécessaires, que les choses changeront et s’amélioreront.

Toutefois, l’ « abeille »  au sens large a un effet multiplicateur, car elle est ce qu’on appelle une espèce « parapluie ». En prenant des mesures pour la protéger, on protège et on soutient indirectement tout un cortège d’autres espèces, souvent méconnues, et qui constituent ce qu’on appelle la « biodiversité ».  A prendre ces mesures, il y a là bien sûr des intérêts directs pour le bien-être et la santé humaine, mais il y a surtout derrière ce projet un idéal profond et puissant qui transcende et doit dépasser une pure et simple conception utilitariste de la nature.

La nature est belle : c’est une raison suffisante et même impérative pour en prendre soin, la respecter et, par là-même offrir à nos enfants et petit-enfants la chance d’éprouver la joie de s’en émerveiller eux aussi. Notre intelligence et notre capacité d’action sur le monde sont gigantesques : la responsabilité et les devoirs qui en découlent sont de la même ampleur. C’est à une dimension morale, éthique que nous sommes confrontés. L’« abeille » peut devenir l’une des « valeurs » qui motivent et conduisent nos actions au 21ème siècle.

Mesdames et Messieurs les parlementaires à vous de jouer, d’ouvrir et de déployer le parapluie!