…il est minuit moins cinq…

A l’initiative de Jean-Marc Bonmatin et de ses collègues, s’est déroulé les 24 et 25 janvier 2019 au CNRS à Paris un colloque interculturel sur le thème “Sociétés d’abeilles- sociétés humaines : une interdépendance de la préhistoire au futur”. Etaient invités les milieux de la recherche, de l’apiculture, de l’agriculture, de la politique et de la société civile. Avec près de 200 participants, une taille idéale, le colloque s’est tenu dans une ambiance chaleureuse. Le but était de faire communiquer des milieux qui échangent peu et de générer un débat participatif ce dont nos voisins français sont friands, mais constitue encore un exercice auquel ils sont peu habitués.

Le programme comportait des communications de scientifiques renommés dont les travaux sont bien connus (p.ex. Martin Giurfa sur les incroyables compétences du cerveau de l’abeille, Yves le Conte sur les phéromones de régulation sociale des colonies, Jean-Marc Bonmatin sur l’impact des néonicotinoïdes, Vincent Bretagnolle sur les écosystèmes agricoles, de Lionel Garnery sur les efforts de conservation de l’abeille noire, la race native dans nos contrées), mais également d’intéressantes contributions de chercheurs en sciences sociales, ethnographie, anthropologie que l’on a moins l’occasion de rencontrer, ainsi qu’une vingtaine de posters. L’Helvétie était aussi représentée par une conférence brillante et très applaudie d’Edward Mitchell et de ses collègues de l’université de Neuchâtel sur la contamination des 3/4 des miels de la planète par les néonicotinoïdes, une étude qui a créé un électrochoc dans les milieux de la recherche. Deux posters, l’un d’Olivier Besson et collègues, également de Neuchâtel, sur une ruche hyper-connectée et l’autre, de ma part, sur l’éthique autour des abeilles, complétaient la contribution de la délégation helvétique.

A part quelques exceptions et comme nous l’a rappelé Elsa Faugère et ses collègues, les études en sciences sociales sont quasiment inexistantes ou très récentes. Avec son groupe, elle s’intéresse à la sociologie de l’apiculture, les relations, parfois compliquées, entre eux, mais aussi avec les scientifiques et le public en général. Martin Gruber de Brême nous a invités à visionner l’impressionnante technique de confection de ruches traditionnelles à l’aide de végétaux au Cameroun, alors que Nicolas Césard nous a initié aux méthodes utilisées en Asie pour s’approprier le miel de l’abeille géante, Apis dorsata, une abeille qui migre sur des dizaines de kilomètres et construit un cadre unique, toujours à l’air libre, et pouvant peser plusieurs dizaines de kg. Le tout fut suivi d’une invitation d’Eric Tourneret à voyager autour du monde pour y découvrir la variété des abeilles et de l’apiculture sur la planète.

Le colloque s’est terminé par une table ronde sur le thème “Scientifiques, Apiculteurs, Agriculteurs, Décideurs, quel dialogue ?” qui a été l’occasion d’un échange nourri, quoi qu’entre convaincus, malgré des points de vue parfois divergents. En résumé, tout le monde est convaincu de l’extrême nocivité des nouveaux pesticides, néonicotinoïdes en tête et de l’urgence de les bannir au plus vite. Ils causent non-seulement la mort des abeilles, mais celle d’innombrables insectes et invertébrés. Seuls 5% des substances enrobant les graines passent directement dans les plantes, les 95% restants s’accumulent dans les sols, occasionnant une rémanence dans le temps, avec des concentrations au-delà des doses létales pour les abeilles durant plusieurs années dans des cultures non-traitées, à un point tel que les vers de terre en perdent la faculté de creuser leurs galeries! Ils sont également lessivés dans les eaux de ruissellement, causant une hécatombe silencieuse, mais également massive, de la faune aquatique. Les vertébrés qui les consomment sont également affectés, en particulier les oiseaux dont la survie et le succès de reproduction en dépend. Les résultats des travaux les plus récents apportent les premières évidences des effets de ces neuro-toxiques sur les humains, laissant augurer de conséquences pouvant s’étaler sur plusieurs décennies. L’histoire montre que nous n’avons rien appris des erreurs du passé, p.ex. du scandale du DDT dans les années 1960 et que nous reproduisons les mêmes schémas pour des profits à court terme. Cerise (amère, très amère) sur le gâteau, Frédéric Delbac, de Clermont-Ferrand, spécialiste des micro-organismes nous a informé qu’il est désormais établi que le tant contesté glyphosate est impliqué dans certains dysfonctionnements du microbionte de l’intestin de l’abeille domestique!

De plus, nombre d’études indiquent que ces pesticides utilisés à large échelle et en traitement préventif, comme la pénicilline dans les années 1960 ou en production animale, sont contre-productifs, que les pollinisateurs favorisent dans une mesure importante la productivité des cultures, que des méthodes alternatives sont financièrement plus intéressantes pour les agriculteurs.

Le constat est que nous sommes dépourvus face à l’ampleur de la tâche. Comment réformer les pratiques agricoles engagées depuis plusieurs générations dans une fuite en avant à la recherche de nouveaux produits pour éliminer d’innombrables “pestes”, alors que leur destruction ne fait que libérer la place pour un autre? Comment soutenir une transition vers une agriculture durable, respectueuse de l’environnement, respectueuse des agriculteurs et, en définitive, des consommateurs que nous sommes tous?

Il est minuit moins cinq, réveillons-nous! A nous de convaincre que notre survie passe par des produits sains, une agriculture de proximité, respectueuse des producteurs, valorisant leur travail et leurs produits!

Francis Saucy

Francis Saucy

Francis Saucy, Docteur ès sciences, biologiste, diplômé des universités de Genève et Neuchâtel, est spécialisé dans le domaine du comportement animal et de l'écologie des populations. Employé à l’Office fédéral de la statistique, Franci Saucy est également apiculteur amateur et passionné, et il contribue par ses recherches et ses écrits à l'approfondissement des connaissances sur les abeilles et à leur vulgarisation dans le monde apicole et le public en général. Franci Saucy est également élu PS à l'exécutif de la Commune de Marsens, dans le canton de Fribourg Blog privé: www.bee-api.net

3 réponses à “…il est minuit moins cinq…

  1. Merci pour ces nouvelles. Il est difficile de nager à contre-courant. En tant qu’apiculteur amateur et ingénieur agronome, je constate que le monde de l’apiculture suisse est marqué par une pensée “productiviste” qui est semblable à celle qui a marqué l’agriculture et qui est remise en question aujourd’hui heureusement, que ce soit au niveau international (FAO) ou suisse (promotion de l’agriculture bio et de son centre de recherche, le Fibl). La création d’un véritable mouvement d’apiculteurs non seulement bio, mais partenaires des agriculteurs pour créer des agroécosystèmes permettant la production végétale et fruitière durable et l’apiculture en même temps n’est pas vraiment encore né. On y pense…

  2. En écoutant l’interview récente sur RTS d’un exploitant agricole romand, j’apprends que l’aide de l’etat a l’agriculture va au producteurs et curieusement surtout aux gros producteurs et leurs affiliés de l’agroalimentaire. Ne serait il pas plus approprié, et c’etait Le sens de l’intervention de ce paysan, de plutôt consacrer cette aide aux consommateurs que nous sommes ? La conséquence serait une utilisation des sols moins productiviste et un coût moindre pour les aliments locaux. Donc indirectement aussi bénéfique pour nos abeilles. Je vous laisse vérifier et nous en dire plus sur l’in De vos prochains blog toujours fort intéressants.

    1. Merci de votre commentaire. En effet, les paiements directs profitent surtout à ceux qui exploitent de grandes surfaces… ce qui est plus grave et qui est mis en évidence dans le rapport d’Avenir suisse de septembre 2018, c’est que les subventions profitent en grande partie, comme vous le dites, à la chaîne des transformateurs et des distributeurs de produits. Avenir Suisse pointe en partie trois acteurs, Fenaco, la Coop et la Migros. J’y reviendrai…

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